TRHAN fiODEL
Ce Gaignet, on le voit, n'est pas très empressé de rejoindre la croisade, et cependant il ne semble pas que ce soit l'existence facile qui le retienne à Arras. Il nous a l'air de tirer le diable par la queue ; il nous apparaît comme un de ces caractères irrésolus qui ont toujours besoin d'être morigénés pour arriver à prendre une décision, et, une fois prise, à l'exécuter. Bodel, d'ailleurs, en use librement avec lui ; c'était un ami, mais un ami avec lequel on ne se gène pas et auquel on dit carrément sa façon de penser.
Maître Renaut de Beauvais, un poète comme Bodel, à ce qu'il paraît, (il ne nous est rien parvenu de lui), puis Nicolas le Charpentier, un camarade doux et franc, puis Thibaut del Pierre, puis Baude et Thomas ne sont pas oubliés.
Ces derniers avaient promis d'aider Bodel de leur bourse pour qu'il put faire la route de Damas ; aussi implore t-il le Dieu qui l'a frappé en faveur de ces deux généreux jeunes gens, et dit :
Diex ki toz biens acostumas, Ki de la verge batu m'as, Done lor vertu et poissance De maintenir lor boine enfance ; De lor aïe iere en fiance S'aler péusse vers Damas.
(0 Dieu dispensateur de tous biens, qui m'as frappé, donneleur le courage et la force de continuer leur heureuse enfance. Par leur aide j'étais assuré de pouvoir aller vers Damas).
« Vers Damas », Bodel ne dit pas : « Vers l'Egypte. » Or les Croisés partis avec saint Louis et embarqués à Marseille et dans les autres ports de Provence, ne passèrent pas devant Barletta, non plus que devant Bari, dont il est question plus haut, et ils allaient en Egypte qu'ils atteignirent après avoir fait escale et séjourné à Limassol, dans l'île de Chypre; ils n'allaient pas en Syrie. Tout ceci ne vient-il point fortifier encore l'opinion que Bodel devait participer à la croisade que Ville-
hardouin, témoin oculaire, a racontée, c'est à-dire à celle de Baudouin, comte de Flandre, qui s'embarqua à Venise, et non pas à la croisade de Louis IX en Egypte? On nous objectera peut-être que les croisés de 1202 n'allèrent pas plus en Syrie que ceux de 1248, puisqu'ils se bornèrent à une campagne en faveur des Vénétiens qui leur avaient loué une flotte, et l'achevèrent par la prisfe de Gonstantinople. Mais il faut considérer que l'intention première, qui fut modifiée, lors de l'embarquement à Venise, était d'aller en Syrie, continuer la croisade interrompue par le retour de Philippe Auguste et de Richard Cœurde-Lion, et tenter de reprendre Jérusalem.
Un couplet du Congé s'adresse à un nommé Bretel, mais il n'y est fait aucune allusion qui puisse nous laisser croire que ce Bretel fut poète. Au contraire, Bodel ne fait que se plaindre de l'épouvantable maladie qui le ronge. Nous pensons donc que ce Bretel put être le parent, qu'il put même être le père du trouvère Jehan Bretel, mais qu'il ne possédait pas le talent qui fit la réputation du teneur de partures.
Après avoir consacré quelques vers à un autre personnage du nom de Baude, c'est^ Baude Fastoul qu'il parle. Nous avons dit plus haut, et prouvé suffisamment, qu'il ne pouvait être question dans les vers de Jehan Bodel, de Baude Fastoul, le trouvère.
Il est à remarquer, d'ailleurs, avons-nous déjà dit, qu'à part le nom de Baude Fastoul, qui se retrouve mentionné dans le Congé, composé par Fastoul, le trouvère lépreux, les mêmes personnages ne reparaissent pas dans les deux pièces d'adieux, écrites par les deux malheureux poètes, ces pièces ne contenant pour ainsi dire pas de noms semblables.
Nous signalerons cependant celui de Wasket qui se retrouve dans les deux Congés; mais, tandis que Fastoul interpelle un Jeh; n Wasket, c'est d'un Pierre Wasket qu'il s'agit dans les vers de Jehan Bodel. Fastoul cite un Jacquemon Loucart ; Bodel un Robert Loucart ; Fastoul nomme Giars de Biaumont : Bodel, Ansiau, Wibert et Mahiu de Biaumont.
Il serait au moins bizarre, si les deux poètes avaient appartenu à la même génération, qu'ils n'aient pas eu plusieurs amis communs entre tant de gens désignés de part et d'autre. Mais non ; Bodel appartenait à une génération antérieure à celle de Fastoul. La cause est bien entendue.
Après les quelques lignes qu'il consacre à Fastoul, le trouvère adresse des remerciements à Raoul Ravouin, maire :
« Raoul Ravouin, aimable maire, désormais ici, on pourra me faire l'aumône, à moi qui suis votre confrère ».
Bodel traite Raoul Ravouin de confrère. Est-ce à titre d'employé de la ville, ou de poète qu'il Je nomme ainsi ? Le nom de Ravouin ne figure nulle part dans les documents littéraires du Moyen Age. Il faut donc admettre que le maire est, ici, considéré comme fonctionnaire municipal par Bodel, qui Tétait luimême. Bodel n'appartenait pas à la bohème littéraire de son temps ; mais comme l'état de sa fortune ne lui permettait évidemment pas de vivre du produit aléatoire de ses œuvres, il avait dû chercher une fonction rétribuée qui pût lui assurer l'existence. Nous voyons donc dans ces vers, une allusion à la profession qu'il exerçait, et à laquelle la maladie qui venait de l'envahir allait l'obliger à renoncer. Il y revient un peu plus loin, lorsque, parlant des échevins, il dit que le mal dont il souffre, lui est arrivé à leur service.
Bodel dédie les vers suivants à la famille, célèbre à Arras, des Piédargent ; l'un d'eux a pris la croix ; dans une des versions, il est prénommé Symon, Robert dans une autre.
Symon cil Diex en qui tu crois.
Il te lest bien porter ta crois
Où je ne puis porter la mive ;
Remez sui dedenz la banlive,
Païen ont de moi ferme trive,
Mes se Diex f ust assez cortois,
Tant m'eust viaus preste s'aive
Qu'en la terre qui ja fu sive
Eusse fet un servantois. v
(Symon, ce Dieu, auquel tu crois, te laisse donc porter ta croix, où je ne puis porter la mienne ; moi, je suis relégué dans la banlieue. Les païens ont de ma part une trêve assurée. Mais si Dieu avait été généreux, il aurait dû seulement me permcllre d'écrire un sirvantois dans la terre qui fut son pays).
Le sirventois, ou sirvenle, était un poème composé par un ménestrel, à la louange de son maître. Bodel dit ici qu'il avait projeté d'en composer un à la louange de Dieu, s'il avait été en Terre Sainte, cette terre que le pied de Dieu fait homme avait foulé. Encore une fois, il ne s'agit pas de Damiette. ni de l'Egypte, ni de Mansourah. 11 s'agit bien de la Judée.
Quant à présent, Bodel le dit, il est relégué dans la banlieue. Ceci nous laisse supposer qu'il y avait, extra muros, un hospice d'isolement où on hébergeait les malades atteints de maladies contagieuses, les lépreux par conséquent, en attendant leur transfert dans une des maladreries organisées spécialement pour eux ; que cet hospice d'isolement n'était pas la maladrerie elle-même dans laquelle il souhaite d'obtenir pension à la suite de la requête qu'il adressera au Maire et aux Echevins, au cours de ce poème, comme nous le verrons par la suite, et dans laquelle il n'a, par conséquent, pas eu encore accès.
Bodel fait ensuite ses adieux à Aliaume Piédargent, puis à Pierre Wasket et à Huon Durant qu'il confond dans les mêmes sentiments de gratitude pour le bien qu'ils lui ont fait et même pour celui qu'il en attend encore ; Wasket et Durant étaient des négociants, comme nous le prouve ce vers :
Maint bien m'ont fet li marcéaiit.
Mahieu Verdière (ou Martin), Robert Louquart, Baude Baillart (ou Boulart), Robert Audent, ont leur part de la pensée de Bodel.
A Baude Wistrenale, il écrit, avec un réalisme affreux :
De ma part congié li demande, Car d'aler en un ost m'atorne Dont nus haliegre ne retorne Tant se gart d'enfermé viande.
(Je le prie d'accepter mes adieux, car je me dispose à aller en un lieu, dont ceux qui jouissent d'une bonne santé ne s'approchent pas, tant on redoute la chair corrompue).
Et c'est de cet isolement que Bodel surtout s'épouvante, lui qui a vécu jusqu'ici de l'amitié de tous ces gens qu'il quitte pour jamais.
Puis il salue Wibert de Beaumont et Ansel (ou Ansiau).
Et c'est alors que nous relevons ces vers :
Or me monstrent loier et reclain Cil de Miaulens et de Biaurain, Qui tuit sont porri u fardel.
(Maintenant, on me propose comme demeure et refuge, une habitation à Meaulens ou à Beaurain, où tous sont pourris ou affligés).
Geoffroi le Mire est, comme son nom l'indique, un médecin : le poète dit : « il s'est donné bien du mal pour arriver à me guérir. Gomment même a-t-il osé entreprendre une tête en si piteux état? Il faut croire que le pauvre Bodel était bien défiguré par l'envahissante maladie contre laquelle tous les médecins de Salerne «... tuit li Mire de Salerne » seraient impuissants dira-til, a-u châtelain qu'il interpelle quelques lignes plus loin. La réputation de l'Ecole de médecine de Salerne, fondée au VHP siècle, était à cette époque universelle ; celle de l'Université de Paris venait d'être seulement ouverte en 1200, sous les auspices de Philippe Auguste.
Le poète n'oublie pas non plus ceux qui sont loin : le châtelain de Biaumes (Beaumetz) entre autres, qui s'est montré si bon et si généreux. C'était alors Gilles, châtelain de Bapaume,
Le congé 289
qui était seigneur de Beaumetz (1), et non Robert, châtelain de Bapaume, sire de Beaumetz, comme Ta avancé Le Gentil.
Bodel a conservé également un agréable souvenir de Wibert de le Sale. Les manuscrits sont-ils bien sincères? Nous n'avons relevé ce nom nulle part. Ne faudrait-il pas lire de la Haie et non de le Sale ? La famille de la Haie à laquelle appartint Adam le Bossu, était déjà connue à Arras, à l'époque où Bodel écrivait, et plusieurs personnages de ce nom apparaissent dans les pièces qui nous sont restées de cette époque.
Pourtant, nous ne saurions souscrire à l'opinion de Dinaux qui avance dans ses Trouvères artésiens : « Maître Hubert Kaukesel,ou Wibert Chausecel, comme le nomment certains manuscrits, était ami de Jehan Bodel qui semble parler de lui dans son Congé, en estropiant (lui ou ses éditeurs) un peu son nom ». En effet, c'est estropier, au moins un peu, le nom de Kaukesel, que de l'écrire de le Sale ; et si c'est improbable de la part des copistes de Bodel, c'est tout à fait inadmissible de la sienne, en parlant à un homme qu'il chérissait, et dont il peut dire :
« Je dois toujours et sans cesse me rappeler cet excellent cœur sans dureté ni pourriture ».
Alors il en arrive à ses requêtes et commence par le châtelain d'Arras : « Pitié, intéresse à moi ceux qui mènent ma barque, conte au Châtelain, conte même à Baudouin son fils, comment Dieu me frappe, car je fleuris quand c'est l'hiver, quand c'est l'été je m'enrhume... » Puis, c'est vers le Maire d'Arras qu'il se tourne : « Pitié, porte au Maieur d'Arras cette supplique, use de ton influence pour qu'on lui en fasse lecture... et montre-la aussi aux Echevins. pour qu'ils la lisent d'un bout à l'autre ; car si, à présent, je suis malheureux, il est juste que cela les touche, puisque mon mal, je l'ai contracté à leur service ».
(i) Arch. du Nord, série B, a* partie.
260 JEHAN BOrtEL
Pitié proi qui ma nef gouverne, Au Castelain conte et discerne Et Bauduin son lil méisrne Comment Diex à son droit me ferne Quar je floris quant iliverne, Et quant il fet esté je ruisme,
Pitiex
Porte au Maieur d'Arras cest brief Fai tantc'on devant lui le lise,
Et as Eskevins de recief , Le fai lire de cief en cief.
Tant quepitiez lor en soit prise, Quar se j'ai anui et mescief , Par raison lor doit estre grief, Avenu m'est en lor service.
Quel cri de douleur que l'appel de misère de cet homme pour lequel, désormais, le temps qui lui reste à vivre, ne sera plus qu'un calvaire terrible et lamentable! « 0 tristesse qui remplit mon cœur, porte à toute la commune, à mon cher Arras, un dernier salut », s'écrie encore ce malheureux qui sent, pour ainsi dire, un gouffre se creuser entre le monde et lui, un gouffre que l'horreur et le dégoût rendront chaque jour de plus en plus infranchissable.
Ah ! ce poète! il s'en allait aux beaux matins d'été, le long de la Scarpe fleurie. Pourvu qu'il y eut du soleil pour argenter les bouleaux et faire miroiter l'onde fuyante, pourvu qu'il y eut des chansons d'oiseaux dans le secret des taillis, chaque aurore nouvelle lui était une joie ; et il allait, à petit pas, sur les rives fraîches et toutes brillantes encore de rosée, ne pensant pas au lendemain, tout à la volupté de son rêve, dans le bonheur de la vie. Poète !
Et voilà que désormais l'aurore pourrait se lever, comme jadis, lumineuse sur la campagne printanière ; jamais plus elle ne lui apporterait le rêve joyeux et insouciant, qui tant de fois
lui avait fait oublier les difficultés d'une existence précaire. Non, l'aurore maintenant marquerait pour lui un degré de plus, descendu sur la pente fatale des destinées irrémédiables.
Autrefois, quand il se promenait dans la campagne silencieuse, il aimait à entendre au fond de la plaine, le carillon lointain sonner dans la tour d'Arras. Maintenant qu'il vit relégué dans la banlieue de la ville, relégué par force, dans son isolement, il les entend encore les vieilles cloches, et des larmes emplissent ses yeux au doux tintement de leurs carillons. Il les trouvait gaies jadis; elles sonnaient vers lui, comme des appels joyeux. Qu'elles sont tristes devenues les cloches mornes d'Arras ! Il lui semble qu'il entend des glas prolonger jusqu'à lui des sanglots d'outre-tombe ! et sa poitrine se serre et des rides se contractent à son front sous les boursouflures de sa face ignoble et désolée ; et alors il s'écrie d'une voix amère et pitoyable : « 0 tristesse qui remplit mon cœur, porte à la commune où j'ai vécu toutes mes joies, à Arras qui a connu ma jeunesse et gardé mon bonheur, porte le dernier salut d'un homme dont le sort est plus épouvantable cent fois que s'il était mort : car cet homme est à la fois mort et vivant )).
Anuis ki en mon cuer habonde, Salue moi à la réonde Arras et toute la Kemune.
Alors, Bodel, qui est un vieux célibataire, qui n'a pas de parents et qui n'a pas eu de femme, et ne possède que peu de relations dans le monde féminin : ne s'écrie t-il pas :
« Si de toutes les dames du monde, hélas ! mon salut ne s'adresse qu'à une seule, c'est à la meilleure de toutes, à l'avoueresse de Béthune, dame de Tenremonde ».
La bonne dame de Tenremonde, vis-à-vis de laquelle le poète manifesta des sentiments de reconnaissance, avait été généreuse à son égard, pendant qu'elle gérait aux lieu et place de Guillaume le Roux, son époux, parti pour la croisade, les biens qu'il avait à Arras ; elle était, aucun doute n'est possible
à ce sujet, la dispensatrice accoutumée des libéralités que le trouvère recevait des seigneurs de cette maison.
Enfin Bodel formule le souhait d'obtenir son internement à Méaulens, aux frais du magistrat :
« Messeigneurs, avant que je vous quitte, je vous prie, en terminant, au nom de Dieu fait homme, de vouloir bien vous cotiser, pour mettre fin à cette lutte, dont chacun doit avoir pitié. Vous m'auriez bien loti, si vous m'aviez placé à Méaulens. Je ne connais maison qui la vaille, c'est un endroit qui m'a toujours plu, car il s'y trouve des gens charitables, et je me contenterai bien de leur ordinaire ».
Paulin Paris écrit à ce sujet : « Nous devons présumer que les deux poètes d'Arras (Bodel et Fastoul) furent envoyés à la léproserie de Meullant ou Meulan, car Jean Bodel en avait vivement exprimé le désir dans les derniers couplets de son Congé » . Paulin Paris fait allusion au vers :
S'a Miauliens m'aviez bouté.
« L'hospice de Meulan, ajoute-t-il, avait été fondé vers le milieu du XIP siècle, par Galerant II, comte de cette ville, et par sa femme, Agnès de Montfort. Galerant avait doté cet hospice de grands biens et de terres seigneuriales qui suffisaient alors à l'entretien d'un nombre considérable de lépreux et de malades. Par une charte dont les termes nous ont été conservés, il lui fit encore don d'une rente de trois muids de grains, de trois muids de vin, de trois septiers de sel et de mille harengs, lui abandonna le droit de minage du sel sur le marché de Meulan, et enfin, la dîme de toutes les provisions que l'on faisait chaque jour pour sa table et celle de ses domestiques. On conçoit que tant de revenus, réunis aux pensions qui répondaient à chacun des lits de l'hospice, aient pu faire, de la maison de Meulan, une retraite douce et désirable même, pour les victimes du mal dont notre poète avait senti les atteintes «.
Si nous avons reproduit ces détails, c'est que nous avons
trouvé intéressant de montrer de quelle sollicitude les malades atteints de la lèpre étaient entourés à l'époque des croisades combien, tout en les isolant pour enrayer la contagion, on s'appliquait à adoucir, dans la mesure du possible, leur misérable existence. Ce n'est qu'au XIV^ siècle que des mesures de rigueur sévères et même cruelles furent prises contre eux.
Le roi lui-même s'intéressa à leur sort. Louis VIII, en effet, légua cent sols à chacune des léproseries de ses états qui étaient au nombre de 2.000.'
L'article 13 du testament royal, daté de juin 1225, est ainsi formulé : « Donamus et legamus duobus millibus domorum leprosorum decem millia librarum, videlicet cuilibet earum centum solidos » .
Mais Paulin Paris s'est trompé étrangement, et MM. Achmet d'Héricourt et A. Godin, dans leur ouvrage : Les Ruea d'Arras, à sa suite, sont tombés dans la même erreur, en avançant que Bodel demanda et obtint son internement à Meulan. Nous pouvons affirmer un contraire que Bodel désirait être logé dans un fîef dépendant de l'abbaye de Saint-Waast, situé dans le quartier de la porte de Méaulens. On sait en effet qu'il y avait un lieu dit le Petit Echevinage de Méaulens, situé hors de la ville d'Arras, et on sait également que, à cause du développement qu'avait pris, de toutes parts, la maladie delà lèpre, on avait affecté un bâtiment aux malades mésiaux, ce qui s'accorde fort bien avec les vers :
Or me monstrent loire et reclain, Cil de Miaulens et de Biaurain.
C'était dans le faubourg Saint-Nicolas que se trouvait la maison hospitalière en question, qui portait le nom de Saint- Nicolas en-Méaulens.
Un document du XIII® siècle nous en fournit la preuve en nous donnant la situation financière de cette maison :
« Li maladrerie Saint-Nicholay de Miaulens a de revenu cascun an environ iiiiij Ib. par. Si sont xx persones, xiiij
haitiet et vij mezel. Si leur couste li prestres et li clers pour leur cappelle xiij Ib. l'au. Si doit li maisons de rente par an Ixx s. et XX mencaus d'avaine et si doivent dettes bien Ixx Ib. Et fu li maisons fondée des bourgeois de le vile ».
En outre, il nous est resté un scel de cette maladrerie sur une quittance en date du 27 novembre 1380. Ce scel de 23 millimètres est rond et représente un évêque debout, mitre, crosse et bénissant, accosté de deux étoiles sur champ festonné. Il a été catalogué par Demay, dans son Inventaire des Sceaux.
Il y avait d'autres maladreries dans le voisinage d'Arras : les maisons du Grand et du Petit Val, la maladrerie de Houdaing et les Maisoncelles.
Cette dernière fondation était réservée aux pauvres : « Li pauvre mezel des maisonceles sont xiij persones très povre, cascun a sen maisnil fondé sour nient car il n'ont riens, fors leurs maisoncelles et aumosnes. »
Bodel ne fait mention que de deux maisons : celle de Méaulens et celle de Beaurain. La maladrerie du Grand Val, sur la route de Bapaume à Beaurain, citée par Fastoul .
Cil de Biaurain et de Grant Val,
fondée au XIIP siècle, doit, comme il l'indique, être distinguée de la maladrerie de Beaurain, et sa fondation est certainement postérieure à l'époque où Bodel réclamait une place à Méaulens.
C'est bien dans cette triste retraite que Bodel passa les derniers jours d'une existence silencieuse et solitaire qui succédait, comme un cruel contraste, à la vie bruyante du poète heureux et acclamé qu'il avait été jusque-là ; et c'est là que mourut d'une mort, misérable le célèbre Jehan Bodel, d'Arras.
j) V. Hisloriens de Fraitéc, T. XVUI.
Le Congé, tel que nous le trouvons édité dans le livre de Méon {Fabliaux et contes), d'après le M^ 3114 de l'Arsenal, comprend 43 strophes de 12 vers chacune ; les deux dernières sont tirées du Manuscrit de la Belgique N° 218. Le Manuscrit de l'Arsenal N° 3142 en contient quatre de plus, dont les deux premières sont une prière à la Vierge, les autres, un adieu à tous les trouvères d'Arras.
Dans une des strophes concernant la Vierge, Bodel fait allusion à la Sainte Chandelle, à laquelle l'abbé de Saint- Vaast, Odon, avait, en 1200, élevé le gracieux monument qui se trouvait sur la place du Petit Marché et qui fut renversé au mois d'août 1791.
Dame, en cui sont tout bien logié, A vo candoille prens congié, Que donnastes as jongleours.
A li baisier ai renoncié Pour un mal qui si m'a blecié K'aler me convient les destours.
Dusqu'à li n'iert mais mes retours, Mais m'amour li laisse à toujours.
Et quant iere ou petit marchié De moi ierl baisié la tours Où establis est ses secours ; S'aurai cueur mains mesaaisié.
Le style du Congé est, par moments, d'une horrible crudité, d'un réalisme qui fait passer sur la peau des frissons de dégoût ; mais par cela même, il nous montre que Bodel a vécu, hélas, son poème de douleur. Il regarde sa situation face à face lorsqu'il nous dit : « Je m'apprête à aller en une armée, dont nul ne revient frais et dispos >) ; mais, en écrivant ces lignes, il songe à cette autre armée en route pour la croisade, dont il devrait maintenant faire partie, à cette armée dont, du
moins, si on ne laisse pas ses os blanchir sur le champ de bataille, on revient, grandi, honoré, glorieux ! Mais lui, c'est dans une armée qui ne traîne après elle que pestilence et contagion, qu'il s'enrôle, et il ajoute : « tant elle contient de
viande gâtée. »
Bodel a composé le dernier vers de ses adieux ; il a poussé vers le monde son dernier cri, cri de détresse et d'épouvante, et la plume est tombée de ses mains.
Désormais, « il est mort quant au siècle /-.
Mais, il n'est pas mort pour la postérité.
Si le temps a pu diminuer la réputation qu'il s'était acquise à Arras, de son vivant ; s'il ne brille pas, dans notre histoire littéraire, comme un astre de premier rang, c'est à l'indécision d'une langue en formation qu'il le doit, plus qu'à luimême ; car il est juste de reconnaître le mérite qu'il eut à laisser des œuvres telles que le Jeu de Saint-Nicolas, cette première pièce écrite en français, telles que le Congé, cette première épître que la langue vulgaire ait produite en France.
Et le nom de ce novateur restera, quand même, pour l'honneur d'Arras qui le vit naître, gravé sur le soubassement du monument national que les poètes de sept siècles ont élevé après lui.