‹ Jeanne et Jeanneton, comédie-vaudeville en deux actesChapitre 16 sur 41 · ACTE I, SCENE XI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE XI

Elle m'avait écrit qu'elle partirait le matin et qu'elle arriverait le soir. Mais le soir était venu... et pas de nouvelles de Jeanne... Je partis, interrogeant tout le monde sur la route... et à six lieues de chez nous, dans une auberge... Ah ! que soient à jamais maudits ces étrangers!... ces infâmes! ils avaient tué Jeanne... une femme qui n'avait pour la défendre que les pleurs et les cris de deux pauvres enfans.

LA MARQUISE, avec effroi.

Et ces enfans?

GALUCHET

Ah! je ne sais par quelle pitié... ou plutôt par quel hasard, ils les avaient épargnés. Mais les pillards! les lâches! ils les avaient dépouillées de tout... et ces pauvres enfans allaient mourir de froid, quand j'arrivai. J'emportai avec moi mon double trésor. Dieu me les a données, m'écriai-je, je les garderai toutes deux .. Et toutes deux je les entourai des mêmes soins, du même amour, sans me demander laquelle était ma fille... Voilà, madame la marquise, ce que. vous vouliez savoir. la marquise.

Ah ! c'est horrible !... Mais il est impossible que vous n'ayez pas quelques doutes, quelques soupçons sur l'enfant que je viens vous redemander et qu'il faut me rendre.

GALUCHET

Le rendre, dites-vous!'... le rendre?

LA MAKQUISE.

Oui.. .Voire fortune est entre vos mains... Parlez, que voulez-vous ?

GALUCHET

Ce que je veux?... les garder toutes deux.

LA MARQUISE

Jamais! jamais! ne l'espérez pas... et il faudra bien que vous déclariez...

GALUCUET.

Je déclare que nul pouvoir au monde ne me les arrachera. Est-ce que je ne les ai pas sauvées et élevées toutes deux?... est-ce que toutes les deux, demandez-leur, ne m'aiment pas comme leur père ?... est-ce que je peux maintenant les séparer dans mon affection ? Vous voyez bien, madame, que je n'ai rien à vous donner , rien à vous rendre... tout est à moi.

LA MARQUISE

Un mot seulement, monsieur Galuchet.Tout le monde dit que vous êtes un honnête homme.

GALUCHET

Le beau mérite!... Qui est-ce qui n'est pas un honnête homme?... il n'y a que les fripons qui ne le soient pas.

LA MARQUISE, lui prenant la main.

Eh bien ! vous qui ne voudriez faire de tort à personne , vous ne craignez pas de ravir à une famille son bien le plus précieux, son unique héritière?

GALUCHET

Qu'est-ce que vous me dites là t

LA MARQUISE

Ce n'est rien encore...

AIR : De la Femme mariée.

Votre tendresse est vive, elle est sincère,

Vous donne-t-elle cependant Le droit cruel que vous voulez vous faire, De prononcer, d'ôter à cet enfant

Son nom, sa fortune et son rang?

Serait-ce là, je vous prends pour arbitre,

D'un père le devoir?... Oh! non, Et ce serait abuser d'un beau litre,

Pour une mauvaise action.

GALUCHET

Madame!

LA MARQUISE

C'est contre mon gré que j'aurais recours à d'autres juges qu'à vous-même... Réfléchissez!... rappelez-vous!... Et quelque incertains... quelque faibles que soient vos souvenirs... nous nous en rapporterons à vous... à votre déclaration!*.. J'altends votre réponse... Adieu!... adieu! (Elle le salue et sort.)

Page 1