FRANCISCO FLORIO
i le logis des Fouquet, d'un côté, permettail vite ;ui peintre de prendre la clé des champs el d'aller, en peu d instants, reposer sa vue sur les prairies vertes et les coteaux boisés <jui avoisinenl le cours sinueux du Cher, de l'autre, sa porte s'ouvrait sur les rues enchevêtrées el animées d'une ville très pittoresque el très vivante. Au retour d'Italie, il n'eut point à y ressentir celte tombée d'ennui glacial qui rend aujourd'hui la transition si pénible pour les al tistes condamnés ii la torpeur cl à 1 indifférence d un milieu provincial. Entre Tours cl Florence, au w' siècle, la différence n'était pas aussi grande qu'elle avait pu l'être auparavant cl qu'elle l'esl depuis redevenue. La ville principale de Touraine, déjà très florissante sous Charles VII, à cause du voisinage de Loches cl des autres résidènees royales, cl déjà peuplée de grands seigneurs, de dignitaires ecclésiastiques et civils, de capitaines el de juristes, avec une nombreuse colonie étrangère d'ambassadeurs et même d'artistes, s'accrut encore rapidement dès qu'elle devint, sous Louis XI, le siège dû gouvernement el la capitale de la France.
C'est toujours à des Italiens que nous devons le témoignage de celle prospérité el de la vie agréable et brillante qu'on mènait alors sur les bords de la Loire. En 1461, le 23 décembre, arrive à Tours, pour saluer le nouveau roi. une ambassade de la République florentine, composée d'une centaine de personnes. Les ambassadeurs étaient M-r Filippo de Yieri de" Medici, archevêque de Pise, Buônaccorso di Luca Pitti, Piero de' Pazzi. L'entrée fui magnifique. Les Florentins restèrent à Tours jusqu'au l;> janvier. Durant ces trois semaines, ce ne furent que visites de gala, recep-
tions officielles, festins, concerts, promenades. Les comptes de dépenses, ayec les notes et impressions d'un chancelier très cultivé et très ouvert, publiés par YArch'wio Slorico, nous font assister à toutes ces fêtes. Par le nombre des hauts personnages chez lesquels les envoyés vont faire visite ou vont dîner, on peut juger que la société mondaine était nombreuse, joyeuse, hospitalière. Leur plus forte dépense consiste en pourboires et gratifications distribués aux musiciens, chanteurs, sonneurs de luths, cithares, harpes, trombones, tambourins ou flûtes, que les autres ambassades sédentaires ou les grands seigneurs français envoient chaque jour exécuter, sous leurs fenêtres ou dans leurs salles, des aubades et sérénades. On ne jette pas moins de florins à des danseurs, bateleurs, escamoteurs, etc. On aimait le bruit à Tours ; on y aimait aussi, et Ton y cultivait la bonne musique.
Sur ce dernier point, comme sur beaucoup d'autres, c'est encore notre Florio qui nous renseigne le mieux. Sa lettre de 1477 à Tarlati est une description complète de Tours. La véracité de l'écrivain, non plus que sa sincérité, ne peut être mise en doute. Florio est un étranger, de grande cullure, un voyageur intelligent et expérimenté ; non seulement il a habité Florence et Rome, mais il a parcouru l'Asie et l'Afrique, résidé trois ans à Paris. S'il a fini par se fixer à Tours, s'il à décidé d'y terminer sa vie, c'est qu'il n'a pu trouver de résidence plus agréable. D'abord, quel climat délicieux ! Nulle part de plus tièdes hivers, nulle part de meilleurs étés ! « Aucune eau plus pure ne cherche à rompre ses tuyaux dans les faubourgs de Rome que celle qui, en Touraine, s'agite et murmure, sur les pentes, en ruisseaux diligents. Ici règne l'heureuse Cérès et, plus joyeux, le père Racchus, par qui toute la contrée abonde en vins gracieux qui n'épaississent point le sang par leur lourdeur, ni ne dessèchent les humeurs par leur dureté. Ici aussi viennent des fruits très sains, tels que les jardins des Hespérides, à mon avis, n'en sauraient porter de plus agréables, parmi lesquels il y a surtout une espèce de poires qu'on appelle Ron Chrétien, à cause de son excellence, d'une telle beauté, d'une telle suavité, de quelque façon qu'on les mange, soit crues, soit cuites, qu'elles nous donnent une idée de la bonté des fruits du Paradis. Ce fruit, parmi toutes les poires, est le plus grand et le plus durable, et si particulier au sol tourangeau que si , partout ailleurs , on le greffe ou le
plante, ou le fruit ne vient pas du tout, ou il est tout à fait dégénéré. » Notre Florentin, on le voit, ne dédaigne pas les petites joies de la
Jehan FoUQUET. — Le MarTYHB diî sainte APOLLINE [Feuillet du Livre d'heures cfÉtienne Chevalier. — Musée Condt!, à Chantilly),
bouche; il aime plus encore les grandes joies de l'art, celles qu'on reçoit par les yeux et les oreilles. Comme beaucoup de ses compatriotes, c'est un amateur libre et avisé, très éclectique; sa curiosité est insatiable et universelle. Lorsqu'il va faire un tour dans la ville ou dans la banlieue, c'est
« pour que son âme d'homme jouisse de la variété des choses, ut rerum carie taie humarius animas yaudeat ». Grâce à lui, nous..connaissons déjà ce que nous reverrons dans les peintures de Fouquet, la ceinture tournante et ondulante des remparts dorés de la ville, avec les silhouettes dentelées des tours, clochers, toitures, jaillissant, en groupes aériens, au-dessus de la masse confuse des maisons entassées, les hautes et larges portes s'ouvrant, dans l'enceinte, à dislances égales, puis les rues grouillantes de foule, bordées de boutiques et d'ateliers, avec, çà et là, des hôtels princiers et de beaux logis bourgeois; à l'Orient, la cathédrale de Saint-Gatien, récemment décorée de son élégante façade en style nouveau; à l'Occident, la vénérable et majestueuse basilique de Saint-Martin, entre deux églises maîtresses, celle des Bénédictins et Saint-Julien. La cathédrale, dit-il, «est une belle église , toute joyeuse et parfaite, et si bien concordante en toutes ses parties, qu'à la voir seulement, soit dehors, soit dedans, qu'on soit triste ou affligé, on se sent heureux et gai, car toutes ses parties se joignent et s'accordent ensemble en de si justes proportions et avec tant d'harmonie qu'on y voit merveilleusement resplendir la quantité par la qualité et la qualité par la quantité ». Il n'est pas bien sûr que Jehan de Dammartin et Jehan Papin, les deux modestes et savants architectes par qui fut achevée etmodernisée avec tantde goût la cathédrale, de 1432 à 1480, aient souvent entendu, dans la bouche de leurs compatriotes, un éloge plus juste de leur œuvre qu'en cette bouche étrangère !
Florio suivait assidûment les belles cérémonies qu'on faisait à Saint- ( ratien ; il y admirait un clergé nombreux et bien paré, et de bons chanteurs dans la maîtrise. Toutefois, rien là de comparable, comme plaisir, à ce qu'il éprouvàit à Saint-Martin. Sans doute, à cause des malheurs publics, le clergé de la basilique, autrefois innombrable, était trop réduit : 50 chanoines, 56 vicaires, 80 chapelains, seulement ! Mais, en revanche, quel beau clergé! Quand il voit officier à Saint-Martin, Florio croit voir le Pape et ses cardinaux. Que dis-je? Il déclare (en priant Tarlati de ne pas montrer sa lettre à leurs amis de la curie romaine) que, sous ce rapport, la basilique tourangelle est bien plus édifiante que celle de Saint-Pierre de Rome, « cette église si noble, si superbe, mais qui n'aurait que peu de messes, si des prêtres étrangers, Hongrois, Daces, Teutons, Gaulois, Espagnols, ne suppléaient, par leur dévotion, à l'indifférence et à la
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paresse des nôtres '». Il n'ose pas parler de la basilique Saint-Paul hors les murs, « où le culte, à cause de l'insolence de ses prêtres, esl abandonné à des moines qu'on YÔil s'y traîner, le cou tordu. » Oui, oui, répète-t-il, c'est une houle pour l'Italie, mais, en vérité, « pour la piété, pour les cérémonies du eulle, pour la dévotion des clercs, ce n'es! pas seulemenl par la France, en général, qu'elle esl dépassée, c'esl par une petite ville de France ! »
Malgré l'excellence des chœurs à Saint-Martin, la meilleure musique qu'on puisse entendre, c'est celle de la chapelle royale, au vieux château, près de la Loire.
Chaque jour. les chanteurs de Louis XI y exécutent la messe e1 les vêpres. « Ce sont Ions des artistes choisis, les meilleurs du royaume, mais, parmi eux, par la voix et par l'art, Jean Okegam , trésorier de Saint-Martin, maître de la chapelle , resplendi!
comme Calliope, la favorite d'Apollon , cl de m ê m e qu'elle s u r les
Muses, lui, de beaucoup, l'emporte sur tous les nuire-. Tu ne pourrais ne pas l'aimer, cet homme, tanl d esl supérieur par In beauté du corps, tanl il domine par la grâce de ses allures cl de son langage. Lui seul, parmi les
chanteurs, lui seul est sans défaut, cl, lui seul, comme le phénix en Arabie, peu! supporter la fréquentation e\ l'analyse. C'est là vraimenl qu'on comprend ce (pie vaul la musique cl que l'on convienl combien la \<>i\ humaine l'emporte sur lous les autres instruments de musique. » Musiciens et chanteurs se rencontreront fréquemment dans l'œuvre de Fouquel : nous savons d'où ils sortent '.
Jehan Fouqdht. — I.r I'héket Oi.yhhiis
HKNCONTn.VNT SAINTS MARGUERITE
Fragment d'un fouillel du LÎVP6 (Theureê (flstiennô Chevalier (Musôc du Louvre).
l. Il n'esl pas inutile de rappeler que Jean Okegam, flamand, ami de Fouquet, fui aussi probe
Florio fait de longues promenades dans lesquelles le peintre dut plus d une fois raccompagner. En sortant de la chapelle royale, tantôt il traverse, sur la Loire, « ce long et large pont, tout de pierre, » récemment achevé, et suit la berge jusqu'à l'abbaye de Marmoulier, dont la librairie célèbre contient tant de beaux livres historiés ; tantôt il sort de la ville par la porte occidentale, et s'achemine vers la résidence champêtre du roi bourgeois, le Plessis (ou les Montils), dont l'accès ne semble pas avoir été alors aussi redoutable et effrayant qu'il le devint bientôt, suivant Commynes. En tout cas, Elorio y avait sans doute ses entrées faciles, car il s'étend avec complaisance sur l'aménité du lieu, le plaisir qu'on y goûte à trouver de brillantes réunions et des compagnies instructives, tant de gentilshommes que d'hommes d'étude ou d'église, à suivre de belles chasses à courre ou au faucon, à voir les magnifiques costumes, les nobles chevauchées, les triomphants cortèges des ambassadeurs de tout pays, qui s'y succèdenl sans cesse, et dont la variété lui réjouit l'esprit autant que les yeux.
Les habitants de Tours ne l'enchantent pas moins que son climat, ses fruits, ses prêtres, ses musiciens, sa cour. Il admire en connaisseur « la belle santé de ces Français qui, en général, en jouissent jusqu'à l'extrême vieillesse, ce qui ne serait point, si, comme on dit en Italie, ils étaient voraces et crapuleux (chez nous, ajoute-t-il, on se retient davantage, mais plus par avarice que par tempérament). » Il n'est pas moins ravi de leur politesse et de leurs bonnes manières, soit entre eux, soit vis-à-vis des étrangers. Quant aux femmes, il n'en saurait dire trop de bien : « Ce que je ne puis taire, c'est que les femmes mêmes, dans cette ville, ont une telle honnêteté, une telle dignité dans la tenue, elles portent des toilettes si magnifiques et si décentes, sans aucune lascivité, qu'elles savent à la fois séduire tous ceux qui les voient et garder leur pudeur intacte ; je passe sous silence leur grâce aussi et leur beauté, pour ne point sembler trop contemplateur de ce genre de formes ». Florio passe ses soirées chez son hôte, le chanoine de Saint-Gatien, « homme de vie intègre, de mœurs probes, accompli en savoir, et, pourtant, sans orgueil ni faste », où
blement l'ami de Ilans Memling; on le trouve, en 1484, faisant un séjour à Bruges, à l'occasion d'un concours musical, fêté par les artistes brugeois. Voir les Primitifs à Bruges et à Paris, par Georges Lafenestre. Paris, 1901. In-8", p. 130.
fréquente la meilleure compagnie, car le chanoine « aime tellement les lettrés qu'il fait ses déliées de vivre avec eux, et juge que c'esl là trouver le bonheur » . —
« Ne t'étonne donc pas, dit Florio en terminant sa lettre, si, parmi de tels hommes, religieux, hommes d'église , laïques, je mène une vie tranquille etheureuse ; ne félonne pas non plus si .
ayant déjà passé seize ans hors de mon pays , il ne m'est pas encore venu la moindre pensée de retourner dans notre province.
Je crois même, s'il plaîl au grand architecte, que je finirai mesjoursen France, puisque je n'ai trouvé nulle part une patrie plus saine ef plus opulente, ni des gens dIus humains. »
Jehan Fouquet. — Portrait d'un lboat nu Pape (Dessin appartcnut à M. Hweltine),
On a souvent
constaté l'extraordinaire et irrésistible séduction exercée par l'Italie sur les artistes et les lettrés du Nord. N'est-il pas curieux, en sens inverse, de voir cette séduction opérée sur un Toscan, au temps de Laurent de Médicis, Marsile Ficin, Polilien, par la France encore tout endolorie
de ses longues misères ? N'est-il pas inattendu d'apprendre que ce Tours, où travaillaient Jean Fouquet et Michel Colombe, pouvait être préféré à la Florence de Donalello, Luca délia Robbia, Filippo Lippi, Benozzo Gozzoli, par un compatriote même de ces grands artistes, qui connaissait leurs œuvres, les comprenait, les admirait, mais qui était assez éclairé et restait assez impartial pour pouvoir leur en comparer d'autres ?
Les ateliers, très célèbres, très occupés, de Fouquet et de Colombe n'étaient pas, d'ailleurs, les seuls où Florio et les autres amateurs pouvaient aller distraire et instruire leur dilettantisme. La présence de la cour amène à Tours, durant un demi-siècle, des artistes de plus en plus nombreux et divers. Au temps de Florio et de Fouquet, parmi les peintres, on connaît Mathurin Pojer et son lils, Jean Poyer, qui devait travailler plus tard pour Anne de Bretagne ; Piètre André, huissier de salle et peintre de M8T d'Orléans, artiste très en vue et considérable, auquel on a attribué le Jugement dernier de la chapelle du château de Châteaudun, et qui peignit, en 1472, un grand retable, la Nativité, pour Plessis-lès-Tours, Allarl Folarton, l'auteur de décorations murales à l'hôtel de ville, dont nous avons une description contemporaine ; Tassis Vinet, qui lit les carions de plusieurs grandes verrières dans le même édifice. Tous ces collègues de Fouquet sont mis sur le même rang que lui, pour les honneurs et les profits, dans les pièces officielles, et ne devaient pas être des hommes médiocres. On voit aussi, de temps à autre, passer à Tours des artistes célèbres dans les provinces limitrophes : c'est Coppin Delft (d'origine hollandaise, d'après son nom), l'un des favoris du roi René, qui, en 1482, décore la chapelle du Dauphin dans la basilique de Saint-Martin ; c'est le fameux Jehan Perréal ou Jehan de Paris, architecte, décorateur, peintre, sculpteur, dont la résidence habituelle est la ville de Lyon, un prédécesseur, par l'activité et l'universalité, comme par les fonctions, de Primatice et de Le Brun et qui fournit des dessins d'ensemble aux sculpteurs de toute la France (c'est lui qui donna à Michel Colombe les projets du tombeau de la cathédrale de Nantes et des tombeaux de Brou). En 1472, il fait marché à Tours pour les cartons de la grande verrière dans la cathédrale.
Dans ce centre actif et heureux, où s'élabora l'art de la première Renaissance française, l'art de la Loire, on trouve encore plus d'architectes, de
Le Calvaire Panneau central du triptyque du Lîgel 1485) (Église Saint-Antoine, a Loclies\
sculpteurs, de Lapissiers, d'orfèvres, de brodeurs, de huchiers, que de peintres. Leurs noms, et souvent des renseignements assez précis sur leurs œuvres, nous ont été donnés, dans leurs savantes publications, par de Grandmaison et le Dr Guiraudet. Tout ce monde fourmillait autour des riches financiers, des ecclésiastiques opulents, des gentilhommes dépensiers, des diplomates amateur», habitant d'élégants hôtels reconstruits dans le style nouveau, vivait par eux, travaillait pour eux. Les fêtes, publiques ou particulières, qui se succédaient sans trêve, sous toutes soi les de prétextes, avec arcs de triomphe; tentures peintes", parades, revues el cavalcades, tableaux vivants el pantomimes, représentations de mystères et farces, cortèges parés, hais el concerts, ne cessaient de fournir à toutes ces catégories d'artistes des occasions éclatantes de montrer leur savoir et d'exercer leur habileté.
C'est toute celte vie, si brillante, si sérieuse aussi, de Tours an w siècle, toute celle société cosmopolite, que nous allons retrouver dans les compositions de Fouquet. Gens d'église, capitaines, hommes d'armes, diplomates, lettrés, financiers, marchands, c'esl eux qu'il fera revivre, aller, venir, parler, à travers les ruelles Lortueuses de la ville ou sous les plafonds peints, entre les lambris dorés, sur les beaux lapis de leurs calmes intérieurs, comme il nous montrera aussi, en plein air. toute la population, rustique et laborieuse, de la banlieue, laboureurs, vendangeurs, mariniers, pêcheurs, au milieu des verdures fraîches de leurs \asles prairies traversées parles eaux jaunes de la Loire ou les eaux vertes du Cher, parmi les panoramas de longs coteaux bleuâtres sur lesquels blanchissent les tours carrées ou rondes, les donjons à poivrières qui protègent les l<>ui> champêtres, moitié brique, moitié pierre, dont la bigarrure sourit doucement au soleil sous leurs coiffes bleues de fines ardoise-.