‹ Jeanne et Jeanneton, comédie-vaudeville en deux actesChapitre 15 sur 41 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

La MARQUISE, GALUCHET.

galuchet , debout , et à part.

Que diable peut-cWe me vouloir ?...

LA maiiquise, assise.

Écoutez-moi , monsieur... car j'ai beaucoup de choses à vous dire.

GALUCHET, prenant un tabouret , s'asseyant et s'adressant à ta marquise.

Ne faites pas attention... ça vous sera plus commode et à moi aussi.

LA MARQUISE

Vous êtes des environs de Valcnciennes, monsieur Galuchet?

GALUCHET

Oui , madame... ainsi que ma femme, ma pauvre Jeanne.

LA MARQUISE

Vous avez connu le général Val'mcourt ?

GALUCnET.

Tiens! c'te demande... un enfant du pays... le plus beau garçon de notre endroit , un conscrit qui, en passant par léna, Austerlitz et Wagram est revenu général... et continuait toujours à se battre en soldat... si bien qu'après un coup de lance qu'il avait reçu à la frontière... on l'apporta chez nous... car c'est chez nous qu'il a logé... je m'en vante... A telles enseignes qu'il n'y avait pas de pain... mais il y avait de quoi le soigner... et le panser... Ah! dame! nous n'étions pas heureux, ni lui non plus... et pendant le peu de jours qu'il resta chez nous... il nous raconta comme quoi... lui, soldat de Bonaparte, était devenu amoureux d'une demoiselle d'ancienne et illustre maison... comme quoi depuis un an il l'avait épousée malgré sa mère, une marquise de haute noblesse quà délestait l'empereur...

LA marquise , voulant l'interrompre-

C'est bien ! c'est bien !

GALUCHET

Non , ça n'est pas bien... car, furieuse de ce mariage que l'empereur avait ordonné, etauquel elle n'avait pu s'opposer... la marquise était partie avec toute sa fortune pour la Russie... Car cette femme-là... voyez-vous, madame, peu lui importail le bonheur de sa fille... ce n'était pas une mère... c'était une marquise...

LA MARQUISE

Assez, assez, monsieur... la personne que vous jugez ainsi... c'était moi.

GALUCHET, troublé.

C'est différent !... fallait donc le dire... parce que lorsqu'on raconte...

LA MARQUISE , gravement.

Le temps modifie bien des opinions, monsieur.

AIR de la Jeune malade.

Tous les partis ont leurs jours de délire, Tous les partis ont leurs jours de remords !

Si le malheur ne peut suffire

Pour absoudre de tous les torts , Il sert du moins à celui qu'il accable. Car pour un cœur et généreux et bon , Plus on souffrit , moins on semble coupable , Et le malheur est presque le pardon.

GALUCHET

yicusez-moi , madame, excusez-moi... mon intention n'était pas...

LA MARQUISE

Continuez !

Ah l dame ! je ne sais plus où j'en suis. .. Je vous disais donc... ou plutôt non... je ne vous avais pas dit que quelque temps après, le général, qui était exilé à Bruxelles, repassa par chez nous; il se rendait à Paris, en secret, c'était aux environs du 20 mars, et je le vois encore avec ce signe de ralliement, le bouquet de violette qu'il portait à sa boutonnière, témoin qu'à cette époque, madame Galuchet , ma femme , était grosse de notre premier enfant... et de six mois passés encore... Si bien que le général lui dit: «Ma bonne Jeanne, ma femme en est à peu prés au même point que toi,., tu seras notre nourrice... »C'est convenu 1 que je m'écriai, et Jeanne partit plus tard pour

Bruxelles où était alors la femme du général

Là... et à quelques jours de distance, elle et madame de ValincourC mirent au monde chacune une petite fille, et ma femme se chargea de ramener les deux enfans au pays... Car, à peine rétablie, madame de Valincourt avait couru prés de son mari, blessé de nouveau... mais celte fois, madame, ce fut la dernière 1... Le pauvre général avait été frappé d'une balle par un de ces ennemis... chez lesquels alors vous étiez.

LA MARQUISE

Monsieur...

GALUCHET

Lui... il avait reçu ça... en France, sur cette terre qu'il avait défendue jusqu'au dernier moment... et où il se réjouissait du moins d'être enseveli... Ah ! il ne le fut pas seul ! LA MARQUISE, essuyant ses larmes etlui faisautsigne de se taire.

Je sais... monsieur... je sais...

GALUCHET

Oui, oui, votre pauvre 611e... c'était trop de secousses, trop de fatigues pour elle... elle devait y succomber.

LA MARQUISE

Je n'appris sa mort que long-lemps après, au fond de mon exil... et persuadée qu'il ne me restait plus rien de ma fille, je n'aurais jamais revu la France, sans une affaire d'une haute importance pour notre fortune, et plus encore pour notre nom, qui, après moi, doit passer à M. de Blansac, mon petit-neveu. Je suis donc revenue depuis un mois... et dans des papiers que m'a remis dernièrement un vieil ami du général , j'ai trouvé I quelques lettres de ma fille à son mari, lettres qui | rappellent une partie des détails que vous venez ! de me donner et qui m'attestent que son enfant... | que le mien a été confié aux soins de Jeanne Galu- I chet, votre femme.

GALUCHET

I C'est vrai.

LA MARQUISE

Et cet enfant existe encore?

GALUCHET

Grâce au ciel '.

LA MARQUISE

Et elle est chez vous... avec vous?

GALUCHET

Oui, morbleu ! j'en réponds.

la MARQUIS, avec transport.

Ah! j'en étais certaine!... C'est elle que j'ai vue ici... tout à l'heure.

GALUCHET, avec un soupir.

Pour ce qui est de ça, madame la marquise, ça n'est pas sûr.

LA marquise, vivement.

0 ciel! me serais-je trompée?

GALUCHET

Je n'en sais rien.

LA MARQUISE

Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, de grâce, expliquez-vous...

GALUCHET

Ah ! ce sont de mauvais jours que vous me rappelez là... (Ponant, la main à son front.) et des souvenirs... que j'ai eu tant de peine à oublier. Oui, oui... ma pauvre femme, ma Jeanne devait ramener de Bruxelles les deux enfans... qu'elle nourrissait...Dix-huit lieues à faire... ce n'était rien...

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