‹ Jehan Bodel, avec des commentaires sur Le congé de Baude FastoulChapitre 2 sur 8 · O JEHAN BODEL · texte numérisé non relu

O JEHAN BODEL

, Et gart Madot de vilonnie

Qui l'escriture a parfuroie, Ensi com vos oï l'avés.

Ces livres fu fait et fines En l'an de l'incarnacion Que Jhésus soufri passion, Quatre vint et mil et deux cens V Et w^it. Biaus fu li tans et gens,

Fors tant que ciex avoit trop froit Qui seurcot ne cote n'avoit.

(Ci-dessus, je vous ai dit et répété qui, le premier, a imaginé et écrit le sujet en question, et rêvé le poème, qui doit être universellement goûté. Mais apprenez que celui qui l'a transcrit n'était guère trop à l'aise, car il n'avait ni cotte ni surcot, à cause d'un méchant écot qu'il avait dû payer à la suite d'une partie de dés qui lui avait porté la guigne. Celui-ci s'appelait Jehan Madot, il passait pour un bon compagnon ; il était d'Arras ; son oncle, fort connu, était Adam le Bossu, qui, au temps jadis, quitta Arras, en compagnie. Ce fut une folie, car il y était respecté et aimé. Quand il mourut, ce fut une désolation, car jamais homme plus inventif ne trépassa ; on le sait pour l'avoir vu. Aussi prions Dieu simplement qu'il ait son âme sous sa garde, et qu'il protège Madot de la malchance, Madot qui a terminé ce manuscrit, comme vous venez de l'apprendre. Ce livre fut fait et achevé en l'an de l'incarnation de Jésus, douze cent quatre-vingt-huit. Le temps était beau et agréable, excepté cependant pour ceux qui, n'ayant ni cotte ni surcot, avaient trop froid).

Le Jeu du Pèlerin nous apprend qu'Adam de la Haie était estimé du comte d'Artois.

.,. Chis clerc dont je vous conte

Ert amés et prisiés et honnerés don conte

D'Artois...

Ce comte d'Artois, régent de Sicile en 12(S5, à la mort de Charles d'Anjou, était Robert II, né en 1248. 11 avait amené des renforts

ARRAS AU XIll'' SIECLE TROUVERES ET BOURGEOIS M

au roi de Naples, Charles d'Anjou, après les Vêpres Sici liennes (1282), et ce fut assez probablement à cette époque que le trouvère arrageois attaché à la maison du comte Robert, approcha le roi de Naples, dont il entreprit la geste dans son poème Le Roi de Sicile (C'est du roi de Sézile) demeuré inachevé, par suite évidemment, de la mort de l'auteur, survenue, comme tout porte à le croire, à Naples même.

Mais il est dans la vie d'Adam de la Haie un événement auquel il a fait allusion dans ses œuvres et qui a pu évidemment amener des médiévistes à croire que Fastoul a pu s'adresser à lui, lors de son exil.

Il lui arriva, en effet, d'être obligé de passer la frontière pour échapper, avec bien d'autres, à tous les abus dont se rendaient coupables les percepteurs d'impôts, les « tailleurs », de complicité souvent avec les autorités de la ville. Mais à l'époque où il s'exilait, il était jeune ; jeune et amoureux, comme lui-même l'avoue dans le premier vers d'un Motet dont voici le début :

A Dieu cornant amouretes ;

Car je m'en vois Dolans par les douchetes, Fors dou doue païs d'Artois Chi est si mus et destrois ; Pour che que 11 bourgois Ont été si fourmenés Qu'il ne queurt drois ne lois

Gros tournois

Ont anulés

Contes et rois.

Justiches et prélas, tant de fois Que mainte bêle compaingne Dont Arras mehaingne Laissant amis, et maisons et harnois, Et fuient, chà deus, chà trois Souspirant en terre estrange.

(A Dieu je confie mes amours, car je m'en vais plein de regrets de mon bonheur hors de mon cher pays d'Artois, qui

est tout silencieux et désolé, parce que les bourgeois y ojit été tellement maltraités qu'ils n'y trouvaient plus ni droit, ni lois. Les comtes et les rois, la justice et les prélats, ont tant de fois réduit le taux de l'argent, que mainte compagnie, et de la meilleure, dont Arras est maintenant privée, est partie laissant amis, maisons et tout le reste, pour gagner, par groupes de deux ou trois, la terre étrangère).

Quels incidents purent provoquer semblable exode ? 11 ne s'agit pas de fuite devant l'invasion, ni de sièges, ni d'aucune espèce de calamités provoquées par l'état de guerre, mais bien de vexations fiscales.

En tout cas, cela se passait au temps où Adam de la Haie était amoureux. Peut-être était-il déjà le fiancé de la belle Maroie ; il tient bien, en effet, le langage d'un fiancé, d'un amoureux, mais ce n'est pas celui d'un époux. Nous admettrons donc que la composition de ces vers est antérieure à son mariage.

Or, nous savons par les inscriptions du M^ 8541 que ce mariage était chose faite en 1274. Il avait épousé la jeune fille dont il avait été longtemps épris, cette ,douce Marie qu'il avait célébrée dans ses chansons d'amour. En effet, sous la date de 1274, nous relevons au chapitre des Ardents, l'inscription suivante : « li Hallee Mar. » (Marie de la Haie). Le même nom se retrouve sur ce registre en 1287 « Haie Maroie ».

L'exil d'Adam peut donc être bien antérieur à l'année 1274, attendu que rien ne nous démontre que le nom de Marie de la Haie ait été inscrit sur le registre de la Carité des Ardents dès les premiers temps de son mariage.

Certains auteurs ont cependant cru voir une corrélation entre les allusions contenues dans le Motet d'Adam de la Haie et une autre pièce, qui est une violente satire dirigée contre un certain nombre de personnages importants d'Arras, et qui, nous le verrons, a dû être composée en 1269.

L'exil d'Adam daterait-il de l'année 1269 ?

Cette pièce de vers intitulée : Vers de la Mort, mérite notre attention, parce qu'aux yeux de quelques-uns, elle a précisé-

ment trait au séjour forcé que le bossu d'Arras aurait fait à Douai.

Paulin Paris dit, en effet, à propos de la pièce désignée sous le nom : Vers de la Mort (B, N. M% n° 375) qu'il attribue à Adam de la Haie : « Sous prétexte de prendre en main la cause du ciel, le poète y venge ses propres injures. Les avocats de la cour de Rome, ceux de la ville et ceux du comte d'Artois sont vingt fois poursuivis des traits d'une haine envenimée; les échevins d'Arras, l'abbé, Robert le Clerc, et la famille Berthoul, le clergé de Reims et jusqu'au comte Robert d'Artois, tous y sont passés en revue par un satirique impitoyable. Quel scandale un poème aussi long, aussi habilement élaboré ne dut-il pas produire dans la ville d'Arras ! Les hauts enseignements qu'on y lisoit le recommandoient à tous les gens de bien, et le talent que l'auteur y avoit prodigué ne laissoit aucun espoir de le voir bientôt oublié. Mais, quel était cet auteur? Tout le monde dut le nommer ; tout le monde dut attribuer ces Vers de la Mort au bossu d'Arras, au célèbre Adam de la Haie qui prenoit la part la plus vive aux troubles dont Arras étoit alors le théâtre. Dans tous les cas, la mention du vœu que le roi de France avoit déjà fait de passer en Orient, nous reporte à l'année 1269 ; c'est donc vers ce temps qu'il faut placer l'espèce de guerre civile d'Arras dont le résultat fut l'éloignement d'une partie des bourgeois de la ville. Dans le nombre, Henry de la Haie et son fils Adam se firent remarquer ».

Que nous sommes loin, avec ce raisonnement, de la théorie de ce même Paulin Paris, lorsqu'il fait mourir Bodel vers 1210. Quoi ? Bodel et Fastoul se seraient, d'après lui, connus en 1204, et ce n'est qu'eu 1269 environ que Baude Fastoul aurait écrit le Congé dans lequel il parle d'Henri et d'Adam de la Haie, exilés à Douai? Fastoul aurait été un vieillard plus qu'octogénaire lorsqu'il serait entré à la léproserie de Méaulens ; comme cela nous semble peu vraisemblable ! Quelle lucidité d'esprit il aurait eu, à pareil âge, et accablé, comme il devait l'être, par les soucis de sa sauté* pour composer les vers du Congé ! Et com-

ment pouvons-nous admettre que de toutes les œuvres d'un poète de quatre-vingts ans, l'ultime seule nous soit restée, quand nous sommes si riches en reliques de la même époque?

Cependant la thèse de Paulin Paris qui place la date de la composition du Congé de Jehan Bodel en l'année 1204, est celle que nous avons adoptée. Tâchons de promener un peu notre lanterne dans les coins, et, en dépit de l'obscurité et de la poussière des siècles, d'apporter un peu de lumière et d'ordre dans tout ceci.

Quant aux Vers sur la Mort, il n'y a pas de contestations possibles, il faut leur assigner la date de 1269, comme l'avance Paulin Paris. Ils ont été écrits sous Robert II. Les vers suivants en font foi :

On set bien Robert raconter Cornent ses taions vos fist contes

(On peut bien raconter, Robert, comment votre aïeul vous fit comte).

Robert P"^, père de Robert II, reçut, en effet, l'investiture du comté d'Artois des mains de Louis VIII dont il était le fils et Robert II succéda à son père, tué à la bataille de la Mansourah en 1250, c'est à-dire, pour ainsi dire, dès sa naissance..

De plus, la date de 1269 correspond bien, comme le fait très justement remarquer Paulin Paris, à celle du vœu formulé par le roi de France ; et, en outre, cette pièce dans laquelle il est formellement question de Robert II, ne saurait être antérieure à l'époque que lui assigne Paulin Paris, si l'on songe que Robert II, en 1269, n'était âgé que de 21 ans ; que c'est à peine s'il avait eu le temps d'apprendre à gouverner le comté d'Artois, et, par suite, d'endosser la responsabilité d'une administration qui lui valait de telles critiques.

Mais, les Vers sur la Mort ne sont pas l'œuvre d'Adam de la Haie malgré l'opinion de Paulin Paris. La 76^ strophe de cette satire a attiré l'attention de Gaston Paris « qui, — nous dit M. Guy, — a constaté le premier que Robert se désignait en

ce passage » (1). Robert, c'est-à-dire Robert le Clerc, trouvère arrageois :

Mors, s'a nului pues estre amie, Robert le Clerc n'oublie mie :

Bien te doit de lui souvenir.

Qant sor tos t'a auctorisie Fai l'ent deus mois d« cortoisie.

(Mort, si tu peux être l'amie de quelqu'un, n'oublie pas Robert le clerc, tu te dois de te souvenir de lui, puisqu'il t'a donné droit sur tous. Fais lui grâce de deux mois).

Et Gaston Paris ajoute : « S'il est le même ^ue Robert du Chastel, clerc d'Arras, dont nous avons quelques chansons, il était contemporain de Baude Fastoul, qui parle dans son Congé de Robert du Chastel et nous apprend qu'il bégayait ». Mais Gaston Paris se range à l'opinion de M. Windahl qui a édité le poème des Vers de la Mort et dit qu'il lui « paraît bien, comme à M. W., qu'il résulte du poème lui-même, qu'il a été composé au moment de la première et non de la dernière croisade de Louis IX » et il lui assigne la date de 1244. Sur ce point, nous serions de l'avis de M. Guy : les Vers de la Mort dateraient de la seconde croisade. Mais revenons à Adam de la Haie. Nous avons basé notre opinion sur l'âge qu'il devait avoir, lorsque, écrivant son motet, il quittait l'Artois. L'auteur des Vers de la Mort qui nous apprend (strophe 58) qu'il a passé sa jeunesse dans le désordre et qu'il a besoin d'employer au bien les derniers jours que son âge avancé lui permet d'espérer encore, ne peut donc pas passer pour un jeune homme. Cela seul eut dû éveiller l'attention de Paulin Paris. L'interprétation donnée par Gaston Paris est donc la bonne.

Poursuivons. M. Guy cherche, après être arrivé, au sujet des Vers de la Mort, aux mêmes conclusions que nous, en ce qui concerne la date de leur composition, à établir une corrélation

(i) V. Bomania, T. W, année 1891, p. i3g.

entre cette date et celle de la composition du motet d'Adam.

Il pense et croit devoir admettre que l'une et l'autre pièce sont du même^ temps, que les doléances de Robert le clerc et d'Adam de la Haie se rapportent aux mêmes faits, comme si Arras n'avait pas vécu en perpétuelle effervescence au cours de ce siècle turbulent. Et les raisons que M. Guy nous fournit pour justifier son opinion, ne sont pas toujours bien concluantes ; quelques-unes mêmes sont manifestement erronées,

M. Guy, par exemple, avance au sujet du Motet d'Adam de la Halle où il parle des gros tournois:

Gros tournois Ont anulés Contes et rois,

que cette pièce ne peut être antérieure à 1262, a cette monnaie, dit-il, n'étant point connue avant 1262 ».

Cependant, en 1258, sous la date du jeudi après la Nativité de Notre Dame, une ordonnance parle des « gros tournois ->). Une ordonnance royale plus ancienne du 24 novembre 1226 concernant la fabrication des monnaies, fixe le cours et la frappe des gros tournois. L'argument ci-dessus perd ainsi toute valeur.

Nous sommes convaincus que l'époque de l'exil d'Adam, remonte à sa jeunesse ; donc, si, contrairement à notre opinion, c'est à lui que Fastoul s'est adressé dans la strophe où il parle d'un Adam exilé à Douai avec son père, la date de la composition de ce Congé se trouve reculée d'autant. Nous avons, en effet, acquis la conviction que cette œuvre peut parfaitement remonter au delà de l'année 1262. Et de plus, nous sommes persuadés qu'Adam n'a pas dû s'exiler en 1269. Nous savons trop bien quel cas faisait de lui le comte Robert d'Artois, qui finit par l'attacher à sa personne. Cette estime n'était certes pas née en un jour, et il faut tenir compte du fait que le comte d'Artois fut souvent éloigné de sa province, par les événements qui l'obligeaient à suivre le roi dans ses

divers déplacements, ou à exécuter les ordres venus de Paris. Il ne faut pas oublier que Robert d'Artois, deuxième du nom, était né en 1248; il n'avait donc que vingt et un ans en 1269 et déjà, il avait dû quitter plusieurs fois sa résidence d'Arras pour aller à Paris, à la cour du roi, qui, en juin 1266, le mariait avec Amicie, fille de Pierre de Courtenay et, l'année suivante, l'armait chevalier, le jour de la Pentecôte (5 juin 1267).

Depuis lors, il ne fit plus à Arras que de courtes apparitions. En effet, il avait pris la croix en cette même année 1267, et ne quitta plus le roi Louis IX depuis le jour où on vit ce souverain, prêt à partir pour la croisade, se rendre pieds nus à Saint-Denis pour appeler les bénédictions du ciel sur la campagne qu'il allait entreprendre contre les Infidèles. Ce pèlerinage eut lieu le 15 mars 1270. L'embarquement des Croisés se fit à Aigues-Mortes le l®"" juillet suivant. Le 27 du mois d'août, Robert d'Artois rendait hommage à son nouveau souverain Philippe III ; Louis IX était mort et ses compagnons d'armes ne tardèrent pas à reprendre le chemin de la France. Le départ eut lieu en novembre 1270. Mais la tempête ayant décimé les vaisseaux français sur les côtes de Sicile, le roi dût atterrir en Italie et ne parvint à Paris que le 21 mai 1271.

En 1276, Robert d'Artois était chargé de réprimer l'insurrection de la Navarre et il terminait sa campagne par un traité signé le 7 novembre 1276 avec Alphonse X, roi de Castille.

En 1278, il était à Paris, instruisant le procès de Pierre de la Brosse qui fut pendu sous ses yeux et en présence d'un grand nombre de personnages considérables.

Enfin, après le soulèvement de la Sicile, qui eut lieu en 1282, il partit pour l'Italie, conduisant des secours à son onclo Charles P'' d'Anjou, et emmena alors avec lui Adam, le trouvère d'Arras.

Cet aperçu de l'existence de Robert d'Artois suffit à nous persuader qu'Adam de la Haie ne se trouvait pas au nombre

des mécontents en 1269, à l'époque où Robert le Clerc écrivait les Vers de la Mort et, par conséquent, que le Motet où il parle de son exil est antérieur à cette époque ; ainsi que la composition de son Congé qui doit remonter à la même date que le Motet.

La composition du Congé d'Adam datant d'une époque antérieure à 1269, et les personnages auxquels il s'adresse étant manifestement contemporains de ceux auxquels s'est adressé Fastoul, et quelques-uns même cités par celui-ci, nous pouvons donc avancer que la date du Congé de Fastoul remonte également au delà de 1269. Notre avis est donc que Fastoul ne s'adresse pas à Adam de la Haie dans la strophe où il parle d'exil à Douai, mais bien dans celle où il accole son nom à celui du confrère Lambert Ferri. Il nous faut voir en étudiant les diverses circonstances de la vie des personnages, des nombreux personnages cités par Fastoul, jusqu'à quelle époque nous sommes amenés à faire remonter la date approximative de la composition de son Congé, écrit, soulignons ce point, pendant une période de troubles qui avait obligé quelques citoyens à demeurer momentanément « exclus m de la ville d'Arras, mais au nombre desquels ne se trouvait pas le Bossu, qui était alors tranquillement dans ses foyers, occupé plutôt de pacifiques discussions avec Bretel, avec Ferri et tous les poètes couronnés du puy d'Arras.

Nous avons donc établi le relevé de tous les personnages nommés par Baude Fastoul, et la première remarque que nous avons été amené à faire, c'est que quelques-uns de ces noms se trouvent à la fois dans les Congés d'Adam de la Haie et de Baude Fastoul ; ces personnages s'appellent Jakemon Pouchin, Pierron Pouchin, Robert Nazart, Jehan Joie ; Fastoul et Adam avaient bien des relations communes. Au contraire, pas un des noms, si ce n'est celui de Baude Fastoul, cité par Jehan Bodel ne se retrouvent dans les deux autres Congés. La différence de génération est donc certaine. Jehan Bodel est un prédécesseur des deux autres trouvères.

La source la plus précieuse que nous ayons pour déterminer l'époque où vivaient tous ces personnages, est un manuscrit de la Bibliothèque Nationale qui commence à Tannée 1194 pour finir au milieu du XIV^ siècle. Ce manuscrit, qui porte le iV 8.541 (fonds français), n'est autre que le llegiatre de la Carité des Ardents, autrement dit le Registre de la Confrérie des jongleurs et bourgeois d'Arras. C'est une liste de noms d'habitants de cette ville. Trois fois par an, à la Pentecôte, à la Purification et à la Saint-Rémi, était versée en leur nom, au profit de la confrérie, une aumône dont le total est indiqué à la fin de chaque année.

Ce manuscrit est entré à la Bibliothèque Nationale en 1859. M. GuESNON n'est pas d'accord avec les auteurs qui l'ont commenté avant lui et qui ont cru y voir un registre d'admission dans la confrérie des jongleurs et bourgeois d'Arras et voici ce qu'il dit (1) :

« Entre une date d'entrée dans la confrérie et l'âge du confrère entrant, le rapport est essentiellement variable, il oscille entre les limites extrêmes d'une existence humaine à partir de l'âge adulte, et ce flottement peut comprendre vingt, quarante, même soixante ans. D'un point de départ aussi instable, l'induction ne saurait guère aboutir qu'à des approximations conjecturales, quand elle ne conduit pas, comme cela s'est vu, à de fausses indications personnelles.

» L'homonymie, celle qui résulte de la transmission héréditaire du prénom, reste, en effet, une cause permanente de perplexité et d'erreur. Comment discerner et choisir quand les générations se confondent ? L'invraisemblance même des dates d'inscription semble, comme à plaisir, déconcerter toutes les probabilités. Bodel n'apparaît au registre qu'en 1210 ; Bretel seulement en 1272 ; et cependant, tout porte à croire qu'à chacune de ces dates, l'un comme l'autre avait terminé

(i) Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Année 1899. Communication faite par M. A. Gt;Es>o>. .

sa carrière. Quelle peut donc être la cause d'une anomalie qui se reproduit à chaque page ?

» Rien de plus simple : cette discordance apparente ne tient pas au document, mais à la manière de s'en servir ; l'interprétation n'en avait pas la clef, elle a fait fausse route. On a pris jusqu'ici le Registre de la confrérie pour un livre d'entrée ; c'est un livre de sortie, un recueil de rôles mortuaires et de comptabilité funèbre...

» Remarquons d'abord que, d'après le statut fondamental de la confrérie, nul n'y pouvait être admis qu'à la séance solennelle de Pentecôte, sauf urgence en cas de maladie, et qu'ensuite le droit d'entrée montait à six deniers obole. Or, d'une part, les listes du manuscrit accusent,. en moyenne, une égale importance numérique, quel que soit le terme de l'année ; de l'autre le droit perçu n'est que d un denier : elles ne peuvent donc s'appliquer à la réception de nouveaux confrères.

» En second lieu, on y rencontre des inscriptions ainsi conçues :

Gorsquiciest 1208 — 2' Cito mortua 1208 — 1'

CorsMellens 1209 — 1' Kaï el puch 1231-3'»

Quatre cors 1260 — 1' Occisus Rob. li Quens. 1233 — 1'

Doicois 1261 — 1"' Occisa Rob. li Quens. 1233-1"*

Deuscors 1283 — 3' Duo de hospitali 1194 — 2'*

Tria funera 1196 — 2" Corpus hospilalis. . . . 1204 — 1'*

Funera tria 1197 - V Del ospital 1288 — 1*

Troi service 1269 — 3" Non novi duo 1212 — 3"

Troi service 1270 — 3'' Non nomen 1246-3"

» Des cadavres, des morts subites, violentes ou accidentelles, des provenances anonymes de l'hôpital ou d'ailleurs, des services religieux, ce sont là, il faut en convenir, d'étranges articles dans un dénombrement de nouveaux confrères! Une telle statistique ne se comprend qu'en la rattachant à une question de funérailles ; et, s'il en est ainsi des indications que nous avons relevées, tout fait présumer qu'il en sera de même quant à l'ensemble de cette vaste nomenclature. »

M. Guesnon fait observer avec juste raison, que les listes qu'il contient ne peuvent être des listes d'admission dans la confrérie ; les seules inscriptions qu'il cite suffisent à prouver le contraire.

Nous ne pouvons cependant admettre, avec M. Guesnon, que ce registre soit un Nécrologe. Indépendamment des inscriptions que M. Guesnon a relevées et qui sont évidemment faites après décès, nous trouvons encore d'autres mentions de ce genre « pro Bernardo Loucart » (année 1226) que nous classerons dans la catégorie de celles que cite M. Guesnon. « Pro Bernado Loucart », c'est-à-dire à l'intention d'un défunt, qui ne verse pas son obole lui-même mais dont les parents, les héritiers font une charité en vue du repos de son âme.

Mais les citations suivantes nous obligent à considérer le manuscrit 8541 de toute autre manière.

Ce n'est pas dans un Nécrologe que nous pourrons relever les mentions suivantes :

Herens Fraesens (1203) Pone frenum (1220)

Moriens Adam (1209) Herens Foukes (1222)

Alléluia (1210) Ad natam Maroie (1222)

Des noces ala (1211) Ad oculum Wauts (1225)

Post scolam (1217) Ad laudiura Beatrix (1232)

Post atrium (1218) Ad redem Margh. (1232)

Diabola (1218) Li nourls Jehans et .Mehaus (1232)

Glaudicans (1219) Vokans Jehans Hukedeu (1232)

Mustela Rob' pié d'Argent (1232) Reconciliata fé Robert (1233)

Stephania 11 pescheresse (1239) Homosue Maroie (1290)

C'était un amoureux qui versait une aumône à l'intention de ses amours et qui faisait écrire par le clerc détenteur du registre « ad laudium Beatrix », à la gloire de Béatrice ; formule du même genre que celle qu'on lit en 1232 « mustela Rob* Pié d'argent » qui en latin de la décadence veut dire tout simplement : la petite chérie de Robert Pié d'argent. Ce sont des parents qui font une générosité pour la naissance de Marie « ad natam Maroie ». C'est un nommé Adam qui va mourir et qui veut être généreux une fois encore ; on ne sait pas ce qu'il y a

âo

dans l'au-delà, n'est-ce pas ? et nous lisons « Moriens Adam ». C'est un nommé Gautier qui avait peut-être bien une ophtalmie, et qui ne demandait pas mieux que d'être guéri par la vertu de l'eau dans laquelle a coulé la cire de la sainte Chandelle, et nous lisons : « ad oculum Wauts ». C'est un plaideur qui désirait gagner un procès qu'il avait entrepris et qui venait, le jour où il avait fait citation à son adversaire, déposer une offrande intéressée à la chapelle de N.-D. des Ardents; il portait un nom assez Connu et s'appelait Jehan Hukedieu ; et nous lisons: « Vokans Jehans Hukedeu » . Ce sont des héritiers qui rendent ainsi grâce au ciel de la bonne forlune qui leur advient et nous lisons: « herens Fraesens », « herens Foukes », etc. C'est un ménage brouillé qui s'est heureusement raccommodé, et nous lisons : « reconciliala fè Robert ». C'est un escholier qui vraisemblable ment vient de terminer ses études et tient à remercier le ciel d'une façon tangible^, d'en avoir fini avec les moines et le latin, et nous lisons « post scolam ». A la suite d'un mariage on a versé une aumône, le clerc rédacteur porte au livre : « des noces ala ». Quelqu'un se réjouit d'un bonheur, d'un succès, d'une bonne affaire, il veut faire une générosité anonyme; le scribe se contente d'écrire : « alléluia ». C'est une nourrice, c'est un boiteux, c'est une gaie commère; et nous lisons: « li nouris Jehans et Mehaus, claudicans, diabola ». Ailleurs, c'est un individu que poursuit un sort malheureux dont il subit les coups multipliés et qui fait inscrire sur le livre de charité, cette invocation à la sainte patronne de la confrérie: « pone frenum ». Enfin, la dernière mention que nous ayons relevée explique bien l'usage qui était fait de ce fameux registre, c'était un registre d'inscription d'aumônes, cela ne fait plus pour nous l'ombre d'un doute. En 1208 existait à Arras une famille Magre. Or en 1211, il y avait un des membres de cette famille atteint de maladie et pour lequel on intercédait auprès de la Vierge des Ardents. Nous lisons, en effet, au f*^ 7 r° : « Malades Magres ». Mais ce registre nous est surtout précieux, quand il nous renseigne sur les prières faites à l'intention d'un défunt, et hâtons-

nous de le dire qu'il nous semble que c'est le cas le plus fréquent ; le plus fréquent motif d'inscription sur ce registre étant le décès même des inscrits.

D'autres indications sur les faits de la vie des personnages du Congé nous ont été fournies, en outre par le Manuscrit latin de Bibliothèque nationale N° 10972, qui est un cueilloir de rentes foncières de l'église d'Arras, datant de 1261 ; par le manuscrit latin 17737, qui est un registre de chartes concernant des chapellenies instituées au cours du siècle par divers personnages et datant de 1282, enfin par le manuscrit latin 9930, cartulaire de l'église d'Arras.

Les archives du département du Pas-de-Calais et celles du Nord nous ont procuré aussi quelques renseignements, de même que quelques autres sources moins importantes, que nous signalerons lorsque nous y aurons recours.

Mais il est à remarquer que les renseignements que nous tirons de toutes ces pièces et de tous ces recueils sont infiniment plus nombreux en ce qui concerne les personnages cités par Fastoul, qu'au sujet de ceux nommés par Bodel. Ce nous est encore une preuve que le Congé de Bodel a été écrit à une époque plus reculée que celui de Fastoul, à celle de Philippe- Auguste dont il n'est resté que peu dé documents dans nos archives qui, au contraire, sont infiniment plus riches d'actes et de pièces datant du règne de Louis IX.

Nous allons donc étudier pas à pas le Congé de Fastoul et la vie de ses amis et protecteurs telle du moins que nous pouvons la reconstituer au vu des actes, chartes, inscriptions aux manuscrits 8541 et autres.

Les Poucinois. Il s'agit ici de la célèbre famille des Poucin ; en effet, on disait les Poucinois, comme les Castelois, les Cossetois, les Fastoulois, etc. Baude Fastoul cite trois membres de cette famille : Paket, Symon et Pierron.

Pierron Poucin était le fils de Colars Poucin, ainsi que cette filiation est établie par un acte d'avril 1273, constatant que

aZ JEHAN BODEL

Pierre de la Brosse, le favori du roi de France Philippe, a vendu une rente qu'il tenait de Robert d'Artois à Pierron, fils de Nicolas (1). Par conséquent, Pierron Poucin était le neveu de Jakemon, Simon et Paket Poucin, ces deux derniers cités comme nous venons de le voir, par Fastoul, et le premier par Adam de la Haie qui nous dit : « l'aisné frère, c'est segneur Jakemon » (Congé d'Adam str. 6). Les quatre frères sont mentionnés dans la deuxième pièce artésienne du M^ 12615. Quant à Pierron Poucin, il avait eu deux sœurs, Catherine et Emma, femme de Jacquemon Verdière (2). Nous trouvons le nom de Pierron Poucin mentionné dans une assez grande quantité d'ac tes et de pièces : l'une de mai 1273 (3) ; il avait été, avec d'autres, chargé de restitutions posthumes par Nicolas Godin, dont nous trouverons le nom plus loin ; les autres de 1274, 1281, 1288 (4). En avril 1285, il fondait une chapelleniedans l'Église Saint- Vaast (5). Sa femme est inscrite au Registre de la carité des Ardents sous la date de 1271. En 1287 nous relevons une saisine de la cession faite par Ghiertrus de Beaumont, veuve de Robert Amion à Pierre Pouchin de son manoir à Imercourt, et en 1300 saisine de la vente faite par Pierron Pouchin à Bertould de Bengy de tous ses biens à Imercourt.

Simon Poucin figure sur le M^ 8541 en 1287. Il fut juge d'un jeu-parti disputé par Lambert Ferri et Jehan Bretel.

De Paket Poucin nous ne savons que ce que nous apprennent les textes, sans posséder aucune date qui puisse nous renseigner sur l'époque où il vivait.

Pierres li Antiers était marié en 1265, comme le prouve l'inscription du nom de sa femme au registre des Ardents. Il faisait partie de l'échevinage en 1267 (6). II est mentionné en 1274 et

(i) Inventaire de Godefroy, I, ^17.

(■1) V. Arch. du Pas-de-Calais, série A. (3) Id., série H, Prévôté des eaux.

(/i) Id., série A.

(5) Id., série H.

(6) Id., Hôpital Saint- Jean.

1277 (1) et occupait la charge de Bailli en 1282 : « bailliu Pieron Lanstr » (2). Avant lui la charge de Bailli d'Arras appartenait à Etienne du Paage dont le nom paraît comme occupant cette charge en 1275-76. En 1289 elle était aux mains de Jean de Monchi.

Nicholon de Castel, Il est indubitable qu'il y eut, au cours du XIll® siècle, plusieurs Nicholon ou Nicolas de Castel. Nous trouvons, en effet, ce nom en 1239 et eh 1244 (3) ; en 1246 et 1247 sur des actes de vente dont l'un noug apprend que Nicolas Castel avait un frère nommé Boidin (4) ; dans un acte de 1252 signalé par M. Guesnon dans le Bulletin historique et philologique, (année 1894) ; en 1255 (4) ; en 1 270 sur un acte de vente. L'inscription que nous relevons ensuite au M^ 8541 est une inscription après décès, ainsi que nous l'avons établi, en étudiant la thèse de M. Guesnon, relative au Registre des jongleurs. Elle est en effet libellée de la sorte : « pro Castel Nicoles » (5) et figure à l'année 1272. Nous avons tout lieu de croire que l'adresse de Fastoul est destinée à ce Nicholon de Castel mort en 1272 ; cette opinion sera d'ailleurs corroborée par les remarques que nous serons amené à faire par la suite; mais il peut, malgré tout, subsister encore un doute si nous n'envisageons que les données que nous possédons sur Nicholon de Castel, puisque seize ans plus tard, en 1288, le registre 8541 fait encore mention de ce nom (6).

En tous cas, si la strophe du Congé destinée à Nicholon de Castel ne nous fixe pas exactement sur la date après laquelle il est impossible qu'elle ait été écrite, si elle nous permet seulement de supposer que ce ne peut être après 1272, elle nous "enseigne néanmoins qu'il n'est pas possible de faire remonter

(i) Invent, de Godefroy, I.

(3) Id.

(i) Du Chesne. Hist. de Béthune preuves, pp. 164-167.

(6) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

sa composition au delà de 1222, c'est-à-dire qu'il nous est déjà impossible d'admettre que Baude Fastoul ait été un contemporain de Jehan Bodel.

En effet dans cette strophe, l'auteur parle, sans enthousiasme d'ailleurs, du temps où Arras avait pour Bailli certain Nevelon, de fâcheuse mémoire. Le bailli Nevelon, dont il est question dans la strophe qui a trait à Nicholon de Castel était maréchal du roi. Connu sous le nom de Nevelon le maréchal, il avait, même après sa mort, gardé une réputation de dureté qui se trouve rappelée aussi bien par l'auteur anonyme de la Chronique des Bois de France, dit l'anonyme de Béthune, que par Girard le Gambrien et par les souvenirs de Fastoul lui même. Nevelon fut bailli d'Arras pendant au moins vingt et un ans, attendu que nous voyons figurer son nom dans des actes assez nombreux, et datés de 1201 à 1222, qui sont conservés tant dans les archives du Nord (fonds d'Anchin, de l'abbaye des Prés, de la Ghambre des Gomptes, de la cathédrale de Gambrai, et de Saint André du Gâteau), que dans celles du Pas-de Galais (fonds d'Etrun). Le cartulaire de Marœuil (M^ 672 de la bibliothèque d'Arras, fol. 122), le cartulaire des chapellenies de la cathédrale d'Arras (Bibl. nat. M* lat. 17737 f** 40, v») la charte de la commanderie de Hautavesne (Archives nat. S. 5208 n" 75) en font mention également. Un acte de mars 1202, le cite avec le titre de bailli royal d'Arras (1). En 1224 (31 décembre) Adam de Milli lui avait succédé (2).

Voici comment s'exprime sur son compte l'auteur anonyme de Béthune:

Nevelon aqui baillius étoit d'Arras... en tel servage mist tote la terre de Flandres, qui en la partie Looys estoit eschue, que tôt cil ki en ooient parler s'en esmervelloient coment il le pooient souffrir ne endurer ».

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(2), Arch. communales de Douai, série AA. 8/|.

Et Girard le Cambrien l'appelle : Nevelon, ce très méchant garde d'Arras (1).

Ce devait être un homme dont il n'y avait rien à attendre. Nous ne voyons pas, en effet, Bodel, qui, cependant, était son contemporain, chercher à l'intéresser à sa misérable situation, comme il l'avait fait avec la bonne dame de Tenremonde dont nous parlerons plus loin, lorsque nous passerons en revue les personnages du Cow^e de Jehan Bodel, et dont l'auteur anonyme de Béthune vante, après lui, les qualités qui furent si bien appréciées, même à la cour du roi, que l'administration intégrale de ses terres lui fut attribuée, comme le chroniqueur nous le rapporte avec satisfaction. Quant à Fastoul, il ne parle du noir bailli que pour médire du temps où il était en fonctions.

Méon, dans ses commentaires sur les Fabliaux, se demande si Fastoul n'avait pas voulu désigner Nevelon Amion. un trouvère comme lui. Cette opinion n'est pas admissible.

Audefroi. Le poète désigne un peu vaguement par ce nom son correspondant occasionnel. Il y eut bien un Audefroi, échevin d'Arras en 1208 et en 1213 (2). M. Guy nous dit à ce propos (3) qu'à son avis M. Guesnon se trompe (A) lorsqu'il voit dans le Seigneur Audefroi, échevin en 1213, celui qui figure dans le Congé de Fastoul. Il n'y aurait évidemment pas une impossibilité absolue à ce que Fastoul ait présenté ses derniers hommages à un vieillard de quatre-vingts ans, âge que nous pouvons fort bien attribuer à un homme qui avait été échevin en 1208; mais nous avons des motifs de croire plutôt que le poète lépreux s'est adressé à un autre Audefroi qui appartenait à une importante famille bourgeoise d'Arras, les Louchart.

Dans une autre strophe, Fastoul, en effet, dit adieu aux deux fils du Seigneur Audefroi.

(i) De jure et siatu Menevensis eccleske, IV, Ed. Brewer, T. III, p. a^o. (a) Arch. du Nord fonds d'Anchin et Archiv. nationales, S. 52o8.

(3) Chansons et d^ts artésiens du XIII° S., Bordeaux 1898.

(4) Bulletin historique et philologique, i8^i, p. 4a2, Note.

Cet Audefroi Louchard fut échevin, en 1253 (1) et en 1255 (2). Il était connu comme banquier en 1244, et plusieurs fois mentionné comme tel dans le Cartulaire de Saint-Lambert de Liège (T. I, pp.. 466, 490, 517). Son nom paraît dans un acte conservé aux Archives du Nord (Layette 36 Angleterre B 858) et daté du 15 février 126^, acte intéressant, en ce qu'il démontre l'importance des bourgeois arrageois qui traitaient avec les cours européennes.

Les archives du Pas-de-Calais conservent également un acte où Audefroi Louchart est cité et qui date de 1270 (A. 874) ; et le M® 8541 le comprend sous la date del273.

Fastoul nous apprend qu'il avait deux fils, Jaquemon et Andriu, ce que nous constatons dans des chartes de la Chambre des compte de Lille (1276-77).

De ces deux fils, un seul, le second, est porté au M^ 8541 : « fîex Audefroi Andriu » année 1284.

C'est cette existence des deux fils d' Audefroi, signalée par Fastoul et que corroborent si bien les documents relatifs à messire Audefroi Louchart qui nous fait admettre que c'est bien à celui-ci que Fastoul a voulu s'adresser.

D'ailleurs si M. Guesnon a pu penser un moment que Fastoul avait dédié une strophe à l'échevin de 1208, dans ses Nouvelles recherches sur les trouvères artésiens, il est du même avis que nous.

Jaquemon Loucart et Andriu. Les prénoms que portent les deux fils d'Audefroi Louchart nous amènent tout naturellement à étudier une strophe du Congé, placée plus loin et dans laquelle l'auteur mentionne un Jacquemon et un Andriu Louchart, en nous disant qu'ils sont les deux fils du seigneur Englebert. Il y avait donc un Andriu Louchart fils d'Audrefoi, et un Andriu Louchart fils d'Englebert comme il y avait aussi un Jaquemon Louchart fils d'Englebert et un Jaquemon Lou-

(i) Bibl. d'Arras ms de Cl. Doresmieux, T. I, p. 407. (a) Arch. du Nord, i" Cartulaire d'Artois, N° 98.

chard fils d'Audefroi, cousins les uns des autres et absolument contemporains. Les preuves que nous tirons des archives et des manuscrits ne laissent aucun doute à cet égard.

Cette double homonymie ne peut qu'amener des confusions, et il ne nous est guère possible de distinguera quel Jaquemon et à quel Andriu nous devons rapporter les renseignements que nous découvrons en assez grand nombre sur Jacquemon Louchart et Andriu Louchart.

Nous découvrons déjà le nom de Jaquemon Loucart en 1206 (1). Il nous semble même probable qu'il devait exister une parenté assez directe entre celui-ci et ceux qui nous occupent immédiatement. Nous ne voyons plus ensuite paraître ce prénom dans la famille Louchart, que pendant la seconde partie du siècle : d'abord en 1255 comme échevin (2), puis dans de nombreuses opérations de banque effectuées à partir de l'année 1257. Cette année-là, Marguerite de Flandre se porte caution de Gui, son fils, envers Jakemon Louchart, bourgeois d'Arras (3) ; la même année, frère Adam, sous-prieur et le couvent d'Anchin promettent d'indemniser Gui, comte de Flandre, caution pour eux envers Jakemon Louchart (4). En 1268, reconnaissance de dette de la comtesse Marguerite envers Jakemon Louchart (5). Ce Jacquemon Louchart, banquier, était un personnage fort important qui joua un rôle considérable dans certaines circonstances de la vie, non seulement des princes et seigneurs français et flamands, mais même des rois étrangers, comme le prouve une lettre d'Alexandre III, roi d'Ecosse, écrite en 1283, par laquelle il déclarait avoir reçu du comte de Flandre, et à l'occasion du mariage de son fils, la somme de 5096 livres 6 deniers sterling par les mains de Henri Karwin, Jacques Louchart et

(i)B. N. M- lat. 17787, f32.

(2) Arch. du Nord, i" Cart. d'Artois, N* 98.

(3) Arch. du Nord, Chambre des Comptes de Lille, B.

(4) Id.

(5) Id.

Gilles de Bruges l'orfèvre (1). Ea 1285 nous lisons dans les Coutumes de Lille, à la date du l^"^ janvier : « Jakemon Louchart d'Arras adont sergant le roy de Franche, fil jadis Englebiert Louchart, qui mors est » et la commune de Lille lui constitue une rente annuelle de 100 livres pour en faire des distributions aux pauvres. En 1286, ce nom apparaît avec la qualification de « panelier du roi. » Nous nous trouvons portés à déduire de ces derniers renseignements que le fils d'Englebert, d'abord qualifié du titre de sergent du roi, a été promu au rang de panetier, mais que le banquier qui prêtait en particulier aux princes flamands est un autre personnage, et que par conséquent, celui-ci, ne saurait être que le fils d'Audefroi. N'avait-il pas avec Andriu, son frère, rempli auprès de Fastoul, plus modestement, il faut le croire, le rôle des bons prêteurs, qui lui ont

Du lor preste et raplégié

(De leurs deniers prêté et cautionné). C'était tout à fait dans le rôle d'une maison de banque, et très naturel de la part de gens qui remuaient tant d'argent.

Le nom de Jaquemon Louchart paraît encore le 5 juin 1287, dans un règlement de comptes, à la suite de l'accord conclu entre la Flandre et l'Angleterre (2). La même année au 1®'' novembre, le Parlement de Paris rend un arrêt attribuant aux échevins d'Arras, malgré les prétentions contraires de Jaquemon Louchart, sergent du roi, le droit d'imposer tous les héritages dans leur juridiction (3). Puis, les comptes de la ville de Bruges, de 1288, nous apprennent qu'une statue devait être érigée à Jacques Louchart, dans l'église de Saint-Donat : « pro statua Jacobi Louchard in ecclesia sancti Donati facienda. >) Est-il possible d'admettre, avec M. Kervyn de Lettenhove (4)

(i) Arch. du Nord, Mariages B.

(2) Chroniques belges, T. VI.

(3) Olim II, p. 273.

(4) Hist. de Flandre, Bruxelles 18/17, ^- 2,

ARRAS AU Xin® SIÈCLE — TROUVÈRES ET ROURGEOIS 29

que ce fut par orgueil qu'il obtint cette statue? Non; nous pensons plutôt qu'il s'agit d'une statue tumulaire, comme on en plaça beaucoup dans les églises au cours du Moyen Age ; et, par conséquent, qu'en 1288, Jaquemon Louchart, précisément un de ceux auxquels s'adressent les vers de Fastoul, était mort. Mais lequel? Lequel? A quel Jaquemon Louchart une ville de Flandre pouvait-elle bien faire ériger une statue dans une de ses églises ? Au panelier du roi de France ? C'est peu admissible. Mais, au contraire, il est tout indiqué que. ce monument était destiné à commémorer le nom de l'argentier dont l'escarcelle s'était si souvent ouverte au profit des princes flamands, c'est-à dire du fils de messire Audefroi.

D'ailleurs, nous avons la preuve que le panetier n'était pas mort en 1288, dans un acte du 24 avril 1295 par lequel Philippe, roi de France, charge maître Jean Clairsens, chanoine de l'église Saint-Quentin en Vermandois, de saisir, partout où il les trouvera, pour sauvegarder ses droits et ceux des tiers, les biens de feu Jacques Garet ou Louchart, panetier du roi. Le 20 septembre de la même année, le roi en ordonnait le séquestre (1).

Nous savons aussi que Jaquemon, fils d'Audefroi était mort à la date de 1288 et Jaquemon, fils d'Englebert avant le 24 avril 1295 ; si le nom de Jaquemon Louchard paraît encore après cette date, c'est donc qu'il s'agit d'une nouvelle génération.

C'est du panetier du roi, fils d'Englebert qu'il s'agit en 1289 et au M^ latin 17737 (B. N. F° 117 v''), et à l'inventaire des sceaux de France, N° 5432. En outre, une charte porte que Jacques Louchard, sergent du roi de France, a reçu du comte Gui une somme à lui due (2).

Il n'est pas surprenant que, pour distinguer l'un de l'autre, deux habitants d'une même ville et deux membres d'une même

(i) Chroniques belges, T. VI..

(a) Arch. du Nord. Chambre des Comptes de Lille B.

famille, portant le même prénom, la coutume se soit, en certains cas, établie de les désigner par un sobriquet. C'est ainsi qu'un Jaquemon Louchard était surnommé Barbedor ou Barbe' dorée, et que l'autre Jaquemon Louchard était dit : Garet.

Le surnom de Garet avait été donné comme nous l'avons appris par l'acte du 24 avril 1295, au fils d'Englebert, sergent du roi de France.

Quant au surnom de Barbedorée, il s'était transmis de père en fils, ce qui se trouve confirmé par un acte de janvier 1329 par lequel Jean Dupont, sous-prévôt, donne à « rente hiretaule » à (( Jaquemon Louchart, qu'on dist Barbedorée, tout le droit sur une eschizete et en tous les halos sur la dite eschizete » (1).

Au sujet d'Andriu Louchart, nous nous trouvons évidemment dans le même cas qu'avec Jaquemon, c'est-à-dire pour cause d'homonymie la plus absolue, exposés à des confusions. Des deux frères auxquels s'adresse Baude Fastoul dans la 14® strophe de son Congé : « Ij fiex segneur Englebert, Jaqmon Loucart et Andriu », nous pensons que le plus jeune devait être Andriu, puisque le poète ne l'a nommé qu'en seconde ligne. Mais, comme nous l'avons vu dans .l'article précédent qui concerne Jaquemon Louchart, fils d'Englebert et sergent du roi, les renseignements que nous possédons ne remontent pas au delà de 1255 et comme nous en relevons encore en 1305, nous sommes amenés à dire que tous les faits, actes, etc., auxquels se trouve associé le nom d'Andriu Louchart et remontant au milieu du XIIP siècle, se rapportent à Andriu, fils d'Englebert, et que c'est le nom de sa femme que nous lisons sur le M^ 8541 , année 1259 : « fé Andriu Loucart » ; le M^ latin 10972, cueilloir de rentes de 1261, confirme cette opinion, il porte en effet en toutes lettres cette mention : « Andréas filius Englebert Loucart », Mais il ne nous sera pas possible d'établir, au sujet des deux Andriu, la distinction que la différence des professions

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

ARRAS AU Xm® SIÈCLE — TROUVÈRES ET BOURGEOIS 31

nous avait permis de faire à propos des deux Jaquemon. Nous relaterons seulement que ce nom se trouve dans un état de (Jettes de Saiat-Riquier du 22 février 1260 (1) en mai 1261 au titre d'échevin, et en février 1262 (2). D'autre part, un arrêt de 1282 cite le nom d'Andriu Louchard (3).

Englebert Louchard vivait encore et mourut peut-être en 1268, époque à laquelle il est porté au M* 8541. « Énglebers Loucars». Sur le même manuscrit, nous lisons un peu plus loin (1277): « Li fé Englebert Loucart ». Or, nous savons d'une façon certaine que son fils Andriu jouait déjà son rôle dans la vie en 1261, puisqu'il figure sur un cueilloir de rentes de cette époque. Il ne s'agissait donc plus d'un enfant. Nous pourrions faire une erreur de dix ans au plus en attribuant à Andriu Louchart l'âge de trente ans en 1261. Son père, naturellement, devait donc être né tout au commenceme»t du XIIP siècle, et peut-être était-il le fils du Jaquemon Louchart dont le nom, relevé au censier latin 17737, nous est connu en 1206. La strophe du Congé, où Fastoul dit adieu aux deux fils d'Englebert nous prouve, d'autre part, de façon évidente, que le malheureux ladre était bien le contemporain immédiat d'Andriu et de Jacquemon, tandis que, donnant à Englebert le titre plus respectueux de seigneur, il montre ainsi que, par rapporta lui, Englebert appparteuait à une génération plus ancienne. Ceci démontre que Baude Fastoul n'a pas dû naître avant 1220, et que, par conséquent, Baude Fastoul, le Trouvère, n'est pas le même que Baude Fastoul inscrit au registre des Ardents en 1213, qui, nous le pensons, était son père ou son oncle, et qui, lui, fut l'ami de Bodel. Il est à remarquer également que Jehan Bodel ne mentionne même pas Englebert Louchart dans ses adieux. Cependant Englebert Louchart nous apparaît comme un des bourgeois les plus en vue, un des notables d'Arras,

(r) Layettes du Trésor des Chartes, N" 4583, T. III.

(2) Arch. du Pas-de-Calais. Hôpital Saint-Jean en l'Estrée.

(3) Olim, II.

C'est donc bien que le Congé de Bodel a été écrit à une époque où Englebert Louchart était, si même il était né, trop jeune encore pour compter dans la vie ; à une époque où cette famille; déjà riche sans doute, mais point spécialement en évidence, n'avait pas encore atteint, par le moyen d'une fortune gagnée ou accrue d'une façon plus ou moins scandaleuse, si nous en croyons les chroniques et les pièces satiriques du temps, aux honneurs et aux fonctions qui devaient, par la suite, lui faire occuper à Arras et hors d'Arras une place prépondérante, à côté, si ce n'est au-dessus des Verdière, des Wion et des Pouchin.

Dans une des dernières strophes de son Congé, Fastoul adresse un souvenir à deux enfants charmants, nous dit-il, à Jekan le fils du Maieur Barbedor et à sa jeune sœur. Ces enfants ne sauraient être que ceux de Jaqiiemon Louchart dit Barbedor, maieur d'Arras, fonctions qu'il occupa au moins depuis 1285. Le nom de «Louche Jehans » est inscrit à la date de 1293 sur le M« 8541.

Nous sommes persuadés maintenant que Fastoul n'est pas né avant 1220 environ, et nous avons remarqué déjà que les plus âgés des personnages dont il parle, tels qu'Audefroi et Englebert Louchard ne sont même pas cités par Bodel.

Jaquemon Wion, Un état des revenus et dépenses de la ville de Montreuil-sur-Mer, antérieur au 14 septembre 1260 (1) mentionne « Jakemon, clerc, fil Wion Audefroit» parmi les créanciers de cette ville, pour quarante livres en ajoutant qu'il habitait Douai à cette époque. En outre, nous possédons quelques indications émanant du M* 8541 concernant ce bourgeois, indications qui vont nous permettre déjà de fixer d'une façon certaine, un point que nous avions abordé dans les observations que nous avons faites plus haut au sujet de Nicholon de Gastel, et qui se précise avec Jaquemon Wion. Le M^ 8541 porte en effet les mentions suivantes : en 1236 « Wionissa fé Jakemon »,

(i) Layettes du Trésor des Chartes, T. III, N" itiSi.

en 1247 « Wions Jachemes » et en 1273 : « pro Wion Jakemô ». Cette dernière, qui est incontestablement une mention mortuaire, fixe donc la mort de Jaquemon Wion à 1273, et nous fait admettre que nous étions dans le vrai en pensant que Fastoul s'était adressé à un Nicholon de Castel, mort en 1272 et dont nous avons relevé le nom dans les mêmes conditions. Par suite, il devient évident que le Congé remonte au delà de l'année

Bmide Wion, fils de Pierre Wion, comme le prouve une pièce d'août 1265(1), apparaît dans un acte de 1266(2). Remarquons que Fastoul lui fait ses adieux dans la même strophe qu'à Jacquemon, mais qu'il ne le cite qu'en seconde ligne. Le nom de Baude Wion reparaît en 1286 comme témoin de plaids tenus en la cour du comte d'Artois (3). En mars 1295, Baudouin Wion, homme du château d'Arras, appose son scel sur une pièce conservée aux Archives (4).

Sowale Wion figure au M* 8541, année 1259, et au censier de 1261 (5). Un acte de 1270 (6) porte son nom. L'inventaire de Godefroy le cite plusieurs fois de 1268 à 1287.

Henri Amion. Peu de lumière sur ce trouvère, car il était un des confrères de Fastoul. Le M^ 8541 porte « Henric* Amion » en 1210, et « Henrici Amions » en 1241. On sait qu'il- était clerc et que, comme chansonnier, il soutint des jeux partis proposés par Mahieu de Gand, Jean Bretel, etc. Le M* 1490 de la bibliothèque du Vatican nous a conservé une chanson de « Henris Amions li clers ».

Guillaume Amion. Il existait à Arras un habitant de ce nom en 1209, ainsi qu'en fait foi le M* latin 17737. Il n'est pas impossible, mais il est peu probable que ce soit celui-ci

(i) Inv. de Godefroy, 1.

(a) Arch. du Pas-de-Calais A.

(3) Id.

(4) DEMA.Y, Inv. des sceaux de l'Artois.

(5) M- lat. 10972. B. \.

(6) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

que mentionne le Congé de Baude Fastoul. Nous n'avons plus ensuite d'autre trace de G. Amion que sur le censier latin de 1261 (1), mais nous apprenons par le M^ 8541 que Guillaume Amion était mort en 1269. « Pro Amion Will », tel est, en effet, l'inscription qui nous obligerait à reculer jusqu'à cette date la composition du Congé, que précisément, après les constatations auxquelles nous avaient amenés les renseignements recueillis sur Nicholon de Castel et Jacquemon Wion, nous n'avions fait remonter que jusqu'en 1272. Nous serions donc arrivés à dater la composition de Fastoul au plus tard de la même époque que celle des Vers de la Mort. Cependant le nom de Guillaume Amion reparaît en 1285 (2).

Rikier Amion. Une fois encore nous sommes en présence d'un nom plusieurs fois porté au cours du XIII® siècle. Un Richerus Amion, qui était échevin d'Arras en 1222 (3) fut excommunié, en même temps que Wiberl Kaukesel, pour avoir essayé d'enlever aux religieux de Saint-Yaast leurs droits sur le tonlieu de la ville. Il fut absous par B... un chantre et Déodat, chanoine de Beauvais, juge délégué par le pape, le 24 décembre 1225. L'absolution fut en même temps prononcée en faveur de Baude Crespin, dont il sera question plus loin (4). En 1237, nous relevons le nom de la femme de Rikier Amion sur le registre des Ardents (5). Nous le voyons ensuite dans le premier cartulaire d'Artois (6) figurer comme propriétaire à Méaulens, et en 1249, nous lisons sur le M^ 8541 la mention : « Richiers A m ions ». En 1261, le censier latin (7) le mentionne, et en septembre 1271 , ainsi que nous le voyons dans les Mémoires pour Briois (preuves, I, p. 15), nous apprenons qu'il existait alors un Thibaut Amion. fils de feu Rikier. Cependant après cette date, nous rencontrons

(i) M- lat. 10972, B. N.

(2) Inv. de Godefroy, I.

(3) Arch. du Pas-de-Calais. Série H.

(h) Id.

(6) Arch. du Nord.

encore le prénom de Rikier dans les pièces concernant la famille des Amion, C'est ainsi qu'en juin 1277 (1), il est question d'une acquisition faite par « Rikerus dictus Amions de Attrebato, clericus filius Rikeri quondam dicti Amions civis Atlrebatensis defuncti. » En 1279, Rikier Amions était échevin (2), et nous supposons que c'est une de ses sœurs dont le nom figure en 1272 sur le M^ 8341. En 1285, Rikier Amion assistait à un plaid tenu à propos d'un procès des échevins de Boulogne, et où un Guillaume Amion figurait comme homme du comte (3). Enfin une pièce de 1287 (4) nous apprend la mort d'un Rikier Amion. « Sacent les servans héritables... que Gertrude de Beaumont qui fu femme Rikier Amion a quitté bonnement et à toujours héritablement et de bonne volenté à Pierron Pouchin tout le droit, etc.. »

Il est assez difficile de dire à quel Rikier Amion peut bien s'être adressé Fastoul, étant donné que pendant presque toute la durée du siècle, il y a toujours eu un Rikier Amion capable de faire figure dans la vie d'Arras, comme propriétaire, ou autrement. Impossible à nous de dire si Fastoul s'est adressé à Rikier père, mort en 1271, ou au second des Rikier, c'est-à-dire à celui qui était père de Thibaut, épouse de Gertrude de Beaumont, et qui mourut à une époque antérieure à l'année 1287.

Waitiet. L'absence de prénom ne nous a pas permis d'identifier ce personnage ; il en est de même de Cardon, de Habarc, qui est peut-être le chevalier Hugues de Habarc dont nous rencontrons le nom sur une pièce de juillet 1257, de Boterel, d'Aloi, du seigneur de la Tiuloie, de Blaclelerot, d'Hatelet. Boine Hane, Baude fils d'Heuvin, Jehan Blassel, Mikiex de Castel, Kamin Lanstier, Kikerel, Boterel, Rollans d'Anzin, Danekins, Colin Foubert nous échappent également. Bertremieu est-il le même que Bertremieu de Castel ? C'est possible. Nous trouvons ce nom

(t) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(a) Id.

(3) Inv. de Godefroy, I.

(A) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

sur une pièce des archives du Pas-de-Calais de juillet 1281 (Série H).

Colart Fastoul. Nous ne possédons à son sujet que l'inscription portée au M« 8541, année 1227,

Baude Fastoul. Nombreuses, au contraire, sont les mentions du nom de Baude Fastoul dans les pièces du XIII® siècle. Il est enregistré au f*', 7 v*' du M^ 8541, année 1213 ; celui de la femme de Baude Fastoul paraît en 1258, nous le trouvons encore au censier de 1261. En 1265, il figure au nombre des échevins (1). C'est une inscription mortuaire que nous relevons ensuite au M* 8541, année 1272 : « pro Fastoul Baude ». Une dernière fois, en 1295, le même nom y reparaît.

Il s'agissait de démêler auquel de ces Baude Fastoul se rapportent les vers de Bodel, et lequel ensuite est Fauteur du Congé. Or, il nous semble absolument logique d'admettre que le Baude Fastoul auquel Jehan Bodel dit adieu dans ses vers, est le même que celui dont le nom a été inscrit au registre des ardents sous la date de 1213. Ce Fastoul aurait été le père de l'auteur du Congé. Il aurait eu un frère cadet nommé Colart, l'oncle par conséquent du poète. Cet oncle, à son tour, aurait eu un fils nommé Baude, celui auquel Fastoul fait des adieux, celui qui paraît au censier de 1261, celui qui fut échevin en 1265, qui vivait encore en 1295, et un autre fils nommé Josin, frère cadet de Baude. Nous écartons absolument l'idée que le Baude Fastoul dont il s'agit dans le Congé soii le fils du trouvère. Fastoul aurait certainement souligné davantage cette séparation, particulièrement amère s'il s'était agi pour lui d'être à jamais séparé de son enfant. Enfin, c'est bien lui, le poète qui est inscrit au registre des jongleurs et bourgeois d'Arras en 1272. Cette date de la mort de Fastoul concorde fort bien en etïet avec les quelques renseignements à peu près certains que nous avons déjà étudiés et vient confirmer ceux que nous avaient fournis les inscriptions concernant Jaquemon

(i) Bibl. d'Arras, M" 3i6, p. 261.

Wion et Nicholon de Castel, ainsi que celle concernant Guillaume Amion. Nous verrons plus loin combien de temps il a pu au maximum passer, avant de mourir, dans la maladrerie où il fut interné. Nous remarquerons seulement que si nous nous en rapportons aux dires du Congé, il était déjà fort mal en point lorsqu'il obtint son hospitalisation.

Quant à Josin Fastoul, nous ne possédons rien d'autre à son sujet qu'une mention du nom de sa femme en 1289 sur le M« 8541.

Jehan Verdière. Il existait un Jehan Verdière dans la première partie du XIIP siècle. Il figure en 1235 sur le M^ 8541. En 1236, il était mort comme l'indique l'inscription au même registre (f° 16 r°) : « pro Verdero Jehan. » Ce n'est pas à lui qu'est destiné le salut de Fastoul, mais à un second Jehan Verdière, qui vraisemblablement était le mari de la femme inscrite en 1253 sur le M^ 8541 et que nous voyons payer en 1261 une contribution de onze sols quatre esterlins comme l'indique le M^ latin 10972. Jehan Verdière faisait des opérations de banque, ce que prouve une reconnaissance de dette des échevins de Calais datée de 1264 (1), et une autre reconnaissance datée d'octobre 1271 (2). En 1282, il se rendait acquéreur d'une propriété à Méaulens (3). Enfin en 1288 il figure sur la liste du manuscrit des Ardents où se lit l'inscription « des Vredières Jeh. » Cette formule nous paraît signifier que, mort à cette date, il avait laissé par testament une aumône à la confrérie, aumône enregistrée comme provenant d'un legs de Verdière Jehan.

Phlipot Verdière. On trouve ce nom mentionné précisément comme nous venons de l'indiquer : « des Verdières felipes » en 1253 au M^ 8541. Il n'est pas impossible que cette inscrip lion se rapporte à un versement effectué à la suite d'un règlement de compte de la succession d'un Philippe Verdière mort en 1247, ainsi qu'il résulte d'une enquête faite à cette époque.

(i) Inv. de Godefroy, I, 291.

(a) Arch. du Nord, série B.

(3) Arch. du Pas-de-Calais, fonds Saint- Vaàst. ;-

Cette succession n'avait pas été facilement réglée. Il y avait eu procès (1) et réclamations diverses. Fastoul a réuni dans une même pensée Jehan et Philippe Verdière. Ils étaient frères sans doute ; mais, Philippe, le cadet, devait être celui des deux qui procurait un lustre plus grand à sa famille, si nous en jugeons par l'inscription qui figure en 1272 sur le M^ 8541 où nous lisons : a mère Philippo Vdière » En effet, il y avait un Philippe Verdière, particulièrement connu, particulièrement célèbre, et surtout bien placé pour avoir entretenu des relations avec Fastoul ; et c'est certainement à celui-ci que notre poète dédie quelques-uns de ses vers. Ce Philippe Verdière était l'ami de Colart le Bouteiller (2), de Lambert Ferri, de Jehan Bretel, de Jehan Simon, bref du tout Arras intellectuel de son temps (3). C'est à lui qu'a été attribué le Dit des Marcheans (4). Nous sommes amenés à faire cette remarque, non sans intérêt, que Fastoul a présenté ses adieux à Philippe Verdière, comme à Jehan Bretel et à Lambert Ferri qui appartenaient au même milieu littéraire que lui. Pourquoi ne voyons nous pas figurer aussi dans le Congé les noms de Jehan Simon et de Colart le Bouteiller ? Peut-être ne comptaient-ils pas au nombre des camarades sympathiques de Fastoul. De Jehan Simon nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il est porté au M' 8541 sous la date de 1248. De Colart le Bouteiller nous n'avons aucune donnée précise. Il est probable, cependant, que Fastoul n'en a point fait mention parce qu'ils étaient morts. La composition de son Congé sérail alors postérieure à 1248.

Nous n'avons rien découvert qui puisse nous fixer sur la personnalité de Vaast Verdière.

Quant à Jakemin Verdière nous avons, sur son compte, des renseignements fort précis. Le Trésor des Chartes d'Artois renferme une reconnaissance donnée en février 1268, par les

(i) Recueil des hist. de France, T. XXIV. p. 255. Querimoniae Atrebatensium anno 12/17,

(2) B. Nat. M- 8ii5, f 118.

(3) Bibl. de l'Ecole de Chartes, 1859, ^ • ^- Fragments d'hist. Utt. par L. Passy. (i)B. Nat. M- 7218 f 28a.

ARRAS AU XIIl^ SIÈCLE TROUVÈRES ET BOURGEOIS 39

échevins de Calais, pour la somme de 900 livres 60 sols parisis à eux prêtée par les enfants de feu Jakemin Verdière, bourgeois d'Arras, et d'Emmain Poucine, sa femme, sœur comme nous l'avons vu de Pierron Poucin.

Jakemin Verdière était donc mort en 1268. Mais le M^ 8541 (f°23, r°, année 1257, Fête delà Pentecôte) c'est à-dire juin 1257, plus explicite, vient nous apporter une indication encore plus nette, car il porte la trace d'un versement effectué après le décès de ce personnage : « pro Verdière Jac. » C'est donc au cours de cette année 1257, que Jakemin Verdière est mort, et cette constatation nous oblige à admettre que le Congé remonte à une époque antérieure à ce terme, si toutefois Jakemin Verdière, décédé en 1257, n'a pas eu d'homonyme dans la seconde partie du siècle. Or, il n'est plus mention de ce nom sur aucun des titres dont nous ayons eu connaissance, non plus que sur les interminables listes du registre des jongleurs. Rapprochons de ce fait l'observation que nous faisions plus haut à propos de Jehan Simon, qui n'est plus cité sur les pièces datées postérieurement à 1248, et qui ne figure pas sur le Congé; et nous admettrons que Jehan Simon était mort quand Fastoul écrivit ce morceau et que Jakemin Verdière, vivant encore, le Congé a été écrit dans la période décennale qui s'étend de 1248 à 1257. Si Jehan Bodel avait donné son Jeu de Saint-Nicolas après la bataille de Mansourah, puisque Dinaux et autres croient voir dans cette pièce des allusions à la bataille où Robert d'Artois, premier du nom, perdit la vie, c'est-à-dire vers 1250 à 1252, puis ensuite son propre Congé; les deux Congés forcément dateraient de la même période, les noms des personnages cités seraient presque tous les mêmes, dans l'un comme dans l'autre, ainsi que nous le constatons en rapprochant les Congés de Fastoul et d'Adam de la Haie. Comme, au contraire, il est loin d'en être ainsi, se convaincre que la composition du Congé de Fas toul remonte au milieu du XIIP siècle, c'est du même coup affirmer que celui de Bodel date de l'époque de la Croisade de 1204 et non de celle de 1248.

Dans une des dernières strophes de son poème, Fastoul s'adresse encore à un nommé Jehan Vcrdière. Ce Jehan Ver dière ne saurait être le même que celui dont il est question d'autre part. Le trouvère, en effet, n'a, en aucun endroit, répété deux fois le nom du même personnage, et il n'est pas possible qu'il ait agi, sous ce rapport, différemment, à propos de Jehan Verdière qu'au sujet de tous ses autres interlocuteurs. Nous croyons donc volontiers que ce second Jehan pourrait bien être un des enfants de Jakemin, au profit desquels les échevins de Calais établissaient une reconnaissance de dette en 1268. Nous le croyons d'autant plus que dans cette reconnaissance, les échevins stipulent qu'il s'agit des enfants de Jakemin Verdière et d'Emmain Poucine sa femme ; et puisque dans la strophe où il s'agit du second Jehan Verdière, Fauteur des vers lui a associé le nom de Pierron Poucin ; ce rapprochement n'indique-t-il pas qu'il y avait une parenté entre les deux personnages ? D'après ce que nous savons de la famille des Poucinois, suivant l'appellation en usage à l'époque, Pierron était le frère d'Emma ; l'examen des dates nous fait, d'autre part, admettre que Pierron, le Benjamin de la famille, était plus jeune que sa sœur Emma, de plusieurs années. Peut-être même faut-il penser qu'il était à peine plus âgé que les enfants de celle-ci. Jehan Verdière, le second nommé aurait donc été le neveu de Pierron Poucin. Et peut être est-ce à ce Jehan Verdière, et non au premier, que nous devons attribuer les indications fournies par les archives et le M^ 8541, sous les dates de 1282 et de 1288, que nous avons relevées plus haut au compte du premier des deux Jehan. Celui ci, en tout cas, était échevin en mai 1295 (Arch. série H.).

Pierron Cosset figure dans un acte de 1244, comme héritier de Jehan Cosset, son père. Une pièce conservée dans les archives du Pas-de-Calais (série A) nous apprend qu'en 1284 Pierron Cosset était mort, après avoir été investi des fonctions d'échevin par le comte d'Artois en 1282. C'est à Moriane que Fastoul lui adresse ses adieux. Moriane est un petit hameau du dépar-

ARRAS AU XIll® SIÈCLE — TROUVÈRES ET BOURGEOIS 41

tement du Nord, situé dans le canton actuel de Merville et où probablement Pierron Cosset possédait une propriété. Son décès ne fut enregistré au registre des jongleurs qu'en 1287. A cette date figure la mention fatidique « du cossetois piero » qui nous paraît indiquer une libéralité posthume versée à la congrégation.

Jehan H Vers figure dans un acte de 1273 (1), par lequel il vend la douzième partie des droits que lui, Jehan li Vers, possède sur l'un des moulins de Méaulens. Sur Jacos, nous n'avons trouvé aucun renseignement.

Les archives nous ont appris que Renaus de Bauduimont vivait en 1264. Le 28 septembre de cette année, il était témoin d'un contrat (2).

Le nom de Grars de Biaumont figure au M* 8541, année 1295.

Henri Reviaus est inscrit au registre M^ 8541 après décès, comme l'indique la mention : « pro Reuel Henri » sous la date de 1-267. Cette date indique une fois de plus l'époque à laquelle il faut faire remonter approximativement la composition du Congé. Elle concorde, en effet, avec plusieurs inscriptions du même genre que nous avons déjà relevées.

De Jacquemon le Clerc, nous savons qu'au 14 septembre 1260, il était porté comme créancier dans un état de la ville de Montreuil.

Par contre, le nom de Robert de Castel est inscrit plusieurs fois au registre des jongleurs et bourgeois d'Arras : en 1247, 1282 et 1303. En outre, le censier latin 10972 nous apprend qu'en 1261, Robert de Castel payait une redevance pour la jouissance d'un immeuble. Louis Passy affirme qu'il s'agit du trouvère Robert de Castel qui répondit à un jeu-parti de Bretel, jugé par Cunelier et Gaidifer (3). C'est également l'opinion de Paulin Paris (4). Certainement, Fastoul était de ses amis.

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(2) Layettes du Trésor des Chartes, T. III, N* 463 1

(3) V. BibL de l'École des Chartes, série IV, T. 5, p. 3o5.

(4) Hisl. littéraire, T. XXIll, p. 751.

Guillaume Wagon appartient à une famille dont le nom se retrouve souvent dans les actes du XIII® siècle et personnellement il figure dans le Jeu de la Feuillée. En mars 1243 a lieu une vente d'avoine effectuée par Gilles, châtelain de Bapaume et seigneur de Beaumetz, à Pierre Wion et Guillaume Wagon, fils de Robert Wagon, bourgeois d'Arras (1), sous la date de 1242. En 1286, nous découvrons de nouveau le nom de Guillaume Wagon dans l'acte de vente d'un manoir. Il figure au même recueil sous la date de 1295.

Symon Wagon. En 1265, un acte de vente (2) nous dit: « Sacent tous les servants herilables de la rivière de Saint- Vaast, que Sawalon Wion, fils de Mathieu a werpi... à Simon Wagon... tout ce que Gerlrude Wagon, sa mère, pouvait avoir, etc. ». En 1271, Simon devait habiter une maison faisant partie de l'héritage de Robert Bernard, mort en 1252 (3), si nous en croyons les termes d'un acte passé entre les enfants de Robert Bernard et Jean de Vergelai, leur oncle, par lequel ils font abandon à ce dernier de tous les droits qu'ils pouvaient avoir sur la maison de Simon Wagon (4). En 1284, le même Jean de Vergelai vendait à la femme de Baudouin, châtelain d'Arras, le manoir « qui fut à Simon Wagon » (5). Le nom de Simon Wagon paraît encore en 1295 (6), et, en juin 1296, dans une reconnaissance de dette contractée par Wuillaume de Locres et Gilles de Gomecourt (7).

Quant à Hauel, on peut penser, bien qu'il soit impossible de l'affirmer catégoriquement, qu'il s'agit d'un certain Andrieu Hauwel qui fut échevin en 1282.

Gillon de Courcelles était fonctionnaire. II est cité dans un état de dettes du comte d'Artois du 1"'' juillet 1274 « pour

(i) Inv. de Godefroy, J, i. i36.

(2) Arch. du Pas-de-Calais, série H, prévôté des eaux.

(3) M'85/ii.

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H, prévôté des eaux.

(5) Id.

(6) Inv. de Godefroy, T. 2, pp. a/iS-A.

(7) Du Chesse. Hist. générale de la Maison de Béthune, p. 172.

avor été dans la Fouille » (1)- A la même date, Robert d'Artois reconnaît pour son receveur Gillon de Courcelles, bourgeois d'Arras et son nom figure également en 1274 sur le M^ 8541 . « Monsegneur Gilon de Corceles ». On sait qu'en 1297 la fonction de receveur était occupée par Baude le Normant.

Gillot le Petit. On a retrouvé son nom en janvier 1277 et années suivantes dans plusieurs actes originaux (2). Il fut juge d'un jeu-parti disputé par Jean Bretel et Cuvelier (3). En 1289, il figure comme témoin dans un acte de vente du 30 décembre (4).

Jehan de Vregelai était un poète ; il avait soutenu, en compagnie de Dragon un jeu-parti contre Bretel ({)). Nous avons vu son nom paraître en 1271 et 1284, comme nous l'avons signalé plus haut dans l'article concernant Symon Wagon. Nous le trouvons aussi en 1265 dans un accord passé avec Robert Bernard pour un échange de manoirs (6). En 1284, il vend à Baudouin châtelain d'Arras son « mez » d'Imercourt. En 1295, les échevins prennent des gages dans la maison de Jehan de Vergelai, ainsi qu'il appert d'un arrêt rendu à propos d'un litige entre le comte d'Artois et les religieux de Saint- Wast (7).

Nicholon Godin faisait des opérations de banque, ainsi que le prouvent les engagements pris vis à-vis de lui en mai 1267 et le 10 juin 1284 par les échevins de Calais qui reconnaissaient avoir à lui payer les intérêts de ses avances (8). Dans la première de ces pièces, il est désigné sous le nom de Nicolas dit Godin le Vieux, fils de Willaume Godin. En 1273, il avait fait don d'une rente au curé de Saint-Nicolas sur-les-

(i) Inv. de Godefroy, T. I, p. 435.

(a) A. GuESNO?». Nouvelles recherches sur les trouvères artésiens, p. 33.

(3) M' Ars. 3io2, F° a6.

(4) Arch. du Pas-de-Calais, série H, prévôté des eaux.

(5) M- Vat. i/igo, f° 172.

(6) Arch. Pas-de-Calais, série H, prévôté des eaux.

(7) Olim, II, 389.

(8) .\rch. du Pas-de-Calais» série A.

Fossés (1). En 1276 et 1278, son nom figure sur des pièces comp tables de la ville de Calais (2). Il a dû mourir dans les derniers mois de l'année 1284. Nous venons de voir, en effet, que le 10 juin, les échevins de Calais lui signaient une reconnais sance de dette et nous apprenons par la même pièce qui nous avait instruit de la mort de Pierron Cosset (3), qu'en 1284, il était mort après avoir occupé, en 1282, des fonctions échevinales à Arras. Son décès, cependant, ne paraît au M^ 8.541 que sous la date de 1287, époque à laquelle, sans doute, la confrérie se souvint de ne pas avoir fait prier à son intention, ou plutôt, inscrivit sur son registre : « pour le Godin Colart )), à la suite d'une libéralité d'un des héritiers du banquier d'Arras.

Fastoul, s'adressant ensuite à liobert de Gouve, l'appelle son cousin. Nous n'en savons guère plus sur ce personnage, à moins qu'on ne puisse l'identifier avec Robert de Gore, qui paraît en 1249 sur les listes du M» 8.541 et qui est peut être aussi le même que Robert de Bove, chevalier qui, en 1245, figurait, à titre d'homme du comte d'Artois, avec Nicolas, maire d'Arras, comme témoin dans un acte de vente (4).

Fastoul nomme Jehan de Lens en ajoutant: « celui qui a cier les Flamens de Haveskierke et de Cassel » (celui qui chérissait les Flamands de Haveskerke et de Cassel). Au cours du XIIP siècle nous relevons d'abord le nom de Jehan de Lens dans un acte de février 1212, par lequel il se portait garant envers le roi Philippe, de la fidélité de son seigne-ur, Louis, fils du roi (5). Ce Jehan, premier du nom, mourut avant 1215, ce n'est donc pas à lui que sont dédiés les vers deFastouL En effet, en mars 1215, son successeur, Baudouin I*"^ souscrivit une obligation de 200 livres au titre de châtelain

(i) Arch. du Pas-de-Calais, fonds Saint-Vaast, série H.

(2) Id., série A.

(3) Id.

(5) Layettes du Trésor des Chartes, T. I, p. S^S.

de Lens (1). Ce dernier, encore châtelain en novembre 1243, faisait à son fils aîné, Jehan II, do-nalion de la ville de Brebières. L'acte signé à cette occasion et qui est conservé dans le Trésor des Chartres d'Artois stipule qu'à la mort dudit châtelain, Jehan, héritant de la châtellenie de Lens, remettra la terre de Brebières à son frère cadet Baudouin. Or, à la Saint-Michel 1244 (29 septembre), nous lisons dans la Chronique des rois de France par un anonyme de Béthune (2), que Jehan était devenu seigneur de Lens. Le Congé de Fastoul ne peut donc pas être antérieur à 1244. Mais il ne nous est pas possible de savoir combien de temps Jehan II est resté châtelain, et, par conséquent, si le poète l'interpelle ou interpelle Jehan III son successeur. Il existe un acte de février 1275, conservé aux Archives nationales, avec un sceau de Jehan de Lens. Cet acte est relatif à une promesse faite par Jehan d'abandonner le comte de Flandre, au cas où il romprait son traité avec le roi de France. Nous savons que Jehan II avait épousé une héritière de Rebeque, et Jehan III, Marie de Filieures. Le Ms latin 17737 (f® 79) contient une charte de septembre 1270, en tète de laquelle figurent les noms de ces derniers, sans faire mention de leur titre de châtelain. Jehan III serait donc devenu châtelain quelque temps avant de prendre les engagements auxquels cette qualité l'obligeait.

Cependant, nous pensons que c'est à lui que Fastoul s'adresse dans son Congé, mais à une époque antérieure à 1275, lorsqu'il n'était pas encore châtelain. En effet, si Fastoul avait voulu s'adresser au châtelain, il eût été tout naturel puisqu'il y avait plusieurs Jehan de Lens, qu'il le désignât par son titre. Il n'en fait rien et, pour bien préciser à qui il parle, il emploie cette phrase : « celui qui chérit les Flamands de Haverskerke et de Cassel » ; et c'est tout comme s'il nous disait: « Vous savez, ce n'est pas à Jehan de Lens le châte-

(i) Layettes du trésor des Chartes, T. I, p. 4i2. .

(a) Recueil des historiens de France, publié par L. Delisle, T. XXIV,

lain, que je dédie ces vers, c'est à l'autre Jehan de Lens, à son fils », à ce fils qui, tandis que Jehan, son père, habite le château de Lens, réside dans la seigneurie de Rebecq que, vraisemblablement il administre, au nom de ses père et mère, que peut-être même il tient déjà de l'héritage maternel, et, où il se trouve en rapports constants avec les Flamands dont il s'agit.

Guillaume Véel ou Feaw était un confrère de Baude Fastoul; il est compté au nombre des trouvères du XIII® siècle. Nous le voyons signer en 1254 une reconnaissance de 20 livres (1). En 1263 il figure parmi les échevins d'Arras (2). En 1268 il vend à Lambert Hukedieu une part d'un droitqu'il possédait sur son moulin de Méaulens. En 1269, il est inscrit au M* 8541 : « li Veele Ghills ». Il nous est resté de lui une chanson d'amour conservée dans le M® de la Bibliothèque nationale N" 845. Elle commence ainsi :

J'ai amé trestout raon vivant.

Qu'aine mes rie m'osai enhardir De chanter ne fere semblant Qu'amors me fesist riens sentir.

Le ton de cette chanson ne nous permet pasd'admeltre qu'elle puisse être l'œuvre d'un homme d'église, ce qu'avance M. Guesnon dans ses Nouvelles recherches sur les Trouvères arténiens. Nous pensons au contraire, qu'il y eut deux personnages du même nom vivant à Arras au XllI*' siècle. L'un, connu de la postérité comme trouvère, et que nous identifions avec celui dont nous avons successivement trouvé mention sous les dates de 1257, 1262, 1268 et 1269 ; l'autre, dont nous relevons le nom sous la date de 1278 : « Per magistrum Willelmum Vitulum Dierekins » (3) qui était clerc officiai. Dès 1206, la charge d'official

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H, prévoté des eaux.

(2) Bibl. d'Arras, M' 3i6, p. 2C4.

(3) Arch. nat., S. 5ao8, n* 39.

apparaît à Arras(l) où il y eut même deux officiaux à la fois en 1215 et 1241, usage qui tomba en désuétude dès la seconde moitié du XlIP siècle, pendant laquelle il n'y eut plus qu'un officiai principal par diocèse. Or, c'est à ce dernier que M. Guesnon attribue la paternité de la chanson dont nous venons de parler : « Quant à notre chansonnier... chanoine de Notre Dame, il occupait dans le cloître la troisième maison canoniale, aujourd'hui n° 10 de la place de la Préfecture. Un acte de 1278 laisse croire qu'il remplissait alors les fonctions d'official » . Peste! que voilà donc un chanoine libertin ! qui ose se vanter d'avoir aimé toute sa vie! et qui ne cèle pas son amour puisqu'il le rend public au contraire en dédiant ses vers à un certain Jehan Liénart. Non. M. Guesnon reconnaît avec juste raison l'existence de deux personnages du nom de Guillaume Véel et ce ne peut pas être au chanoine, mais, comme nous l'avons dit, à cet autre Guillaume Veel qui était marié, puisque le M^ 8541 porte le nom de sa femme sous la date de 1272, à Veel l'échevin, qu'il faut attribuer la chanson dont il s'agit, et au même Véel, son confrère, que Fastoul fait ses adieux.

Jacquemon Travelouce est mentionné au censier de 1261 , En janvier 1263, les archives de 1 hôpital Saint-Jean nous apprennent qu'il était échevin. Il figure également dans des actes du 22 avril et du 12 mai de la même année conservés aux Archives du Pas-de Calais, série A.

Le personnage que Fastoul nomme ensuite, le Seigneur Andriu peut être Andriu de Courcelles dont le nom figure en même temps que celui de sa femme « Andréa fé Andriu «sur le M» 8541 (année 1262), et qui mourut en 1281 d'après le même registre où nous lisons : « pro Andriu de Courceles ». Mais, nous croyons plutôt qu'il s'agit d' Andriu leMaïeur. Le nom de celui-ci figure en 1253, comme suit, que le M» 8541 : « au maïeur Andriu ». En tout cas, nous savons qu'en 1257, il était mort. Nous en trouvons la preuve dans une série de reconnaissances signées par

(i) V. Les officiantes au Moyen Age, par P. Fourmer, Paris 1880.

les échevins de Calais. Par la première, datée du 2 septembre 1257, ils reconnaissent devoir 160 livres parisis, que le seigneur Andriu leur a prêtées, et qu'ils s'engagent à restituer au bout d'un an à ses enfants ; d'autres reconnaissances analologues portent les dates du l*"' mars 1258, du l^'^ mars et du 8niai 1260(1); etunecinquième, dejuin 1264, est établie au profit de Marie, fille de feu André, dit le Maïeur, bourgeois d'Arras, C'est à ce seigneur Andriu, dit le Maïeur, qui faisait des opérations de banque, que bien certainement, à notre avis, Fastoul a jugé bon d'adresser des vers. Cependant, nous ne voulons pas passer sous silence l'opinion qui a été émise et qui a fait dire à certains commentateurs qu'il s'agissait d'Andriu Contredit, trouvère, dont le nom figure au M» 8541, année 1248, et qu'on appelait aussi Andrieu d'Arras.

C'est cette même strophe qui nous apprend que Fastoul était marié. Voici en effet ce qu'il dit au seigneur Andriu :

Pitiés di mon segnieur Andriu Que il me soushait viaus un liu U je fuisse avoec me compaigne, Puis k'ele a le cuer volentiu De me servir et d'avoir Diu.

« Crespins le fil Baude Crespin, mon cousin ». Il a fallu que Baude Fastoul considérât le rôle important joué par Baude Crespin, pour associer ainsi le nom de celui ci au nom de son fils, au lieu de désigner ce dernier tout simplement par son prénom. Nous trouvons bien plusieurs Baude Crespin mentionnés sur les pièces du XIII® siècle ; mais, parmi eux, celui qui fut le plus particulièrement connu par le rôle qu'il joua à Arras, vivait dans la première partie du siècle et occupait les fonctions d'échevin. Il avait été excommunié par Pons, évèque de cette ville ; cependant, en 1226, il obtint son absolution. Cette même année, le registre des Ardents insère la mention :

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

ARRAS AU XIIl® SIÈCLE TROUVÈRES ET ROURGEOIS 49

(( H oncles Baud. Crespin ». Eu 1265, nous y trouvons encore cette autre mention : « des Crespins Baud' », qui nous paraît indiquer un versement effectué post mortem. En conséquence, nous pensons pouvoir affirmer que le personnage désigné par Fastoul est bien le fils de l'échevin et qu'en 1265, il était mort ; cette fois encore nous aurions donc une preuve de l'antériorité du Congé.

La famille Crespin ou des Crespinois comme les désignent plusieurs actes, était une famille puissante et riche ; banquiers dès le début du siècle, les Crespinois prêtèrent aux grands seigneurs et aux couvents, conjme en font foi une multitude de pièces portant même les noms des seigneurs les plus connus de la contrée. C'est à Baude Crespin, l'échevin, qu'eut recours Jeanne, comtesse de Flandre, quand elle dût contracter l'emprunt nécessaire pour payer au roi de France la rançon du comte de Flandre fait prisonnier à la bataille de Bouvines. Plus tard, vers la fin du siècle, nous trouvons encore un autre Baude Crespin qui, associé à son frère Robert, consent de nombreux prêts et figure dans différents actes de 1287 à 1304 (1).

Or Baude Crespin, le banquier de 1287, n'était certainement pas le personnage que Fastoul cherchait à intéresser à son misérable sort, attendu que celui-ci était le fils d'un premier Robert Crespin, comme le prouve un acte d'achat de 1289. !

Fastoul entretient ensuite le « manne fil Segneur Frekin » qui nous semble devoir être identifié avec ce dernier Robert Crespin. En effet un acte de février 1275 nous apprend que les échevins de Douai déclarent que les chevaliers Guillaume de Lpcres et Robert de Gomecourt ont reconnu devoir 330 1. à Robert Crespin d'Arras, fils d'Ermenfroi (2). Frekin était un diminutif de l'abréviation : Froi du prénom Ermenfroi. L'indication donnée par le poète sur son personnage ne nous auto-

(i) Arch. du Pas-de-Calais, séries A et H ; Arch. du Nord, Cliambre des Comptes de Lille, série B.

(2) Chronique de Flandre, T. V, p. 507, et A. Dcchesne, i/is<. de la Maison de Béthune (preuves).

bO - Jehan bodel

riserait pas à l'identifier avec Robert Crespin si précisément Fastoul n'avait fait suivre la strophe où il parle de son cousin Baude Crespin, de celle où il s'adresse au fils aine de Frekin, autrement dit d'Ermenfroi.

Monnart d'Anzain. Le nom Je Simons (dont Monnart est un diminutif), d'Anzain figure sur une pièce de 1286, relative à un plaid tenu en la cour du comte d'Artois (1).

Quant au Chevalier qui tient Hacicourt et Vimy, Fastoul ne le nomme pas, mais il nous paraît facile à désigner comme étant Adam de Vimy. Il est vrai que la terre d'Achicourt, d'après une pièce remontant à Février 1209 (2), avait été acquise à Gilles, châtelain de Bapaume, par Sarre, veuve de Wagon d'Arras. En mars 1238, ce bien était encore aux mains de la même famille ; en effet Wagon d'Arras prêtait à cette date, hommage lige pour ses forteresses deflarchicourt, BellencourtetLiencourt(3). Enfin un acte de décembre 1242 (4) cile Wagon de Harcecourt, chevalier. -Entre cette date et celle de 1267, nous n'avons pas de traces des mutations opérées au sujet de la terre d'Achicourt. Mais en avril 1267, Baudouin chevalier, seigneur de Harchicourt, époux de Jehanne, paraît comme vendeur de ce bien, dans un acte passé au profit de Robert, comte d'Artois.

M. L. Passy avance, dans ses Fragments d'histoire littéraire (5), que les vers de Fastoul peuvent fort bien s'appliquera Perrin d'Anchicourt, trouvère, ami de Charles d'Anjou et du duc de Brabant, arbitre dans les jeux-partis de Bretel, Ferri, Audefroi et Grieviler et cité au M^ du Vatican N** 1490. Cette opinion ne nous semble appuyée sur aucune donnée probante. Mais, comme un acte des archives du Pas-de-Calais du 1*" août 1282 désigne Pierre de Hargicourt comme fils de feu Jehan de Hargicourt, ce dernier nous paraît l'acquéreur probable de 1267, Mais,

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

(2) Id., série H, cartulaire dit Livre Rouge.

(3) Id., série A.

(4) Id.

(5) Bibl. de l'Ëcolc des Chartes, IV série, T. IV, iSSg.

ARRAS AU Xm^ SIÈCLE — TROUVÈRES ET BOURGEOIS 51

acquéreur d'Achicourt, il ne l'était point de Vimy, qui fut en la possession d'Adam de Vimy jusqu'à sa mort, que nous apprenons par un acte de ratification de vente, effectuée le 12 mai 1263 (1) par ses héritiers, parmi lesquels un certatn Baudouin li Bues pourrait fort bien être le même personnage que Baudouin de Harchicourt, vendeur en 1267. Les deux biens appartinrent donc conjointement à. Adam de Vimy, postérieurement à décembre )242 et antérieurement à mai 1263.

Reçu homme du comte d'Artois en mai 1239 (2), on relève son nom dans des pièces de 1247, 1248, 1252, 1253, 1256, 1259 et 1260 (17 nov.) (3). Quel pouvait être ce « chevalier de vaillance », comme l'appelle Fastoul, si ce n'est un personnage important, ayant à son actif, quelque action retentissante, comme Adam de Vimy qui, précisément à l'époque que nous assignons au Congé avait des démêlés avec l'évêque d'Arras ? Le 21 janvier 1256, à ce sujet, il recevait assignation à comparaître devant le pape (4).

En outre, ce qui nous ferait d'autant plus admettre que Fastoul a entendu parler d'Adam, chevalier de Vimy, qui mourut en 1262, c'est qu'immédiatement après lui avoir consacré quelques lignes, sa pensée se reporte sur le seigneur de Relenges.

Or, il existait entre Jehan de Relenges et Adam de Vimy des rapports qui nous sont confirmés par une pièce dans laquelle tout en apprenant que Jehan de Relenges avait hérité de Jakemon le Noir, nous apprenons également qu'Adam de Vimy, était mort' à l'époque où elle fut établie.

Il est possible que Jehan de Relenges ne soit autre que Jehan de Renenges qui figure dans des pièces audomaroises et qui était frère du châtelain de cette ville. On relève ce nom dans un acte de juillet 1252 (5) .

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

(2) Id.

(3) Id.

(/i) Inv. de Godefroy, p. -j/ia.

(5) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

Jehan de Monci est encore un des noms souvent répétés pendant tout le XIII® siècle. Mais nous reconnaissons celui auquel s'adresse Fastoul pour celui qui, mort en 1298, fut alors remplacé dans la charge de bailli qu'il occupait, par Jehan Gazier(l). Plusieurs faits de son existence sont relatés dans un cartulaire de l'abbaye de Vaucelles de juin 1262 (2) ; par un acte de mars 1270 qui nous apprend qu'il était fils de Jacques de Mohchi (3) ; par une quittance à lui délivrée le 18 septembre 1274 (4) ; par un relevé de ses comptes en tant que bailli d'Arras, arrêtés à la fête de la Chandeleur 1289 (5) ; par une quittance de 1294 (6) ; par un acte de bornage de 1298 (7). Ce nom figure en 1277 au M^ 8541 : « au Monchiois Jeh. ».

Andriu de Monchi fut également bailli d'Arras (8). Il est cité dans un acte de la fin du XIII" siècle (9) et sous la date de 1302, nous lisons sur le M* 8541 la mention : « de Monci Andriu » qui nous laisserait croire qu'il avait fait quelque aumône testamentaire à la confrérie. Il était, comme nous l'apprend Fastoul lui-même, le frère de Jehan et par conséquent le fils de Jacques de Monci.

Le nom de Robert Nazart apparaît en 1255 sur le M^854l. Mais cette fois encore, il est évident qu'il y eut plusieurs Robert Nazart. Le premier, celui, pensons-nous, dont Fastoul nous parle, surnommé Clout, était échevin ; c'est de lui qu'il est question dans une pièce très importante de 1284, conservée dans les archives du Pas-de-Calais, et relatant des faits qui ont obligé Robert Nazart à sortir de la bourgeoisie d'Arras. Cette pièce a pour nous une grande valeur, parce qu'elle nous donne

(i) Inv: de Godefroy, p. 2^2.

(2) Arch. duDép. du Nord, i" cartul. d'Artois.

(3) Id.

(4) Inv. de Godefroy, p. 2^2.

(5) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

(6) Id.

(7) Id-

(8) Id.

(9) Id. . .

les noms de plusieurs échevins d'Arras, et que parmi ceux ci elle nous cite quelques noms de ceux que Fastoul a nommés dans ses vers, et nous indique, notamment, que si Robert Nazart et Robert Douchet vivaient en 1284, un autre échevîn, Pierre Cosset était mort à cette date.

En 1288, nous lisons sur le registre M* 8541 « du Nazart Rob* » qui nous fait placer l'époque de sa mort peu de temps avant cette date ; puisque nous sommes convaincus que cette formule était adoptée par le scribe pour désigner les dons posthumes. Mais il y eut un autre Robert Nazart, fils de "Jehan qui paraît dans des actes de décembre 1289 (1) et mars 1299 (2). II avait un frère nommé Adam et une sœur qui s'appelait Isabeau. Quant à l'inscription du M* 8541, « Nazars Rob. pueri » qui figure en 1289, il ne nous est pas possible de l'attribuer avec certitude aux enfants de l'un ou de l'autre.

Cette fois encore le libellé de cette inscription ne nous décide pas à admettre comme absolue, l'opinion de M. Guesnon qui voit un Nécrologe dans ce livre de caisse de société cultuelle, théorie suivant laquelle les enfants de Robert Nazart seraient morts à la même date.

Colart Boidin venait de mourir en 1282, ainsi que nous l'indique la mention « pro Boidin Nicholon » portée au W 8541 ; et peut-être pouvons-nous admettre que c'est le nom du même personnage qui se retrouve sur ce manuscrit en 1235, sous la rubrique: « Collarium Bauduinus ».

Quant à Robert Doucet, ce fut un des bourgeois d'Arras les plus connus du XIIP siècle. Il l'était, iron seulement par sa position sociale, mais aussi par sa nombreuse postérité. Dinaux cite, en effet, une épitaphe provenant de la paroisse Saint-Jean-de-Ronville à Arras portant que « de sa chair issit grant lignée ». Il aurait eu 50 descendants de son vivant (3),

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(a) Id.

(3) DiNAUï, Trouvères artésiens, p. 34.

ce qui revient à dire qu'il vécut jusqu'à un âge avancé. La plupart des pièces qui portent son nom sont des reconnaissances de dettes contractées vis-à vis de lui par divers personnages ou corps municipaux. Nous relevons, en effet, en 1266, une reconnaissance des échevins d'Arras à Robert fils de feu Sagalon, dit Douchet (1) ; en janvier 1271, une reconnaissauce des échevins de Calais (2) ; le 1^"^ juillet 1274, son nom est cité dans l'état des dettes du comte d'Artois (3) ; en février 1275 et février 1284, de nouvelles reconnaissances lui ont été signées par les échevins de Calais (4). En 1275 également, et en 1297, une autre pièce prouve ses rapports avec la ville de Calais (5). Quant au registre de la charité des Ardents, il porte le nom de sa femme à la date de 1273 (M* 8541) et le sien en 1302 : « Douces Robers » dans la liste qui porte la mention : « potus in pentecosta », c'est-à-dire dans la liste ouverte à la fête de la Pentecôte. Cette inscription-ci viendrait à l'appui de la thèse de M. Guesnon qui voit dans ce registre un Nécrologe, car c'est bien en 1302 que mourut Robert Doucet. Les Chroniques belges nous disent en effet : « En l'an mil et trois cens et deus trespassa, dont ce fu grant deus, en juin, droit le jour Saint-Eloi, li bons preud'hom de bonne loi, ce fu sire Robers Douces... » (6). Les Acta Sanctorum (7) nous apprennent qu'il se célébrait une fête de Saint-Eloi le 25 juin. C'est donc le 25 juin que Robert Doucet mourut. La fête de la Pentecôte tombait vingtdeux jours plus tôt, c'est-à-dire le 10 juin en 1302.

Copart Doucet, était, nous apprend un acte de vente de 1265, fils de Copin Doucet et de Maroie Doucet, Copart Doucet avait un frère qui s'appelait Baude et un autre frère qui se nommait Cossars. C'est probablement par suite d'une erreur de copiste

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

(2) /nu. de Godcfroy, T. I.

(3) Id.

(d) Archives du Pas-de-Calais, série A.

(5) Id.

(6) F. LocRii. Chron. Belgic, p. !|!^!\.

(7) M" latin, 10972, F° Zii,^ B. N.

que nous lisons dans la strophe qui s'applique aux Doucet le nom de Baude Fessart, tandis qu'il faudrait, selon un raisonnement logique : « Baude, Cossart », tous ces noms figurant en effet dans l'acte de vente dont il s'agit. Le M* 8541 nous donne le nom de la « fè Gopin Douchet » (année 1272) ; il nous a gardé en 1289, la mention « Gossart Douchet» probablement pour Cossart et le nom de Baude qui figure au f° 30 v° {année 1287) comme suit : « au Doucet baud » Quelques deniers avaient donc été versés à l'intention de Baude Doucet en cette année 1287, comme en 1247 la même famille en avait versé à l'intention de son père Jakemon, autrement dit Copin, ce que nous trouvons au f° 20 \° (M* 8541) où nous lisons : « au doucet jac. ». Or, Jakemon vivait encore en 1260, et c'est cette fois une preuve qu'il ne faut pas voir dans les inscriptions libellées de la sorte, des mentions nécrologiques.

Devons-nous affirmer l'identité de Copart Doucet avec le ménestrel Copart qui fut lauréat du puy d'Arras et qui, ami de Bretel et de Ferri, requit un jour le jugement d'Adam de la Haie ? Nous penchons dans ce sens, car la poésie était certainement en honneur dans cette famille qui comptait au nombre de ses obligés ou de ses intimes des trouvères tels que Robert de le Pierre, Baude Fastoul et Alart de Gaus, qui dédiait un de ses poèmes à Copin Doucet, et qui possédait elle même un trouvère parmi ses membres, trouvère dont il nous est resté deux chansons et que nous connaissons sous le nom d'Andrieu Douche.

Nous arrivons maintenant à une strophe célèbre par les controverses qu'elle a suscitées. Il s'agit de la strophe 40 où le poète envoie ses adieux au seigneur Henri et à Adam son fils, exilés à Douai, qu'on a voulu assimiler à Adam de la Halle et Henri son père, par suite du rapprochement qu'on a fait avec une pièce du susdit Adam, dans laquelle il déplore l'exil des bourgeois d'Arras. Ici, nous sommes entièrement de l'avis des commentateurs qui font observer que nulle part, dans son Congé, Fastoul ne parle deux fois aux

mêmes interlocuteurs, et que, deux strophes plus loin, il interpelle le « fil Maistre Henri, Adam >) qu'il convient bien plutôt de reconnaître pour le fameux Bossu d'Arras. M. Gués" non le dit avec juste raison, on a confondu deux personnages distincts : « Adam, fils du seigneur Henri, eskiu à Douai, avec notre Adam, fils de maistre Henri, demeuré à Arras ». D'ailleurs, dans la strophe ou Fastoul salue Adam fils de maître Henri, ne lui associe t il pas Lambert Ferri? (1) mouvement bien naturel de sa part, si l'on songe que Lambert Ferri était un trouvère tout comme Adam de la Haie et que Lambert et Adam eurent de fréquentes relations amicales et littéraires qui nous sont prouvées, notamment par les jeux partis disputés entre Jehan Bretel et Adam de la Haie, et dont Ferri, à la demande de Bretel, était le juge.

Signalons, pour mémoire, l'opinion de Dinaux qui s'est appuyé sur le texte des vers par lesquels Fastoul dit adieu à « Maistre Henri Adam et à Lambert Ferri », pour soutenir que Lambert et Adam étaient les deux fils de Maître Henri Ferri. Paulin Paris a critiqué cette interprétation (2), tandis que M. Louis Passy estime qu'elle peut se soutenir. Nous considérons avec Paulin Paris que rien que ne la justifie.

En passant, nous relèverons une erreur de M. Guy au sujet d'Adam de la Haie. M. Guy a, en effet, avancé que le nom d'Adam de la Haie ne figurait pas au registre de la Garité des Ardents. M. Guy ne s'est donc pas livré à un contrôle suffisant de ce manuscrit; s'il l'avait fait, il aurait vu que le nom du célèbre poète figure au f° 22 v°, où il est écrit en toutes lettres : « Haie Adans », sous la date de 1256. Mais cette indication ne concorde pas avec la biographie du trouvère telle que l'établit M. Guy. D'après celui-ci, le Bossu serait né vers 1238 et aurait séjourné à Vaucelles de 1250 à 1257. Adam de la Haie ne pouvait être à Vaucelles puisqu'il

(i) Voir en outre pages 5 et suiv., ce que nous avons déjà dit à ce sujet. (2) Hist. lut. de France, T, XXIIl, p. (55(3.

se faisait porter sur les listes d'une confrérie arrageoise en 1256. D'autre part, cette constatation confirme l'opinion que nous avons émise au sujet du registre en question qui n'est nullement un nécrologe. Adam de la Haie est mort, on le sait, en 1285 ; c'est donc plutôt son inscription dans la confrérie qui est mentionnée en 1256.

Mais revenons-en à la strophe 40. Quels sont donc les deux personnages exilés à Douai, que Fastoul désigne sous les noms de seigneur Henri et Adam son fils ? Ecoutons ce que dit à ce propos M. Guesnon : « Si Ton se demande quels étaient les deux transfuges alors séjournant à Douai, il sera naturellement impossible, sans le nom de famille, de répondre avec certitude. On peut cependant supposer entre autres Henri de Castel et son fils Adam : le premier, échevin en 1257, poursuivi à cette date par le comte de Saint-Pol ; échevin de nou veau en 1262, et décédé en 1275 ; le second, reconnu titulaire d'une créance sur la ville de Gand à la mort de son père, témoin d'une resaisine en 1277, mort en 1298 ». Le premier figure comme témoin dans un acte du 28 septembre 1264 (1), le second dans un acte de vente du 30 décembre 1289 (2), et Robert, comte de Nevers, le nomme dans une lettre de mai 1295, relative à des emprunts de la ville de Béthune.

Comme M. Guesnon, et avec le registre des Ardents, nous plaçons la mort du seigneur Henri de Castel en 1275. Le manuscrit porte, en effet, à cette date: « Pro H. de Castel ». Nous contestons simplement la date de la mort d'Adam de Castel, car nous n'admettons pas comme forcément nécrologique l'inscription portée au M^ 8.541, en ces termes : « Castel Adam et fè » (1298), x4dam de Castel et sa femme.

Mais, sous tous les autres rapports, la supposition de M. Guesnon nous paraît tellement logique, son raisonnement si lumi-

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(a) Id.

neux que nous sommes décidés à affirmer que c'est bien à Henri et Adam de Castel, et à nuls autres, que Fastoul entend s'adresser.

Nous remarquerons tout d'abord que Fastoul, au cours de son Congé, cite plusieurs membres de cette famille de Castel : Nicholon de Castel, Robert de Castel, Mikiex de Castel, Jehan de Castel et que, dans aucune autre strophe, il ne mentionne ni Henri, ni Adam de Castel, quand, étant donné les relations qu'il avait avec tant d'autres membres de cette famille, il était si naturel qu'il en eut aussi avec ces derniers.

Complétons maintenant les renseignements que nous a fournis M. Guesnon sur Henri de Castel. En octobre 1261, il figure sur les listes échevinales (1), et la date de sa mort nous est indiquée d'une façon absolument précise par une reconnaissance de la ville de Gand qui doit 300 livres parisis à « Adam de Castel, bourgeois d'Arras, fils de feu Henri de Castel », pièce à laquelle fait allusion M. Guesnon et qui porte la date de février 1275, vieux style (2).

Est-ce à la suite des poursuites du comte de Saint-Pol, en 1257, c'est-à-dire de 1257 à 1261, ou bien pendant la période qui s'est écoulée entre la présence de Henri de Castel dans le conseil échevinal et sa mort qu'il faudrait placer la date de son séjour à Douai ? C'est ce que nous discuterons plus loin.

Grart Faverel ; ce nom paraît dans plusieurs pièces datant du XIH'^ siècle. Déjà, en 1200, il est porté au M'^ 8541 ; puis en 1234 nous lisons au f*^ 15 : « mittis Gherars fauerials. » En 1237, un acte relate une vente faite par Pierre de Bacillon, fils de Grart Faverel de Bacillon à Simon Faverel (3) En 1255, le nom de la mère de Ger. Faverel, est porté au M'' 8541.

En somme, il n'est pas facile d'établir exactement auquel s'est adressé Fastoul, quoique cependant il soit fort plausible

(i) Arch. du Pas-de-Calais, Hop. Saint-Jean-en-l'Estrée. Saint-Jacques.

(2) V. J. de Saint-Génois Inv. des Chartes de Rupelmondc, N* lya.

(3) Arch, du Pas-de-Calais, série H.

que ce fut au fils de la femme dont le nom figure au registre des Ardents en 1255, qu'il a adressé ses adieux. En 1258, nous savons qu'un acte de vente a été passé entre Henri de Bailleul, fils de Wuillaume Favrel de St-Géry et Gérart Favrel, bourgeois d'Arras (1). En 1260, un Etat de dettes de la ville de Montreuil sur-Mer le porte au nombre de ses créanciers (2). En 1261, il est fait mention sur le censier latin (3) du paiement d'une redevance due par Gérard Faverel ; et nous apprenons qu'en 1269 il fit une fausse déclaration de ses biens (4). En 1271, transport de rente sur une maison est effectué au profit du Grart Faverel (5) on retrouve encore au M^ 8541 le nom de « li viex Grars Faueriaus », en 1278. On voit que ce Gerart Faverel est désigné par l'épithète de vieux, tandis que Fastoul appella celui auquel il s'adresse Faverel le boiteux, et, comme les actes qui mentionnent le premier le nomment tous le vieux ou l'aîné, notamment un acte de vente de 1275 (6), il faut admettre qu'il y a eu deux branches dans cette famille et que le boiteux était le cadet des deux Gérard contemporains. Nous remarquerons enfin qu'en 1289 et en 1296 ce nom et celui d'une femme Grart Faverel figurent au M^ 8541 et qu'en mai 1295 une lettre de Robert, fils aîné du comte de Flandre, comte de Nevers et sire de Béthune et de Tenremonde, relative à des emprunts effectués par les échevinâ de Béthune, désigne Gérard Faverel au nombre des bailleurs de fonds (7).

Nous connaissons Lambert Ferri comme un célèbre teneur de parlures, ami d'Adam de la Haie, de Jean de Grieviler et de Bretel, honoré de l'affection du roi d'Angleterre et maire de Saint-Liénard. On a pensé voir dans ce nom de localité, celui du petit village de Saint-Léonard, voisin de Boulogne, mais aucune

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(a) Layettes du Trésor des Ckartes, T. 3, N' 46ii.

(5) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(6) Bibl. d'Arras, M' 3i(i, p. i3i.

(7) Arch. du Nord, série B.

60 JEHAN BQDEL

preuve définitive n'en a été fournie, si ce n'est qu'il n'existe pas dans la région d'endroit dénommé Saiut-Liénard. M. Louis Passy défend vivement l'opinion qu'il émel dans ses Fragments d'histoire littéraire (1) et qui lui fait regarder Ferri comme maire de Saint-Léonard. Ses arguments, sans être péremptoires, sont cependant intéressants. En somme, quelque célèbre qu'il ait été, on n'a pas encore retrouvé de données bien exactes sur Lambert Ferri. Le M^8541 présente son nom à la date de 1302.

Adam Lanstier est inscrit en 1287 sur les listes de la confrérie des Ardents.

En 1293 le nom de la femme de Jehan Joie apparaît au même registre.

Le nom de Robert de Hees y est également porté à la date de 1280. Le répertoire enregistre en effet sa mort par la mention (( pro Hees Robert ».

Majekin. Majekin n'est qu'un diminutif de Mathieu ; or, comme dans la même strophe Fastoul nomme la dame Sarain Lanstiere, il ne serait pas surprenant qu'il ait voulu désigner ainsi Mathieu Lanstier dont la femme (fé Lanstier Mahieu » qui figure en 1260 au registre des Ardents, n'est autre peutêtre bien que la susdite Sarain Lanstiere. Cette dame Sarain est nommée dans les pièces artésiennes du manuscrit de Noailles (2). Il s'agit sans doute d'une autre personne, lorsqu'en 1296, au M^ 8541, nous lisons le même nom « fé Mahiu Lanstier » (f° 13 v°) ; à moins que, portée sur les listes à la date de son admission dans la confrérie des Ardents en 1260, elle l'ait été également lors de son décès, trente-six ans après, ce qui n'a rien d'impossible. Quant à Mathieu Lanstier, il est inscrit sur le même manuscrit en 1253 (f** 22 r°) : « Anstiers Maihieus. »

Gillon Outresage, peu connu, ne se trouve mentionné qu'au M« 8541 en 1250 : « Outresaget Gilles », et en 1285 « Sage outre Gilles »

(i) Bibl. de l'Ec. des Chartes, série IV, T. 5. (2) B. N. M- i36i5.

ARRAS AU XIll^ SIÈCLE TROUVÈRES ET HOURGEOIS 61

Nevelot que Fastoul appelle mon compagnon ne saurait être qu'un trouvère comme lui, et selon toute vraisemblance Nevelot Amion, l'auteur du DU d'amour. Or un Nevelot Amion mourut en 1248. L'inscription « pro Neuelo Amion » au M* 8541 en fait foi, mais en 1279 nous le voyons reparaître : « bonté neuelos amiôs », ainsi qu'en 1294 : « Amion Nievelot. »

Jehan Bourgeois. Ce nom avait paru sur les registres de la confrérie des Ardents en 1205. Ce n'est évidemment pas de ce Jehan Bourgeois qu'il est question dans l'œuvre du lépreux Fastoul ; mais bien plutôt de celui qui y est inscrit en 1280.

Nous rencontrons le nom de Gillot le Tailleur sur les listes de cette même confrérie en 1272 (f" 27 v°) ainsi enregistré : « a Gilot le tailleur. »

Le nom de Sowalon le Maieur dont nous avons retrouvé plusieurs fois la mention à partir de Tannée 1217 ne nous éclaire pas beaucoup au sujet de la date du Congé. Nous nous contenterons donc de relever les inscriptions du registre 8541 où nous lisons ; 1° en 1225 : « li maire Sauwales » ; 2° en 1293 : « Sagalon maires ». Mnis, indépendamment de ces renseignements, un document latin de novembre 1217, constate une vente faite à Tévèque Raoul par le seigneur de Gaveru ; Sowalon, maire à cette date, devait être le même personnage que celui qui est enregistré en 1225 sur le M* 8541. En outre une reconnaissance de vente de Jean Sarrazin à Savalou le Maieur porte la date de mai 1275 (I).

Le vesque Lambert, Lambert TEvêque: s'il s'était agi d'un évêque du nom de Lambert, il eut été facile d'en retrouver les traces. En effet, les documents religieux sont encore les sources les plus complètes qui nous soient restées du Moyen Age. Mais il ne s'agissait pas d'un évêque Lambert ; mais bien plutôt d'un membre d'une famille L'Evesque dont plusieurs personnes figurent au registre de la confrérie des Ardents. C'est « Evescke Mikius » en 1292 (f° 32 v°). « Evescke Colart »

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

62 JEHAN BODkL

en 1293 (f° 32 v"). Quant au prénommé Lambert nous n'avons pu, nulle part, le découvrir. Dinaux a écrit à ce sujet dans ses Trouvères artésiens : Fastoul « dit avoir vécu sous l'évêque Lambert, dont il eut à se louer ». Erreur, Lambert évêque d'Arras vivait au début du XIP siècle, Lambert évêque de Thérouanne mourut en 1207 et il n'y eut pas d'autre évêque de ce nom au XIII^ siècle. Mais, peut-être, le copiste qui a établi le manuscrit que nous possédons a-t-il mal transcrit l'original ; peut-être, au lieu de Lambert l'évêque, devons-nous lire : Lambert li Veugle ; Lambert l'Aveugle compte au nombre des confrères de Fastoul, trouvères comme lui. Néanmoins, nous penchons davantage pour la première explication, c'est-à dire qu'il s'agirait d'un membre d'une famille d'Arras nommée Lévêque.

Evrars de la Capele est mentionné en 1214 au M^ 8541, et un autre personnage du même nom en 1283.

Un certain Jehan Alars était marié, ainsi que nous l'apprend le manuscrit de la confrérie des Ardents où sa femme est inscrite en 1252. Il serait mort peu à près, si nous admettons que c'est à son intention qu'a été insérée l'inscription « pro Alart » que nous relevons en 1257, hypothèse qui n'a rien d'inadmissible, mais il y eut un second Jehan Alart, fils du premier, selon toute apparence. Celui-ci mourut en 1287 comme l'indique l'inscription nécrologique : « pour Alart Jehan », inséré au M^ 8541.

Jehans et Baude de Paris. Jehan de Paris, mourut en 1260, comme nous le voyons d'après le M* 8541 où est portée la mention fatidique : « pro Paris Jehan ». Sur le même folio, mais sous la date de 1261, nous relisons le nom de sa femme qui s'y retrouve encore en 1270, celui de sa mère, « fè Paris Ermenfroi » en 1265. Quand à Baude de Paris nous avons trouvé son nom sur des pièces de 1270, 1276 et 1278 où il est désigné comme courtier de la ville de Calais. Mais la date de 1260 qui nous fixe sur l'époque du décès de Jehan de Paris a, pour nous, une grande importance ; elle se trouve

d'ailleurs corroborée par une pièce du dimanche 20 juin 1260 mentionnée aux Layettes du Trésor des Chartes, T. III, p. 529 A. Cette pièce, qui est un état des revenus et dépenses de la ville de Roye reconnaît Jehan de Paris comme créancier de cette ville pour XV livres.

Jehan Wasket apparaît en 1246 sur les précieuses listes du M^ 8541 que nous consultons si souvent; celui de sa femme en 1256 ; puis nous ne le retrouvons plus nulle part.

Jehan de Castel , connétable des arbalétriers comme nous l'apprend Fastoul, n'est pas, malgré la fonction qu'il a exercée, facile à identifier, car il y eut plusieurs Jehan de Castel au XIII® siècle ; nous le constatons par l'examen du M^ 8541 qui porte en 1233 : « fil Castel Jehan del Castel », ce qui prouve clairement que le prénom de Jehan s'était déjà transmis de père en fils dans cette branche de la famille de Castel. Jehan de Castel était mort en 1288; la confrérie des Ardents avait à cette date, touché une aumône pour le bien de son âme et le registre porte : « du Castel Jeh. ». Pour en revenir à l'usage qui fut fait de ce registre, l'analyse à laquelle nous avons dû nous livrer pour cette étude, nous a amené à admettre que les inscriptions étaient faites au moins dans trois circonstances : lors de l'admission dans la confrérie, lors d'un décès et en reconnaissance d'un legs, ou don modeste sans doute, mais versé à l'intention d'un défunt; c'est ainsi qu'en 1255 nous lisons : « pro Henin Jehan ». Jehan Henin venant de mourir et la confrérie priant à son intention et en 1251 « à Henin Jeh. », la liquidation de sa succession ayant eu lieu et un héritier ayant prélevé le denier traditionnel au profit des confrères.

Enfin, de ces mutiples notes, recueillies sur les personnages du Congé, il ressort que nous devons pouvoir réduire à une courîe période le laps de temps pendant lequel il nous faudra fixer l'époque de la composition de ce poème, et, si nous récapitulons les indications que nous venons d'énumérer, nous en arriverons aux constatations suivantes :

64 JEHAN nODËL

Comme nous l'avons dit dans le paragraphe consacré à Jakemin Verdière, le Congé de Baude Fastoul, manifestement anté rieur à l'année 1268, n'a pu être composé que de 1248 à,

Et, si c'est bien d'Andriu le Maieur que Fastoul a voulu parler, cela confirme ce que nous venons de dire, puisqu'en 1257, Andriu le Maieur avait passé de vie à trépas et qu'à la date du 2 septembre il était certainement mort déjà. Quant à Jakemin Verdière, il était mort avant la fête de la Pentecôte, c'est-à-dire un peu plus tôt, dans les premiers jours de juin 1257. Et, s'il faut voir dans Aloi, comme nous en avions émis la simple supposition, messire Alart de Caus, trouvère, mort aussi en 1257, à la Pentecôte, nous serions par suite amenés à dire que le Congé a été écrit entre l'année 1254 et 1257, puisque cet Alart se serait croisé en 1248 et n'aurait pu se trouver de retour à Arras qu'en 1254. En effet, les vaisseaux de Louis IX ramenèrent l'expédition en France le 8 juillet de cette année et le débarquement ayant eu lieu à Hyères, le roi traversa le pays et arriva à Paris le 7 septembre suivant.

Tout cela concorderait il avec une période de trouble qui puisse nous fixer sur le fameux exil à Douai des seigneurs Henri et Adam, et qui, ainsi, aurait dû avoir lieu dans la courte période comprise entre le mois de juillet 1254 et le mois de juin 1257, date extrême fixée par le décès du bourgeois Verdière? .

Cependant nous voulons écarter comme insuffisantes les probabilités résultant des observations que nous avons faites à propos du seigneur Andriu, et surtout celles concernant Aloi, dont le nom, placé à la rime, nous semble, malgré toute la liberté que prenaient alors les rimeurs, bien estropié pour se rapporter à Alart de Caus ; et, ne plus considérer que les dates que nous avons relevées à propos de personnages bien définis, et qui se trouvent, les uns vis-à-vis des autres, en concordance réelle, si nous considérons qu'elles se suivent normalement. Le Congé de Fastoul, envisagé par rapport à ces dates serait donc,

est donc antérieur à juin 1257. Il nous resterait à déterminer pour la fixer exactement, à quelle époque purent s'être exilés à Douai un certain nombre de bourgeois d'Arras. Les pièces conservées dans les archives nous permettront de lever ce voile.

En effet, dans V Inventaire des Chartes d'Artois, établi par M. J.-R. Richard, N" 24, nous pouvons lire l'extrait d'une pièce du 16 octobre 4257 concernant Henri de Castel et Henri Xazart, et figurant dans le trésor des Chartes (série A, 13® liasse). Voici donc cet extrait tel qu'il figure à Vlnmntaire des Chartes :

« Relation de ce qui s'est passé en la halle d'Arras ; le sousbailli d'Arras s'est présenté devant les échevins conjurés pour juger le forfait d'Henri del Castel et d'Henri Nazart « qui furent eskevin », et leur a dit de l'avertir quand le jugement serait prêt à rendre parce que le seigneur de la terre était venu à Arras exprès pour l'entendre ; ils ont répondu que celui-ci pouvait venir avec ses sergents sermentés, mais sans son conseil ; le sous-bailli a répondu « que li sires vouloit que ses consaus fust avecques lui al oïr al jugement par çou que s'il veoist que il fust telx que il devoit estre, que il li aidassent a conseillier del tenir, et, se il estoit autres, que il li aidassent a conseillier comment il en ouverroit, et n'estoit mie drois ne avenans que li sires de le terre nommeement de chose que a lui appartenoit oist jugement san son conseil, si comme cil qui vouloit les drois maintenir et les tors oter, et neporquant sur çou que li eskevin disoient que li sires ne devoit avoir nului de son conseil por oir cel jugement s'il n'estoit serementé à la vile de Arras, et li sires lor sornoient et il lor en offroit a fere dire droit par céans qui ce dévoient jugier par droit » ; ils ont répondu qu'ils se désisteraient de leur conjurement et ne rendraient pas de jugement ; le sous bailli leur a commandé « que il n'ississent del eskevinage dusques a donc que il eussent rendu les drois le seignor ou atendu le droit que li sires lor offroit )).

Henri de Castel était bien eu état de rébellion contre Gui de

Ghâtillon, comte de Saint-Pol el seigneur d'Artois. Et, la procédure entamée contre lui, dont un des faits connus porte la date du 16 octobre 1257, il l'avait prévue, et s'était sauvé à temps, en emmenant son fils Adam de Castel pour chercher refuge à Douai, la ville la plus proche. 11 s'y trouvait déjà lorsque Fastoul composa la pièce des adieux. Mais comme nous savons d'autre part qu'il s'est adressé à Jakemin Verdière, décédé en juin de cette année, les événements qui occasionnèrent la fuite d'Henri de Castel remontent donc au moins au commencement de l'année 1257, peut-être môme à 1256, année pendant laquelle, d'autre part, nous savons qu'Adam de la Haie, présent à Arras, s'inscrivait au registre des Ardents.

Ce fut d'ailleurs fort probablement à la suite des faits qui nécessitèrent ce procès, qu'en 1258 la comtesse de Flandre conclut avec le comte de Saint-Pol une convention par laquelle ils s'engagèrent à ne recevoir dans la Flandre, comme en Artois, aucun banni pour vilain cas de l'une ou de l'autre de ces contrées ; ce qui est établi par des lettres du maréchal de Flandre, Bauduin de Bailleul, aux échevins de Douai, pour leur communiquer cet (( atour » (décision), lettres que possèdent les archives communales de cette ville (1).

La fuite d'Henri Nazart et d'Henri de Castel « eskiu à Douai » a donc dû précéder les mesures de police prises par le comte de Saint-Pol, d'accord avec la comtesse de Flandre.

Nous remarquons, en outre, qu'indépendamment des deux bourgeois morts en 1257, si nous tenons compte de Jehan Alars le père, nombre d'autres citoyens mentionnés par Fastoul figurent sur des pièces antérieures à cette date. Citons simplement pour mémoire : Robert de Gouve, Jehan de Lens, Robert Nazart, Colart Boidin, Grart Faverel, Nicholon de Castel, Jakemon Louchart, Jakemon Wion, Henri Amion, Rikier Amion, Phlipot Verdière, Jehan Verdière, Pierron Cosset, Robert de Castel, Guillaume Wagon, Gillon Outresage, Je/iaw Wasket, etc.,

(i) Arch. communales de Douai, série AA.

parmi lesquels ceux que nous avons soulignés ne peuvent être confondus avec quelqu'autre membre de leur famille, pour cause d'homonymie.

Nous voyons ensuite apparaître dans la période décennale qui suit l'année 1257 (1257-1267), les noms de Symon Wagon, Nicholon Godin, Jaquemon Travelouce, Jehan de Monci, Robert Doucet, Copart Doucet, Jehan de Paris, Pierre li Anstiers, Andriu Lonchart. Englebert Louchart, Baude Wion, Guillaume Amion, etc.

La date la plus extrême que nous ayons relevée est celle de 1305.

Si donc, nous fixons à l'année 1256 l'époque à laquelle nous admettons que Fastoul ait composé son Congé, et si, comme nous sommes portés à l'admettre, étant donné le peu de productions qui nous sont restées de lui, il était assez jeune à cette époque, c'est à-dire si nous considérons qu'il ne devait pas avoir eu, jusqu'alors, le temps de se produire et d'écrire beaucoup, mais plutôt de s'amuser aux ruelles, où il avait sans doute, de la sorte, contracté la terrible maladie qui lui faisait obtenir l'héritage à lui venu comme il l'écrit « de par Jehan Bodel » ; si, disons-nous, nous fixons à l'année 1256 la date du Congé et si nous assignons trente ans d'âge à l'auteur, n'est-il pas admissible que des compagnons de sa jeunesse pussent vivre encore en 1305, c'est-à-dire à l'âge de 80 ans, en admettant même qu'ils n'aient pas été plus jeunes que lui en 1256. D'ailleurs, ces noms d'amis ou protecteurs de Fastoul deviennent rares à la fin du siècle. On sent bien que la mort a fait des coupes sombres dans leurs rangs. Dix ans après l'année 1256, des 68 noms de personnages sur lesquels nous possédons quelques renseignements, nous ne trouvons plus, dans les pièces officielles, que 59 : que 50 fin 1276 ; 35 fin 1286 ; Il fin 1296, la mortalité la plus forte ayant eu lieu pendant cette période décennale et semblant par là même indiquer qu'en 1296, les quelques amis de Fastoul qui survivaient encore, franchissaient les portes de la vieillesse et devenaient des septuagénaires.

Puis, de ces derniers contemporains du poète, nous n'en comptons plus que six à l'aurore du XIV" siècle, parmi lesquels nous avons appris formellement la mort de Robert Doucet, arrivée en 1302. Les noms de Lambert Ferri et Andriu de Monci n'apparaissent plus dans les actes postérieurs à cette même date ; celui d'un Robert de Castel paraît encore en 1303, celui d'un Raude Crépin en 1304, enfin celui d'un Andriu Louchart en 1305.

Certains auteurs qui pensaient que Fastoul, dans une de ses strophes, s'était adressé à Adam de la Haie exilé à Douai, ont cru devoir placer cet exil et par conséquent la date de la composition delà pièce de Fastoul en 1262, en s'appuyant sur le raisonnement qu'Arras fut fort troublé à cette époque. Si nous n'avions pas connaissance de l'époque où Jakemin Verdière et Baude de Paris moururent (1257 et 1260), ce motif ne nous semblerait encore pas probant, attendu qu'il est incontestable qu'un vent de fronde ne cessa de souffler à Arras, depuis le début du XIII*^ siècle. Les bourgeois d'Arras avaient la tête chaude, longtemps avant l'occupation espagnole. Ils supportaient difficilement le joug d'un maître, et le comte d'Artois, et l'évêque, et les moines de Saint Vaast, plus encore que les autres eurent, avec eux, de sérieux et fréquents démêlés qui nécessitèrent même l'intervention des papes (1).

Nous en revenons donc à ce que nous disions plus haut, et c'est environ en 1256 et au plus tard au premier semestre de 1257, avant la mort de Jakemin Verdière, que nous fixons définitivement la date du Congé de Fastoul.

L'examen auquel nous nous sommes livré à propos du Congé de Fastoul, nous allons l'entreprendre maintenant à l'égard de celui de Bodel.

Le nombre des personnages désignés est beaucoup moins considérable. Les renseignements que nous possédons sur eux

(i) V. Arch. du Pas-de-Calais, série H.

sont infiniment plus rares; ce que nous considérons déjà comme une preuve certaine d'antériorité.

Voici donc la liste des patrons ou amis de Bodel au sujet desquels nous possédons quelques renseignements.

Jehan Bosket figure au M* latin 17737, où il est cité comme témoin dans un acte de vente de 1233. Le nom de sa femme fut inscrit en 1237 sur le manuscrit des Ardents. En 1247 Bosket était échevin (1). En 1252 une libéralité posthume avait été faite sous son nom, à la confrérie des jongleurs : « des Boschet Jeh ».

Nous n'avons trouvé le nom de Symon d'hier que sur des pièces de la seconde moitié du XIII® siècle : d'abord, sur le M^ latin 10972 qui est, ont le sait, un cueilloir de rentes établi en 1261. A cette époque, il était perçu huit sols pour des propriétés appartenant à Heuri de Gastel et qui provenaient, par suite d'achat ou d'héritage de Simon d'Isier. Ensuite, à la date de 1261 également, sur le M* 8541. Il est possible qu'il y ait eu un autre Symon d'Isier, au commencement du siècle ; mais nous n'en avons découvert aucune trace. Il n'est pas impossible non plus, en admettant que Bodel écrivit son Congé en 1210, que Symon d'Isier n'ait eu alors que viugt-cinq ans. ce qui lui aurait fait soixante-quinze ans environ, s'il mourut vers 1260.

Girart d'Espaigne est mentionné au M^ 8541, année 1205 : « Espaigne Gerars ».

Bohert Werri figure au Cartulaire de Guiman (années 1170 et 1192). Le nom de « Werris », sans prénom, est inscrit en 1216 au M^ 8541.

Un Bérart est inscrit au M* 8541 (année 1197), sous la désignation suivante : « Berars li marichers ». Ge nom est donné par le M* du Congé 837 (B. N.). Il ne se trouve pas dans le M^ 25566 (B. N.) ; et, dans le M^ 375 (B. N.), il est orthographié Barat. Le M^ 3142 (Arsenal) donne Bérart comme le M^ 837 (B. N.).

{i) Dl Cues.ne. Preuves, p. .0^.

Dans une des versions du Congé (M^ 375), nous trouvons le nom d'Henri Bougier. Le M^ 3142 (Arsenal) et le M^ 837 (B. N.) à la place de ce nom, nous donnent celui d'Henri le Noir. Quant au M^ 25566, auquel d'ailleurs il manque un feuillet, il ne comprend pas la strophe relative à l'un ou l'autre de ces personnages. Nous avons trouvé le nom d'Henri le Noir en 1202 : « li Noirs Henris, » sur le M« 4851.

Celui d'Henri Bougier figure en août 1251, dans l'acte de saisine d'une maison par lui vendue (1) ; dans le carlulaire de l'évêché d'Arras, à la date du 2 octobre 1259, à propos d'une vente de maison sise rue de Cité et cédée par lui au profit de la Maison-Dieu. Enfin, le nom de la femme d'Henri Bougier est porté à la date de 1261 sur le M^ 8541 ;

C'est encore le M** 8541 qui nous renseigne sur Robert Cosset : en 1204 son nom était inscrit sur les listes de la charité des Ardents : « Coset Robers ». Le 28 février 1221, garantie est donnée par Jean, seigneur de Neele, châtelain de Bruges, le même qui avait commandé la flotte de la comtesse de Flandre pendant la traversée de Gand à Venise, à l'époque de la croisade de 1204, à l'avoué d'Arras, pour une somme empruntée à André Wagon et Robert Cosseth, bourgeois d'Arras (2). Une charte de Jeanne, comtesse de Flandre, datée de mai 1238, mentionne le nom de Robert Cosset (3). Nous constatons également qu'il figure au M^ latin 10972, qui nous apprend qu'en 1261, il était payé cinq sols, par une dame Marguerite, habitant avec ses sœurs, une maison qui avait appartenu à Gautier Goulousiel et avant lui, à Robert Cosset.

Quant à Mathieu Cosset que Bodel nomme à la suite de Robert, son frère aîné probablement, nous n'avons relevé son nom que sur les listes du M'^ 8541, année 1237.

En 1236, Waubers li Clers est inscrit au M^ 8541.

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(a) Arch. du Nord. Chambre des comptes de Lille, série B.

(3) V. Coutumes de Lille, par Roisiî».

Nicolas le charpentier y est également repris, année 1210. Le M^ 10972 nous apprend en outre qu'en 1261, une propriété ayant appartenu à Nicolas Carpentier est aux mains de Nicolas Durpain (1), mais il ne nous dit pas à quelle date avait eu lieu la mutation.

Le M^ 375 orthographie Faignet, le nom d'un personnage qui ne saurait être que Caignet. Les M*^ 837 et 25566 (B. N.) comme les M*^ 3114 et 3142 (yVrs.) concordent sur ce point, et le M^ 8541 cite : le « Vielere Gaignès » à la date de 1200, « Caignet Baud^ » en 1244.

Le nom de Thibaut de la Pierre apparaît dans un acte de 1226 (2) et celui de Baude de la Pierre dans un obituaire de la cathédrale d'iVrras, établi sous TEpiscopat d'Asson (1231- 1245).

S'agit-il du fameux Jehan Bretel dans la strophe où Bodel cite ce nom sans qu'il lui adjoigne aucun prénom? nous ne le croyons pas. La famille Bretel semble avoir occupé un certain rang à Arras au XIII® siècle. Un Robert Bretel figure au M* 8541 (1213). Nous retrouvons ce nom dans le cueilloir de rentes de 1261, qui nous apprend qu'à cette époque, il existait deux frères portant les noms de Jehan et Robert Bretel. Et nous admettrons que Bodel, qui no fait, remarquons-le bien, aucune allusion au talent de poète, qu'il aurait évidemment sou ligné, s'il s'était adressé au célèbre Bretel qui soutint tant de parlures avec les trouvères de son temps, s'est adressé à l'un des parents de celui-ci, et peut-être bien à Robert Bretel, vivant en 1213. Mais, à la même époque, existait aussi un Baude Bretel qui fut, vers la fin de l'année 1215, dépêché par Louis, fils de Philippe Auguste, en Angleterre, en compagnie de Gilon de Melun et de Guillaume Pié de Rat. Un Jacques Bretel était, nous apprend un acte du 25 juin 1232, le père de Jehan Bretel le vieux (3). Or ce Jehan Bretel le vieux mourut en 1244.

(a) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(3) Teulet. Layettes du Trésor des Chartes, ï. a, p. a 35.

Le M* 8541 nous apprend son décès par l'inscription « pro bono Bretel Jehan )), celui-ci eut pour fils : Jehan, le trouvère et un autre enfant nommé Robert. Le nom de Jehan Bretel figure sur divers actes datés de 1241 à juin 1272 (1), ainsi qu'au M^ 8541, année 1272. M. Gaston Raynaud est donc dans la vérité ou peu s'en faut, quand il place la date de la naissance de Jehan Bretel le poète vers 1200. Quant à sa mort, elle doit être fixée vers 1272 ; en effet, dès le début de Tannée 1273, nous voyons un nom nouveau remplacer le sien dans des documents relatifs aux Moulins de l'abbaye, conservés dans les archives. En tous cas, nous ne pouvons être fixés de façon absolue sur le personnage ami de Bodel, qui peut être Robert le vieux, Jacques ou Jehan le vieux et même Baude. Mais il est assez curieux, remarquons-le en passant, que Baude Fastoul n'ait pas adressé le moindre mot à l'homme qui jouait dans les lettres, un rôle si important à Arras, vers le milieu du XIII® siècle et qui cependant, vivait tout à fait de son temps. Nous entrevoyons-là quelque jalousie, ou quelque blessure d'amour-propre.

Baude Fastoul. Nous tirerons nos conclusions à propos de Baude Fastoul, des documents que nous avons déjà signalés dans l'étude à laquelle nous nous sommes livrés à propos des noms contenus au Congé du trouvère Fastoul. Ce n'est point à celui-ci que Bodel s'est adressé, mais bien plutôt à celui dont le nom figure au M^ 8541, année 1213 « Fastolis Bauds ».

Raoul Ravuin avait été maire d'Arras ; l'inscription de son nom au registre 8541, date de l'année 1204 : « Rabuin Raol ». Elle nous est particulièrement précieuse, puisqu'elle assigne à l'existence de celui qui avait été un « gentis maire », la date que nous assignons à la composition du Congé, dans lequel Bodel dit adieu au maire de sa ville.

Robert Pié d'Argent est nommé dans la version qui se trouve au M« 375 (B. N.). Le M* de l'Arsenal 3142, fait mention de Symon Pié d'Argent. On trouve le nom de Robert sur le

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

registre 8541, en 1196 : « d'Argent pies Robt ». On le retrouve en 1232 : « mustela Rob^ pie d'argent » et en 1234: « ebrardi piedarget et Rob^ ».

Le nom d'Aliaume Fié d'argent figure dans l'obituaire de la cathédrale d'Arras, établi au XIII® siècle, sous l'épiscopat d' Asson 1231 1245.

La version du M^ 375 porte Mahiu Verdiere dont nous n'avons trouvé aucune trace ; celle du M^ 3142 (Ars.) présente Martin Verdiere ; ce dernier prénom était certainement en usage dans la puissante et nombreuse famille des Verdiere : en effet, nous le rencontrons dans diverses pièces datées des dernières années du XIIP siècle, mais pas plus que Mathieu, il ne figure dans les actes et les listes remontant à la période qui nous occupe.

Quant au nom de Robert Louchart, nous l'avons relevé dans le manuscrit 9930 (f° 85) année 1216 ; au M« 8541, année 1222 : « Loucardus Robs. » ; et année 1225 : a des loucar^ Rob. ». En outre, M. Guesnon nous apprend qu'en 1170, Robert Loucars occupait une des maisons de la Petite Place d'x\rras (1).

Nous avons trouvé le nom de Baude Wistrenale dans cette mention de M^ 8541 (1240) : « non clicus baud* Wistnaue » et dans le M* latin 10972 de 1261, qui nous apprend qu'une maison, qui lui avait appartenue, était alors occupée par un certain Nicolas Cokiaus, et que d'autres propriétés venant de lui, appartenaient alors à Isabelle, veuve de Théobald Amion.

Nous lisons le nom de Jehan Duel au M* 8544 sous la date de

Bodel s'adresse aussi à trois membres de la famille de Beaumont : Ansiau, Wibert et Mahiu. Le plus connu des trois est Mahiu, autrement dit Mathieu de Beaumont. Ce Mathieu de Beaumont ne saurait être que Mathieu troisième du nom, qui fut chambrier de France. Il autorisa de son seing deux chartes données en faveur de l'abbaye de Saint-Victor et de l'évêque de Paris (1190 et 1207). Nous avons également de nombreuses

(i) La satire à Arras au XIII* siècle (Le Moyen Age, année 1900).

pièces portant son scel et datant de 1177 à 1208. Il avait épousé Eléonore de Verniandois, et lorsque survint en 1182, la mort d'Isabelle de Vermandois, femme de Philippe, comte de Flandre, et sœur d'Eleonore, Mathieu de Beaumont, se portant héritier, réclama ses droits à la succession ouverte par le décès de sa belle-sœur. Il mourut avant l'année 1214 et ne laissa pas d'enfants.

A la même époque, un Ansiau ou Ansiaumcs de Beaumont figurait au nombre des Croisés. Henri de Valenciennes nous l'apprend dans son Histoire de l'empereur Henri de Constautinople, où il nous rapporte comment Ansiaumes de Beaumont fut traîtreusement surpris par des Lombards commandés par Raoul, châtelain de Gristople.

Il est un point qu'il serait intéressant d'élucider ; il s'agirait de découvrir quel était le Caatelain comte dont le fils s'appelait Baudouin .

Or, un acte de mars 1202 établit que le châtelain d'Ârrasportait alors le nom de Baudouin. A cette époque, Nevelon le maréchal, était bailli royal d'Arras, et le seigneur de la ville se nommait Wibert (1). Ce Wibert ne serait-il pas Wibert de la Sale, dont Fauteur a précisément accoté le nom à celui du châtelain et de son fils, en le plaçant dans la strophe qui précède celle où il s'adresse à ces derniers ; du moins selon la version du M«375(B. N.).

En tout cas, ce n'est point à ce Baudouin, qui vivait en mars 1202, et dont les chroniques belges signalent l'existence en février 1200 et en mars 1202 (2), que Bodel a adressé ses vers, mais bien plutôt à son fils Hue, trouvère comme notre lépreux, et à son petit-fils Baudouin ; le Congé de Bodel serait donc nécessairement postérieur à l'année 1202, ou tout au moins au mois de mars de cette année, puisque Hue d'Arras n'était pas encore châtelain à cette époque. Nous ne sommes

(i) Arch. du Pas-de-Calais, série H.

(2) V. T. II, p. i88, et ï. m, p. lay.

cependant pas fixés sur la date à laquelle il succéda à son père. Nous savons seulement qu'il était châtelain en 1213 (1), en 1219 (2) et qu'il l'était encore en 1226, car le M^ 8541 porte à cette date, l'inscription « caslelains Hues. »

Hue d'Arras avait deux fils : Baudouin et Jehan. Ils furent l'un et l'autre et successivement investis de la charge de châtelain. Le M^ 8541 porte à la date de 1242 l'inscription « Castellan^-Bauduins. »

De si fréquentes inscriptions correspondant à la disparition des personnages qui en font l'objet, justifieraient parfaitement l'opinion de M. Guesnon, si, répétons le, quelques mentions particulièrement typiques que nous avons signalées, ne prouvaient que le registre des jongleurs n'est pas seulement un nécrologe, quoiqu'il paraisse eu être un à maintes reprises. Or, en ce qui concerne Baudouin d'Arras, sa mort en 1242 nous est confirmée par plusieurs pièces. Un acte conservé aux archives du Pasde-Calais (3), atteste que Baudouin était mort en décembre 1242. Nous trouvons une autre preuve de cette mort dans un acte par lequel Jehan, châtelain d'Arras, fournit caution au comte d'Artois, au sujet d'une vente acquise à Raoul de Beaumont et qui est daté de décembre 1242 (4).

Quant à Cavoueresse de Béthune, dame de Tenremonde, c'est, à notre avis, Mahaut, femme de Guillaume II de Béthune, surnommé le Roux. Ce Guillaume de Béthune ne mourut qu'en 1213. Mais, pendant l'absence qu'il fit, lorsqu'il suivit la croisade, il laissa à sa femme la gérance de l'avouerie d'Arras. On a prétendu que Bodel, en s'adressant à Mahaut, femme de Guillaume de Béthune, n'aurait pu l'appeler avoueresse de Béthune, attendu qu'il n'y avait pas d'avoué de Béthune, mais un avoué d'Arras. Nous verrons ce qu'il faut penser de cette allégation ; en tous cas Bodel pouvait parfaitement appeler Mahaut avoue-

(i) Registrum kartarum, N" 441, évéché d'Arras.

(2) M' lat. 9980, F» 86 B. N.

(3) Arch. du Pas-de-Calais, série A.

(4) DUMA.Ï. Inv. des sceaux d'Artois, ^" 1701.

resse de Béthune, par le fait que l'avoué d'Arras était de Béthune, de la maison de Béthune ; mais il la désigne aussi par son titre de dame de Tenremonde. Or, Mahaut, fille ainée de Gautier III, seigneur de Tenremonde, avait hérité de Tenremonde et de Molembeque. Elle mourut le 18 avril 1224. Robert, son second fils, hérita alors de la seigneurie de Tenremonde dont il joignit le titre à celui de seigneur de Béthune qu'il portait depuis la mort de son frère aine Daniel, survenue deux ans auparavant (1222).

Paulin Paris dit au sujet de cette dame de Tenremonde : « Quant à la dame de Tenremonde, nous la reconnaissons avec évidence pour Mahaut, fille et unique héritière de Gautier de Tenremonde, et femme de Guillaume le Roux, frère du célèbre Quenes de Béthune. Il est vrai que la plupart des monuments diplomatiques latins citent ce Guillaume comme avoué d'Arras et seigneur de Béthune et de Tenremonde ; mais tous les historiens en langue vulgaire, et, à leur tête, Ville-Hardouin, Mouskès et les continuateurs de Guillaume de Tyr, s'accordent à le désigner comme avoué de Béthune... De toutes les épouses d'avoués ou seigneurs de Béthune, Mahaut de Tenremonde, ayant porté dans cette autre famille l'héritage paternel, est la seule qui ait pris et ait eu réellement le droit de prendre le titre de dame de Tenremonde, aweressf de Béthune ».

Pour notre part, nous admettons que même si ce titre lui était venu de son mari, il lui était loisible de le prendre, tout comme elle se faisait désigner sous celui d'avoueresse d'Arras ou de dame de Béthune ; mais à part cette observation, nous sommes de l'avis de M. Paulin Paris.

Arthur Dinaux, au contraire, prétend que Bodel s'est adressé, dans cette occasion, non pas à Mahaut, femme de Guillaume le Roux, mais à Mahaut, femme de Gui de Dampierre, et fille de Robert, seigneur de Béthune et de Tenremonde. Elle aussi héritière de son père Robert de Tenremonde, comme sa grand'mère Mahaut de Béthune l'avait été de Gautier III, elle avait porté dans une autre famille, l'héritage paternel. Le rai-

AftRAS AU XIII® SIÈCLE TROUVERES ET BOURGEOIS 77

sonnement de Paulin Paris ne semble donc pas, sur ce point, d'une solidité éprouvée. M. Henri Guy, dans l'étude chronologique sur Jehan Bodel et Baude Fastoul, dont il fait suivre son Essai sur la vie et les œuvres littéraires du trouvère Adan de le Haie, soutient la thèse d'Arthur Diuaux, mais tout en défendant cette opinion avec des arguments qui, en réalité, n'aboutissent qu'à prouver une chose, c'est que le raisonnement de Paulin Paris, s'appuyant sur l'argument que nous avons souligné, ne saurait résister à l'examen, et non pas que la dame de Tenremonde, dont parle Bodel, ne pouvait être que la seconde Mahaut, M. H. Guy a perdu de vue un point essentiel, c'est que Bodel a manifestement écrit son Congé au moment où l'expédition organisée contre les infidèles est en route. Ne nous dit-il pas lui-même que s'il l'avait suivie, il serait, au moment où il écrit, du côté de Barletta ou de Brindes? Or, sans nous occuper du trajet suivi par les croisés, et, en admettant même que Bodel demeuré à Arras, n'ait pas eu connaissance de leur itinéraire, il y a une question de temps, une question de dates qui demande toute notre attention.

Si, comme le soutiennent Arthur Dinaux, M. Henry Guy et plusieurs autres, il s'agit de la première des croisades organisées sous Louis IX, nous savons qu'elle partit d'Aiguës Mortes le 28 août 1248, pour attérir dans l'île de Chypre, pendant la nuit du 17 au 18 septembre de la même année. D'après le raisonnement admis par Arthur Dinaux et autres, le Congé aurait donc été écrit en 1248, dans le laps de temps pendant lequel s'effectuait la traversée des croisés. Or Robert de Béthune, l'avoué de Béthune, comme le désigne Le Nain de Tillemont, avait pris la croix en 1245, et, précisément, mourut au cours de cette année 1248. Mais, à l'époque où s'effectuait la traversée de la flotte française, Robert VH de Béthune, seigneur de Tenremonde et père de Mahaut, l'épouse de Guy de Dampierre, n'était pas encore mort. Nous savons, en effet, par un extrait des archives de la cathédrale d'Arras, qu'il vint faire ses dévotions dans cette église, avant de partir pour l'Orient, la veille delà

nativité de Saint-Jean Baptiste, 23 juin 1248. Ce jour-là, a et afin que l'église cathédrale d'Arras eust subjet de bénir sa mémoire )), écrit A. Du Chesne, il affranchit le chapitre du droit de tonlieu et les hommes de l'Eglise d'Arras de plusieurs autres droits qu'il levait sur eux (1). Cet abandon est confirmé et approuvé par les lettres données par Ysabeau, sa femme, le quatrième dimanche après l'Exaltation de la Sainte-Croix, qui se célèbre le 14 septembre, et dans lesquelles Robert VII est encore désigné de la sorte : « Robertus Attrebatensis advocatus, BetunîaB et Tenremundœ Dominus ». Du Chesne nous raconte alors que « Robert de Béthune VIP et dernier du nom fist ces donations, comme il estoit prest d'aller au voyage de la Terre Sainte. Mais ayant prins son chemin par le royaume de Sardaigne, il y demeura malade dans le chasteau de Challes, où il acheva le cours de sa vie. Mais avant que de mourir, il escrivit une Lettre datée du jour des Trespassez, par laquelle il octroya encore au commun des chanoines de Saint Barthélémy vingt livres parisis chacun an, à prendre sur son tonlieu et sur ses rentes de la Halle de Béthune. Le Martyrologe de la mesme Eglise marque son décès au douzième jour de Novembre, l'an mille deux cent quarante-huit », c'est-à-dire deux mois après que la traversée des croisés avait été effectuée.

Bodel n'aurait donc pas pu, deux mois plus tôt, alors que l'expédition était par le travers de Brindes ou de Barletta, appeler la fille de Robert avoueresse de Béthune, puisque son père vivait encore, et que, par conséquent, elle n'avait pas hérité de ce titre. On voit que le texte même du Congé infirme la théorie qui place sa composition en 1248, en prétendant que Mahaut, femme de Gui de Dampierre est l'interlocutrice du lépreux.

Quant à l'appellation d'avoué de Béthune, attribuée à Guillaume le Roux et au sujet de laquelle Paulin Paris fait la re-

(i) Du Chesne. Hist. de la Maison de Béthune, Paris i638, liv. III, p. qi3, et preuves, p. i35-6.

marque que tous les historiens eu langue vulgaire s'en s'ont servi, tandis que dans la plupart des chartes latines, Guillaume le Roux est désigné par le titre d'avoué d'Arras, nous remarquons qu'elle est encore assez fréquente, même dans les pièces latines. Que le titre d'awué d'Arras ait été plus fréquemment employé pour désigner Guillaume le Roux, aussi bien que par lui même, cela ne fait aucun doute; néanmoins, l'appellation d'avoué de Béthune a été employée de son vivant, dans des actes, entre autres, qu'il signait à titre de témoin ou de contractant. Il ne faut donc pas chercher à tirer de là, un argument en faveur de la thèse de Dinaux.

Voici tout d'abord quelques pièces latines dans lesquelles nous voyons employée l'appellation d'avoué de Béthune : en février 12H, dans une pièce des archives de la comté de Flandre, ainsi que dans un acte extrait d'un ancien registre du Trésor des Chartes du Roy, où nous trouvons la désignation : « Advocatum Betuniae » ; en juin 12H, dans uncartuiaire de l'abbaye de Saint-Pierre-de-Corbie. Des pièces latines, plus anciennes, emploient également ce terme pour désigner les prédécesseurs de Guillaume. C'est ainsi que nous le relevons dans le Martyrologe de Sainte-Yved de Braine (1194) et dans le Trésor des Chartes du Roy, sous la date de janvier 1199. En langue vulgaire, nous le notons dans les Chroniques et Annales de Flandre, écrites par Pierre d'Oudegherst, dans V Histoire de la Conquête de Constantinople,. par Geoffroy de Villehardouin, dans un acte de février 1212, par lequel Guillaume, avoué de Béthune, se porte garant envers le roi Philippe, de la fidélité de son seigneur Louis, fils du roi (1), etc.

Tout au plus, répétons-le, M. Guy arrive-til à nous démontrer que Paulin Paris s'est un peu trop avancé, lorsqu'il a dit que « de toutes les épouses d'avoués ou seigneurs de Béthune, Mahaut de Tenremonde, femme de Guillaume le Roux, ayant

(i) Teulet. Layettes du Trésor des Chartes, T. I, p. 875, et Delisle, Catal. des actes de Philippe-Auguste, p. 3o8.

80 JEHAN BOIJEL

porté dans cette autre famille l'héritage paternel, est la seule qui ait pris et ait eu réellement le droit de prendre le titre de dame de Tenremonde, avoueresse de Béthune ». L'épouse de l'avoué de Béthune, pouvait, en effet, quelle qu'elle fut, prendre tout aussi bien le titre de dame de Tenremonde, que celui d'avoueresse de Béthune, si son mari avait le droit de porter ce titre. M. Guy a discuté la thèse de Paulin Paris par un point de détail et ne s'est pas assez arrêté à l'étude de la concordance des dates. Or, Bodel a indiqué une époque bien spéciale dans la strophe où il déplore que la maladie Tait retenu à Arras, tan dis qu'il devrait être par le travers de Brindes ou de Barletta.

D'autre part, l'auteur anonyme de la Chronique française des llois de France (1), attribuée à un chroniqueur de Béthune, et très certainement l'œuvre d'un écrivain artésien, qui devait être bien renseigné sur les titres et dénominations en usage dans la contrée, nous dit, en parlant de l'administration de Mahaut, pendant l'absence de son mari et de son fils Daniel, partis en Terre Sainte :

« L'avoeresse de Biethune, qui Mahaut ert apelée, la feme l'avoé Guillaume, remest à Béthune quant ses sires fu mors ; s'envoia ses messagiers à Looys, le fil le roi, qui lors avoit saisi le chastel de Betune. Si ot tant d'aies en la cort que Looys li rendi toute la terre, fors le maistre chastel, et bien volt qu'ele en tenist la baillie dusqu'à tant c'on seust les voires noveles de Daniel, son ainsné fil, qui drois oirs ert de la terre, qui s'en ert aies devant la gerre en Constantinoble et en la terre de Surie. Celé dame maintient puis si bien la terre et si loiaument se provo que li viscuens de Meleun, qui la terre d'Artois gardoit de par Looys le fil le roi, li rendi le maistre chastel et la laissa estre dame de tôt ».

Ainsi Mahaut était estimée pour la façon dont elle gérait les biens placés sous son autorité. Ne voilà-t-il pas de quoi justifier l'appréciation de Jehan Bodel : .

(i) Recueil des historiens de la France, publié par M. L. Delisle, 190^, T. XXIV.

ARRAS AU Xm* SIÈCLE — TROUVÈRES ET BOURGEOIS 81

Plus cortoise nen i a une.

M. Guy a critiqué avec raison ropinion de M. Raynaud qui, ayant avancé que le nom de Bodel ne figurait pas sur le livre de la Carité des Ardents (M^ 8541), concluait que « son entrée dans la confrérie remontait à une date antérieure à 1194 », date où fut ouvert le registre dont il s'agit. A ceci, M. Guy répond « qu'on n'a pas le droit d'inférer de là que le ménestrel soit entré dans l'association des jongleurs avant 1194. En effet, il s'en faut que le livre de la Sainte Chandelle se soit conservé intact. Des colonnes entières sont effacées, plusieurs pages sont presque illisibles. Que renfermaient ces colonnes et ces pages? Peutêtre une indication qui eut été fort précieuse pour les biographes de Bodel, pour ceux aussi d'Adam de la Haie ». On voit par là, que M. Guy considère le registre des Ardents comme liste d'admissions, opinion toute contraire à celle de M. Guesnon, qui en fait, nous l'avons vu, uniquement un nécrologe. Nous avons dit que nous partagions plutôt l'opinion de M. Guesnon, tout en reconnaissant cependant que ces listes ne contiennent pas uniquement des inscriptions mortuaires. Quelques pages sont presque illisibles, c'est vrai ; mais dans l'une d'elles, sous la date de 1209, il nous semble bien discerner le nom de « Bodel ». Et qu'on nous pardonne de sortir un moment de notre sujet, mais nous ne pouvons nous empêcher de signaler précisément ce qui a échappé à M. Guy. M. Guy ajoute, en effet, bien malencontreusement : « Rappelons que le Bossu n'est inscrit nulle part sur les listes de la Carité. Pourtant ce n'est pas avant 1194, qu'il a été reçu, lui, dans la pieuse congrégation ». Si M. Guy avait parcouru plus attentivement le registre des jongleurs, il aurait vu, comme nous, le nom d'Adam le Bossu, inscrit en toutes lettres au f" 32 v^ et sous la date de 1256 : « Haie Adans ».

Nous convenons, comme M. Guy, que les renseignements recueillis sur les bourgeois cités au Congé ne sont pas toujours absoluments concluants. Avec beaucoup de justesse, M. Guy nous fait remarquer qu'il faut tenir compte de la coutume

qu'avaient nos aïeux, et qu'on a même encore de nos jours, de transmettre de père en fils certains prénoms. Néanmoins, ne faut-il pas tenir compte de la quantité relativement importante de noms relevés dans le Congé, et que mentionnent des documents, remontant aux premières années du XIII^ siècle et aux dernières du XII®. Nous laisserons de côté les indications qui nous ont été fournies par le manuscrit latin N° 10972. Elles n'ont qu'une importance secondaire, puisqu'elles ne nous apprennent qu'une chose, c'est qu'en 1261, certains des personnages qui nous intéressent avaient été propriétaires, à Arras, de maisons passées, à cette date, en d'autres mains, sans qu'il y ait mention de l'époque de ces mutations.

Mais, le nom de Girart d'Espaigne apparaît en 1205 ; ceux de Robert Werri en 1170 et 1192; d'Henri le Noir en 1202; de Robert Coset en 1204 ; de Nicolas le Charpentier en 1210 ; de Baude Fastoul en 1213 ; de Robert Pié d'Argent en 1196, en 1232 et en 1234 ; de Robert Louquart en 1216 et en 1232 ; de Mathieu de Beaumont en 1190 et 1207; d'Ansiau de Beaumont en 1202; de. Raoul Ravouin en 1204 ; de Thibaut de la Pierre en 1226. Baudouin Delpierre était mort en 1231 ; Mahaut de Tenremonde mourut le 18 avril 1224.

Il est vrai que le nom de Baude Wistrenave ne figure au registre des Jongleurs qu'à la date de 1240; que Jehan Bosket vivait en 1233 et en 1247. Jehan Duel en 1235; et que Henri Bougier, dont le nom est substitué à celui d'Henri le Noir sur l'une des versions du Congé, vivait en 1251 et 1259.

Cependant, il faut admettre que, quand bien même d'autres certitudes ne viendraient pas corroborer notre conviction, rien qu'à considérer ces dates, appartenant toutes à la première moitié, et la plupart au premier quart du XIII® siècle, les probabilités, sinon les preuves, sont plus abondantes et militent davantage en faveur de la théorie qui place l'époque, où Bodel composait son chant du cygne, en 1204. D'ailleurs il n'est nullement impossible de concilier avec cette dernière, les dates relevées plus haut. Admettons que Jehan Bodel soit entré à la

Maladrerie de Méaulens vers l'âge de 40 ans; ses contemporains immédiats peuvent fort bien avoir vécu jusqu'en 1240. Et rien ne nous dit que plusieurs de ceux de ses contemporains qu'il interpelle dans le Congé, n'aient pas été plus jeunes que lui de dix, quinze, vingt ans. Cet Henri Bougier par exemple, âgé de 20 ans en 1204, n'aurait jamais eu que 75 ans en 1259. Nous savons, par un acte de vente passé en 1274 par son fils qui portait le même prénom que lui, qu'à cette dernière date il était mort. Son décès pouvait remonter à plusieurs années, et eût-il été récent, qu'il aurait eu alors 90 ans, un grand âge, il est vrai, mais que bien d'autres ont atteint. Ceci dit, nous pouvons encore nous demander si toutefois celui que cite une des versions du Congé de Bodel n'était pas le grand père du vendeur de 1274 ; nous pouvons aussi nous demander ce qui nous paraît encore fort admissible, si le nom d'Henri Bougier n'a pas été substitué sur cette version (M^ 375) à celui d'Henri le Noir, tout bonnement par une fantaisie, une distraction du copiste, ou pour combler une lacune du texte qu'il transcrivait.

A propos du nom de Baude Fastoul, M. Guy écrit : « Sans essayer aucune démonstration, et simplement pour les besoins de sa cause, M. Cloëtta (1) nous assure que le B. Fastoul mentionné dans la strophe 28 du Congé est un homonyme du trouvère qui vivait sous le règne de Louis IX. » M. Guy ajoute : « Il est excessif d'affirmer, dès que l'on rencontre un nom célèbre ; qu'il désigne un individu ignoré. » Nous avons, plus haut, établi la preuve irréfutable de l'existence de plusieurs Baude Fastoul. Dans le Congé de Fastoul notamment, nous avons relevé le nom d'un Baude Fastoul; voici un nom célèbre ; il désigne cependant, selon l'expression de M. Guy, un individu ignoré. Jehan Bodel ne s'est pas davantage adressé à Fastoul le trouvère.

Est-ce parce que nous ignorons quel est ce Baude Fastoul

(i) Archiv. fur das Studinm der neueren sprachen und litteraturen. Braunschweig,

que forcément, ce personnage n'avait aucune notoriété et ne valait pas la peine qu'un pauvre trouvère lépreux, comme Bodel, lui dédiât des vers? Ce nom maintenant ignoré, à l'époque où écrivait notre poète, pouvait être celui d'un homme fort connu, celui d'un de ses bienfaiteurs, d'un gros marchand de drap, peut être, ou d'un riche propriétaire, ou de l'un des échevins de la ville, d'un ami des lettres, en tous cas, dont la conversation attrayante et érudite ne fut peut-être pas sans influence sur la vocation littéraire de son petit parent, le trouvère Baude Fastoul, Ce n'est point parce que nous manquons de documents, et que le peu qui nous reste de cette période lointaine ne nous parle pas du rôle joué par ce personnage, pour qu'il n'en ait pas joué un, même important et occupé un certain rang, à Arras, dans les premières années d'un siècle éloigné de nous de sept cents ans.

Le Congé de Jehan Rodel a été écrit en 1202 ; nous pouvons préciser même à peu de jours près, la date de la composition de ces vers douloureux ; en effet, comme ils ont été composés pendant que les Croisés effectuaient leur traversée, il nous est facile de retrouver leur date exacte.

Les Croisés commencèrent à se réunir à Venise peu après Pâques, en 1202. Or Villehardouin nous rapporte que, comme un premier noyau de troupes s'y était déjà concentré, il arriva une flotte qui venait de Flandre, par le détroit de Gibraltar bien entendu, et qui, nécessairement aussi, avait dû passer dans l'Adriatique par le travers des ports de Brindes et de Barletta, Jehan Bodel ne nous conte-t-il pas sa déconvenue de ce qu'il n'a pas pu, à cause de cette maudite lèpre, s'embarquer pour la Croisade ? et ne nous dit-il pas, qu'au moment où il écrit il serait loin, « outre Wandis », c'est-à-dire au-delà de Gand, qui était bien le chemin qu'il aurait dû prendre pour effectuer, avec la flotte que commandaient Jehan de Neele, châtelain de Bruges, Thierri fils du comte Philippe, et Nicolas de Mailli, la traversée de Flandre en Italie, et qu'il passerait sans doute en ce moment dans les parages de Brindes ou de Barletta ? Tout

cela est fort précis. La flotte flamande avait rallié Venise avant le 25 avril, car le même Villehardouin nous dit qu'elle était arrivée pour la Saint Marc dont la fête avait lieu à cette date.

On peut donc, en toute sûreté, avancer qu'il écrivait dans les premiers mois de 1202, vers le mois de mars environ, puisque la flotte flamande atterrit à Venise, ou pour mieux dire, dans l'île Saint-Nicolas avant le 25 avril et quelque temps après Pâques, puisque ce n'est qu'après Pâques que Baudouin, comte de Flandre, qui était arrivé avant elle, par la voie de terre, avait atteint la ville des Doges; or Pâques, en 1202, tomba le 14 avril.

Nous avons vu qu'il fallait placer le Congé de Baude Fastoul vers 1256. Si donc Bodel, dans son Jeu de Saint-Nicolas avait, comme on l'a prétendu, fait une allusion à la bataille de la Mansourah, c'est précisément à l'époque qui précéda l'année 1256, qu'il eût écrit celte pièce de théâtre. Ne nous occupons pas du temps qu'il lui eut fallu pour composer sa, pièce, puis son Congé qui est postérieur, le tout ayant été écrit avant que Fastoul n'ait, à son tour, produit son Congé. Posons-nous simplement cette question : Bodel écrivant entre 1250 et 1256, aurait-il omis de saluer tous ces bourgeois considérables que Fastoul n'a pas oubliés ? Eh ! quoi ! il n'aurait pas sollicité la générosité de ces grands seigneurs, de ces banquiers, dont nous avons appris les noms et supputé la fortune, en feuilletant les actes anciens ? Il n'aurait pas prononcé les noms de Lambert Ferri, d'Adam de la Haie, de Phlipot Verdière, de Robert de Gastel, de Guillaume Véel, de Jehan de Vregelai, les poètes du temps, ses confrères ?

Est-ce admissible ?

Non Bodel a contracté la lèpre à l'époque de la croisade de 1202, et non à l'époque de celle de 1248. D'ailleurs, il y a une contradiction évidente entre les diverses assertions d'Arthur Dinaux et autres, qui voient dans le Jeu de Saint-Nicolas une allusion à la bataille de Mansourah, et qui oublient précisément que, dans la dernière pièce écrite par le trouvère avan?

son internement à Méaulens, dans le Congé qui fut le chant du cygne de Bodel, celui-ci gémit, comme nous l'avons vu, sur sa destinée qui ne lui permet pas de partir pour la croisade ; suivant le raisonnement d'Arthur Dinaux, le Jeu de Saint-Nicolas serait donc postérieur au Congé, le Congé datant du début de la croisade, le Jeu de Saint-Nicolas ayant été écrit après Mausourah. Cette contradiction milite elle-même en faveur de notre opinion, parce qu'elle découvre l'absence de méthode de l'argumentation des partisans de la thèse chère à Arthur Dinaux.

Tout cela reviendrait à dire que Bodel, interné à la maladrerie de Méaulens, aurait continué à écrire après son internement. Pourtant, du fait de cet internement, n'était-il pas mort quant au siècle ? Les règlements en vigueur au Moyen Age, au sujet des lépreux, étaient rigoureux : le lépreux était rayé du nombre des vivants ; il ne pouvait plus posséder, il n'avait plus le droit d'avoir de commerce avec ses concitoyens.

Ceci nous explique bien pourquoi, Bodel comme Fastoul, au moment de se voir exclus de la société des vivants, de perdre par conséquent les fonctions qu'ils pouvaient occuper à Arras, et qui étaient leur gagne-pain, sollicitaient de leurs amis et de leurs protecteurs, quelques générosités, à seule fin de se constituer un petit pécule destiné à adoucir les rigueurs d'une existence sans grandes ressources, à une époque où la rente n'était pas inventée, et où les seuls revenus, hormis ceux du travail, pour eux désormais supprimé, n'étaient que des produits de fermages ou de locations. Or Bodel et Fastoul, s'ils l'étaient, ne devaient être que de bien petits propriétaires fonciers.

Est-il nécessaire d'épiloguer davantage? Il est bien évident que Bodel, une fois entré dans sa borde de Méaulens, dut cesser de produire, puisqu'il n'avait plus le moyen de divul" guer ses productions, et à plus forte raison de monter une pièce de théâtre, telle que le Jeu de Saint-Nicolas .

Cependant, nous ne voulons pas clore notre enquête sans

avoir envisagé la question, autant que possible, sous tous les points de vue :

Est-il admissible, nous demanderons-nous donc, que Fastoul ait songé à écrire vers 1256, la phrase où il dit qu'il va jouir de l'héritage qui lui vient « de par Jehan Bodel », s'il est avéré que Bodel est entré à la maladrerie une cinquantaine d'années avant? On trouvera que le délai d'envoi en possession est un peu bien long. Eh! mon Dieu, oui ! Pourtant !... cela ne revient il pas au même que d'entendre quelqu'un de nos jeunes poètes d'aujourd'hui, s'écrier, dans sa pâleur et dans ses châles : Mes amis, je m'en vais, voyez-vous, du mal dont s'en alla Musset ?

En outre, il faut ajouter que la mort de Bodel a pu se produire fort longtemps après son entrée à Méaulens. M. Zambaco, en effet, a étudié des cas de lèpre en Bretagne, cas graves, analogues à la terrible lèpre d'Orient, et qui produisaient de vastes ulcères, dont la suppuration durait depuis quinze et vingt ans.

D'autre part, M. Henri Leloir, dans son remarquable Traité pratique et théorique de la lèpre, écrit :

« La durée de la lèpre tuberculeuse pure est de 8 à 12 ans en moyenne. Le malade peut être enlevé beaucoup plus rapidement, en un an à peine : « Lèpre galopante ». Dans d'autres cas, il peut vivre beaucoup plus longtemps.

» La durée de la lèpre systématisée nerveuse pure est très longue. La durée moyenne est de 17 à 20 ans. Elle peut durer beaucoup plus longtemps, s'il ne survient pas de complications intercurrentes. J'ai vu des lépreux anesthésiques (trophoneurotiques) malades depuis 25, 30, 40 et 44 ans même ! et paraissant encore éloignés du terme fatal.

» La durée de la lèpre mixte est variable. Elle semble être d'autant plus courte que la systématisation tégumentaire (lèpre tuberculeuse) l'emporte sur la systématisation nerveuse (lèpre anesthésique ou trophoneurotique).

» J'ai vu cette durée s'élever à 41 années chez des lépreux

tuberculeux devenus trophoneurotiques, sans que la mort parut encore prochaine ».

Et, à l'appui de son affirmation, M. Leloir cite, entre autres, trois cas de lèpre systématisée nerveuse, observée par lui : l'un en 1885, à l'hôpital de San Remo, datant de 37 ans, et ayant débuté à l'âge de 10 ans ; le second en 18S4, à la léproserie de Trondjem, datant de 44 ans et ayant débuté à l'âge de 6 ans (cas de lèpre mutilante) ; le troisième en 1884, dans le pays de Bergen, datant de près de 30 ans, ayant débuté à l'âge de 26 ans.

M. Leloir cite également un cas de lèpre tuberculeuse datant de 26 ans au moins, transformé en lèpre systématisée nerveuse depuis 22 ans, sur un sujet alors âgé de 46 ans, et observé par lui à la léproserie de Bergen, en 1884.

De ces constatations il ressort qu'il y a rien de surprenant à ce que Baude Fastoul ait obtenu des échevins d'Arras, vers 1256, la place qu'occupait antérieurement Jehan Bodel à la léproserie de Méaulens et qui lui avait été octroyée au commencement du siècle, d'autant plus que cette place dont disposait l'échevinage, a pu fort bien rester quelque temps inoccupée après le décès de Bodel, et même a pu avoir été occupée par un autre pensionnaire ; en effet, si Baude Fastoul raconte qu'il va recevoir le fief de Jehan Bodel, il ne dit pas expressément qu'il soit le successeur immédiat du poète, dans la maladrerie dont les portes vont s'ouvrir pour lui.

Nous avons vu que M. Guesnon, d'après le manuscrit des jongleurs et bourgeois d'Arras, où le nom, très effacé, de Bodel semble inscrit à la date de 1209, plaçait sa mort à cette époque. Nous avons dit que nous admettions que certaines mentions de ce registre pourraient être des inscriptions mortuaires, mais que, sauf quelques noms, libellés d'une façon spéciale, il ne nous était pas possible d'affirmer que les noms simplement portés dans ces colonnes, étaient tous des noms de personnes défuntes. M. Guesnon, cependant, à propos de notre trouvère, peut avoir raison ; ses déductions à son sujet parais-

sent logiques. En outre, Paulin Paris a placé la mort de Jehan Bodel à peu près à la même époque, c'est-à-dire en 1210. On peut admettre néanmoins, qu'il a vécu quelques années de plus, sans pour cela en arriver à prétendre qu'il ait appartenu au temps de Louis IX, comme le soutiennent Fauchet, Onésime Le Roy, et plusieurs autres commentateurs, car tout nous prouve qu'il n'était pas contemporain d'Adam de la Haie. S'il l'avait été, il est vraiment plus que probable que, célèbres tous deux, arrageois l'un et autre, poètes et auteurs dramatiques, c'est-à-dire doublement confrères, il se trouverait dans leurs œuvres, trace de leurs relations. Il serait alors surprenant que, parmi tous les jeux-partis qui nous restent d'Adam le Bossu, il ne s'en trouvât pas un seul qui eut été débattu entre le dit Adam et Jehan Bodel, ou jugé par lui. Mais, dira-t on, il n'y en a même pas un qui porte le nom de Baude Fastoul, mort après Jehan Bodel, et le contemporain évident d'Adam de la Haie. A quoi attribuer cela ? Simplement à ce qu'Adam de la Haie était encore très jeune à l'époque où Baude Fastoul, entrant à la léproserie de Méaulens, le mentionnait, à la suite de son père, dans son poème du Congé ; et qu'il ne composa ses jeux-partis que plusieurs années après ce triste événement de la vie de Fastoul. Or, à cette époque, Jehan Bodel était mort effectivement, sans compter que, depuis fort longtemps déjà, il était « mort quant au siècle », et incapable, par le fait, de prendre part à la discussion d'un jeu, parti ou à servir de juge dans un quelconque de ces aimables tournois.

Le cas de lèpre dont Bodel était atteint, sans être un de ces cas extraordinaires, d'une durée de 44 ans, comme nous en signale M. Leloir, a pu cependant dépasser le chiffre de la moyenne. Admettons néanmoins que sa maladie ait eu cette durée moyenne dune vingtaine d'années qui constitue la normale, Bodel, interné vers 1203, serait mort au plus tard en 1225 environ, époque à laquelle nous ferions remonter la naissance de Baude Fastoul, qui lui, aurait contracté la maladie trente ans

après, étant encore jeune et camarade d'Adam de la Haie un peu plus âgé que lui. Ni l'un, ni l'autre cependant n'avait alors produit grand chose. Fastoul avait rimé le Congé et peut-être quelques morceaux complètement perdus, ou simplement égarés, sous le voile de l'anonymat, au milieu de toutes les Fatrasies d'Arras. Adam avait chanté ses amours, comme tout jeune homme de vingt ans qui accorde pour la première fois une lyre; il avait célébré Marie, sa fiancée, et redit son nom aux échos de la Cité, il l'avait pleurée dans l'éloignement, mais cela ne constituait pas encore le bagage du poète que devait rendre célèbre le Jeu de Robin et de Marion.

Arrêtons-nous donc ici. Nous nous sommes efforcés de jeter un peu de lumière sur une question de dates qui a fait l'objet de bien des discussions. Nous nous estimons heureux, si nous avons réussi à faire partager à nos lecteurs la conviction profonde que nous avons, de la date à laquelle nous devons placer l'œuVre ultime de Bodel, et par suite de l'époque à laquelle il faut limiter la vie de ce Jehan Bodel, auteur dramatique, que nous considérons désormais comme le père du Théâtre français.

Nous passerons maintenant à l'étude analytique de ses œuvres, nous y rechercherons encore les preuves écrites de sa main qui pourront venir à l'appui de notre thèse et la fortifier plus éloquemment que nous ne saurions le faire uous-même, Disons de suite qu'elles ne foisonnent pas ; mais qu'il y en a cependant quelques-unes qui sont dignes de nous arrêter.

Nous trouverons, particulièrement, matière à remarque dans le fameux mystère du Jeu de Saint-Nicolas, auquel certains commentateurs ont cru pouvoir assigner une date voisine de l'année 1250; et nous pensons que les observations que nous aurons à faire au sujet de ce texte sont loin de manquer d'importance, au point de vue du sujet qui nous occupe.

Enfin nous aurons une preuve de plus de l'erreur de Fauchât et de ceux qui fixaient l'époque où vivait Bodel au règne de

ARRAS AU XIII® SIÈCLE — TRpUVÈRES ET BOURGEOIS 91

Louis IX, lorsque nous passerons en revue les Pastourelles que Jehan Bodel nous a laissées.

Si Bodel avait vécu sous Louis IX, quelle aurait été son importance littéraire ? Beaucoup moindre évidemment, puisqu'il se serait trouvé mêlé à cette pléiade de poètes dont les noms sont si nombreux dans les recueils manuscrits du XIII® siècle, et parmi lesquels il y en avait tant qui appartenaient à la ville d'Arras, et qui se nommaient Andrieu Contredit, Robert Leclerc, Phlipot Verdière, Nevelon Amion, Lambert Ferri, Jehan Bretel, Baude Fastoul, Lambert l'Aveugle, Henri Amion, Jehan Simon, Golart le Bouteiller, Monniot, Adam de la Haie, etc. Son importance se fut trouvée même très diminuée de tout l'éclat dont la renommée auréolait le célèbre bossu d'Arras.

II est certain, malgré tout, que le bagage, relativement considérable, qui nous est resté de lui, nous ferait considérer Jehan Bodel autrement qu'un Monniot, ou qu'un Ferri, ou qu'un Fastoul, mais quelle place spéciale son mérite lui ferait-il attribuer à nos yeux ? Se distinguerait-il réellement des autres ? Occuperait-il parmi eux le premier rang ? Il est évident qu'il ne serait, tout au plus, qu'au deuxième, effacé qu'il serait par l'auteur du Jeu de Robin et de Marion, Adam de la Haie.

Mais non. Il ne vivait pas sous Louis IX ; les preuves abondent. Il était un précurseur, il était un novateur ; il était un maître; et tandis que les architectes superbes, dont les noms sont perdus, dessinaient les plans des premières cathédrales gothiques, ces sublimes fleurs de pierre, Bodel posait les fondations de notre théâtre national ; et, toute la jeune école du XIII® siècle n'allait faire que suivre le chemin tracé par lui.

Nous tenons donc, répétons-le, pour bien établie l'opinion que notre poète fut obligé de renoncer à suivre les croisés, lorsque s'organisait l'expédition dirigée par Baudouin II ; et, en adoptant cette opinion, nous croyons pouvoir avancer, sans crainte d'erreur par trop grossière, et ce, tout en tenant compte

de l'importance des productions qui nous sont restées de Jehan Bodel, qu'au moment où il dut cesser de fréquenter le monde, il écrivait au moins depuis une quinzaine ou une vingtaine d'années, puisque, sans compter celles de ses œuvres qui ont disparu, et celles qui peuvent être de lui sans que nous en ayons la certitude, il nous est resté des ouvrages importants, dont voici l'énumération :

1° Une chanson de geste intitulée Chanson de Guiteclin de Sassoigne ou Chanson des Saisnes ; 2° cinq Pastourelles ; 3° neuf Fabliaux ; 4° un mystère portant le titre de Jeu de Saint-Nicolas ; 5« Le Congé.

En tenant compte également de ce qu'au moment de la croisade à laquelle il voulait prendre part, il était encore dans la force de l'âge, pour entreprendre une campagne aussi fatigante et aussi lointaine, c'est-à-dire qu'il devait être dans le voisinage de la quarantaine, comme conclusion, nous pensons pouvoir fixer la date de sa naissance aux environs de l'année H65.

LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITEGLIN DE SASSOIGNE

L'œuvre par laquelle Jehan Bodel se rattacherait le plus au cycle littéraire qui le précède, est sa chanson de geste de Guiteclin de Sassoigne ou Chanson des Saxons.

La bibliothèque nationale possède, dans le M^ 368, f° 121, une version du poème de Guiteclin de Sassoigne. Ce manuscrit qui date du XIIP siècle, est un in-folio à trois colonnes, relié sous Louis XIV, en maroquin citron, aux armes <ie France sur les plats. Un autre texte se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans le M^ 3142 (f"^ 229). Ce texte a été utilisé par Francisque Michel, dans son édition de La chanson des Saxons publiée à Paris en 1839. Il est orné d'une miniature dont Paulin Paris a donné la description suivante dans VHistoire littéraire de la France : « La miniature du frontispice représente Charlemagne sur son trône, revêtu d'une robe d'azur, semée de fleurs de lis d'or ; à ses côtés, des clercs et des vassaux lui présentent leurs tributs, tandis que des anges affermissent sur sa tête la couronne impériale ». Le texte du manuscrit est incomplet et s'interrompt au couronnement de Baudouin et à son mariage avec la veuve de Guiteclin.

Un troisième manuscrit, qui se trouve en Angleterre, est connu sous le nom de M^ Lacabane. Il a été édité in extenso par Francisque Michel (Paris 1839). D'ailleurs, voici à ce sujet ce que celui-ci nous apprend dans la préface de son édition.

« Le manuscrit d'après lequel nous avons donné notre texte, et que nous avons appelé manuscrit Lacabane, forme un volume

petit in-4*', écrit en lettres de forme du XIÏI^ siècle, sur une seule colonne. Il a été acquis en premier lieu, dans le Quercy, par M. Léon Lacabane, employé au cabinet généalogique de la Bibliothèque royale. Sur notre demande, ce savant s'empressa de nous communiquer ce précieux volume ; et, sans perdre un seul moment, nous le transcrivîmes en entier dans l'espace de peu de jours. Revenu chez son propriétaire, ce manuscrit fut offert au conservateur de ceux de la Bibliothèque royale, qui ne jugea pas à propos de l'acheter pour en augmenter ce riche dépôt, bien que la somme qu'on lui demandait en échange fut de beaucoup inférieure à la valeur du volume. De chez M. Lacabane, la Chanson des Saxons -passa chez M. Crozet, libraire, qui ne tarda pas à céder son marché à MM. Payne et Foss de Pall-Mall, à Londres, pour une somme sept à huit fois plus élevée que les prétentions du premier propriétaire. A leur tour, ces derniers, avec lesquels nous avions entamé une correspondance dans le but de faire revenir le manuscrit dans notre cabinet, ou tout au moins en France, le proposèrent au Musée britannique pour la somme de soixante livres sterling (1500 francs), c'est-à-dire pour le double environ de ce qu'il leur avait coûté. Les gardes des manuscrits du Musée britannique refusèrent d'accepter ces propositions, et le volume, après être resté quelque temps dans le magasin de ses propriétaires, fut enfin acquis par le baronet sir Thomas Philips, qui est connu dans toute l'Europe par sa passion pour lès manuscrits de tout genre, et par la nombreuse collection de ces sortes de richesses qu'il a ramassée partout, et qu'il a logée dans son château de Middle Hill (comté de Worcester) ».

Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, bien conservé, est d'une lecture assez facile, à cause du soin apporté par le copiste qui a transcrit le texte de Bodel en lignes régulières, dont le temps n'a pas altéré l'encre. Cependant, il contient des négligences, des malfaçons qui sont à signaler. Ainsi, au f® 122 strophe 21, on a mis une note ainsi conçue : « Il y a 18 couplets de plus dans le M^ Lacabane ». Au f° 130 strophe 109

LA CHANSON DES SAlSNES OU DE^UITECLIN DE SASSOIGNE 95

autre note : « Le M^ Lacabane donne à partir de là, un autre texte, suivant ce que dit M. Fr. Michel, p. 243. Dans tous les cas, il y a plusieurs couplets passés, dans lesquels on racontait le retour de Baudouin ». Au f" 133, la strophe 140 devrait être subdivisée en deux, étant donné que l'auteur l'a composée en deux suites de rimes différentes.

On voit que le manuscrit que M. Fr. Michel a eu dans les mains et qui nous a malencontreusement échappé, est certainement le meilleur des trois textes connus de la Chanson des Saisnes.

« C'est à la poésie française elle-même qu'il faut demander des indications sur l'ensemble de notre cycle chevaleresque », a dit M. Adolphe ii'Avril (1). Et c'est le trouvère de la Chanson des Saxons qui nous les fournit :

Ne sont que trois matères à nul home entandant (a) De France et de Bretaingne et de Rome la Grant Et de ces trois matéres nia nule semblant : Li conte de Bretaingoe sont si vain et pesant (b) ; Que cil de Rome large (c) et de sans aprenant ; Cil de France sont voir chascun jor apparant.

« La matière que Jean Bodel appelle de Rome comprend toute l'antiquité sacrée et profane. La matière de Bretagne ou de la Table Ronde comprend les chansons relatives soit à la cour du roi Arthur, soit à la recherche du vase mystique, le Graal, qui aurait servi à la Cène de Notre-Seigneur ».

Quant aux poèmes qui ont été écrits sur la matière de France, ils ont constitué ce qu'on a été convenu d'appeler le cycle carlovingien. La Chanson de Guiteclin de Sassoigne appartient comme la Chanson de Roland à ce cycle.

(i) Ad. d'Avril. La Chanson de Roland, Paris, 1877.

Variantes : (a) vivant (M* Ars.) ; (6) plaisant (M* Lac.) ; (c) sage (id.).

Mais, tandis que la plupart des chansons de geste célèbrent la lutte des chrétiens contre les mahométans, seule, la Chanson de Guiteclin de Sassoigne {chanson des Saisnes ou des Saxons) chante celle de Gharlemagne contre Guiteclin, roi de Saxe, qui n'est autre que le Witikind de l'histoire.

De tous les poèmes de Jehan Bodel qui nous sont parvenus, celui-ci doit être une de ses premières productions, l'œuvre d'un auteur qui ne s'est pas encore affranchi des modèles dont on subit trop souvent, très naturellement, et tout aussi involontairement, l'influence au début' d'une carrière littéraire. Cependant, nous devons nous empresser d'ajouter qu'il révèle certaines qualités qui nous empêchent de voir en ce poème, ce qu'on a appelé, d'un terme un peu méprisant, une œuvre de jeunesse. D'ailleurs, forcément, sa composition a dû occuper un temps considérable et usé pas mal de jours de la jeunesse de son auteur, puisqu'il contient jusqu'à 7600 vers.

Si nous démêlons, du milieu d'une langue encore imparfaite, le plan que l'auteur s'est tracé, nous remarquons, en effet, que tout en n'étant pas, à première vue, d'une unité absolue, ce récit ne manque cependant point d'une certaine suite, d'un lien continu qui en unit les différentes parties, et qui en fait une pièce en plusieurs actes, mais non plusieurs pièces. M. Vitet établit, sous ce rapport, entre la Chanson de Roland et quelques chansons de geste, parmi lesquelles il cite la Chanson des Saxons, un parallèle défavorable à celles-ci. Il leur refuse en bloc cette qualité première qu'il ne voit que dans le poème attribué à Turold, abbé de Malmesbury (1). M. Paulin Paris, au contraire, nous dit : « Ce grand et beau sujet n'est pas dépourvu d'unité » (2).

On en jugera par l'analyse.

Tout d'abord, et avant d'entrer dans le corps de son sujet, le poète se taille une petite réclame. Il est amusant de lire ce

(i) ftev. des Deux-Mondes.

(a) Hist. litt- de la Fr., T. XX, p. G 17.

LA CHANSON DES SAISNES OU DE ÔUITECLIN DE SASSOIGNE 97

préambule, dans lequel, tel un marchand d'orviétan, il nous énumère tous les mérites de sa chanson. Avouons d'ailleurs que nous n'avons guère le droit de nous en moquer, nous autres, gens de lettres du XX® siècle, qui ne manquons pas, de complicité avec nos éditeurs, de rédiger pour la publicité, le placard dithyrambique qui accompagne nos œuvres au sortir de presse, et qui, généralement, commence par la formule traditionnelle : prière d'insérer. Nous n'avons fait qu'isoler notre réclame, en ne la brochant pas avec notre œuvre. Mettons-nous à la place des auteurs du Moyen Age qui n'avaient à leur disposition ni les journaux, ni l'imprimerie. Que faire pour retenir un peu Fattention d'un public que mille occupations, mille soins réclamaient ailleurs? Il n'y avait guère que ce moyen employé par Jehan Bodel dans la seconde strophe de sa chanson de Guiteclin et dont voici la traduction :

(( Seigneurs, la chanson que je vais dire ne traite pas de misérables fabliaux ; elle parlera de chevalerie, d'amour et de nobles entreprises. Les mauvais jongleurs que l'on voit courir les campagnes avec des violes brisées, chantent l'histoire de Guiteclin. sans doute ; mais le plus savant d'entre eux ne mérite pas de confiance, car il ne sait pas les beaux vers et la chanson que vient d'en rimer Jehan Bodel, d'après un récit dont les preuves se trouvent à Meaux, dans l'abbaye de Saint- Faron ».

On a prétendu que la Chanson des Saxons n'était pas de Jehan Bodel. Cette seconde strophe suffit à infirmer absolument une telle allégation ; ou bien, il faudrait admettre que cette strophe seule ait été composée par Bodel, dans le but de s'attribuer le mérite d'une œuvre qui ne serait pas de lui. La réputation que notre trouvère sut s'acquérir parmi ses contemporains, ne nous permet pas de le supposer. La Chanson des Saxons est bien son œuvre ; mais elle peut n'être pas la première chanson de geste qui ait été écrite sur ce sujet; cela ne semble-t-il pas ressortir en effet de cette phrase : « Les mauvais jongleurs chantent l'histoire de Guiteclin, sans doute... » Bodel aurait donc eu

98 JEHAN BODFX

connaissance d'une ou de plusieurs chansons traitant du même sujet que la sienne, et qui ne nous sont pas parvenues.

Vous avez lu, dans la citation que nous faisons plus haut, cette phrase : « La chanson que je vais dire ne traite pas de misérables fabliaux ». Ceci ne nous fixe-t-il point sur la clientèle de notre trouvère ? Ceci ne nous indique-t il point qu'il n'écrivait pas pour des gens de mœurs grossières qu'aurait alléchés la grivoiserie habituelle de ces fabliaux chantés « dans les campagnes » par les « mauvais jongleurs », qu'il tient tant en mépris, comme d'ailleurs ils ne le méritaient que trop.

Les jongleurs, en effet, avaient pu avoir leur moment de vogue et même de grandeur. Ils en étaient bien déchus au temps de Jehan Bodel. On avait pu voir, autrefois, à la bataille d'Hastings, le célèbre jongleur Taillefer s'avancer sur son palefroi au devant des Anglais, et s'arrêter à portée de voix pour entonner, comme un défi, la chanson fameuse dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland.' On l'avait pu voir jongler avec ses armes, faire tournoyer sa lance et son épée devant l'ennemi rempli d'admiration ; puis, partant d'un trait, foncer seul au milieu des lignes anglaises, frappant à droite, à gauche sur les soldats d'Harold, en aveugle et criant : « Diex aïe, Diex aïe ! » Dieu aide ! Dieu aide ! pour finalement tomber, criblé de blessures, dans une auréole de folie glorieuse.

Quelle différence, quel abîme entre ces jongleurs guerriers du temps de la conquête d'Angleterre, et ceux qui vinrent cent ans après ! Quelle décadence de la gloire à l'abaissement, de l'honneur à l'ignominie! Du vivant de Jehan Bodel, ils n'étaient plus que des mimes grossiers dont la vie licencieuse et le langage obscène ne trouvaient d'excuses qu'auprès de la plus canaille populace. Les portes des châteaux, qui jadis leur étaient si largement ouvertes, restaient désormais pour eux fermées à tout jamais ; et le bourgeois qui se respectait un tant soit peu, eut rougi d'introduire des gens aussi tarés au foyer familial.

La chanson des saisnes ou de gi iteclin de sassoigne

Déjà, dès le milieu du XII'' siècle, c'est-à-dire dès avant la naissance de Bodel, Saint Bernard s'exprimait ainsi dans un sermon, sur leur compte : « Home entendus aux jongleors asseiz tost averoit une feme que on appelle Pouvreté. Et si il avient que les jeux des jongleors te pleisent, fayn de les oyr et que aultre part tu penses. Les instruments des jongleors oncques ne plaisent à Dieu ». (L'homme qui s'accote aux jongleurs aura vite épousé la Pauvreté : mais si parfois les jeux des jongleurs vous amusent, vous pouvez faire semblant de les écouter, tout en dirigeant vos pensées d'un autre côté. Les instruments des jongleurs n'ont jamais plu à Dieu).

Non, Bodel tenait à sa réputation ; il ne voulait pas qu'on puisse le confondre avec les vulgaires jongleurs. Il estimait que l'art de la poésie est essentiellement noble, et c'est avec une certaine fierté qu'il se présentait, dans son œuvre, au jugement de ses contemporains. Cela indique quelle situation il occupait à Arras, dont il tenait surtout à fréquenter les classes instruites ; cela nous donne une idée du sentiment qu'il avait de sa propre dignité. Non, il ne voulait pas ou ne voulait plus dépenser son talent pour le public des jongleurs. Il écrivait pour des gens de qualité, pour les esprits éclairés de la ville d'Arras, pour ces riches bourgeois, gens de goût, qui étaient familiarisés avec les arts, et auxquels la littérature devait servir les mets les plus raffinés, dont les ménestrels d'alors détenaient les recettes.

Si donc, le choix de Jehan Bodel s'est ainsi porté sur un sujet où il va narrer « de nobles entreprises » c'est qu'à cette époque, les nobles sentiments plaisaient à cette bourgeoisie, à ces hobereaux, à toute cette catégorie de gens, dont il souhaitait conquérir les suffrages. Tout l'honneur en revient à ces bons vieux bourgeois d'antan, à ces riches fabricants de sayetterie que nous nous représentons velus d'une cotte de drap sortie des fabriques mêmes de la ville, et les reins serrés de la ceinture de cuir qui retient suspendue par une chaînette de métal, l'escarcelle, complémëbit indispensable du costume

des commerçants et des bourgeois de l'époque. Nous les voyons courir affairés à la Halle aux draps, s'enquérir du cours des laines, supputer les stocks que les galères anglaises ont débarqués dans les entrepôts de Calais, afin de pouvoir établir au plus vite leurs mercuriales ; et, le soir, tandis que le couvrefeu a sonné et que la porte est close, tandis qu'Arras est plongé dans le silence de la nuit que troublent seulement le choc des heures qui se perd en soupirs sur la campagne lointaine, ou le pas furtif et ouaté des escarpes et des tire-laine en quête d'un mauvais coup, nous évoquons encore ces figures d'aïeux, las d'avoir couru la ville, d'avoir conclu des affaires et discuté des prix avec les courtiers picards et flamands ; nous les retrouvons assis au coin de l'âtre, où flambent des bûches énormes des forêts d'Ardenne suj^ les landiers de fer, et se reposant l'esprit, en famille, à faire la critique du dernier poème que le trouvère en vogue a chanté lors de la fête patronale de la corporation des drapiers, ou du mystère représenté la veille à la cathédrale.

Mais, poursuivons notre lecture. L'auteur continue :

(( Vous y verrez comment Charlemagne demanda la capitation aux Manceaux, comment il envoya ses brefs et ses sceaux aux Hérupois ; comment tous, vieillards et jouvenceaux, en ayant délibéré, fabriquèrent des deniers d'acier qu'ils vinrent offrir à Charlemagne, à l'extrémité de leurs lances. Tel est le commencement de la chanson dont je vous prie d'entendre les vers et d'écouter la mélodie »

Puis, ce préambule achevé, après avoir déterminé, dans quelques strophes d'histoire rétrospective, les causes de l'inimitié des français et des saxons, depuis l'alliance plutôt funeste par ses conséquences, contractée entre la princesse française Héloïse, et le saxon Brunamont, père de Guiteclin (le Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal l'appelle Justamon), le poète entre dans le vif de son sujet.

Doué d'une instruction très complète pour son siècle, on voit qu'il est bien documenté, même s'il ne l'a pas été à

LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 101

l'abbaye de Saint-FarOQ de Meaux, qu'il sait suffisamment comment les événements qu'il conte se sont produits. En somme, son poème, contrairement à beaucoup d'autres chansons de geste, ne contient pas trop d'entorses à la vérité historique.

La nouvelle de la défaite de Roncevaux, de la mort de Roland, d'Olivier et des douze pairs, a traversé la France. Elle est parvenue au delà du Rhin, jusque chez le chef des Saxons, Guiteclin, fils de Justamon. Bien que la rapidité avec laquelle cette nouvelle s'est propagée en Europe, puisse paraître excessive, à une époque où les communications étaient encore si difficiles et généralement si lentes, il n'en est pas moins vrai que le fait est absolument conforme à la réalité. Le retentissement des désastres de Roncevaux a été considérable et la Chanson des Saxons n'est pas la seule des Chansons de geste à en avoir fait état. Dans Huon de Bordeaux, dans Gaydon, même dans l'Enfer du Dante (Chant XXXI), nous trouvons des allusions à cet événement.

Voici de quelle façon les chroniques de Saint-Denis rapportent l'effet produit en Saxe, quand la nouvelle du désastre de Roncevaux y parvint. « Les Saisnes qui eurent oï nouvelles de la maie aventure d'Espagne, et cuidèrent que le roy eust receu plus grant dommage qu'il n'avoit, s'esmurent en armes contre lui, jusques au Rhin aproschèrent. »

Guiteclin profita bel et bien du moment où il supposait l'empire franc affaibli et démoralisé par le désastre des Pyrénées, pour se jeter sur le pays rhénan. « N'ayant pu traverser le fleuve, dit Eginhard, les Saxons se mirent à ravager, par le fer et le feu, toutes les villes et tous les villages, depuis la cité de Duitz (en face de Cologne), jusqu'au confluent de la Moselle. L'ennemi, dans sa fureur, n'épargnait ni l'âge, ni le sexe, voulant montrer par là qu'il avait envahi le territoire des Francs, non pas pour piller, mais pour se venger. »

Ainsi, comme il est dit dans le poème, le siège fut mis devant Cologne, qui ne tarda pas à tomber au pouvoir des Saxons, mais sa chute fut hâtée par une manœuvre qui nous paraît

d'une stratégie un peu bien avancée pour un peuple aussi primitif qu'étaient les assiégeants, sous le règne de Gharlemagne.

Voici la strophe dans laquelle, en effet, le trouvère décrit l'entrée des Saxons à Cologne, au moyen d'une mine.

Faisons remarquer, en passant, que cette strophe se compose de vers alexandrins monorimes, ce qui est la. caractéristique de la chanson des Saisnes. Cette uniformité constitue une difficulté vaincue et prouve l'habileté de l'auteur, mais elle donne au poème une monotonie qui devait, à la longue, fatiguer l'auditoire, comme un chant longuement psalmodié.

« Saisne asaillent la ville a force et a reuel

Cil dedenz se deflendent qui en font grant messel

Com le voit Gui. ne li fu mie bel (a) '

Il fait crouser la terre à pic et à martel

A ses angineors qui ont pris meint chaslel ;

Tant ont crousé soz terre à pic et à cisel (b)

Que des murs de Coioigne ont osté (c) meint quartel

Ainsi qu'il estraient si mètent .j. (d) postel

Puis i mètent de feu tôt rase .j. tonel

Les douves sunt esprisses si rompent li cercel,

Cil leisent tuit l'engin si s'entornent isnel,

Ne lor pooient faire nul plus cruel cenbel...

Et li murs se depiece (e), aiiiz ni ont mangonel,

Saisne intrent en la ville .... »

Ce qui signifie : « Les assiégés se défendent si bien que la position n'est guère brillante. Alors, Guiteclin qui voit quel carnage ils font de ses soldats, ordonne à ses ingénieurs qui ont déjà pris ainsi plus d'un château, de creuser sous la terre avec le pic et le casse-pierre. Ils creusent donc si bien sous terre qu'ils parviennent à retirer plusieurs grosses briques des

Variantes ; (a) les 2" hémistiches des second et troisième vers sont inlerverlis dans le M" Lacabane ; (6) chascuns a son cisel (Lac.) ; (c) trait (id.) ; (d) A fait qu'il les en traient, si i nietent (Ars.) ; A ce que il en traient i mètent le (Lac.) ; (e) desroche (id.).

LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 103

murs de Cologne ; à mesure qu'ils les enlèvent, ils placent des poteaux de soutènement, puis, ils disposent un tonneau rempli de feu, dont les douves ne tardent pas à flamber et les cerceaux à se rompre ; alors ils se sauvent au dehors pour laisser l'engin produire son effet. Ils ne pouvaient leur livrer un plus dur combat. Enfin, tous les murs se dérochent, mieux qu'avec une machine de guerre, et les Saxons entrent dans la place. »

Nous nous sommes servi, le trouvant excessivement expressif, du vieux mot dérocher qui figure dans le M^ Lacabane. Le verbe, se dérocher, employé pour dire qu'un ouvrage de maçonnerie se démolit, est du nombre de ces expressions perdues, dont les synonymes ne sont pas les équivalents. Se dérocher, cesser d'avoir l'aspect d'une roche, d'un bloc compact, d'un monolithe, n'est-ce pas bien plus imagé que le mot se démolir et même que se désagréger ?

Le prologue de la lutte de Guiteclin contre Gharlemagne s'arrête ainsi à la prise de Cologne, Guiteclin, après cet exploit, regagne sa capitale, la ville de Trémoigne. Nous allons assistera l'entrée en scène du grand empereur.

Les critiques ont constaté que le personnage de Gharlemagne était, dans bien des chansons de geste, plus ou moins tourné en ridicule, et que seules, ou presque, la Chanson de Roland et la Chanson de Guiteclin deSassoigne, lui attribuaient au contraire, un caractère de majesté digne, qui s'accorde mieux avec cette image, à la fois belliqueuse et patriarcale, que nous nous faisons du plus grand monarque que la France et le monde aient connu pendant le Moyen Age. Ils ont voulu voir dans les moqueries plus ou moins voilées dont il a été quelquefois l'objet, de la part des trouvères, des critiques déguisées du pouvoir royal de leur temps. Le caractère des trouvères, généralement assez frondeur, autorise cette appréciation. Or la Chanson de Roland écrite, comme on le suppose, par un prêtre de l'entourage de Guillaume le Gonquérant, est une des plus anciennes chansons de geste ; et celle de Bodel une des dernières qui furent composées en France. L'au-

leur de la Chanson de Roland, de la suite du nouveau roi d'Angle terre, faisant partie d'une élite qui devait profiter de la victoire du duc de Normandie, n'avait pas à se plaindre de la royauté, et, par conséquent, n'avait pas à chercher à parler à mots couverts, pour atteindre indirectement Guillaume le Conquérant, à travers le personnage de Gharlemagne. Quant à Bodel il appartenait à une époque où le pouvoir royal devait s'être sensiblement réhabilité aux yeux des populations bourgeoises, par suite de toutes les mesures prises par les rois pour aider à l'affranchissement des communes, et à l'extension des libertés communales; par suite des ordonnances multiples, rendues par eux, en faveur des corporations de toutes sortes qui commençaient à pulluler dans les cités industrielles, comme étaient Arras et en général toutes les villes du Nord, Bodel, porte-voix de ses concitoyens, n'aurait certainement pas manqué, comme beaucoup de ses prédécesseurs, de lancer quelques attaques au gouvernement de son temps, s'il y avait eu lieu de le faire ; et il n'aurait pas manqué, lui non plus, de tirer parti de sa plume, et de glisser entre les lignes, au détriment du bon empereur, les critiques qu'il eut voulu formuler. Libre aux auditeurs de comprendre les allusions et de lever les masques. N.Afin de prendre sa revanche de l'incursion des Saxons sur les terres de l'Empire, Gharlemagne fait donc appel à ses vassaux.

Il se trouve un bien joli vers à cet endroit (§ XIIT), un vers tout empreint de poésie printanière :

* . « Ce fu à Pentecoste, que il fait bel et cler. »

(G'était la Pentecôte ; il faisait un ciel clair), Ge vers nous rappelle ceux qu'on rencontre dans ces gracieuses petites pièces qu'on nomme Pastourelles.

Les vassaux de Gharlemagne réunis montrent beaucoup de mauvais vouloir et se plaignent vivement de ne pas être traités par l'empereur comme le sont les barons hérupés.

LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 105

Nous remarquerons, à propos d'un des vers de la strophe où ces événements sont racontés,

Dont aine cil de Herupe ne furent costumier

transcrit comme suit sur le M* Lacabane :

N'onques cil de Herupe n'an furent costumier.

que les poètes du XIÏ® siècle ne tenaient pas compte de l'e muet situé à la fin du premier hémistiche d'un vers, et que les deux copistes sont d'accord, tout en donnant chacun deux variantes du texte, pour nous transmettre un exemple respecté de cette loi prosodique, que la poésie moderne a répudiée.

Pourquoi, disent les vassaux de Charlemagne, puisqu'on nous traite de Français, les Hérupois ont-ils tant d'avantages sur nous? Alors, les plaignants s'en vont conter leurs doléances au pape, qui, pour les besoins de la cause, se trouve au camp de Charlemagne.

Mais quels sont donc ces barons hérupés ? Et quels sont ces vassaux de Charlemagne qui réclament contre eux ? et que réclament-ils, en somme ?

Il faut traduire : « Cil de Herupe » textuellement par : ceux de THurepois, mais comprendre, en allant du particulier au général : ceux de l'Ile de France, les Français. D'autre part, il faut aussi tenir compte de ce que, en langue vulgaire, hérupé est synonyme de hérissé et par extension de chevelu, qualificatif qui fut donné par les Romains aux habitants de la (jaule, Gallia comata, la Gaule chevelue. Les Français sont devenus les successeurs des Gaulois, et ils ont hérité des épithètes qu'on attribuait à leurs devanciers. Il est évident que l'auteur a voulu comprendre sous la double dénomination de Hérupois et Manceaux, les habitants de certaines provinces privilégiées de cette ancienne Gaule chevelue, qui constituèrent plus particulièrement le domaine des seigneurs d'origine franque.

Or, à l'époque carlovingienne, la répartition de l'impôt se faisait d'une façon absolument arbitraire ; quelques provinces acquittaient des redevances dont d'autres étaient exemptes. Il en était ainsi de ce tribut, de ce droit de chevage, au sujet duquel Bodel nous montre les barons, convoqués par Charlemagne élevant de pressantes réclamations.

Le chevage (capitalicium, chevagium, census capitis), était une capitation que le serf payait au seigneur. Cet impôt, d'origine toute féodale, n'était pas recouvré dans toutes les régions d'une manière identique. Dans certaines provinces, il ne s'acquittait que comme un droit de succession, ou comme un droit de contrat, du fait d'un mariage ; mais, le plus généralement, il était calculé à raison de quatre deniers pour les hommes, et de moitié pour les femmes. Il constituait pour les serfs, une sorte de reconnaissance périodique et solennelle de leur servitude. Mais il n'atteignait pas seulement les serfs ; il frappait également les bâtards et les aubains.

« Les Francs ne s'étaient pas fait faute, au^temps de leurs victoires et de leur grande expansion, d'imposer un tribut aux peuples vaincus. Les Burgondes, les Gascons, les Lombards, les Bretons ont acquitté ce tribut du vaincu » (I).

Sous le règne de Charlemagne, la qualité de Français aurait dû égaliser les charges fiscales pour les vassaux de l'empire. Ce n'était donc pas sans un semblant de raison que les chevaliers flamands, lombards et bourguignons élevaient la prétention d'être traités sur le même pied que les normands, les manceaux, les angevins et les herupois, c'est-à-dire ceux de l'Ile de France. Sans doute, ils ne veulent pas refuser la taxe requise, mais ils ne prétendent plus supporter une charge qui les frappe à titre d'aubains, puisque désormais ils sont bel et bien Français. Ils demandent donc qu'on la fasse payer à tous, même aux Herupois.

(i) Paul ViOLLET. Hist. des institutions politiques et administratives de la France, T. l, Paris ii,o3.

LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 107

Le duc Naîmes, fidèle serviteur de Charlemagne, et souvent son porte-parole au cours de ce poème, le personnage avec lequel le gouvernement s'entendrait de nos jours pour se faire interpeller à la tribune parlementaire, — rien ne change sous le soleil, — a beau leur conseiller la soumission à l'autorité impériale, ils ne veulent rien entendre.

« Aidez notre maître, leur dit-il, quelle que soit votre province, tant que le Saxon, qui a fait main basse sur sa terre, ne soit mort ou pris. »

Les circonstances exceptionnelles ne justifiaient-elles pas cet appel de fonds ? Bodel a eu connaissance de faits analogues ; des mesures semblables furent prises encore assez fréquemment depuis Charlemagne, notamment en 1137, sous Louis VI, en 1146 sous Louis VII, en 1184 et 1188 sous Philippe Auguste, c'est-à-dire du vivant même de Bodel. Sous Philippe-Auguste des taxes de guerre furent prélevées qui frappèrent jusqu'aux biens du clergé; et, non seulement les rois, mais leurs grands vassaux, tel Robert II, comte d'Artois, durent avoir recours plusieurs fois à de pareils expédients.

On voit qu'ici encore, le poète ne trahit pas l'histoire pour la fiction, et qu'il a une connaissance très nette de la situation de la féodalité au regard de l'impôt.

Cependant, la décision que prend Charlemagne n'est pas faite pour plaire aux seigneurs Hérupois. Peu habitués aux exigences d'un gouvernement central, ils devaient les considérer comme un abus de pouvoir, comme un empiétement de la royauté sur la Charte d'indépendance que leur avait consenti jusque-là la tradition franque, et presque comme une humiliation. Une lacune existe à cet endroit, dans le M* de la Bibliothèque Nationale, lacune de 18 couplets que comble le M** Lacabane :

« Lors, dist Ansiaus de Chartres : « Par Dieu de Paradis !

Encor ne nous a pas Ciiarles à sers conquis,

Ains en seront par armes maint chevalier mal mis... »

(Or dit Anciaux de Chartres : « Par le Dieu du ciel ! Charles ne nous a pas encore asservis. Et avant que cela n'arrive, plus d'un chevalier aura été mis à mal).

Ces fières paroles que le poète a placées dans la bouche d'Anciaux de Chartres, ne figurent que sur le manuscrit que possède la bibliothèque de l'Arsenal.

Bodel, dans cette scène, démontre qu'il a fort bien compris le caractère de ses personnages ; il les présente avec les sentiments qu'ils avaient réellement. Ce ne sont pas des fantoches issus d'une complaisante imagination ; ce sont des hommes appartenant bien à la lignée orgueilleuse des conquérants que nous dépeignent les vieux chroniqueurs. Ils ne prononcent pas des paroles quelconques ; ils parlent avec les sentiments de leurs cœurs frémissants et indomptés.

Ils décident donc qu'ils feront frapper des monnaies d'acier, qu'ils les attacheront à la pointe ou au pennon de leurs lances, et qu'ils s'en iront quérir Charles n'importe où, pour lui offrir ainsi leur chevage, de cette manière ironique : « com par gabois », par dérision.

C'est donc avec un esprit d'indignation, et des idées de révolte qu'ils se rendent à Aix-la-Chapelle, où l'empereur, tient sa cour,

« L'empereor troverent en son palais marbrin. »

A leur surprise, Charlemagne les feçoit mieux qu'ils ne s'y attendaient. L'attitude décidée prise par les barons Hérupois lui a donné à réfléchir. Il pense qu'il a outrepassé ses droits. Ici, le personnage de Charlemagne, dont Jehan Bodel a dans tout son poème, respecté la majesté, semble faiblir. Il se rétracte ; après avoir fait des promesses aux barons bourguignons et autres, à la suite d'une requête qui lui semblait juste, voilà qu'il ne tient plus sa parole. Ce n'est pas d'un geste bien noble, et cette indécision s'allie mal avec la grandeur du personnage, tel que nous l'avons connu par la Chanson de Roland, et

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tel que Jehan Bodel veut nous le restituer dans celle de Guiteclin de Sassoigne.

En6n, au cours de l'audience qu'il accorde à ses grands vassaux, le duc Naîmes prend la parole et dit : (nous reprenons ici le texte du manuscrit 368 de la Bibliothèque Nationale)

« Baron dit 11 dux Nay. 11 chanuz et 11 Blans Dirai vous le chevalge don Herupe est randanz De son Soignor secorre eflorz essaiz pesanz (a) Au férir des espées sor la gent mescreant Tel le demande Kl. que de l'autre est volant (b) Naisraes, dit l'enpere bien vous en sui garant. »

Ces vers sont loin d'être d'une mauvaise facture ; ils ne manquent pas de force non plus que d'une certaine beauté épique.

(Barons, s'écrie le vieux duc Naîmes, le duc aux cheveux blancs, je veux vous parler de ce chevage que viennent rendre les seigneurs Hérupois : c'est un secours que nous apportons à notre souverain dans sa lutte contre des mécréants. C'est ainsi que Charles l'a compris ; autrement il ne le reconnaît pas. Et le roi répondit : Naîmes, je me porte garant de vos paroles).

Charlemagne et les barons Hérupois sont donc d'accord. La contribution de guerre est cette fois versée aux mains de l'empereur, qui, au lieu de s'en servir pour armer contre Guiteclin, la fait refondre pour en élever un monument, qu'on verra des fenêtres de la grande salle de son « palais marbrin » d'Aix-la Chapelle. Sur ce monument sont gravés les noms des fidèles barons Hérupois, et l'empereur y fait ajouter la mention que jamais plus le droit de chevage ne leur sera réclamé. Il le leur a d'ailleurs déjà promis.

Ainsi nous voyons Charlemagne se préparer à la lutte, tandis que, de son côté, Guiteclin ne reste pas inactif.

Pourtant, le poème ne saurait être bien conçu, si l'auteur se

Variantes : (a aus fors espies tranchans (Lac.) ; (b) de l'autre il est noians (id.) car d'autre est-il voians (Ars.).

ilO JEHAN BODÉL

contentait de nous narrer des détails historiques entourés de fioritures plus ou moins fantaisistes et d'images plus ou moins poétiques. Une œuvre n'est complète aux yeux des contemporains de la littérature médiévale que si elle renferme une intrigue. L'amour est un fil d'or qui, de ses dessins capricieux et miroitants, éclaire la trame sévère et sombre qui forme le fond de la vie humaine, il est d'autant plus nécessaire aux âmes qu'elles sont proches de la nature, et qu'elles ignorent les raffinements que nous ont enseignés les civilisations modernes. Aussi, dans tout poème, au Moyen Age, la femme doit-elle jouer un rôle, et non le moindre. Un trouvère, à l'époque où florissaient les cours d'amour et les tournois galants, n'aurait pas trouvé d'auditoire pour applaudir son oeuvre, s'il avait eu l'audace ou l'inconscience de produire une chanson sans amour. La femme n'était rien ; mais le christianisme était venu, et le christianisme l'avait tirée de son néant, pour en faire la compagne respectée et l'égale du maître ; et voilà que la chevalerie en avait fait, à son tour, la déesse de son rêve. Depuis lors, ni les plus braves, ni les plus graves,

(( Nul ne se peut garder de leur leur langaige »,

nul n'est à l'abri des séductions féminines. Tel est le thème général que doivent adopter les trouvères, tant pour leurs chansons héroïques, que pour leurs fabliaux badins. Jehan iBodel n'eût garde de faillir à cette obligation.. Et ce n'est pas seulement à un personnage féminin qu'il nous intéresse, mais à deux. Le premier de ces personnages est la femme même de Guiteclin, L'histoire nous rapporte que, réfugié à la cour du roi de Danemark, Siegfried, le chef saxon Witikind avait obtenu la main de sa sœur, mais elle ne nous apprend pas le nom de celle-ci . Bodel en eut-il connaissance, en compulsant des documents depuis lors détruits ou disparus ? Rien ne peut nous éclairer à ce sujet. Elle porte, dans le poème, le nom de Sébile et nous apprenons son union avec Guiteclin, dont elle fut la seconde femme, dès le commencement du récit.

La chanson des SAISNËS ou de GUITECLlN DE SASSOIGNE 111

Le second personnage féminin est la fiancée de Bérard de Montdidier, un des défenseurs de Cologne ; elle se nomme Hélissant.

Le poète a donc habilement trouvé le moyen de nous intéresser à deux femmes, prises dans chacun des camps ennemis. C'est de leur rapprochement que va naître tout l'intérêt du drame ; elles vont devenir le centre de l'action.

Ainsi, Guiteclin s'est emparé de Cologne, il y a fait un cer tain nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouve la fiancée de Bérard, et, comme il l'avait promis à Sébile qui, au départ, lui avait dit :

« Por Deu ! gardez-la moi, qu'ele ne soit perie »

il la lui ramène.

Hélissant va-t elle jouer, dans l'entourage de la princesse Sébile, l'humble rôle d'une captive, presque d'une serve. Non. Elle ne restera pas inactive au milieu des Saxons, Son personnage n'est pas un hors d'oeuvre, mais la cheville ouvrière du drame qui se déroule au long du poème.

Il est facile de découvrir les sentiments qui devaient animer une noble damoiselle transportée ainsi tout à coup, grâce aux hasards de la guerre, du camp français parmi les barbares du Nord. Une différence de civilisation énorme séparait à cette époque la France carlovingienne de la Saxe de Witikind ; et cette différence devait sauter, dès le premier moment, aux yeux d'une femme, habituée à de chevaleresques hommages, et se trouvant mêlée à cette foule mal policée et très primitive encore, qui composait l'entourage habituel de la reine Sébile. Une comparaison très naturelle lui devait venir à l'esprit ; l'auteur ne la laisse pas échapper et la traduit fort heureusement par un portrait louangeur que la belle Hélissant fait des chevaliers français à la reine de Saxe. Parmi ces chevaliers français, il s'en trouve un, qui est le propre frère de Roland, dont toute l'Europe sait la vaillance et la fin tragique, le propre neveu de Charlemagne ; il se nomme Baudouin. Hélissant fait

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