‹ Jeanne et Jeanneton, comédie-vaudeville en deux actesChapitre 9 sur 41 · ACTE I, SCÈNR IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNR IV

JEANNE

C'est vrai! c'est vrai!... Mais c'est qu'alors je ne le verrais plus.

Eh bien?...

JEANNE

Eh bien ! j'en mourrais de chagrin.

Non... non... on n'en meurt pas !... •

Vaudeville du Dieu des bonnes gens.

On cach' ses pleurs, on tâche de sourire...

JEANNE

A cestourmens que gagne-t-on, ma sœur?

Ce qu'on y gagne?... Au moins l'on peut se dire : J'ai fait mon d'voirl Ça vous donne du cœur.

JEANNE

Oui, je l' conçois... une telle conduite Vaudrait p't-êtr' mieux... mais là, je le sens bien, Ça m' coûterait trop !

Où serait le mérite.

Si ça ne coûtait rien?

Ah! on voit bien que tu n'as jamais aimé... que tu n'aimes rien...

JEANNETON, haussant les épaules.

Allons donc !

JEANNE, vivement.

Est-il possible ! tu saurais ce que c'est ?

JEANNETON, avec un soupir.

Je crois bien... et je ne me plains pas, moi!... je n'en parle à personne.

JEANNE

C'est un tort !... On doit tout dire à sa sœur... Ainsi, Jeanneton, tu as aussi un amoureux?

Et bien gentil encore! dix-huit ou dix-neuf ans... un air si distingué!... une figure de demoiselle... avec une petite moustache.

JEANNE

Et quand l'as-tu vu pour la première fois ?

Le jour où j'ai mis ma robe de percale blanche qui m'allaitsi bien !... tu sais?... Je marchais sur la pointe du pied et avec tout le soin possible au risque de montrer ma jambe... Lorsque tout à coup : gare! gare! C'était une voiture élégante... deux laquais derrière... des chevaux magnifiques qui me couvrent de boue du haut en bas... Les passans de rire... moi de pleurer... Et celui qui conduisait, le cocher, qui par hasard était le maître, s'élance à l'instant de sa voilure, et, voyant mon désespoir et l'état de ma toilette (car alors... je me trouvais en robe noire...), il se confond en excuse... il m'offre son bras... ses gens, sa voiture... Enfin, i! voulait absolument me recon-

duire... Tu comprends que je ne voulus pas!... Mais le lendemain, mais tous les jours, dés que je sortais... je ne sais pas comment il avait découvert notre adresse... il me suivait sans me rien dire... Le moyen de s'y opposer...

JEANNE

Et tu ne le regardais pas ?

Jamais!... Je baissais les yeux... ce qui ne m'empêchait pas de voir qu'il était charmant... des cheveux blonds et de beaux yeux bleus... où brillaient la bonté, la franchise... et autre chose encore!... Et un jour, en rentrant, toi et mon père étiez sortis, je trouvai un grand carton renfermant des étoffes superbes... avec ces mots : « Pour la robe de M,le Jeanneton... » Le lendemain, c'étaient des bracelets, un collier et des boucles d'oreille... toujours pour Jeanneton... Ah ! dame! il fallut bien se décider à parler, et, ce jour-là même, comme il marchait près de moi dans la rue, je lui dis sèchement : « Je vous prie, monsieur, d'envoyer reprendre vos cadeaux... je n'en reçois point des gens que je ne connais pas. — Je suis le duc Octave de Blansac, me dit-il; mon hôtel est prés d'ici... Je suis libre, maître de ma fortune, et, depuis que je vous ai vue, mademoiselle Jeanneton, je vous aime... » Et il disait ça d'un ton !... C'était vrai... ça se voit bien.

JEANNE

Et ça ne te faisait rien ?

jeanneton, avec un soupir.

Ehl mon Dieu, si! Et, tout émue, je lui dis: « Écoutez, monsieur Octave, pouvez-vous m'épouser?...» Et lui, il faut lui rendre justice... il n'hésita pas, et me répondit sur-le-champ : « Non, mademoiselle ! »

JEANNE, avec indignation.

Eh bien! par exemple 1

C'était d'un honnête homme... qui ne voulait pas me tromper... Il a un nom... un rang et une famille qui le presse d'épouser une grande dame. « Je resterai garçon... mais ma vie se passera auprès de vous... » Je crois même qu'il a dit : « Auprès de toi. »

AIR du Pot de fleura.

a Tous ces trésors dont je ne sais que faire, b Ils sont à vous, ainsi que ma raison !

s Enrichissez votre vieux père » Et votre sœur... »

JEANNE

Ah ! le pauvre garçon !

« D'un seul espoir mon cœur se flatte, » Ajouta-t-ll, c'est d'embellir vos jours!

» Je ne veux rien... que vous aimer toujours,

» Et je vous permets d'être ingrate.

» Oui, je ne veux que vous aimer toujours,

» Dussiez-vous toujours être ingrate ! »

JEANNE

Eh bien ?

Eh bien! je l'ai été... car je l'ai repoussé... Je lui aï défendu de me parler, et il m'a obéi... Il me suit toujours de loin, sans être vu... il le croit, du moins.

JEANNE

Ah ! voilà que je le plains !

Enfin, il y a quelques jours... Ah! si tu savais comme il était pâle et changé!... Ça m'a fait uu effet !... J'ai été droit à lui... je lui ai tendu la main et je lui ai dit : « Monsieur Octave, je vous en supplie, ne nous revoyons plus, car je ne sais pas ce qui arriverait ! » Et je disais vrai !... « Ne \ous retrouvez plus sur mon passage, je vous le défends... et, si vous m'aimez, donnez-m'en une preuve ! »

JEANNE

Laquelle?

« Votre famille vous presse de vous marier... Ayez ce courage... je le veux! »

JEANNE

Et que t'a-t-il dit ?

Il est devenu tout tremblant... Et puis, comme s'il rassemblait toutes ses forces, il m'a répondu : «Je me marierai; mais je vous aimerai toujours !... » Et je ne l'ai plus revu!

JEANNE

Est-il possible !

Mais il veille encore sur nous... car ce billet... crois-tu que je n'aie pas reconnu récriture?

JEANNÏÏ.

Quoi ! c'est de lui, ces mille francs ?

Que nous ne pouvons pas garder...

JEANNE

Que dis-tu?

Nous travaillerons jour et nuit, et, sans en parler à mon père, nous acquitterons sa dette... Mais ce présent, nous ne devons pas le recevoir... car ni toi... ni moi, ne pouvons le payer... Je le renverrai donc, comme le reste, à M. Octave.

JEANNE

Ça lui fera trop de peine !

• JEANNETON, avec émotion.

Tu crois?... (Avec résolution.) C'est égal, le devoir avant tout!

JEANNE

Ah! c'est que tu ne l'aimes pas!

JEANNETON, avec passion.

J'en suis folle! je ne vois que lui! je ne rêve qu'à lui ! Que de fois je me suis dit: Je n'ai qu'un mot à prononcer, et mes jours, qui sont voués au travail, vont s'écouler dans le bonheur et l'opulence... Au lieu d'aller à pied, avec des socques, j'aurais une bonne voiture... Au lieu de ma robe de percale, de riches étolïes et des diamans... Mieux encore, son amour, à lui!... Ah! c'était bien séduisant!... et vingt fois je me suis levée pour courir et lui dire : « Octave, me voici!... » Mais je me représentais à l'instant mon pauvre père qui m'adore, et que mon départ ferait mourir de douleur et de honte!...

JEANNE, avec émotion.

0 ciel I

Je pensais à toi, ma sœur... dont j'empêchais à jamais le mariage... car, dans le quartier, quel honnête ouvrier voudrait entrer dans notre famille et épouser la sœur d'une fille déshonorée? JEANNE, hors d'elle.

Ah ! c'est fait de moi !

Quas-tu donc?

JEANNE

Et lui qui viendra ce soir !...

Que veux-tu dire ?

JEANNE

Tu me jures de n'en jamais parler à mon père?

Pardine !... est-ce que je voudrais le tuer... cet homme?...

Eh bien! malgré moi... et je ne sais comment... ce soir, à onze heures... M. Anatole sera à cette porte... (On frappe.)

Silence!... on vient... (Coquebert paraît.)

JEANNE

C'est son père!...

Monsieur Coquebert !

sct:ne v.

Les Mêmes, COQUEBERT.

COQUEBERT

Galuchet est-il chez lui?

JEANNETON, à part.

Tiens! ce style!... comme s'il ne pouvait pas

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