LE LIVRE D'HEURES D'ETIENNE CHEVALIER
i grande que soit la valeur des portraits de Fouquet, c'est bien mieux encore, c'est seulement dans ses miniatures que se peuvent à plein connaître et mesurer l'originalité et l'étendue d'un talent si personnel et si novateur qu'on serait tenté de l'appeler du génie, si ce mot glorieux n'avait, de notre temps, perdu toute sa valeur par le sol abus qu'en font la vanité, l'ignorance et la flatterie. Talent on génie, d'ailleurs, peu importe, car la personnalité de Fouquet, suivant la loi commune, n'est point une Heur qui se soit épanouie hors de saison, sans semence, sans culture ; on en peut mettre à jour les racines, comme on peut montrer, autour d'elle, d'autres fleurs presque aussi parfumées et charmantes. Fouquet n'est pas le seul qui, vers le milieu du xve siècle, snl excellemment combiner les traditions réalistes des Flandres, précisées par les enlumineurs du duc de Berry et du duc de Bourgogne, avec les traditions expressives des miniaturistes français, sous l'action encore flottante, le plus souvent indirecte, mais déjà irrésistible, de l'art italien. On en pourrait citer de nombreux exemples à la Bibliothèque Nationale et dans presque toutes les grandes bibliothèques de l'Europe. Qu'il nous suffise de rappeler les admirables miniatures du 3Iissel de Jouvenel des Ursins, brûlé en 1870 à l'Hôtel de Ville de Paris, dont il nous reste quelques gravures, celles du Froissart de la Bibliothèque Nationale, celles du roman de la Doulce Mercy, par le roi René, à la Bibliothèque Impériale de Vienne. Les artistes anonymes qui illustrèrent ces précieux manuscrits furent de vrais et heureux maîtres, et dans leurs compositions minuscules sont déjà abordées, très souvent résolues, toutes les difficultés de l'art de la
peinture. Comment s'en étonner, puisque ces mains, si légères et délicates lorsqu'elles effleuraient le vélin, étaientles mêmes qui brossaient à larges traits des ligures colossales sur les toiles à décors et les cartons de tapisseries, celles qui posaient, lentement, consciencieusement, sur le bois des retables, des figurines d'une réalité palpable en un milieu exact d'archi-
Jbhah Fouqubt. — La Nativité de saint Jbar-Baptisti | Miniature du Livre d'heures d"É tienne Chrvalier. — Husfo Condé, a Chutilli .
tectures on de paysages ? La bonne fortune de Fouquet, en son temps, fui d'aller respirer sur place le souille tout frais encore, exquis el printanier, de la Renaissance italienne à sou aurore ; sa bonne fortune, dans le nôtre, c'est que Son nom. le premier, ail pu sortir de l'injuste oubli dans lequel sont encore perdus ceux de ses émules.
Le chef-d'œuvre de Fouquet, dépecé à la lin du x\ir siècle par quel que noble vandale, le Livre d'heures d'É tienne Chevalier, donl quarante
feuillets s'alignent glorieusemenl dans la Tribune de Chantilly, ('litre les
travaux juvéniles et fraternels de Filippino Lippi et de Raphaël, fut exécuté, entre 1450 et 1460, au retour d'Italie l. Ce ne saurait être un coup d'essai. L'artiste, d'un bout à l'autre, s'y montre si sûr de lui, en telle possession, aisée et constanle, d'une technique savante et d'une conception personnelle, qu'on lui doit supposer une assez longue suite d'études et d'expériences antérieures. Où retrouver ces premiers efforts, ces tâtonnements, toujours si touchants, de l'individualité qui se cherche? M. Bouchot a cru les voir dans cent vingt petites images d'une Bible moralisée, commencée par André Beauneveu, continuée après sa mort, comme il arrivait souvent, par divers enlumineurs de moindre talent, sans jamais être achevée. Nous ne saurions, celle fois, nous ranger à son opinion. Ces images, assez faibles, sentent plutôt l'imitation maladroite d'un style déjà fait que la recherche, hésitante et confuse, mais active, ardente, progressive, d'un style nouveau 2. C'est peut-être dans quelque biliolhèque d'Italie, à Florence ou à Rome, qu'il faut s'attendre à trouver le document désiré.
Four le moment, les miniatures qu'on lui peut sûrement attribuer se réduisent à trois séries : 1° les fragments du Livre d*E tienne Chevalier (1450-1460), dont quarante se trouvent à Chantilly, deux au Musée du Louvre, un à la Bibliothèque Nationale, un au British Muséum : 2° 11 miniatures des Antiquités judaïques à la Bibliothèque Nationale ; 3° une partie de l'illustration des Chroniques de France (Ms. fr. 6465., Bibl. Nat.). On y doit joindre quelques pièces isolées, le frontispice d'une traduction de Boccace, Du cas des nobles hommes et femmes, à la Bibliothèque de Munich (vers 1459), et très vraisemblablement un frontispice des Statuts de l'ordre de Saint-Michel (vers 1462), qui lui a été restitué par la clairvoyance de M. Paul Durrieu.
Des trois séries ci-dessus, la plus parfaite, celle qui, d'un bout à l'autre,
1. Chantilly. Les Quarante Fouquet, par F. -A. Gruyer, membre de l'Institut. Ouvrage illustre de quarante héliogravures, par Braun, Clément et Cie, in-i°. Pion, Nourrit et Cie, 1.H97.
2. Dans un travail récent, M. le comte Paul Durrieu, sans prendre parti dans la question d'attribution, signale, comme paraissant de la même main, plusieurs miniatures de quatre autres manuscrits, lu Mer des Histoires (Bibl. Nat., ms. latin 4.915, d'après Boccace), la Théséïde ou les Amours d'Ariste et de Palminie (Bibl. Impér. de Vienne, n" 2.607), les Stratagèmes de Frontin (Bibl. Boy., de Bruxelles, ms 10.491), Du cas des nobles hommes et femmes malheureux, d'après Boccace (Bibl. Publ. de Genève, ms. français 192) — Voir la Question des œuvres de peinture de Jean Fouquet, par le Cl° Paul Durrieu. Paris, 190i, in-4".
porte la marque d'une exécution personnelle et attentive, sans intervention d'élèves, est celle qui, commandée par maître Etienne Chevalier, porte, à chaque feuillet, les initiales en or du grand dignitaire. C'est là que, rentré en son logis, tout fraîchement ravi des clartés d'Italie et des élégances toscanes, le bon ouvrier les accommoda, avec le plus de charme et de verve, à ses habitudes d'observation nette et franche ; c'esl là que, sans se soustraire en rien aux exigences natives de son tempéramenl tourangeau, plus positif que rêveur, plus sensible aux réalités de la vie active qu'aux inquiétudes d'un idéal mystique ou littéraire, il purifia pourtant, il agrandit, il poétisa, par un sentiment nouveau de grâce et d'harmonie, le réalisme septentrional, à l'heure même où, chez plus d un Flamand sédentaire, malgré la supériorité exceptionnelle de Van der Weyden, Gérard David, Memling, déjà, eux aussi, d'ailleurs, allégés et exaltés par le contact de l'Italie, ce réalisme allait vile et trop souvent, chez les praticiens médiocres, dégénérer en un maniérisme prosaïque de laideur grimaçante et brutale, assez mal sauvé par la routine d une technique insuffisante et attardée.
Dès (pie les yeux, dans la tribune de Chantilly, s 'arrêtent sur la suite des feuillets alignés où reluisent les initiales d'Etienne Chevalier, c'est d'abord, pour eux, un ravissemenl d'ensemble. I ne clarté générale, une clarté délicieuse, la clarté toscane, qui est aussi la clarté française, illumine ces histoires minuscules. C'esl le coloris doux e' tendre des fresques florentines, de Masaccio cl d'Angelico, d'Uccello et de Castagno, avec leurs délicatesse- matinales cl printanières d'harmonies argentines dans les visages blancs, les étoffes fraîches, l'atmosphère limpide, les architectures légères, les paysages aérés. C'esl leur ordonnance pondérée, facilement intelligible, où les figures principales dégagent, loul de suite, leurs attitudes et leurs mouvements : quel que soit le nombre des assistants et des comparses (la foule en est parfois grande), leur présence ne cause ni encombrement sur la scène, ni étonnement chez le spectateur. C'esl leur goûl de gravité el de sobriété (finie choix discret des accessoires, la suppression des détails inutiles, la simplification des draperies. C'est leur recherche de vraisemblance dans la perspective des figures el des lieux par l'exactitude des fuites linéaire- cl des dégradations atmosphériques. C'est, tour à tour, leur finesse et leur
force dans la réalisation des types vivants et dans leur transposition historique ou légendaire ; c'est aussi leur grâce ou leur vigueur dans l'expression religieuse, sentimentale, passionnée ou dramatique, des physionomies. Il suffit de saisir ces qualités extérieures de réalisation technique pour comprendre en quoi, dès lors, Fouquet diffère de ses prédécesseurs ou contemporains, dans la région française et la région flamande, et comment il est, d'ores et déjà, chez nous, non plus le dernier peintre du Moyen Age, mais le premier peintre de la Renaissance. La simple comparaison d'une de ces feuilles de Chantilly avec une feuille, même la plus brillante, de la Bibliothèque de Bourgogne, montrera l'évolution commencée et le progrès accompli.
Ce qu'il y a d'étonnant chez Fouquet, c'est qu'avec tant d'enseignements reçus d'un cœur évidemment si docile et si enthousiaste parmi les Toscans, il ne trahit nulle part, vis-à-vis d'eux, aucun servage apparent. L'imitation de ses modèles se réduit à l'emploi de quelques détails matériels dans l'architecture, le mobilier, l'ornement. Certes, on sent dans son œuvre presque à chaque pas, on peut indiquer très sûrement, en certains endroits, le contre-coup prolongé de ses admirations ; ici, c'est Ghiberti ; là, c'est Luca délia Robbia, ou Pisanello, ou Massacio, ou Fra Angelico ; plus loin, Giotto même et les peintres d'Assise, qui se tiennent, derrière lui, qui le conseillent à voix douce, et l'encouragent. Il a respiré leur âme, il s'est rempli de leur souffle, il a appris d'eux à voir plus clair, penser plus ferme, parler plus juste : leur esprit le fortifie et l'anime ; mais c'est tout. Son admiration ne se change jamais en imitation; s'il pense toujours à ces maîtres, il ne les copie jamais. Ce Tourangeau, si toscanisé, devient le plus français de tous nos peintres, et, dans ce grand désordre politique et social du xv° siècle, c'est lui qui, d'avance, développe, spontanément et clairement, les qualités essentielles et durables de notre génie, avec une telle supériorité qu'on aura peine, après la crise éphémère du xvi° siècle, à les retrouver et les dégager, par lents efforts, de nos routines et de nos préjugés, aussi nettement que lui.
C'est à la fois dans la composition, l'observation, l'expression, l'exécution, que Fouquet déploie son originalité, qu'il pressent et essaie toutes les ressources du génie national. Sans rien perdre des traditions francoflamandes de l'âge précédent, qui avaient éveillé en lui l'amour naïf et
JEHAN F 0 U Q UET
profond de la nature et de la vie, il choisil dans les enseignements de l'Italie nouvelle avec un tael admirable, il choisil seulement toul ce qui peut éclairer et épurer cet amour. Cette double assimilation, en regardant tantôt le Nord, tantôt le Midi, qui deviendra de règle pour les peintres français, s'opèredéjà chez lui avec une aisance el une liberté exemplaires.
Il suffît, pour s'en convaincre, d'analyser les deux premières feuilles des Heures de Chevalier, le frontispice, comme on pourrait faire toutes les autres.
Une même scène, à la fois idéale et réelle, s'étend sur les deux feuilles qui, dans le livre relie'-, devaienl se faire face. A droite, un portail d'église, en style flamboyant , avec des statuettes dorées de rois, saints, prophètes, anges, s'étageanl dans les montants el voussures, sous des dais fleuris : c'est
la France. Dans la haie du portail, une niche cintrée, a coquille antique, soutenue par deux colonnettes corinthiennes en lapis lazuli, sur un fond de panneaux rectangulaires, dans la même matière: c'est l'Italie. Dans celle architecture internationale, composée avec un goût parfait, se tient la Vierge, assise, drapée en un grand manteau d'azur, dont les plis abondants ondoient, s'accumulent cl s'étalent avec uni' excessive ampleur :
Jbham Fouqubt. — Saik t Mautis
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I cuilloi du /.ivre tïlieuret <l'Êtirnw Chevalier (l!il)liol!it'i|iic nationale;.
c'est la Bourgogne. La Vierge elle-même, blonde, grassouillette et fraîche, portant la haute couronne emperlée, ressemble à celle de Melun comme une sœur cadette, plus candide et moins mondaine ; même largeur du front, même absence de sourcils, même finesse du nez et des lèvres, même abondance et blancheur de la gorge : c'est la Touraiue. Le Bambino, plus souple et vivace qu'à Melun, tette avidement cette belle gorge qu'il caresse des deux mains. C'est un bel enfant, bien découplé, naturel et joyeux ; ni le nouveau-né anguleux et recroquevillé des Flandres, ni le jnitlino lourd, à grosse tête, comme gonflé dans ses bourrelets charnus, de Florence, mais un bon petit Français, leste, prêt à jouer et rire. Ni lui, ni sa mère, d'ailleurs, n'affectent un sentimentalisme mystique. Ce groupe d'une nourrice royale et d'un nourrisson royal est charmant, chaste et digne, sans nulle recherche d'idéalisme. Mais le recueillement pieux de la mère est si naturel, la gaîté de l'enfant est si franche, que cette sincérité délicieuse suffit à ravir les yeux et la pensée, et que notre imagination enchantée ne s'étonne point de voir, devant ce groupe divinisé, se tenir respectueusement à distance, pour l'adorer, une nombreuse assistance.
Ce n'est plus, ici encore, l'assistance immobile et muette des saints et des saintes, simplement rangés, en Flandre comme en Italie, près des donateurs en prière, aux côtés d'une figure divine. La scène est vivante, la scène est réelle ; c'est un concert, un concert dans une chapelle florentine, lambrissée de boiseries, avec pilastres cannelés à chapiteaux fleuronnés (les chapiteaux de Fra Angelico), encadrant des plaques de lapis autour d'un pavimenlo de marbres précieux. Sur la corniche classique de la sjinliiera^ gambadent, portant les écussons du trésorier, avec de longues guirlandes de feuilles de laurier suspendues à leurs épaules, des enfants nus et ailés, les amours et les génies des bas-reliefs romains, les putli de Jacopo délia (x)uercia, Donatello, Desiderio da Seltignano, Mino da Fiesole, etc., qui se croient des anges pour la circonstance. Le ciel pur et chaud qui éclaire cette salle hypèthre est d'un bleu intense, égal, profond, méridional.
Tout ce décor, portail, statues, lambris, est encore avivé par une pluie d'or, rehauts, hachures, pointillés, qui, en certains endroits, couvre des parties entières. Les cheveux de la Vierge, sa couronne, les cordons de sa robe, sont en or pur ; sur les plis de son manteau, les clairs éclatent dans
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un piquage d'or. Il en est de même pour les autres figures : dans leurs cheveux, sur leurs vêtements, même semis d'or, répandu el distribué d une main si délicate que, tout d'abord, on le remarque à peine. Etienne Chevalier, le donateur, échappe seul à celle prodigalité, parce qu'il est, dans la pensée de l'artiste, le seul personnage réel assistant au spectacle. Nous retrouverons, dans toutes les miniatures de Fouquet, cel emploi constanl de l'or , qui , réparti avec une délicatesse unique, leur donne le brillanl et la solidité des émaux.
Tandis que les nouveaux Toscans dédaignenl cl suppriment toul à fait, comme des surcharges inutiles, les placages d'or massif chers aux peintres gothiques, Fouquel conserve la tradition, mais en la modifianl cl l'utilisanl de telle façon .
qu'entre ses mains, la vieille formule devient une innovation charmante. L'école de Tours conservera quelque temps après Fouquel l'habitude de ces rehauts d or. mais nul n en saura user comme lui.
La même hardiesse à poétiser la réalité el humaniser l'idéal, avec le même charme de spontanéité et de naturel, se retrouve dans toul le reste de la scène, le concert donné à la Vierge. Dans l'encoignure de la salle (un morceau parfait de perspective), le long des lambris, se tiennent debout si\ anges musiciens, accompagnant le chant de cinq anges choristes
.il. Il AN Fouqubt. — Lu Roi David
(Feuillet du Lirre il heures d' lionne Chevalier. Iii ili»li .Miislmiiiii.
et de six enfants de chœur, rangés à la suite, voisins de la Vierge. Deux anges plus âgés, agenouillés à gauche, balancent leurs encensoirs, en se tenant le coude par un geste pris sur le vif, tout à fait gracieux. Près d'eux, au premier plan, se tiennent Chevalier, en robe rouge, les mains jointes, sur ses deux genoux, et, derrière lui, saint Etienne, un seul genou en terre, portant dans la main droite nue pierre de son supplice, et de la gauche, battant la mesure en même temps que les choristes. C'est une audition dans la chapelle ou la sacristie du château royal. Les ailes blanches des musiciens et chanteurs n'empêchent point d'y reconnaître, avec leurs mines ingénues ou distinguées, leurs altitudes convaincues et ferventes, les damoiselles, fillettes ou gamins, répétant des cantiques sous la direction de Maître Okegam. Le jeune Etienne est un de ces jeunes et beaux diacres que Florio admirait à Saint- Martin. Comme la Vierge, la transposition, pour eux, se fait par l'intensité profonde, délicate, merveilleusement juste, de la vérité expressive dans le geste et la physionomie. Quant à Chevalier, c'est un chef-d'œuvre de réalité et d'exactitude, mais exécuté avec une telle distinction, que l'œil ne s'étonne pas, non plus, de trouver cet homme si simplement fervent, accueilli parmi des apparitions célestes, car, chez tous, c'est le même sentiment exalté de vie heureuse, le même caractère d'humanité sérieuse et affable.
Sur les quarante-deux miniatures, jusqu'à présent retrouvées, du livre de Chevalier (en [dus des deux précédentes), vingt-cinq représentent des sujets de la Vie de Jésus-Christ et de la Légende de la Vierge, depuis le mariage de Marie jusqu'à l'Ascension, l'Assomption et l'Intronisation ; quatorze des scènes de la Légende des Saints; les trois autres, une scène biblique [Job et ses amis), une cérémonie contemporaine [Obsèques d'Etienne Chevalier), une vision idéale [le Jugement demie?"). Il suffit d'examiner presque au hasard, dans les trois séries, une des miniatures, et de la comparer, pour la disposition des figures, les types et l'expression des physionomies, le décor des fonds et les accessoires, avec les peintures contemporaines ou antérieures : on sera vite et facilement convaincu de l'esprit d'innovation, à la fois hardi et modeste, que Fouquet apportait dans la reprise des thèmes traditionnels autant (pie de la qualité, heureuse et durable, de son incomparable originalité.
Ce que l'on doit, tout d'abord, il est vrai, constater, c'est que son
JKIIAN FOUQUKT
imagination esl plutôl narrative que?poétique, historique que romanesque, qu'elle s'élève difficilement au dessus des choses de La lerre, en des visions surnaturelles. Les grands vols de l'exaltation mystique, philosophique, pittoresque, lui semblent interdits. Son naturalisme, si délicat, si souple, qui anime et v i v i fie , avec un charme admirable , les personnages divins , lorsqu'il les représente en leur vie terres! re, éprouve grand'peine à s exalter et s'alléger assez pour les transfigurer dans leur vie céleste.
Sou extraordinaire habileté à caractériser, grouper, mouvoir ses acteurs dans les scènes de 1 histoire et de la légende devient une extraordinaire maladresse à les transporter el transformer dans un spectacle mi va c uleux. Les plus faibles de ses compositions
sont précisément celles qui, en Italie, onl inspiré les compositions les plus hardies et les plus émouvantes, le Crucifiement, l'Ascension, l'Assomption, el même la Toussaint. Dès qu'il faut faire envoler ou planer des figures, dès qu'il faut même rassembler et asseoir, parmi des nuées triomphantes, les saints el les saintes, qu'il pose si bien el fait si bien agir sur le sol ou sur des dalles, il n'y est plus.
Pour s'en bien tirer, il faut qu'il recoure à ses souvenirs et à ses éludes
'biia\ Fouqobt. — Usa Ektrâb royale
Miniature des Gr&fldeê Chroniques île France (Ms. français Hiiij dr la Bibliothèque nationale).
d'architecte et de verrier. L'Intronisation de la Vierge, dans une percée lumineuse sur le ciel, en fond de lunette, formant auréole derrière le groupe de la Trinité, avec ses étages de bienheureux superposés alentour en cercles concentriques, est un projet de rosace destinée à l'éclairage d une chapelle plutôt (prune plate-peinture. Les meilleures parties en sont
Philippe-Auguste faisant drui.er des hérétiques (Miniature des Grandes Chroniques de France. — Ms. français 6465 de la Bibliothèque nationale).
d'ailleurs les épisodes où les formes humaines se présentent, avec leurs allures naturelles, sous un éclairage ingénieusement distribué : ainsi, les personnes de la Trinité, trois beaux jeunes hommes, en blanc, de tailles pareilles, d'attitudes pareilles, légèrement diversifiés dans le geste et l'expression, assis sur un banc-d'œuvre gothique à trois niches et dais flamboyants ; ainsi la petite Vierge tourangelle, assise, elle aussi, dans une chaire gothique, une chaire épiscopale ; ainsi, en bas, comme dans une église, la foule des fidèles religieux et laïques, vue de dos, assistant, de
JeHAM FoiIQl'BT. — L ' A Do il A T I O > l'Es MAOB8 Kcuiillcl du Lirrr tl'ht'ttn-s italienne CheWtlÎTf
(Musée Coodé, à Chantilly).
loin, à l'apparition lumineuse de ce conseil des divinités tenant séance dans le vitrail resplendissant.
En revanche, lorsqu'il s'en tient aux scènes terrestres de l'Evangile, Fouquet les rajeunit et les renouvelle avec une fertilité d'inventions cl un bonheur de trouvailles qui le mettenl forl au-dessus de ses contemporains. Presque tous les Italiens, on le sait, sauf Fra Angelico, même les plus grands cl les plus hardis, se contentent alors, el se contenteront longtemps, de moderniser les scènes traditionnelles du drame sacré par le seul changement du style, sans modifier sensiblement 1 ordonnance consacrée, en sorte qu'on retrouve à la même place, dans les mêmes attitudes, depuis Giotto jusqu'à Raphaël, et même au-delà, Ions les personnages déjà lixés dans les miniatures ou mosaïques byzantines. Fouquet, lui, n'hésite pas à modifier la formule consacrée, pour trouver une mise en scène plus naturelle, si c'est possible, et plus simplement humaine. L'exemple de celle hardiesse lui avait été donne par la piété ingénieuse du bon moine de Saint-Marc, dont lc> panneaux sur la \ ie «lu Christ, conservés à l'Académie des Beaux-Arts, à Florence, prouvent, à cet. égard, l'espril libre el novateur. Le Français, laïque el lettré, prend plus de libertés encore avec les formules ecclésiastiques : mais, s'il s'écarte plus souvent que Fra Angelico de la lettre de 1 Evangile, il lui arrive souvent aussi de Irouver, dans une élude plus attentive du texte, des éléments nouveaux d'émotion pour le développement de son drame. Ainsi, par exemple, dans la représentation de la Cène «pi il place dans une salle d'auberge parisienne, d'où l'on voit, par la porte ouverte, l'abside de Noire-Dame), neuf apôtres sonl rangés sur des bancs de bois, autour dune table ronde, trop étroite pour tous, près dune grande cheminée flambante, tandis (pie les autres, debout, se mêlent aux assistants respectueux cl curieux. Fouquet, le premier, je crois, y donne à Judas son vrai geste, le geste noté par saint Marc el saint Mathieu. Les peintres antérieurs, presque toujours, signalaient simplement et brutalement le traître en rasseyant, seul à part, de l'autre côté de la table ; quelques autres >c contentaient de lui mettre une bourse en main, [ci, au moment où le Christ prononce les paroles : « Celui (pu met la main dans le plat en même temps que moi est celui qui me trahira ». Judas, qui esl debout, son escarcelle à la ceinture, tend la main pour recevoir un morceau de
pain que lui offre le Christ. Dans le Jésus livré à Judas, une scène admirable, où la clarté des étoiles, dans la nuit, lutte avec la clarté des lanternes, Fouquet ne manque pas d'introduire un épisode non remarqué par ses prédécesseurs, celui du jeune homme nu, couvert seulement d'un linceul, qui suivait depuis quelque temps Jésus, et auquel, dans la lutte, on arrache ce drap. C'est dans saint Marc que le peintre a pris ce détail. Pour le Portement de croix, il n'a pas manqué de choisir le moment où Simon de Cyrène prêle, malgré lui, son aide au Christ, lorsque ce rustre, revenant des champs, est forcé, à coups de masses d'armes, par les soldats, de porter le pied de la croix. On pourrait multiplier les observations de ce genre à propos de presque toutes les compositions de la série et prouver ainsi dans quelle élude attentive et intelligente des textes le peintre, avec celle ingéniosité d'esprit littéraire qui sera celle de nos plus grands artistes, Poussin et Delacroix, recueillait certains éléments de vérité, d'action et de beauté.
Néanmoins, ce n'est poinl à celte conscience, ni à celle curiosité du lettré, c'est d'abord et avant tout à la sensibilité de l'observateur et à la sincérité de l'artiste, qu'il faut attribuer l'extraordinaire accent de vie et de vérité qui éclate partout, dans les scènes attendries ou dramatiques. En les plaçant parmi des décors réels d'architectures ou de paysages français, en donnant résolument à ses acteurs des types et des costumes du jour, Fouquet, comme les Flamands, assurait à ces épisodes historiques une vraisemblance palpable et immédiate. Ce qui le met, toutefois, beaucoup au-dessus des Flamands, c'est l'aisance avec laquelle, au milieu de ces ligures contemporaines, il fait mouvoir les personnages évangéliques (Christ, Saintes Femmes, Apôtres) dans leur costume traditionnel, le costume antique. De même qu'il opère, dans ses architectures, le mélange des souvenirs gothiques et des souvenirs classiques avec un goût surprenant, de même il associe le hoquelon et la loge, les hauts-de-chausses et la tunique, la cotte d'armes et le manteau, dans le mouvement de ces épisodes, avec une si parfaite aisance, que nulle part, ni l'œil, enchanté par l'ensemble harmonieux des mouvements, ni l'esprit, saisi et retenu par la justesse et la vivacité des sentiments exprimés, ne songent à y relever l'anachronisme. En même temps que les costumes variés, brillants, amusants, du xvc siècle, donnent au peintre l'occasion de déployer toute son
habileté joyeuse de coloriste, les vêtements majestueux ou austères qu'il conserve à ses personnages sacrés lui offrent celle de montrer, dans le jet et le mouvement des étoffes, sa science de dessinateur. Les draperie- de FoUquet, tantôt abondantes et ruisselantes, à La façon de Bourgogne, tantôt discrètes et simplifiées, comme dans les statues antiques, tantôt serrées et ajustées, suivant la mode contemporaine, le plus souvent calmesel larges, comme celles des imagiers du \m" siècles, toujours exactes et vraies, peuvent être comparées, pour leur beauté d'ex pression , leu r gOÛ I noble ou délicat , avec celles des plus grands arl i >tes postérieurs. Il en esl dont le style grave el puissant n'a été retrouvé que par Poussin el par Ingres .
d'autres dont la souplesse spirituelle esl déjà celle de Watteau.
L'un de ses attraits habituels, c esl la vraisemblance des milieux où se mem cul ses figurines. Architectures extérieures, aménagements
intérieurs, dans ses églises, palais, maisons, tout respire la vérité, tout annonce l'exactitude. Les perspectives peuplées et bruyantes de ses bâtisses resserrées, aussi bien (pie les panoramas déserts cl silencieux de ses campagnes ouvertes, ont été pris sur nature, en bonne terre de France. Que s'il lui arrive parfois de mêler à ces éludes locales quelques souvenirs de voyage, un campanile toscan, un édifice romain, des montagnes
Jehan Fouqubt. — Lb Roi Edouard d'Anolbtbrrb
RBNDAHT Nommai. H \ PhIIIPFI t.1 BBL Miniature îles Onmde» ChronigiUê dt /■'nuit r iMs. français (405 Uc la Bibliothèque nationale).
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alpestres, il le fait, comme pour les costumes, avec un tact particulier. Aussi, dans ces fonds réels, derrière les scènes vivantes, que de joies variées, que d'évocations précieuses pour les amoureux de la nature et les passionnés de l'histoire ! Avec quelle justesse délicate et quelle précision aimable s'y trouvent fixés déjà les aspects, si peu changés, du val de Loire, avec ses donjons de pierre et ses manoirs de brique, et les fines verdures de ses coteaux allongés ! Avec quelle netteté aussi, netteté d'architecte-peintre, s'y conservent tant de coins pittoresques du Paris de Louis XI (la Pointe de l'Ile et la porte Saint-Bernard, dans le Saint Martin, au Louvre ; le Donjon de Vincennes, dans Job et ses amis, à Chantilly; le Gibet de Montfaucon dans la Sainte Catherine ; Notre- Dame, le Châtelet, le Palais, dans la Déposition de Croix, etc., etc.)! Le peintre apporte le même scrupule à consulter ses carnets d'Italie qu'à consulter les spectacles étalés sous ses yeux ; une page des Grandes Chroniques de France nous offre une vue intérieure de l'ancienne basilique de Saint-Pierre, à Home, l'une des plus exactes qui nous soient restées ; c'est là que, respectueux de la vérité historique, il fait couronner Charlemagne.
Les décors de Fouquet sont exacts et réels ; ses acteurs ne sont pas moins réels, ni moins exacts, car la légende, sacrée ou profane, ne lui est jamais qu'une occasion de faire vivre et agir les hommes qu'il connaît, les hommes de son temps. Courtisans et soudards, gens d'église et de robe, gentilshommes et bourgeois, ouvriers et paysans, comme il les a tous fréquentés, comme il les a tous analysés, avec la même perspicacité bienveillante, il les mettra tous en scène. La variété infinie des êtres l'intéresse autant que la variété des choses. Il est bien, sous ce rapport, le digne ami du Toscan Florio, comme il le fut sans doute aussi du Flamand Commynes, qui vivait dans le même cercle ; on peut imaginer des conversations singulièrement intéressantes entre ces trois bons physionomistes, lorsqu'ils revenaient ensemble du Plessis ou de Marmoutier. Aussi fin analyste des caractères dans ses portraits peints que l'historien diplomate dans ses portraits écrits, Fouquet, le pinceau à la main, néanmoins, ne s'en tient pas là. Pour la variété et la vivacité des couleurs, pour l'abondance des détails significatifs, dans les représentations de fêles ou cérémonies, il veut encore lutter avec les chroniqueurs et les romanciers, ses contemporains,
dont la richesse verbale esl inépuisable, Olivier de la Mart he. Martial d'Auvergne, Antoine de la Sale, etc.
Ce en quoi il se distingue toujours, parmi ces écrivains ou artistes, historiens des mœurs françaises du xvesiècle, c'est le tact, naturel ou de culture, avec lequel il évite de tomberdans la grossièreté courante, de se laisser aller à la grivoiserie qui , chez quelquesuns, tourne si vile à l'obscénité. Ce Tourangeau, avisé et subtil, si foncièrement français, ne se repenl jamais de n'être plus un ( raulois ; il conserve toujours, sans aucun pédantisme ni solennité, une gravité el une réserve dans la tenue qui révèlent à la fois l'honnête homme et l'esprit élevé. Aucune I ra ce de sensualil é brutale dans le plaisir
visible qu'il éprouve à décrire la grâce d'un délicat visage ou d une belle gorge féminine. Aucun accès de trivialité populacière el sardonique dans la joie évidemment sympathique qu'il apporte à représenter les labeurs et les jeux des petites gens. A peine ce- 1 esprit d'observation comique, qui esl l'esprit du terroir, se trahit-il chez lui deux ou trois fois, par quelque Irait jovial, et presque toujours bien placé : ainsi, dans le Mariage de lu Vierge, l'un des prétendants évincés, quelque gros argentier ou marchand.
JlllAN FlH'(,UBT.