RUE ANTOINE DUBOIS
ARRAS AU Xlir SIECLE — TROUVERES ET BOURGEOIS
L'époque où vécut Jehan Bodel a été l'objet de nombreuses controverses. On ne connaît, en effet, d'une façon précise, ni la date de sa naissance, ni même celle de sa mort. Nous admettons cependant qu'il appartint bien plus au XII® qu'au XIII® siècle, et qu'il écrivit sous le règne de Philippe-Auguste, du temps où la ville d'Arras, qu'il habitait, vit confirmer et étendre ses anciennes franchises par le roi de France, pendant cette période du Moyeu Age où sa prospérité fut,des plus remarquables, et où elle était incontestablement la capitale intellectuelle, industrielle et commerciale du Nord de la France (1).
Nous allons examiner sur quelles observations et sur quels raisonnements nous croyons devoir nous appuyer pour confirmer que Bodel mourut dans la première partie du XIII® siècle.
La dernière œuvre qu'il ait produite, et dont nous parlerons plus loin, est son poème des Adieux, autrement intitulé le Congé
(i) Bodel vivait-il sous Philippe-Auguste ou sous Louis IX ? Les partisans de la première opinion nous diront 'que la question a été définitivement résolue à la suite de leur enquête. Cependant certains critiques, tels que M. Henri Guy, dont le nom est justement estimé, soutiennent encore la thèse contraire.
Les arguments nouveaux que nous avons ajoutés à ceux émis par Paulin Paris, M. Guesnon et autres, jetteront, nous l'espérons, une lumière suffisante sur cette question pour terminer, d'une façon définitive, toutes les polémiques qu'elle a soulevées, et nous permettront d'affirmer que Jehan Bodel, écrivant dans la seconde moitié du XII° siècle, est incontestablement le Père du Théâtre français.
qu'il écrivit pour prendre congé de ses amis et de ses bienfaiteurs, au moment où il fut contraint de se faire interner dans une léproserie. Il avait, en eiïet, contracté la lèpre, et ce, précisément quand, — il nous ledit lui-même, —il se préparait à partir pour la croisade. Nous reviendrons sur cette question mais, dès à présent, nous voulons établir que la susdite croisade fut celle entreprise en 1204, sous la conduite de Baudouin IX, comte de Flandre.
Les destinées de l'Artois et de la Flandre, sans être cependant liées, se confondaient quelque peu. L'Artois était en partie sous l'autorité immédiate du roi de France, en partie sous celle du comte de Flandre ; et, bien qu'Arras fut comprise dans la partie française, les rapports étaient continuels avec le reste de la province, d'autant plus que la situation florissante de son commerce l'obligeait à multiplier des relations qui auraient déjà été toutes naturelles entre gens de même sang.
Habitant l'Artois, Bodel devait être mêlé aux événements politiques qui intéressaient sa région; c'est à dire que les expéditions auxquelles les barons allemands et les seigneurs hongrois participèrent seuls, durent le laisser indifférent, comme tous ses compatriotes; tandis qu'au contraire, l'enthousiasme religieux qui ne manquait pas d'enflammer les imaginations lorsqu'une croisade était prêchée en Flandre, en Artois, en Picardie, et organisée par les rois de France ou les comtes de Flandre, cet enthousiasme communicàlif d'un siècle de foi, devait le gagner, lui, comme les autres, au pays où retentit pour la première fois le cri de Pierre l'Ermite : Dieu le veut ! Or, il y eut au XIII« siècle, quatre grandes croisades. A trois d'entre elles, prirent part exclusivement, ou presque, les populations de langue française. La première de ces quatre croisades fut celle de 1204. Un nombre considérable de croisés provenait des provinces septentrionales de la France qui fournit à cette expédition plusieurs de ses chefs les plus en vue. La seconde eut lieu en 1217. Elle réunit sous le même drapeau des hongrois et des allemands auxquels se joignit le contingent fran-
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çais, relativement peu nombreux, et composé presqu'uniquement de champenois partis pour prêter main-forte à Jean de Brienne. Enfin, en 1248 et 1270, Louis IX organisa et commanda en personne les deux dernières entreprises importantes, que la Croix tenta, au Moyen Age, contre l'influence du Croissant dans ces pays d'Orient, qui furent le berceau des religions successives.
Si Bodel avait été sur le point de prendre part à une croisade dirigée par le roi de France en personne, il nous semble que nous en aurions, fort probablement, trouvé mention dans son poème des Adieux, au moins par une brève allusion. Il n'en est point ainsi ; et il n'y est nullement question du roi ; par contre, il exprime, dans une strophe, ses regrets de n'avoir pas accompagné les croisés, et dit qu'au moment où il écrit, il serait déjà à peu près du côté de Brindes ou dé Barletta. Ceci est déjà une indication intéressante, capable de nous fixer sur la croisade à laquelle il fait allusion.
Il ne s'agit pas de celle organisée par Louis IX en 1248, puisque l'embarquement eut lieu à Aiguës Mortes. Il ne s'agit pas non plus de celle de Jean de Brienne, à laquelle la France se trouva peu intéressée et qui se rendit à Constantinople par voie de terre.
Nous remarquons simplement que la seule fois que les croisés de France prirent le chemin de l'Adriatique au cours du XIIP siècle, fut précisément lors de cette croisade de 1204. On sait, en effet, que la République de Venise se chargea de fournir des vaisseaux aux français, moyennant d'ailleurs une somme considérable. Ce fut le célèbre chroniqueur Geoffroy de Villehardouin, Sénéchal de Thibaut 111, comte de Champagne, qui fut délégué auprès du doge Enrico Dandolo, pour négocier le passage de l'armée par l'Adriatique. 11 était accompagné, dans sa mission, par cinq autres députés : Miles de Brabant, Conon de Béthune, Alard de Maqueriaux, Jehan de Friaise et Gauthier de Goudonville, tous, on le remarquera, seigneurs de pays de langue d'oil. Par un traité en bonne et due forme.
signé au Rialto, ils obtinrent ce qu'ils désiraient. Ainsi, l'embarquement de la partie principale de l'armée chrétienne devait donc, suivant les intentions du comte de Flandre et selon le traité, se faire par Venise. Certains chevaliers et seulement un nombre relativement restreint, dans le but d'éviter le paiement de la contribution promise aux armateurs vénitiens, s'en fut prendre la mer à Bari ou à Marseille.
Nous sommes donc fondés à conclure que, lorsque Bodel fait allusion au trajet suivi par les croisés, qui doivent être au moins par le travers de Brindes ou de Barletta, ports de l'Adriatique, et qu'il regrette tant de n'avoir pas accompagnés, son allusion est suffisamment transparente pour que nous avancions que la croisade à laquelle il s'apprêtait à prendre part, lorsqu'il fut définitivement terrassé par la terrible maladie de la lèpre, est bien cette croisade que dirigeait, par Venise, Baudouin, comte de Flandre, en 1204.
D'ailleurs la prédication avait été particulièrement active dans la région du Nord. En effet, indépendamment du comte Baudouin, que les vieux chroniqueurs désignent des diverses manières suivantes : Balduinus Hennavius et Flandriens archicomes ; cornes Flandriae; Hennavius comes ; et même aussi, notons-le : Atrebati comes, comte d'Artois, nombre d'autres croisés appartenaient aux provinces flamandes et septentrionales de la France.
Il n'est donc pas étonnant qu'une entreprise si populaire dans ces pays, patronnée par le comte de Flandre, qui en prit la direction, ait enthousiasmé les populations au point que des enrôlements volontaires se soient produits, même parmi les bourgeois des villes d'un pays riche et florissant, que leurs opérations commerciales auraient du retenir dans leurs banques ou à leurs comptoirs ; il n'est pas étonnant que, suivant l'entraînement général, plus facilement mis en route que les simples bourgeois, des trouvères, comme Bodel, se soient levés à l'appel, ou simplement à l'exemple de leurs seigneurs ou de leurs évêques, qu'ils voyaient, sous leurs yeux, faire
des préparatifs de départ. Eux, du moins, n'avaient pas à se préoccuper d'un lourd bagage : une cithare leur suffisait presque. N'allaient ils pas pour chanter la gloire des preux, bien plutôt que pour cueillir, eux-mêmes, la fleur de gloire à la pointe d'une épée, qui devait rester le plus souvent au fourreau, comme une arme de parade?
Nous nous élevons donc formellement contre l'opinion de Fauchet (1) lorsqu'il fait mourir Jehan Bodel en 1285.
Et, nous nous élevons contre cette opinion, non seulement pour le motif que nous venons de développer, mais en vertu de l'argument suivant :
Jehan Bodel n'est pas mort vers 1285, parce qu'il est absolument impossible que sa mort ait coïncidé avec celle d'un autre trouvère arrageois, Adam de la Haie, mort qui se produisit exactement à cette époque.
Bodel a été le premier poète d'Arras qui ait composé un Congé, mais il eut des imitateurs, le susdit Adam de la Haie et Baude Fastoul qui, atteint de la lèpre, comme il l'avait été luimême, obtint dans une léproserie, le lit qu'avait précédemment occupé Jehan Bodel. C'est ce que Fastoul écrit en toutes lettres dans une des strophes de son Congé.
Dans ce Congé, Fastoul dit adieu à tous ses amis, à tous ses protecteurs, à tous les bourgeois généreux dont peut-être, dans sa misérable situation, il peut encore espérer quelques douceurs. Il n'oublie personne à Arras, ni même au dehors. Sa pensée court la campagne comme la ville : à Saint-Géry, à Gourcelles, il y a des gens qui l'ont connu ; il ne manque pas de se rappeler à leur bon souvenir. Il y a aussi un certain Adam qui, avec son père, le seigneur Henri, est réfugié à Douai. S'agit-il d'Henri et d'Adam de la Haie? Presque tous les commentateurs du Congé de Fastoul l'ont cru. Nous allons voir ce qu'il faut en penser. Dans tous les cas, il sem-
(i) Recueil de l'origine de la langue et poésie française, ryme et romans, par Claude Fauchet, Paris i58i, in-i*
ble bien avéré que Fastoul s'est adressé à Adam de la Haie, dans une autre strophe de sa pièce où il nous le présente non pas comme le fils d'un seigneur Henri, mais d'un maître Henri, ce qui n'est pas la même chose. Dans la même strophe, Fastoul mentionne Lambert Ferri. N'est-il pas naturel qu'il ait réuni dans une pensée commune ses deux confrères, les trouvères Adam le Bossu et Lambert Ferri ? Mais, dans cette strophe, il ne se répète pas plus qu'il ne le fait pour d'autres personnages, il faut bien en être convaincu. H n'y a donc pas de rapport entre Adam fils de Maître Henri, et Adam fils du Seigneur Henri, ces derniers exilés l'un et l'autre à Douai dont il est question en ces termes :
Cuers en cui grans anuis s'aaire, Droit à Douai te convient traire, A ceux l(i d'Arras sont eskiu ; Segneur Henri di mon afaire Et Adan son fil...
(0 mon cœur, si plein d'accablement, il faut t'envoler vers Douai, vers ceux qui sont exilés d'Arras; conte ma mésaventure au seigneur Henri et à Adam son fils). (M^ français de la Bibliothèque nationale N° 25566).
Fastoul a donc écrit son Con^é à une époque où il y avait des citoyens d'Arras réfugiés à Douai, mais à l'époque en question, Adam de la Haie était bel et bien à Arras.
yVjoutons à cela que le Cow^«; de Fastoul a été écrit après la mort de Jehan Bodel et avant celle d'Adam de la Haie ; après la mort de Jehan Bodel, puisque Baude Fastoul nous apprend que les échevins lui ont signé un bref qui l'autorise à aller occuper l'héritage qui lui vient de par Jehan Bodel, c'est-à-dire la place qu'il avait jadis occupée dans une maladrerie subventionnée évidemment par les deniers municipaux; avant la mort d'Adam de la Haie, puisqu'il est évident qu'il l'interpelle avec son père et en même temps que son confrère Ferri, dans la strophe à laquelle il est fait allusion plus haut.
Et comme il nous est possible d'établir, à peu de chose près,' la date exacte de la mort d'Adam le Bossu, nous pouvons déjà affirmer que le Congé de Jehan Bodel est sensiblement antérieur à 1285.
Nous possédons en effet, au. sujet du trouvère Adam, tout au moins, un point de repère qui n'admet aucune réfutation ; et, ce point de repère, nous le trouvons dans un manuscrit du Roman de Troie.
Ce manuscrit, chose rare, est daté. Il est l'œuvre d'un certain Jehan Madot, le propre neveu d'Adam, bien placé, on en conviendra, pour nous apporter une affirmation. Or, comme on va le voir, il parie du décès de son oncle dans les vers suivants, et ajoute qu'il a terminé la copie de son manuscrit en 1288, ce qui suffit à nous fixer. En 1288, Adam de la Haie, qui avait suivi Robert d'Artois à Naples, y était mort, et la nouvelle en était parvenue à Arras.
Devant, vous ai dit et retrait Qui premiers ot trové et fait Le dit rimé et la matère, Qui prisié doit estre en tère, Mais c'est qui c'escrit, bien saciés.
N'estoit mie trop saisies.
Car sans cotèle et sans seurcot Estoit, par un vilain escot Qu'il avoit perdu et paie Par le dé qui l'ot engignié Ces Jehannes Mados ot non, Qu'on tenoit a bon compaignon.
D'Arras estoit, Bien fu connus Ses oncles, Adans li boçus, Qui pour revol, par compaignie Laissa Arras. Ce fu folie ; Car il ert crémus et a mes Quant il moru, ce fu pités.
Car onques plus engignex bon Ne moru, pour voir le set on.
Si, prions à Dieu bonement.
Que s'asme mêle à sauvement.