LE ROMAN DE RONCEVAUX
Avant d'aborder l'étude de la dernière œuvre qu'ait composée Jehan Bodel, aux portes de ce tombeau où il allait entrer vivant encore, et qu'on appelait la léproserie de Méaulens, il nous reste à mentionner une de ses œuvres qui ne nous est pas parvenue, et dont nous ne possédons que des fragments cités par les auteurs qui ont pu en étudier le manuscrit avant sa disparition.
Nous voulons parler du Roman de Roncevaux,
Il existe plusieurs romans relatifs à la bataille de Roncevaux.
Le plus ancien est celui qui fut, suivant la tradition, chanté en 1006, à la bataille d'Hastings. Voici d'ailleurs ce qu'en rapporte Wace :
Taillefer qui moult bien cbantoit Sur un cheval qui tost alloit Devant eus alloit chantant De rAllemaigne, et de Reliant, Et d'Olivier et de vassaux Qui moururent à Rainschevaux.
Les vers de ce roman ancien étaient de dix pieds. Ceux du Roman de Roncevaux qui fut composé par Bodel, étaient des alexandrins. Les manuscrits ont disparu, mais nous savons que l'œuvre existait, par Galland qui, en 1717, écrivit dans son Discours sur quelques anciens poètes et sur quelques romans gaulois peu connus, qui se trouve dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, tome II :
« C'est de la bibliothèque de M. Foucault que j'ai tiré les
matériaux de cet ouvrage, car tous les poètes dont je dois parler y sont en manuscrit. »
Foucault, membre honoraire de l'Académie des Inscriptions, mourut à Paris, en 1721.
Et Galland cite les vers suivants qui nous fournissent la preuve de l'existence d'un Roman de Roncevaux, dû à la plume de Jehan Bodel :
Mais dit vous en avons la plus grande partie, Et encore furent tant que j'aye ass...
L'estoire, tout ainsi comme il m'est chargié ; Car n'estoii que par moy soit de tout abregié ; • Que celé que j'ay dit fust de tout enlardie. Que Jean Bodiaux fit que les langue ot polie De biaux savoir parler et de science aquisie.
Voilà, en tous cas, un éloge qui nous représente Bodel comme un homme de grande instruction pour son époque.
En abordant l'étude de cette dernière œuvre du trouvère arrageois, nous touchons à la plus pénible phase de sa vie.
Bodel avait, jusque-là, mené dans sa bonne ville d'Arras, une existence, sinon fastueuse, du moins agréable et exempte de soucis. Il y avait des protecteurs, des admirateurs et des amis. Que faut il de plus à un homme de lettres que son art seul préoccupe et dont l'existence matérielle est assurée ?
Arras était alors une des villes du Nord les plus riches et les plus agréables à habiter; Bodel, simple employé à l'échevinage, y eut coulé des jours modestes et effacés dans une situation médiocre, s'il n'avait eu d'autres ressources que les émoluments bien certainement peu élevés que lui valait sa place. Mais Arras était aussi une ville essentiellement littéraire. Arras appréciait la poésie et ménageait à ses poètes son plus gracieux accueil. Bodel connut donc toutes les satisfactions qui peuvent procurer à un homme de lettres le commerce de gens à la fois riches et éclairés, ou tout au moins, qui auraient rougi de ne point le paraître.
Choyé par les uns, admiré par les autres, il voyait toutes les portes s'ouvrir devant lui, et sa vie coulait ainsi doucement, sans secousse, avec toutes les satisfactions, qu'il pouvait en attendre.
Il était en droit de se considérer comme une des étoiles de son temps, de ce Moyen Age à la fois fougueux et naïf, qui enfanta les croisades où les chevaliers allaient mourir pour la cause d'un Dieu, et les tournois où plus d'un périt pour la conquête amoureuse d'une rose. Mais hélas ! le brillant Moyen
Age, le Moyen Age aux chevauchées superbes et aux prouesses hardies, le Moyen Age des puys et des cours d'amours, le Moyen Age galant et serf aux dames et aux gentes demoiselles, le Moyen Age avait au flanc une plaie immonde : la lèpre.
Or, un jour, toute la ville était en rumeur. Par la porte large ouverte de l'Eglise Notre-Dame, la foule immense s'écoulait, tandis que les prêtres à l'autel psalmodiaient le final du dernier cantique. Ce fut bonne aubaine, ce jour là, pour tous les mendiants, cagneux, aveugles, piecjs-bots, claudicants ou béquillards, dont la troupe famélique encombrait les porches, car les plus âpres se montrèrent généreux. La parole enflammée du prédicateur avait fait ce prodige. Il venait, dans une éloquente péroraison, de montrer à son auditoire que le devoir d'un chrétien digne de ce nom, n'était pas d'emplir son escarcelle en faisant bonne chère, mais de faire aux pauvres la charité de l'or et à Dieu le sacrifice du sang. Et déjà l'auditoire, en s'écoulant, s'acquittait, pour le salut de son âme, du devoir de charité dont le prêtre venait de lui enseigner l'impérieuse nécessité. Quant au sacrifice du, sang, il était résolu à l'accomplir, et la foule presque tout entière dé ces hommes qui étaient venus, pour écouter l'orateur, chargé par le pape Innocent de prêcher une nouvelle croisade, n'avait pas hésité à son appel, et s'était' avancée jusque dans le chœur pour recevoir des mains de Pierre, évêque d'Arrâs, la croix de laine rouge, que pieusement les femmes allaient coudre maintenant au manteau de guerre des nouveaux croisés. Seigneurs et manants, bourgeois et hobereaux, tout ce qui était en état de porter les armes, avait tenu à honneur de s'enrôler sous la bannière du Christ, et maintenant le flot de ces hommes qui marchaient le front haut, conscients d'avoir accompli un acte qui les grandissait à leurs propres yeux, s'écoulait de la cathédrale et se répandait par la ville silencieuse, tandis que les cloches, lan-
LE CONGÉ 24i
cées à toute volée, éveillaient les échos lointains des campagnes de l'Artois.
Or, Bodel, le trouvère, comme les autres, s'était agenouillé devant Monseigneur l'évêque d'Arras ; comme les autres, il avait reçu de ses mains la croix de laine. Le jour maintenant déclinait sur la ville, et, tandis que l'ombre envahissait les rues étroites et tortueuses, Bodel, tout en regagnant la demeure paisible où depuis si longtemps il vivait heureux, sous le ciel qui l'avait vu naître et qu'il allait quitter pour une expédition hasardeuse et lointaine, dont il ne reviendrait peut-être jamais, songeait à toutes ces choses ; et, malgré lui, une pointe de mélancolie venait se mêler à cet enthousiasme religieux dont il s'était senti envahir à l'appel éloquent du prédicateur.
Rentré chez lui, tandis (|ue sonnait le couvre-feu, il s'était mis en devoir de se dévêtir, tout en continuant à repasser dans sa tête les événements qui, au cours de cette journée, étaient venus troubler si profondément sa vie.
Il ne se doutait pas qu'une horrible découverte allait bientôt renverser à son tour tous ses beaux projets d'aventures, de batailles et de chevauchées au service de la Croix, sur les routes poudreuses et ensoleillées de l'Orient, et de haltes à l'ombre des palmiers, où, dans la fraîcheur reposante des fontaines, s'arrêtent les chameliers qui mènent les caravanes interminables dans le désert profond.
Depuis quelque temps, il avait remarqué sur ses membres, toute une série de points rougeâtres, sorte d'éruption à laquelle il n'avait pas prêté grande attention ; et voilà qu'il venait de s'apercevoir que ces boutons se déformaient et que quelques uns déjà prenaient cet aspect si caractéristique, et bien connu alors, dont étaient couverts les lépreux pendant les premiers temps de la maladie.
Une sueur lui monta au front. Il eut un éblouissement, et le sang, refluant vers le cœur, il crut que sa poitrine allait éclater.
Il n'y avait pas à se leurrer, en effet. Il avait vu trop de ladres pour s'y tromper. Il avait la lèpre. 11 était atteint de cette maladie à laquelle on ne connaît point de remède, qui vit de votre vie, et consume le corps à petit feu, implacablement.
Il était atteint de cette maladie des parias qu'on isole, de peur qu'ils ne contaminent leurs voisins ; et contre laquelle une législation sévère prit des mesures de plus en plus draconiennes.
En effet, un édit concernant les lépreux, donné en 757, à Gompiègne, par Pépin, stipule que si un homme « lépreux a une femme saine, elle pourra, du consentement néanmoins de son mary, se séparer d'avec lui et en épouser un autre ; et que cette même Loy sera réciproque en faveur du mary sain, dont la femme sera lépreuse » (1).
Une Ordonnance de Charlemagne (789) fait défense aux lépreux de se mêler au peuple.
« Quant aucuns devient mesiaus, écrivait Beaumanoir en 1283, par quoi il convient qu'il laisse le compagnie des gens sains ; il n'a puis droit en nule propriété d'eritage, ne qui fust sieus, ne qui li peust venir de son lignage... car sitost comme il est pris de celé maladie, il est mors quant au siècle. »
« En Beauvaisis, au XIII® siècle, le lépreux (mesiax) perd, à partir du jour oii il est séparé matériellement de la société, tout droit de propriété : sa succession dès lors est ouverte » (2).
Il en est de même en Normandie. Les Coutumes du Boulonnais, du Hainaut, de Lille réglementent également le sort de ces malheureux.
Nombre de textes témoignent que, jusqu'au XIII® siècle inclusivement, la terrible maladie
(i) Traité de la Police, par Delamake, Paris lySa, T. I, p. 035. (2) P. VioLLET. Hist. du droit civil français.
Ki n'espargne ne roi ne conte (1),
inspira surtout des sentiments de compassion et de pieuse sollicitude,
« Cette maladie, disent les Anciens, rend la voix enrouée, comme celle d'un chien qui a longtemps aboyé, et cette voix semble plutôt sortir par le nez que par la bouche ; le visage du malade ressemble à un charbon demi éteint, il est onctueux, luisant et enflé; il est semé de boutons fort durs, dont la base est verte et la pointe blanche » (2).
Dès que Bodel eut acquis la certitude pénible qu'à sa situation, il n'y avait pas de remède, qu'il allait voir se rompre, l'une après l'autre, les attaches qu'il avait avec ses concitoyens, tant comme employé du magistrat, que comme ménestrel et qu'il était non seulement atteint par la maladie, mais menacé de la misère, il entreprit d'écrire à ses amis, à ses prolecteurs, au maire et aux échevins, et de leur crier sa détresse dans un poème d'adieu qui serait en même temps une supplique.
Alors, s'asseyant à cette même table où il avait rimé d'amoureuses pastourelles, il se mit, d'une main fiévreuse, à composer les vers du Congé, douloureux comme autant de larmes.
Quant au prédicateur que Bodel était allé écouter à l'église Notre-Dame d'Arras, ce ne pouvait être que le célèbre Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne,
Bien que les documents qui remontent à cette époque lointaine, ne fassent pas mention du passage de Foulques à Arras, il est inadmissible qu'il ait négligé de venir prêcher dans cette
(i) Le Congé, de Baude Fastoll.
(2) Traité de la Police, par Delamare, Paris 1782, T. 1, p. 635.
ville, si importante alors, au cours de la tournée qu'il fit dans une grande partie de la France et de la Belgique.
D'ailleurs, d'après les indications fournies par différentes chroniques, il nous est à peu près possible d'établir son itinéraire. Ainsi verra-ton que son passage à Arras dut avoir lieu au cours de l'année 1200. Jusqu'à cette époque, par conséquent, Jehan Bodel n'avait pas encore contracté la lèpre, ou tout au moins, il n'en avait point remarqué les premières manifestations.
La prédication de Foulques commença en 1198, lorsque Pierre le Chantre, chargé par le pape de la mission d'entraîner les masses à la guerre sainte, et se sentant trop peu de forces pour l'accomplir, se retira à l'abbaye de Longpont, dans le diocèse de Soissons, appela le curé de Neuilly, et lui ayant enjoint de prêcher la croisade à sa place, mourut presque aussitôt.
Foulques se mit donc à l'œuvre. Il visita tout d'abord Paris et ses environs, puis passa dans le Nivernais; à la fin de l'année 1198 il avait gagné la Normandie (1), où il avait pris la parole a Rouen, à Bayeux, à Gaen, et où il se trouvait encore en mars 1199. Il parcourut ensuite la Picardie et il était parvenu an monastère de Corbie, lorsqu'il reçut par lettre papale, la mission officielle de prêcher la croisade en France. Il se rendit alors à Citeaux, espérant y trouver des coadjuteurs, mais il n'obtint pas des moines de l'ordre l'aide qu'il en espérait, et reprit, sans se décourager, son voyage à travers la Champagne.
Ainsi que le raconte Villehardouin, en 1199, « à l'entrée des Avens » au château d'Ecri, sur les bords de l'Aisne, sa parole décida de nombreux chevaliers à prendre la croix. Dans le nombre se trouvait Thibaud III, comte de Champagne et Villehardouin lui-même.
Passant ensuite par Laon, Foulques pénétra dans le pays des Ardennes, et le 19 mars 1200, il était à Liège, comme nous l'ap-
(i) Historiens de France, T. XVIIl, Roger de Hoveden.
prend la chronique de Renier, moine de Saint-Jacques, à Liège.
Nous n'avons plus maintenant qu'à lire ce qu'écrit Villehardouin, au début de son Histoire de la conquête de Constantinople , pour suivre le prédicateur dans sa mission.
En 1200, <■( à l'entrée de Quaresmes, après ce que on prent cendres, se croisa li quens Bauduins de Flandre et de Haynaut, à Bruges, et la contesse Marie, sa feme, qui suer estait au conte Thiébaut de Ghampaigne. «
Cette année-là, le mercredi des Cendres se trouvait être le 22 février. Foulques avait donc dû passer par Bruges avant d'aller à Liège, c'est-à-dire de Laon, gagner Bruges.
Mais suivons Villehardouin. Eiisuite, ajoute-t-il « emprès, se croisa Henris d'Anjo ses frères, et Tierris ses niés, Guillaumes, avoués de Béthune, et Queues ses frères, Jehans de Neele chastelains de Bruges, Reniers de Trit, et Reniers ses fils ; Mahius de Valincourt, Baudes de Biauvoir, Jaques d'Avesnes, Hues de Biaumès, Girars de Manchecort, Hoedes de Ham, Guillaumes de Gomenies, Droins de Biaurain, Regniers de Marque, Huitaces de Sambruit, François de Coloemi, Gautiers de Bousies, Regniers de Mons, Gautiers des Tombes, Bernars de Sombrangian, et pluseurpreudomme dont li livres ne parole mie. »
» Puis se croisa li quens Hues de Saint-Pol, Pierres d'Amiens, Huitaces de Canteleu, Nicholas de Mailli, Ausians de Caeu, Guis de Hosden, Gautiers de Neele et Pierres ses frères. »
H s'ensuit que le curé de Neuilly, après avoir quitté les Ardennes, traversa le Brabant pour se rendre à Bruges, puis revint à travers la Flandre, l'Artois, le Hainaut vers Liège, où il se trouvait le 19 mars 1200 et d'où il continua son voyage du côté du Rhin et jusqu'en Allemagne. Il était de retour et se trouvait en Champagne au mois de mai 1201, lorsque mourut le comte Thibaud III. Vers la fin du mois d'août, il se rendit à Soissons
(i) Historiens de France, T. XVIII, p. 6i6. (a) Id., p. 7n.
pour assister à une réunion de seigneurs croisés, puis le 24 septembre il était à Citeaux. 11 reprit alors le chemin de sa paroisse. A peine rentré à Neuilly-sur-Marne, au moment où, comme Bodel* il s'apprêtait à partir pour la croisade, Foulques tomba dangereusement malade. La Terre-Sainte pour le bouillant prédicateur de la croisade, comme pour le trouvère artésien qui rêvait d'écrire un sirventois sous le soleil de la Palestine, la Terre-Sainte était, une fois de plus, la terre promise à laquelle on aspire sans l'atteindre; en effet, le 2 mai de l'année 1202, Foulques rendait le dernier soupir.
Le Congé a été édité intégralement dans le Tomel des Fabliaux et contes des poètes français des 1/®, XII^, XIW, XIV^ et XV^ siècles publiés par Méon (Paris 1808), qui reprenait, en l'augmentant, le recueil imprimé par Barbazan en 1756, et y ajoutait, entre autres, la pièce qui nous occupe et qui est longue de 516 vers.
Le Congé de Jehan Bodel se trouve dans plusieurs manuscrits. La Bibliothèque nationale en possède trois versions ; la bibliothèque de l'Arsenal, deux; un texte se trouve aussi en Belgique (No 218).
Le M* 375 de la Bibliothèque nationale, date de 1288, il a appartenu à la bibliothèque du Cardinal Mazarin et contient <<. le dit Jehan Bodel » ou le Congé qui a été analysé par Paulin Paris dans le tome III des Manuscrits français de la bibliothèque du Roi paru en 1840.
Le M* 837 de la même collection contient aussi les congiez Jehan Bodel. Il est de la fin du XIII^ siècle.
Quand au M^ 25566, appartenant également à la Bibliothèque nationale, il renferme la version qui a été imprimée par G. Raynaud, dans la Ilomania, tome XXII. Il remonte, comme les deux autres, au XIII® siècle.
La Bibliothèque de l'Arsenal contient dans le M^ 3114, auf° 1, le texte de cette pièce intitulée : Che sont li congié Jehan Bodel
d'Arras, qui a été utilisé par Méon, dans son édition des Fabliaux dont nous parlons plus haut, et citée par M. G. Raynaud dans la Homania, tome IX et par Paulin Paris, dans l'Histoire littéraire de la France, tome XX, p. 796. L'écriture est du XIII® siècle et le manuscrit provient de la bibliothèque de M. de Paulmy.
Le second manuscrit que possède cette bibliothèque et qui contient : Li Congié Jehan Bodel, porte le N° 3142. Cette dernière leçon du Congé de Jehan Bodel est regardée par Paulin Paris, comme la plus précieuse {Histoire littéraire, pages 605-613 et 637). .C'est le même manuscrit qui contient un texte de La Chanson de geste de GuitecUn de Sassoigne.
L'écriture de ce manuscrit est du XlIP siècle, avec 6 grandes et 12 petites miniatures, et de nombreuses initiales miniaturées, Avant d'avoir appartenu à M. de Paulmy, il faisait partie de la bibliothèque du duc de la Vallière, chez lequel Barbazan l'a étudié. Dans une notice qu'il a écrite à son sujet, cet auteur indique le poème de Jehan Bodel, Guiteclin de Sassoigne, sous ce titre : Roman de Charlemagne par un anonime.
Une des miniatures qui est placée en tête du Congé représente le poète, donnant lecture de son œuvre à quelques amis.
Il est à remarquer que les différentes strophes du Cow^^ n'ont pas été présentées de façon identique sur les divers manuscrits que nous possédons.
Tandis que le M* 375 de la Bibliothèque nationale, et le M^ 3114 de l'Arsenal, que Méon a utilisé, nomment les personnages dans l'ordre que nous avons conservé ; le M® 3142 de l'Arsenal dispose les strophes tout différemment et avec les variantes que nous allons indiquer. Quant au M^ 837 de la Bibliothèque nationale, il est établi, comme le N° 3142 de l'Arsenal, avec cette différence qu'il manque deux strophes dans le corps du texte.
Voici quelles sont les variantes de ces deux versions :
M" 375 et 3114
M" 837 et 3142
Barat
Berart
Henri Bougier
Henris li Noirs
Makes Audent
Jaqs Audent
Mahiu
Garin
Faignet
Caingnet (Caignet au 3142)
Banul Reuvin
Raoul Ravûuin
Mahiu Verdière
Martin Verdière
Baude Baillart
Baude Boulart
Castelain de Biaumès
Castelain de Biauvais
Comme le fait justement remarquer Paulin Paris, la seconde version est évidemment la plus précieuse ; cependant nous admettrons l'exactitude du texte des M*^ 375 et 3114, pour le § 36. Il est naturel qu'un Arrageois mentionne un châtelain de Beaumetz, qui se trouve dans le voisinage d'Arras, plutôt qu'un châtelain de Beauvais,
Cette interprétation se trouve d'ailleurs corroborée par le texte du M^ 25566 de la Bibliothèque nationale qui donne également le castelain de Beaumès et non le castelain de Beauvais.
Ce dernier manuscrit qui présente les personnages du Congé suivant une disposition autre que les deux précédentes, est malheureusement incomplet. Il lui manque un feuillet qui contenait onze strophes relatives à Girart d'Espaigne, Bobert Werri, Barat (ou Bérart), Henri le Noir (ou Bougier), Garin (ou Mahiu), le Monoier, Maître Baude, Robert Pié d'Argent, Robert Loucart, Jehan Duel et Girart Joie, et les seigneurs de Biaumont. Mais comme le N° 837, il donne : Caignet, Jakes Audent, Martin Verdière ; et non : Faignet, Makes Audent et Mahiu Verdière.
Il commence par une initiale ornée d'une miniature, qui, comme celle du M^ de Paulmy, nous montre le poète lisant son œuvre. Le Congé de Baude Fastoul qui se trouve dans le même manuscrit 25566, débute également par une miniature représentant le même personnage, dans une pose tout à fait identique.
Chacune des strophes de ce poème touchant qu'on appelle le Congé de Jehan Bodel s'adresse tour à tour, à tous ceux qui furent, pour lui, des bienfaiteurs ou des amis.
C'est à Jehan Bosket qu'il parle tout d'abord, et, rappelant ce qu'il lui doit, il ajoute :
Se je plor sovent en requoi, - Assés i a raison par qoi :
Aukes anuit et plus demain, Ne porquant se je ne vous voi, Premerain mon cuer vous envoi Tant a en moi remez de sain.
(Si je pleure souvent en secret, j'en ai assez de motifs : puisque je ne vous verrai plus, ni maintenant, ni plus tard, et que mon cœur vous envoie, à vous le premier, tout ce qui reste en moi de sain).
Puis il s'adresse à Symon Disier. Et chaque ligne semble traduire la désolation du poète. Condamné à mort par la maladie infâme, tandis que son esprit est si vert encore et qu'il pouvait espérer vivre longtemps d'une existence productive, son cœur ne peut pas s'empêcher de laisser à tout instant perler sa douleur :
« Symon Disier, s'écrie le pauvre ladre, de vous je me félicite tous les jours davantage, car tout le bien reçu me vient de vous ; maintes gens s'en sont aperçus. Votre bannière, qui ranime tous les abattus, se nomme passe avant. Ah ! Symon, un mal qui m'envahit, qui s'empare de tout ce qu'il y a de vif en moi m'oblige à vous demander congé, et je suis si plein de chagrin que le cœur me crève, car aucune chose ne me coûte plus que d'être forcé de vous dire adieu. »
Ce Symon Disier était évidemment un des protecteurs de Bodel, peut-être son supérieur hiérarchique, puisque nous
savons qu'il était employé de l'Echevinage, c'est-à-dire qu'il occupait une charge communale quelconque.
En tous cas, il s'agit d'un homme qui mettait volontiers la main à la poche pour soulager son prochain. Voici, en effet, comment nous croyons devoir interpréter cette phrase :
Vo baniere a non passe avant.
Les passavants étaient de petites monnaies, frappées dans le Hainaut, et qui devaient avoir cours jusqu'en Artois. Ces piécettes avaient une valeur de onze deniers. N'est-ce pas avec un peu d'argent .offert à propos qu'on rend courage aux gens démoralisés par la mauvaise fortune ? Cette phrase équivaut à celle-ci : votre devise est la générosité.
L'auteur poursuit la liste de ses bienfaiteurs :
Congié demanc de cuer marri A ceus qui soef m'ont norri, Et à Bauduin Soutemont.
(Je dis adieu plein de tristesse à ceux qui m'ont agréablement traité, et à Baudouin Soutemont).
Bodel se souvenait de ceux de ses concitoyens chez lesquels il trouvait son couvert mis, ou qui l'avaient pensionné. Il remercie également ceux qui ont toléré son voisinage lorsque déjà il était
Moitié sain et moitié porri.
Puis les strophes se suivent dédiées à Girard d'Espaigne, à Robert Werri, à Berart, à Henri Bougier, (variante: Henri le Noir), à Makes Audent (variante Jakes), à Robert Cosset et à Mahiu, puis à Mahiu (variante Garin), auquel il dit :
« A Dieu, mon cher ami, je vous recommanderai. Le monde que j'aimais tant m'a rejeté et chassé et ne se soucie plus de me faire accueil ; j'espère dans un autre abri voir le pays lointain, mais avant qu'il ne me soit donné d'en passer le seuil, je
remercie Dieu et je lui sais gré de ce qu'il a allongé mon carême ».
A son ami Vaast Hukedieu, avec lequel il comptait partir pour la croisade, il écrit :
J'ai fait mon pèlerinage. Dieu m'a défendu le voyage que j'avais bonne volonté d'entreprendre, et il ajoute :
Mors est, j'en ai eu niesage, Li Sarazins que jou haoie
(Mort est, j'en ai appris la nouvelle, le Sarrazin que je hais).
Ce Sarrazin tellement et si spécialement haï par notre trouvère ne saurait être, il nous semble, que le fameux Saladin, ce célèbre sultan qui « dans le cours de la guerre précédente, avait vu accourir sous ses drapeaux, des guerriers de tous les pays ».
N'est-ce pas ce même Saladin qui remporta sur les chrétiens, la célèbre victoire de Tibériade (1187), dont nous empruntons le récit à M. Michaud (1).
« 11. (Saladin) fit un appel général aux guerriers de la Syrie, de l'Egypte et delà Mésopotamie. Tous répondaient à sa voix... » Cela ne nous fait-il pas penser au thème du Jeu de Saint- Nicolas, aux détails dont son auteur l'agrémente, lorsqu'il fait accourir à son appel des émirs venus des quatre points cardinaux du monde musulman ?
» Cependant les chrétiens se rassemblaient à Seforié... Saladin, impatient d'en venir à une action générale, faisait tout pour y attirer les chrétiens;... il alla se jeter sur les faubourgs de Tibériade qu'il réduisit en cendres. A cette nouvelle, ainsi qu'il l'avait prévu, l'armée chrétienne s'ébranla pour marcher au secours de Tibériade. Saladin s'avança aussitôt à sa rencontre
(i) MiGUAUD. Biogr. universelle. T. XXXVII.
et la surprit dans des lieux étroits, secs et arides, où elle se trouva enfermée sans aucune ressource... Dans leur position, engagés comme ils étaient, les chrétiens n'avaient plus qu'un espoir, c'était de s'ouvrir un passage à travers l'armée musulmane... Le premier choc fut terrible; mais déjà les chrétiens étaient épuisés par la soif et pouvaient à peine soutenir leurs armes. Pour comble de maux, Saladin fit mettre le feu au sol couvert de bruyères et d'herbes sèches sur lequel ils combattaient. Dès lors ce fut moins un combat qu'un carnage. Les chrétiens, pressés, accablés de toute part, tombèrent sous le glaive ou furent faits prisonniers. Tout fut perdu. »
Les succès de Saladin ne se bornèrent pas à cette victoire à laquelle nous semblent s'appliquer bien mieux qu'à celle de Mausourah, les allusions contenues dans le J9u de Saint-Nicolas ; Saladin reprit successivement Saint- Jean d'Acre, Béryte, Sidon, Ascalon, pour finir, le 2 octobre 1187, par rentrer à Jérusalem, qui était aux mains des chrétiens depuis quatre vingt-huit ans, deux mois et dix-huit jours.
N'en était ce pas assez pour qu'une haine formidable s'allumât contre lui, dans le monde chrétien ? Aucun prince musulman, par ses victoires, put-il jamais amasser, de la part de la chrétienté vaincue, des rancunes aussi profondes, une hostilité plus tenace que celui qui reprit possession de ce Saint-Sépulcre autour duquel les nations de l'Occident avaient versé le plus généreux de leur sang ?
Aussi ce fut grande joie par le monde chrétien, lorsque le 4 mars 1193, la mort rejeta dans la poussière impuissante et silencieuse des générations mortes, l'adversaire redouté et si souvent triomphant. « Salahadinus obstianorum persecutor apud Damascum moritur », écrit André Silvius, prieur de Marchiennes, dans sa chronique de la Geste et de la suite des rois de France. Raoul abbé de Goggeshale, en Angleterre, mentionne cette mort dans-sa chronique, de la façon suivante : « Vitam miserabilem miserabili morte terminavit. » Enfin l'auteur des Annales de l'abbaye d'Anchin, dans le diocèse d'Arras,
LE CONGE 2o3
désigne Saladin de la sorte : « persecutor noster Salahadinus » (1).
C'est de ce trépas qu'évidemment Bodel se réjouit, lorsqu'il s'écrie :
Mors est, j'en ai eu inesage Li Sarazins que jou haoie
L'événement était déjà arrivé depuis quelques années, mais, il en est encore tout heureux, et considère cette mort comme un sérieux avantage pour ceux qui, sans lui, malheureusement s'en sont allés, là-bas, dans l'intention première de poursuivre l'œuvre ébauchée par Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion au cours de la 3® Croisade, et de reprendre possession de la Ville Sainte qui, depuis la victoire de Saladin, demeurait encore sous la domination des musulmans.
Après avoir ainsi rappelé à Vaast le projet qu'ils avaient formé de partir ensemble pour cette croisade, Bodel souhaite à Waubers li clers d'être épargné, comme tous ses amis, de ce mal qui l'oblige à quitter ceux qui lui montrèrent tellement de bonté, tellement d'amitié, qu'ils ne lui fermèrent jamais leurs portes lorsqu'il lui arriva d'avoir faim.
Puis c'est Caignet qu'il gourmande.
« Caignet, dit-il, je ne suis pas content de constater que tu aies constamment besoin que je ranime et réchauffe ton zèle. Agis donc comme un brave et un preux : porte ma croix, cela t'en fera deux. Si tu étais parti, tu serais déjà, où je ne puis être, au-delà de Gand, en train de voguer par le travers de Brindes ou de Barletta. Ici tu ne peux être heureux ; suis ton chemin, quitte-moi ; si tu vas là-bas pour moi, infirme, je demeurerai misérable ici, à ta place. »
Ce fut, en effet, du port de Gand que partit la flotte de la comtpsse Marie qui s'en alla rejoindre le comte de Flandre à Venise, où il l'avait précédée, par la voie de terre.
(i) Historiens de France, T. XVIII.