‹ Jehan Perréal, Clément Trie et Édouard GrandChapitre 3 sur 13 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L ÉGLISE ET LE COUVENT DE BROU;, TOMBEAU DE FRANÇOIS II, DUC DE BRETAGNE^ ET DE MARGUERITE DE FOIX, A NANTES.

Le 10 septembre 1^04 expirait au château de Pont-d'Ain, entre les bras de son épouse Marguerite^ le prince de Savoie.

La douleur de Marguerite fut grande, et cette femme, célèbre depuis par son esprit et ses talents, mais déjà remarquable par sa naissance et la bizarrerie de sa destinée, voulut élever à son époux et à elle-même un magnifique monument, « un grand tombeau qui redeviendrait leur couche nuptiale (45'). »

Réunir les sommes nécessaires pour la réalisation de sa pensée, fonder un couvent de l'ordre de Saint-Augustin, et cela à Brou, où sa belle-mère, Marguerite de Bourbon, avait fait le vœu, non suivi d'exécution, d'élever un monastère, se faire autoriser du pape, tout fut rapidement mené à bien en peu de temps, par cette femme de tête et de cœur. Tous connaissent l'Église et le couvent de Brou, près de 'Bourg en

(4^) Edgard Quinet. Introduction aVÉglise de Brou, poème, par M. G. de Moyria. Bourg, Bottier, 1835, page 18.

'Bresse. Examinons à présent quelle est la part de Perréal dans cet ouvrage, car il a un compétiteur important, le Flamand Van Boghen (46).

Notre impression personnelle, à legard du style de cet édifice, est qu'il appartient à Tarchitecture flamande ; cet opinion sera le gage d'un examen impartial du concours qu'y a apporté l'artiste lyonnais.

C'est à l'année ifof qu'un document précis, le prix fait de l'église et couvent de Brou, fixe le commencement des travaux. Que Marguerite ait connu Perréal à la cour de France, ou qu'il lui ait été recommandé par Jean Lemaire, son historiographe, ou même par Philippe, son fi*ère, il est certain qu'elle devait chercher à Lyon, plutôt qu'ailleurs, un artiste capable de lui faire « les pourtraits » de l'œuvre qu'elle voulait entreprendre.

M. Dufay , le premier qui ait signalé Perréal comme constructeur, et qui a rompu pour cela pas mal de lances contre M. Jules Baux, fait remarquer, avec raison, qu'elle ne pouvait placer ses intérêts en de meilleures mains et qu'il faut admettre, qu'ayant trouvé à la porte de la Bresse un serviteur du roi dévoué et capable de diriger une construction, elle lui ait fait part de ses idées, tout en le laissant à ses inspirations. Le document ci-après ne laisse aucun doute à cet égard; Perréal écrivait à Marguerite d'Autriche, le i f novembre 1 5*09, de Lyon :

« Madame, tant ôc fy très humblement que fere puis à voftre bonne grâce me recommande. Madame, depuis le temps que je receu une leftre de vous contenant en fomme que vouliez que fufle paie d'une penfion que de piefTa vous pieu me don-

(46) Nous ne nous sommes pas arrêté un instant sur la conjecture qui attribuerait les dessins de l'église de Brou à André Colomban, né à Dijon en 1474, statuaire qui a pu être employé aux travaux de son art, mais qui ne saurait être considéré comme architecte, ainsi que l'avance le P. Rousselet.

ner & de bon cueur ottroier^ de laquelle ay joy deux ans, & jà fontpaflez troys que n'en ai rien receu, j'ay efté en court toufiours, en cefte dernière guerre contre les Vénitiens, ou

ay eu plus de dangier que de mal (47) ». Il était donc au

service de Marguerite depuis 1 ^'04, et Ton verra qu'on le qualifiait alors des titres de varlet de chambre et de peintre ordinaire de la princesse.

La réclamation de Perréal fut couronnée de succès 5 cette princesse donna ordre de lui compter l'arriéré de trois ans de sa pension, ainsi que l'explique la pièce suivante, extraite d'un registre aux ordonnances et mandements de Marguerite d'Autriche, du i^*" avril 1^09 au 31 janvier 15' 11 (n. s.).

« Le xxvij^ juillet xv® dix a eflé vériffié ung mendement patent dont la teneur s'enfuyt : Marguerite, &c mandons que par noftre ^mé & féal confeiller & tréforier

Diego Florès faites payer, bailler & délivrer à maiflre

Jehan Perréal, de Paris, noilre painclre ôc varlet de chambre, la fomme de lx efcus d'or au foleil, & ce pour & en récompenfe & payement de trois années entières de fes gaiges & penfions de xx efcus d'or au foleil, que nous lui donnons par an^ pour les bons 6c agréables fervices qu'il nous a faiz journellement, 6c mefmement à caufe des pourtraicfïz par luy faiz, 6c qu'il nous a derrenierement envoyez par Jehan Le Maire, noftre indiciaire, pour drelTer les fépultures que faifons fere en noftre couvent de Saint-Nicolas-de-Tolentin- lès- Bourg, en Breffe, defquelles trois années finies à Pafques derrenier pafle, il n'a rien receu comme il dit, obilant noftre abfence de nos pays de par delà, 6cc. »

(47) Cette lettre, qui a appartenu à M. B. Fillon, fut donnée par lui à M. Auguste Bernard, en 1848 ; elle a depuis passé entre les mains de M. Sirand, qui l'a publiée. Sa date était incertaine; M. Dufay a pu, par son rapprochement avec le document que nous publions à la suite, démontrer avec certitude qu'elle est de l'année 1 509. Nous en fournirons plus loin les derniers passages.

Du reste^ il avait été payé déjà divers à comptes à Perréal, et notamment celui qui figure dans les comptes de I f 09 (48) :

« Des deniers paies par leftres de ma dide Dame^ de Monleigneur le gouverneur Ôc de MM. du conféil de Brefle^ par doys ôc aultrement

« A Eflienne Chevilliard^ maiflre des œuvres de Brouz, pour employer audidl ouvrage m j xxv fl.

(( Plus audicfl Chevilliard, pour un roule des dépenfes extraordinaires d'avoir fait conduyre les albaftres de Mafcon à Bourg . . . xxxi fl. vu gr.

c( A maiftre Thibaud, fur la taiche à lui baillée de tailler la fépulture de mondiél feigneur 111^ l fl.

c( Pour Brouz. A Chevilliard;, pour employer à Brouz en fédiffice, oultre Villars . . m fl. 1 s. parifis.

« A Jehan de Paris, peintre du Roi. . ixefcusdoraus. »

Le prix-fait de l'église, donné par M. Baux, archiviste de l'Ain, contient quelques détails qu'il importe de noter ici, parce qu'ils témoignent exactement la nature des premiers projets : « Premièrement font tenus les maflbns de faire la toyfe de mur de fix piedz en carreur, toyfant le vuyde comme le plein, jointe le contenu du pourtraicfl pour le prix d'une chacune toyfe m l. xv s.

« Iiem, feront tenus lefdits maflbns fere le portai devant beau & honnefle jouxte le contenu du pourtraid avecques fon oftiaire & le pignon deflus, comptez pour le prix c'efl aflavoir iiii c. 1.

(48) Dissertation sur les nouveaux docuntents concernant l'église de Brou, par Dufay [Bourg, 1847).

Documents publiés par M. Dufay dans V Église de Brou et ses tombeaux (Lyon, 1867, page ijo).

« Iterriy plus feront tenus fere deux fepultures, belles 6c honnefles celon Tordonnance du pourtraid, pour le prix d'une chacune fépulture cl 1.

« Item, feront tenus lefdites maffons de fere une chafcune des grans votes pour le prix de cent livres.

« Item, plus, feront tenus fere une chafcune des petites votes avec fon pillier rond^ par dedans Tefglife, de pierre de taille XLV 1.

« Item, feront tenus fere une chafcune butte (arc-boutant) par dehors de l'efgUfe, de pierre de taille^ levée jufques en hault de fefgUfe, de la groffeur qui contient au pourtraidl, pour le prix de xlv 1.

« Item les arcs bouttans qui feront fur les bafles votes, en droit des doubles (doubleaux) entre la taille des bouttans jufques au mur de l'efglife, feront toyfez & la toyfe au prix du mur.

« Item, feront tenus lefdits maffons de fere ung charnier voté (caveau ?) de dix pieds de parfond (profondeur) & de dix pieds de long & de huidl pieds de large, pour le prix de iiixx l. »

Cela nous semble peu en raison de ce qui a été exécuté. A la fin du prix-fait se trouve le passage suivant qui indique qu'il y avait un « pourtraiél ^^ pour tous les bâtiments projetés :

« Item, s'il advenoit qu'il plaife à ma diéle très redoubtée dame, auffi fufl le befoing fere efdidls bâtiments tant de l'efglife, monaflère que aultre, quelque aultre œuvre de laquelle ni à deffus elle faide mention, que efdidls maffons foit fatisfait; Ôc auffy touchant quelque aultre œuvre qui fera advifée de fere que par adventure y efl au pourtraidl: defdits bâtiments, & non efl es articles deffus efcripts faicle mention, que pareillement foit fatisfait aufdidls maffons à dide d'ouvrier.

c( Et le tout fere & pour fcre félon le pourtraidl dont ils en auront le double (49)- "

Nous faisons remarquer ici^ qu'on réservait toute facilité d'améliorer ou d'augmenter le projet 5 ce détail a son importance. Il semble certain que, pour mettre en œuvre des maîtres maçons du Bourg, alors même qu'ils possédaient un certain talent de constructeurs, la princesse a dû tenir à les lier par des dessins, approuvés par elle et qui représentaient exactement ce qu'elle désirait. Une veuve aussi fidèle ne pouvait laisser à la fantaisie la composition générale et les combinaisons des emblèmes poétiques auxquels on a imprimé^ du reste, tout le cachet de sa personnalité.

Les constructions ou « efdifices » de Brou consistaient en l'église, un couvent pour les Augustins et une maison pour la Princesse.

Marguerite d'Autriche se rendit à Brou à la fin du mois de mars 1 yof , accompagnée de Laurent de Gorrevod, pour hâter les travaux, et, malgré la famine et la peste qui régnaient alors, on donna, le 23 avril, le prix fait dont nous avons parlé, par-devant Loys Vionet, trésorier de Bresse, à cinq tacherons (jacherii) de Bourg, maître Amédée Tegniost, Claude Chareden, Louis Balichon, Benoît et Pierre Castin (^'o) . 11 existe, aux Archives du Nord, une minute en papier, à la date du 7 avril ifoô, constatant des conventions passées entre Marguerite et les maîtres maçons Amé de Rogemont et Benoît Ballichon. Est-ce un double ou un autre marché.^

11 est dit, dans ce dernier marché, que ces constructions (adificia) doivent être effectuées en quatre ans, selon le prix fait <i sec undum figurant et protracms factos in duohus pellihus pergameneis» et pour le prix indiqué.

(49) Archives de l'Ain ; publié par M. Baux, clans VHistoire de l'église de Brou (•854), page jii.

($0) Archives de l'Ain; publié par M. Baux, comme ci-dessus, page 173.

On se mit à Fœuvre immédiatement; puis, deux religieux arrivèrent et ils durent presser la construction de leur futur monastère.

Le 27 août ij'oô, Marguerite d'Autriche revint à Brou; elle installa solennellement les religieux et posa la première pierre (( in religiosori ipsius œdijîcii loco, videlicet in imo sacrarii quem surgentis solis primum indicat juhar angulo (f i). »

Il nous semble que voilà un commencement d'exécution très-caractérisé. En fondant, avant tout, un monument à son mari Philibert, Marguerite ne pouvait poser la première pierre d'un monastère ; elle a posé la première pierre dans un angle du sanctuaire de l'église, et nous croyons que, malgré Van Boghen, la position de celle-ci n'a pas été sensiblement modifiée. Remarquons que le concours de Perréal au prix fait et à la cérémonie n'est pas noté; était-il absent? Cela est peu probable, puisqu'il venait de faire à Lyon, le 14 août, les préparatifs de l'entrée de l'archevêque François de Rohan. Il était plutôt trop mince personnage pour qu'on se soit occupé de lui plus que des autres artistes de son époque.

En ij'oS (f 2), le i^*" juillet, les Auditeurs des comptes de Bresse écrivaient à Marguerite d'Autriche :

... c( Votre édifice de Brouz fe avance fort 3c fe faidl très beau voir; madame la princefTe (y^) a paffé par cette ville allant à Lyon, & revenant paiïera vifiter ledit covent duquel elle a faiôl grand eftime... (5'4)». La même année, et le 28 août, frère Claude, s'adressant à la princesse, parle du couvent en ces termes :. .. «Je prye à Dieu que vous donne

(51) Archives de l'Ain (M. Baux)... dans l'endroiî leplus sainî de l'édifice, c'està-dire à l'extrémité du sanctuaire, dans l'angle qui est éclairé le premier par le soleil levant.

(52) Date indécise.

(53) Louise de Savoie.

($4) Documents sur l'église de Brou, par DuFay. Bourg, 1847, p. j.

grâce de venir vilîter voflre très magnifique covenc 6c vos très révérends religieux de Brou (f)). »

Il est donc évident que pour la construction de ce couvent on n'a pu se servir que du c. pourtraiél >> dressé en ifof, par un maître, lequel toutes les probabilités font supposer devoir être Perréal.

On doit être surpris de l'activité déployée pour cette construction, pendant que l'église, Foeuvre capitale, qui devait être tant à cœur à l'illustre veuve, ne semble pas être poursuivie.

Etait-ce que Perréal, plus dessinateur qu'appareilleur, ne faisait que de rares apparitions sur les travaux et consacrait ses veilles à l'élaboration d'un « pourtrai(fl )> qui devait surpasser tout ce qui s'était fait en ce genre jusqu'à cette époque, que l'ancienne église du prieuré de Brou existait encore, ou bien, enfin, que l'argent fourni par la princesse était absorbé par la construction du couvent? Tout cela probablement; nous reviendrons sur ces considérations.

Cependant, en mars i yoç, Louis XII l'emmène en Italie faire campagne contre les Vénitiens, et Perréal, qui n'a pas complété ses projets, est bien aise de profiter de ce voyage^ et peut-être aussi de ce prétexte, pour puiser de nouvelles inspirations.

Le I f novembre ifog, il écrit de Lyon, à la princesse, la lettre suivante, que nous signalons tout spécialement à nos lecteurs, car, selon nous, elle précise à la fois la situation et le goût de Perréal; nous en avons déjà cité un passage (page 44), qui déterminait d'une manière exacte l'époque à laquelle il avait été attaché à l'entreprise de Brou et au service de Marguerite :

« Et quant j'ay efté arrivé à Lion, j'ay trouvé Jehan Le

(5^) Documents sur rêglise de BroUy par Diifay. Bourg, 1847.

Maire qui avait fait ung volume (5' 6) que je croy avez à préfent, & d'aultres œuvres, duquel me dit voflre inilrudlion touchant trois fepultures que voulez faire en leglife que faides faire près de Bourg ; que Ton dit eilre fort belle. Sy me die que on vous en avoit fait quelques patrons, mais il me dit que s'il efloit poffible d'en faire ung de quelque mode digne de mémoire que vous Tarez agréable. Sy me fuis mis après (y 7) tant pour mon devoir envers Voflre Majefté que pour l'amour que je vous doy, & ay revyré mes pourtraiélures, au moins des chofes antiques que j'ay eu es parties d'Italie, pour faire de touttes belles fleurs ung troflfé bouquet dont j'ay monftré le jet au didl Le Maire, & maintenant fais les patrons que j'efpère arez en bref. Et pour ce que ledit Le Maire fen parti de Lion long temps ja pour aler à Dole, & que depuis n'ay fceu ou il efl, & n'ay eu de luy nouvelles, je me fuis adreffé à monfieur le gouverneur de Brefl^e, auquel j'ay refcript ce que j'ay faiél félon la charge que me donna ledit Jehan Le Maire, c'eft aiTavoir de trouver albaflre que j'ay treuvée la plus blanche du monde, & à bon conte, grandes pieflTes & à grant quantité. Outre, j'ay trouvé ung bon ouvrier 6c excelent difciple du nommé Michel Coulombe, homme de bon efprit, & qui befongne après le vif, lequel efl contant de befongner à Lion ou à Bourg (j 8), combien que je feroye voulontiers près de luy, car vous entendez aflfez que rien n'en empireroit, & mefmement pour le vifaige de feu Monfeigneur & autres chofes.

(56) La Légende des Vénitiens , imprimée à Lyon en 1 509 ; satire contre Venise à l'occasion de la ligue de Cambrai, en 1508.

('57) Ce terme, familier aux Lyonnais, est ancien; en voici la preuve.

('jS) Probablement Thibault, sculpteur. On vient devoir plus haut, page 46, qu'il reçut du trésorier Vionet, 350 florins d'à-compte sur cette tâche. Mais il paraît aussi qu'il les dépensa avant d'avoir travaillé. On trouve dans les comptes de Gaillon, publiés par M. Deville, parmi les maçons, un Guillaume Thibault d'Orléans. Colombe, qui travailla à Gaillon, peut avoir indiqué cet ouvrier à Perréal.

c( Et pour ce, Madame, que ledicfl: gouverneur m'a averti qu'il aloit vers vous, je me fuis enhardi de vous mander ma bonne voulonté & affedion, & feray très joyeux de moy employer à mettre l'œuvre à fin en ma vie. Pour ce s'il vous pleft vous fervir de moy je fuis & feray à jamais voftre à gaiges & fans gaiges. Je faiz les patrons en enfuivant voflre voulenté à ma fantaifie, lefquelz avoir veux. Sy vous pleft, manderez ce que vouliez que l'on falTe touchant de l'ouvrier & des pierres, 6c de moy vous povez fervir, mais du maiflre fe je le retiendray ou non, & fe l'on fera tirer des pierres. Vous en communiquerez audidl gouverneur, lequel à fon retour fera de moy ce qu'il vous plaira commander. Il a commandé au tréforier de BrefTe me paier toutes mes penfions. Je croys que ledit tréforier le fera ; fa voulenté foit fai(fte & la voflre avec la voulenté de Dieu, lequel vous doint fanté & longue vie, & après ce mortel labeur repos felice.

« A Lion, ce xv^ de novembre de voflre

c« Très humble & très obéiflant ferviteur

« Jehan Perréal de Paris, p. du r. »

Hélas, Perréal avait compromis son entreprise par l'absence qu'il avait faite en Italie; Lemaire lui avait fait comprendre, comme on Ta vu dans la lettre ci-dessus, que d'autres artistes circonvenaient la Princesse et qu'on lui faisait d'autres « patrons 3J. Il avait bien découvert Thibault pour l'exécution de ces projets, mais il ne tarda pas à reconnaître son insuffisance, ainsi qu'on pourra s'en assurer plus loin.

Il fut toutefois nommé, vers ipo, contrôleur des édifices de Brou, ainsi que l'indique la lettre suivante qu'il reçut de Marguerite d'Autriche, en février ifii, en réponse à une

longue supplique qu'il lui avait adressée, ainsi qu'à Barangier, et qu'on trouvera à sa date :

« Marguerite^ archiduceffe d'Auftrice, ducelTe 6c conte (Te de Bourgoigne^ duagière de Savoie^

« Très chier et bien amé, nous avons reçu vos leflres, & puifque Jehan Lemaire nous a layfTé, nous ne voulons avoir aultre contreroleur en noftre édiffice de Brouz que vous mefme^ pour à quoy entendre vous devrions, nous défirons savoir quel marchié Michiel Coulombe a avec vous pour le faicT: de nos fépultures, 6c dans quel temps il pourroit avoir parfaid.

« Quant à votre fils, le ferons meftre au roole des bénéfices de noitre conté de Bourgoigne. (Archives de Lille.) »

On pourrait peut-être faire remonter ces fonctions de contrôleur à l 'fog, si on se reporte à une délibération consulaire de la municipalité lyonnaise, que nous transcrivons :

« Le mardi xiij d'aoufl mil v^ & neuf, etc.

« zMonfieur le contreroUeur, » (ces trois mots sont biffés sur l'original^ et M. Rolle, qui rapporte ce document, se demande quel pourrait être ce nouvel office dont le peintre était pourvu) a Jehan de Paris, varlet de chambre du Roy, noflre fire, a fait raport que la Royne, qui partift de cefte ville yer matin ^i (ici une lacune ou omission par le copiste, puisque le sens de la phrase est incomplet), « 6c avant fon partement luy diil qu'elle eftoit très-contente de la didle ville 6c de ce qu'elle y avoit demeuré. Elle a trouvé la diéle ville 6c les habitans en icelle fi bons 6c de fi bonne forte qu'elle en aura longtemps mémoire; 6c quant ceulx du dit Lion vouldroient quelque chofe devers le Roy ou d'elle, elle fera contente quant l'on s'adreflTera à elle du vouloir qu'elle a à faire plaifir à la diéle ville. Dont mes didl feigneurs, par la voix du dit le Bourcier (confeiller de ville), ont remercié le dit de Paris, 6c l'ont prié, quant il fera en Cour, avoir tousjours la

di(51e ville &: afTaires d'icelle pour recommander (Registre

consulaire BB. 28). »

Cette mention de contrôleur, écrite et enlevée , peut s'adapter parfaitement aux travaux de Brou, puisqu'une fonction semblable paraît avoir été abandonnée par Lemaire.

Cependant, ce qu'on nommait contrôleur au xvi^ siècle était une charge plus financière et administrative que technique : le contrôleur n'était pas le maître de Fœuvre ou Yarchitecte. Philibert de l'Orme s'est plaint à diverses reprises du peu de délicatesse de certains contrôleurs qui ne se gênaient point pour remplir leurs poches, et il dut faire rendre gorge à plusieurs. Nous insistons d'une manière plus complète sur l'organisation administrative des travaux publics et particuliers dans la biographie du célèbre architecte.

Lemaire parle encore du « controfleur » dans une lettre adressée à Barangier, secrétaire de la princesse, datée de i y i i (28 mars), et s'eflforce en même temps de détruire les bruits répandus sur son propre compte (^9) :

a Çà, ce n'eft point la première coquille qu'on m'a dreffée devers Son Excellence. Sur le poindl que j'ai receu vos dides leftres, je les ay montrées à M. le controfleur, maiftre Jehan de Paris, lequel, en riant, a refpondu ung mot vrayment philofophal, c'eft aiïavoi-r que quand les chiens ne peuvent mordre, ils fe faoulent à aboyer »

Perréal était depuis longtemps en relations de travaux avec le célèbre sculpteur Michel Colombe (60)5 dès ij'oç, ils

($9) Analecus historiques du docteur Leglay, archiviste du département du Nord. — Lille, 1838.

(60) Michel Colombe est né vers 145 1, puisqu'une lettre de Jean Lemaire lui donne 80 ans en i<;ii. Il put recevoir des leçons de Claux de Vouzonne, qui fit le tombeau de Philippe-le-Hardi, à Dijon, en 1404.

Voici le catalogue de son œuvre, d'après M. B. Fillon :

r Bas-relief d'albâtre de Saint-Michel-en-l'Herm (1473?);

2" Projet du tombeau de Louis Rouault, évêque de Maillezais (1480-1481);

préparaient ensemble les figures qui devaient compléter les reliefs. Cet imagier n'avançait pas à cause de son grand âge, et pourtant Lemaire et Perréal, liés désormais par la disgrâce encourue par Tun et imminente pour l'autre, tenaient à ce concours important pour présenter à la princesse un travail exceptionnel. Perréal se préoccupait beaucoup plus des tombeaux que de l'église, et étudiait une composition inspirée de l'antiquité, laquelle s'éloignait considérablement, et à son grand détriment, des modèles proposés à la princesse par les artistes flamands.

A ce moment, on est conduit à se demander de quels modèles il s'agissait lorsque Marguerite d'Autriche, écrivant le 50 février i yoS son testament, qui nous est resté, disait ;

3° Bas-relief en pierre, représeritant la morl de la Sainte Vierge, placé dans l'église de Saint-Saturnin, de Tours;

4° Statue de saint Maur, qui se voyait également à Tours ;

5° Modèle de la médaille d'or à l'effigie de Louis XI 1 , gravée par l'orfèvre Jehan Papillon, à l'occasion de l'entrée de ce prince à Tours en 1408 (publiée par M. Dauhan dans la Revue numismatique de 1856, p. 150). Il modela aussi une armure, faite, sans doute, d'un mastic imitant le fer, pour servir à un nommé Carreau, élu a Tours, qui remplit le personnage principal dans le Mystère de Turnus^ joué lors de la même entrée en présence du roi ;

6° Le bas-relief de marbre blanc, à Gaillon (conservé au Louvre actuellement), représentant saint Georges à cheval, tuant le dragon;

7° Le monument funéraire de François II et de Marguerite de Foix dans l'église des Carmes, à Nantes (i 502-1507), sur le dessin de Perréal;

8° Les statues du Christ, de saint François et de sainte Marguerite, placées à l'autel de la même église ;

9° Le sépulchre du Christ, en pierre, dans l'église Saint-Sauveur de la Rochelle (1507-1509) ;

10" Le tombeau en marbre blanc de Guillaume Gueguen, évèque de Nantes, pour la cathédrale de cette ville (i 509-1 510 ;

1 1° Le buste en médaillon de sainte Marguerite, en albâtre de Saint-Lothaii>lès- Poligny, pour Marguerite d'Autriche (1 5 1 i) ;

12° Le modèle du tombeau de Philibert-le-Beau, pour l'église de Brou;

1]' Le modèle de la fontaine de Beaune-Semblançay, à Tours (1510).

On peut, en outre, consulter à l'égard des œuvres de Michel Colombe les ouvrages suivants :

ce . . . //t'm, nous clifons la lepulturc de nollre corps à refglife du couvent de Saind Nycolas de Tollentin lez Bourg en Bresse, lequel nous avons fondé & faifons préfentement édifier & conflruyre (61)5

ce Item, en cas que, au jour et heure de noilre didl trefpas, le did couvent, cfglire & fondacion du didl Saind Nycolas de Tollentin que avons conclud & délibéré faire, avec auffi les fepultures félon les patrons que en avons faid prendre, ne fulTent faicfles & parachevées, voulons & ordonnons iceulx couvent, efglife & fepulture eitre parfaides, félon les dids patrons & la dide fondacion, eftre accomplie de ce qui fe trouvera refier de la fomme de douze cens florins, monnoye de Savoye (62). 3)

Perréal travaillait encore à ses patrons en i y 1 1 ; Marguerite voulait-elle désigner ceux qu'il avait pu faire en ifoy et dont il est question au prix fait? Cela est probable.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de ce que, ne recevant

Tombeau de François II, dernier duc de Bretagne, et de Marguerite de Foix, par Colum., 1 507, placé dans l'église cathédrale de Nantes, par Th, L. (Thomas Louis). Nantes, 1859, in-folio, fîg.

Recherches historiques sur l'origine et les ouvrages de Michel Colombe, tailleur d'ymages du roi, par H. Lambron de Ligmln. Tours, 1848, in-8°.

Le sculpteur Michel Colombe, par A. Dauban, sans lieu ni date. Paris, 1856, in-S". (Extrait cie la Revue numismatique^ nouvelle série, tome I", page 130.)

Michel Colombe, par Paul Mantj. Paris, 1857, in-8°.

Documents relatifs aux auvres de Michel Colombe, exécutées pour le Poitou, l'Aunis et le pays Nantais, publiés par Benjamin Fillon. Fontenay-le-Comte, 1865, in-4'*. (Extrait de Poitou et Vendée.)

Notice sur le tombeau de François II, par Michel Columb. Nantes (sans date), in-8".

Documents inédits pour servir à l'histoire des arts en Touraine, recueillis et publiés par M. Ch.-L. Grandmaison, archiviste d'Indre-et-Loire. Paris, Dumoulin, 1870.

La Renaissance monumentale en France, par Berty, 1864, tome II.

La Renaissance des arts à la Cour de France, par de Laborde, pages 59 et 159.

(61) Documents authentiques sur l'église de Brou, par M. Baux. Bourg, 1854, page 346.

(63} Idem, page 352.

rien de Perréal, la princesse, avec une impatience bien légitime, ait écouté les propositions des concurrents de notre artiste.

Ici vient se placer une longue lettre (ou plutôt même un mémoire justificatif), adressée de Lyon^ par Perréal, le 4 janvier lyi I, à Louis Barangier, qui se trouvait à Bourg.

Cette pièce la plus importante, à notre avis, qui ait été conservée parmi celles de notre artiste, a été publiée par M. B. Fillon, dans son travail si remarquable sur les œuvres de Michel Colombe (65).

En même temps qu'elle nous fournit, à propos des travaux de Brou, des détails circonstanciés et des renseignements techniques sur la manière d'exécuter les ouvrages de sculpture au commencement du XV P siècle, elle établit que Perréal composa les dessins et dirigea l'exécution du fameux Mausolée DE François II, duc de Bretagne, et de Marguerite DE Poix, son épouse, élevé par les soins d'Anne de Bretagne dans l'église des Carmes, a Nantes.

« Très cher 6c honoré feigneur, humblement à voflre bonne grâce me recommande, vous mercient vos gracieufes lettres & celles de Madame, par lefquelles j'ay entendu comme elle s'adrefle à vous,- à maiflre Jehan Lemaire & à moy, & le tout d'une matière dont eftes ung peu eflonné, doublant ma dite Dame eftre courroucée du marché que j'ay faid:, dont avez efté préfent & aultres gens de bien, & à cefte caufe ne vous a foufy m'en efcripre amplement pour fur ce donner ordre, confeil & remède, & aufly pour advertir ma didle Dame de tout & félon fa doubtance; maiz encore vous

(63) Extrait de Poitou et Vendée^ Fontenay-le-Comte, Pierre Robuchon, imprimeurlibraire. 186 5. M. B. Fillon a eu l'extrême obligeance de nous communiquer son exemplaire; n'ayant pu, auparavant et malgré des recherches réitérées, nous procurer ce travail, cela a été pour nous une bien grande satisfaction que d'avoir le moyen, grâce à cet érudit, de ne pas laisser dans notre notice une lacune regrettable.

a pieu m'cnvoicr les lettres que ma dicte Dame vous en refcript.

« iMonfeigneur, pour refpondre à voftre première demande touchant la nature de Talabaflre, & que on luy a dit que le coufteau ne doit prendre delTus, je vous averty, comme celuy qui en peult parler, par troys raifons, la première^ par la matière, la féconde, par la forme fubllancielle, la tierce, par fes accidens, & vous di qu'il eft deulx manières d'alabaflre. La première n'eft pas blanche, mais déclinant aucunement à citrinnité, & enciennement Ton en faifoit des veiïeaux, 6c le tenoit-on pour précieux, comme il ell efcript en l'Evangille : In alahaflro unguennim preciofum (64); & font tranfparens ung peu <5c veyneux de doulce couleur, de leur nature plus froiz & aquatiques que terreflres, combien que de terre & d'eau font procréez toutes pierres, congeliez par froideur, maiz procréez par chaleur; maiz pour leur froideur eftoient ordonnez a tenir unguens pour la confervation d'iceulx.

L'autre alabaftre, quant à la matière, efh terreltre ôc aquaticque, mais plus terreftre que aquaticque, & par conféquent plus aprochent de ficcité & de blancheur ; car, là où agifl challeur en ficcité, là plus eft prochaine blancheur, comme il appert des os, <5c par conféquent plus dur. Quant à fa forme fubflancielle, elle efl moins homcgénée en fon tout, pour challeur qui caufe incinéracion en chofes feches par faulte d'humidité, qui efl caufe de ligament. Quant en fes accidens, pour le premier, en fa mynière elle efl envyronnée de froideur,, qui répugne à chaleur, & la tient humide & molle, &, quant elle efl hors tirée, c'elle eft de vielle ou longue roche, & efl à l'air ung an ou plus, pourveu qu'elle ne fante la gelée, elle s'endurcit & blanchit de jour en jour.

(64J Accessit ad eiinx niulier hahens alabiistruifi unguenti preciosi^ et ejfudit super cjput ipsius recumbentis. (Evangile de saint Matthieu, ch. xxvi, v. 7.)

" Je vous pourroie plus au long defclarer les deux natures, en eniî'ui vent les docfleurs & bons philozophes^, maiz à préfent^ je conclus qu'il n'eft aultre nature d'alabafire que ces deux.

« Et, quant à ce que dittes que m'en enquière aux maiftres maiïons & tailleurs d'yiimiges, certes, je vous avertis en tel cas n'y fçavent riens, ne de la nature de ladidte pierre ; par quoy de moy (eul vous afTeure, par l'article de devant, toute la natture, & n'y en fcey point d'aultres.

t( Maiz, quant pafTerés à Dijon, interroguez vous à gens qui bien en fçaront parler, quant à la nature, tant de blancheur, dureiïe que poliflement; car fâchez que la plus blanche eft la plus riche. La plus dure Te polit mieux 5 maiz toutte alabaflre s'endurcit à la longue hors de fa mynière, par quoy je vous avertis que autant en avendra à celle cy qui ell belle & fort blanche, maiz feroit bon que l'on n'y touchafl: d'un an, & vous fçavez que je difoie toujours que l'on ne devoit befongner que au nouveau temps ; maiz maiftre Thibault (6y) vouloit toujours befongner.

fc Quant à ce que demandez & que je m'enquière fy l'ofte du Grifon, de Lion (66), en a vendu, car il en fit amener deux ou trois belles grandes piefles, je vous refpons que lefdides pieiïes ont elle menées par Loire jufqu'à Tours à maiftre Michel Coulombe, lequel en fait fépultures pour un évefque (67). Vous vous en pourrez interroguer, fi je ne fuis

(65) Voir la lettre du i <, novembre 1 509, adrefTée de Lyon, par Perréal, à Marguerite d'Autriche, page '51 et la note ^8.

(66) L'hôtellerie du Griffon était située rue de BourgneuF. Guyot Vachard, hôtelier, y hébergea saint François de Paule en 1483 (voyez ci-dessus); il possédait a Vaise, du côté de la Saône, une maison avec un beau jardin et un colombier (Registre CC, 4 et 18, aux archives municipales). Cette hôtellerie devint celle du Lion et appartint à Pierre de Bourgogne, « Pofle du Roy. » (Registre CC, 26, 1515-1538, et CC, 38, 1528-1529)

(67) 11 s'agit évidemment ici du tombeau de Guillaume Gueguen, évêque de Nantes. (Note de M. B. Fillon.)

crcu, mai'z c eft la vérité &:, touchent ce que vous me mandez que j'en fafTe faire ateftacion de tout & combien vauldroit le pied dudit alabaftre, afin de mieulx en avertir Madame^ certes je vous refpons, quant j'en parle à eulx, ils ne fçavent que dire ne refpondre à mes propoficions ne de la nature, ne de la bonté, ne des accidens, maiz remetent tout à moy & difent qu'ils n'en fçaroient que dire^ & je les en croy.

f( Maiz, pour voftre acquit & defcharge, vous ay bien voulu au long efcripre de ladide alabaftre la nature ; du pris du pied vous en larez mieulx la vérité à Dijon , & pouriez ce monftrer ou dire à Madame ; car comme dittes es lettres que m'avez efcriptes que pafTerés à Dijon & que yrés en la Chambre des Comptes, pour fcavoir où fut prinfe l'alabaflre des feux Ducz (68) & combien elles ont coufté, certes je loue bien cela & ferés bien fe en prenés la peyne, que je croy ferés pour en refpondre au net à Madame & mieulx informer ceulx qui font autour d'elle.

« Et touchant ce que m'efcripvez du marché trop cher, & aulTy comme je fay veu par les lettres que Madame vous en refcript <5c à Maiflre Jehan Lemaire, & non à moy, combien que j'amalTe (aimalfe) mieulx qu'elle m'eut refcript, mais son plaifir foit faid & c'eil raifon, je vous refpons en deux manières, la première pour vous, la féconde pour ceulx qui en

(68) Albâtre employé dans les monuments funéraires des ducs de Bourgogne, Pliilippe-le-Hardi et Jean-sans-Peur, placé sur le chœur de l'église des Chartreux de Dijon, auquel ont travaillé Claux et Anlhoniet, souverains îaiUeurs d'ymaiges, ainsi que les qualifiait Michel Colombe (Note de M. B. Fillon). Le tombeau de Philippe-le-Hardi fut exécuté par Claux Sluter, originaire de Hollande, nommé en 1390 ymaigier du duc de Bourgogne, aidé de Claux de Vouzonne, fon neveu, et Jacques de Baïrze, pour l'architecture et les ornements; il coûta 3,612 livres. Celui de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière fut commandé à Jean de la Uerta, dit d'Aroca, du pays d'Aragon, tailleur d'ymaiges, demeurant à Dijon. On lui avait adjoint Jehan de Drogués et Antoine le Mouturier, dit Anlhoniet. Il coûta 4,000 livres. Ces deux monuments sont conservés à présent au musée de Dijon. {Guide du voyageur à Dijon, par Goussard, 1861, pages 286 à 288.)

penfent ce qu'ils veulent. Premièrement, je vous di que je dis à Maiftre Jehan Lemaire, quant il ala en Flandres, pour ce qu'il me demandoit, que le tout pourroit bien coufter deux mille cinq cens efcus, c'efi: à dire les trois fépultures, maiz qu'il ne failloit pas eftonner Madame, afin de ne reculer l'œuvre. Depuis, dedans Bourg, je me fuis trouvé avec vous & mefîeigneurs du Confeil, montrant les lettres que Madame m'efcripvoit & donnoit charge de marchander, ce que devant tous aflemblez j'ai fait, & m'avez laiflTé faire, pour ce que je vous monilroie raifons efvidantes du couft & defpance qui y aloit & le temps. Oultre plus, confiderant la grande defpance que la Royne (69) a faitte pour la fepulture de fon feu père, je trouvoye cefte cy petitte, ôc, ce qui me fit paffer oultre, un peu & non guière. Vous fçavez que je difoie en confeil & devant tous mefleigneurs : « J'entendz & fais fc tel marché pour ce que, fe ceft homme ou maiflre n'efl: « ouvrier, je ne le foufreray point, maiz veulz que l'œuvre « fe faiïe par mains de maiflre, » tendant à fin que la chofe paflaft par les mains de Michel Coulombe, qui a faiél la didle fepulture de la Royne. Et fçavez que publiquement maiftre Thibault fe obligea en fafion que, se il ne befognoit bien, que je luy ofteroie l'œuvre, & fçavez que je fis venir ung des difciples de Michel Coulombe pour en marchander (70), & fçavez, après le marché fait, que je difoie que il n'y befongneroit que ouvrier, ôc que, fe il y avoit rien de fait mal, que je romperoie tout & feroit recommancé à fes defpens par grans ouvriers, & que n'y vouloir que ouvriers, & le tout fe faifoit tandent à fin de paiTer par les mains d'un grand ouvrier qui plus en eut demandé que maiftre Thibault, & fçavez que

(69) La reine Anne de Bretagne. Cette princelTe fit élever par Michel Colombe, sur les plans de Perréal, le maufolée de François II et de Marguerite de Foix, fon père et sa mère. On trouvera ci-après les détails sur cette œuvre de notre artiste.

(70) Jehan de Chartres, élève de Michel Colombe. (Note de M. B. Fillon.)

maillrc Thibault le vouloir bien faire pour xii'" efcus (71); maiz, quand il vit le marché par efcript & auffi ce que j'ay cru depuis par patrons que je fis, & par le groflet que je fis contre ung mur au couvent de Brou, que vous vinfles vcoir, il vit que le bas luy bleiïbit. Vous fçavez auiïy que je prenoye tout fur ma charge <5c entendoie faire ung chef-d'œuvre ; tellement entendoie faire befongner grans ouvriers que le dit maiftre Thibault eut renoncé au marché.

ce Oultre plus, vous fçavez, le temps durant que je fus audit Bourg, les paines que vous, AiefTeigneurs, toutes jours aviez d'accorder le différant dudidl marché, pour ce que je vous montroie efvidemment & donnoie à entendre que j'en ay veu faire d'aultres & à plus grans ouvriers que maiftre Thibault, par quoy je vouloie qu'il fût bien obligé, tendant à fin d'efire fait de main d'ouvriers & bien paiez.

c( Vous fçavez, d'aultre part, la peyne que je prins de viii ou dix jours defcripre le marché, de donner à entendre ce qu'il devoit faire, &, qui plus eft, le pourtraiz tant en parchemin que papier, & principallement le grant que je fis contre le mur du didl couvent, les invencions & a ornemcns que j'y ajouflé de nouveau plus que au patron, pour ce que au petit on ne peult former comme au grant (72), que je n'en feroie pas autant pour cent francz, tant les premiers patrons qui furent portez à Madame que ceux que j'ay fais (depuis), & me rompre la tefte pour les invencions (75). Et qui m'a tout fait faire ? fors amour envers la bonne Dame, la fcience & mon honneur, comprins que n'avoye aultre défir fors qu'elle

(711 Douze cents efcus.

(72) « Parce qu'on ne peut aujjî bien dejjîner & compofer en peîiî qu'on le fait en grand. » Ce tracé du tombeau eu grand est-il quelque part sous un enduit dans l'intérieur des bâtiments de Brou?

(73) Voyez encore la lettre du 15 novembre i $ 10, déjà citée, pages 44 et 50 : « ... Et ay revyré mes pouvtraiâures^ au moins des chofes antiques que j'ay eu es parties d'Italie , etc.

fut bien fervie, (5c non pas pour les gages telz que fçavez ; mais, fe ung gênerai ou granc feigneur en avoir fait la moiné, il luy fauldroit mille francz (74).

(( Monfeigneur, pour conclure & vous refpondre du marché, je vous avertis que ce que j'en ay fait a eflé publique, rond & droit, jufques à xv*^ efcus (7f), fus les charges que avez veues que j'ay efcriptes <5c en barbe de maiflre Thibault, pour ce que me doubtoie de lui qu'il ne fût foulifant pour le mettre & faire faire à (dire d') ouvriers, penfent qu'il n'en fçaroit venir à bout, & ce a efté fait devant vous tous & le dis tout haultement, & vouloie que iMichel Coulombe le fit, & n'en eulTe jamais tant baillé audiél maiftre Thibault, à quatre cens efcuz près, non n'euifé-je jamais marchandé à luy quant j'eufle fçeu qu'il eut fait l'œuvre; mais l'ay fait pour eftre refpondant des deniers 6c qu'il efloit du pays de ma didle Dame, & l'eulTe fait faire à aultres, & vous difoie toufjours, que je ne confentiroie à rien qu'il fit, s'il n'efloit bien fait, & delà toutte mon intencion & la caufe pourquoy, devant vous tous, je feis tel marché, ôc vous tous en povez eftre tefmoings.

« Et pour ce que Madame ne me refcript que de l'alabaftre & non pas du pris, <5c que je voy qu'elle cft en doubte, & auiïy dit qu'elle aimeroit mieulx que fon œuvre fût fait de marbre d'Italie, je vous veulx advertir de tout, afin, de mon cofté, m'en eflre aquitté envers ma dide Dame de mon devoir, 6c aufiy afin que mieulx luy en diez la vérité, combien que luy

(74) Voici une allusion bien nette à la position subalterne des artistes français au XVl' siècle : mal payés, parce qu'ils ne sont pas nobles d'origine. Le duc de Saint- Simon, en plein XVII* siècle, ne trouvait-il pas, encore, chose énorme que le roi soleil condescendît à donner tout de suite audience et à traiter avec quelque considération son architecte Jules-Hardoin Mansart?

(75) Quinze cents écus.

en refcrips, maiz non pas tant amplement de peur d'ennuyer (76).

« Je vous adverds confeiller à Madame faire ladite fepulture de marbre blanc prins à Gênes & de marbre noir prins au Liège, ainfy que la Royne a fait; car, fans mentir, ce fera oeuvre perpétuelle & de princeffe. Quant efl de alabaftre, il ne dure pas la moitié; car marbre peult durer mil ans bel, maiz non pas blanc, & falebaflre ne faroit durer quatre cens ans, non pas trois.

ce Ou que Madame la face faire de cuyvre doré, qui fera plus riche, maiz non pas sy bien fait, quelque bon patron qu'on face au fondeurs qui la fonderont ; car la matière, qui coule efpefle, bave <5c enfle chofes fubdles, &, quant ilz la cuident reparer, ilz gaflent tout, pour ce qu ilz font fondeurs 6c non ouvriers tailleurs (77), & au lieu de faire des cheveux, ilz feront une queue d'efloupes.

« Et, pour éviter tout danger, Madame la peult, 6c doit faire de marbre pour le mieulx, & fuis de cefte oppinion 6c non d'aultre, combien que ma dide Dame, la bonne 6c fage, fera bien confeillée ; maiz elle efl 6c reffemble une belle groiïe, bien clère 6c ronde perle, bonne en toutte perfeccion, que tous ceulx qui font autour d'elle regardent en difant chafcun fa râtelée, confeillant l'un : « elle feroit bien en œuvre ainfly » , l'autre, «mais mieulx ainfly w, fautre d'un autre, aucunes fois avec peu de raifon ou rien ; maiz ladicle perle 6c précieufe bague demeure tousjours en fon entier 6c perfeccion pour chofe que devifeurs devifent.

« Il me fouvient bien, 6c n'y a pas long jours, en la chambre d'un grant feigneur que, ung coufl:urier efl:ant là, lequel avoit fait une robe audit feigneur 6c fut trouvée bien faite.

(76J Voyez la lettre ci-après.

{77) Sculpteurs.

dont le coufturier en fut fier^ avint que ledidl feigneur envoya quérir ung chaufletier pour luy tailler des chauffes d'une fine efcalatte. Le couflurier, pour Fhonneur qu'il avoit acquis de la robe, s'avança & voulut montrer au chauffetier comme on les devoit tailler^ 3c eufl crédit plus que le chauffetier à force de caqueter; le chauffetier ne s'en povoit contenter qui bien crioit à faulte; finablement^ voyant l'audace du couflurier prefomptueufe & non cognoiffant l'art^ le feigneur luy laiffa faire; maiz tant print de bon biez le drap que les chauffes furent courtes & le drap gaflé.

c( Je croy qu'il eft à préfent affez de telles gens autour des princes, qui veullent, cuident complaire, de trop de chofes devifer, & gaffent le drap. Telles gens n'ont befoing que d'ung feur homme bien expérimenté pour leur montrer leurs faultes, 6c, pour ce, chafcun foit expert en fon art, & ne fe mefle de ce qu'il ne fcet, ôc croy qu'il eff difficile à ung homme ce qu'il ne fcet ne entend donner à entendre à ung aultre. 11 eff plus d'oreilles que d'œul ; ut parer, fy àiceris : n ejlus ^i , fudar (78); mais de tout ne me chault & ne veulx rien gaigner à ce meflier.

ce Monfeigneur, je vous avertis que je efcript à Michel Coulombe pour faire les patrons, comme fçavez que ainffy favoye entrepris, lequel m'a refpondu que, pour l'amour de moy, il eff contant de les faire, combien qu'il soit bien occupé ; maiz il ne les fera point en moins de cent efcus, qui eff fus la charge dudidl marché.

<( D'aultre part, je luy ay refcript fe il vouloit entreprendre à faire les deux principaux ymaiges ou le tout; il m'a refpondu

(78) Troisième satire de Juvénal :

Rides? majore cachinno

Concutitur/Jlet, si lacrymas conspexit amici, Nec doîet; igniculum hrumce si teinpore poscas, Accipiî andromidem; si dixeris: « Estuo o, sudat.

qu'il ne partira jamais de Tours & qu'il efl viel (79) ; maiz, qui lui vouldra envoier le marbre à Tours, que très volentiers il fervira Madame de ce qu'il pourra & qu'il eft contant;, autrement non dont je fuis mal contant; par quoy fuis d oppinion que Madame atende encoren penfant à Ton afaire ou s'en enquerra. Aufly bien l'efglife n'eft pas faite (80), qui efl: le principal, de laquelle efglife madite Dame m'a refcript faire ung patron ou plate-forme; mais c'efl: chofe qui ne fe fait pas fans y penfer, tant au lieu que à la convenance & félon ce qu'elle me demande ; maiz, quand j'aroye fait tout au mieulx que je pouroye, je doubte que le drap ne foyt gafté & que les chauffes ne foient courtes. AinfTy velà mon drap mal employé, maiz au fort je ferai la chandelle qui fe confume pour faire fervice ; le bon plaifir de Madame foit fait (81).

ce Monfeigneur, je vous ay envoyé le patron de la fepulture du duc de Bretaigne, tout ainfly qu'elle efl faite, fans y adjoufler ne diminuer, tant marbre blanc que noir. Les vertus ont VI piedz de hault, les gifants vi & demy, les apoftres Il piedz ; le dit patron ay-je fait jufle, vous en povez parler bien au long ; j'ay efté toufjours quant on la faifoit ou le plus du temps ; je fay pofée en fon lieu comme aultres foiz vous ay conté.

ce Maiz quant au marbre, on l'a fet venir de Gênes jufques à Lion, puis de Lion jufques à Rouane par terre, & puis de

(79) Michel Colombe avait alors quatre-vingts ans, comme le prouve ce passage d'une lettre de Jehan Lemaire à Marguerite d'Autriche, datée de Tours, le 22 nov. i^ii : tt Le dit Colombe ejî fort ancien 6- pefant^ c'eji ajjavoir environ llll'^'^ ans, & eji goutteux & maladif, à caufe des travaux pajjes. (Note de M. B. FiUon.)

(80) Faut-il entendre que l'église de Brou n'était pas commencée, ou bien qu'elle ne serait pas achevée de si tôt? Perréal dit ensuite qu'il s'occupe d'en faire un tracé.

(81) On voit, par ce passage, que Perréal savait qu'il avait à lutter contre des concurrents qui circonvenaient la princesse et dénigraient ses projets.

là à Tours par eau. Tout le marbre, tant blanc que noir, ne monte, rendu audit Tours, que deux mille efcuz ou environ.

« Michel Coulombe befongnoit au moiz, & avoit pour mois XX efcus, l'efpace de fine ans; il y avoit deux tailleurs de maffbnnerie entique italiens qui avoient chacun viii efcus pour moiz, l'efpace de fine ans ; il y avoit deux compagnons tailleurs d'ymaiges foubz Michel Coulombe, qui avoient chafcun viii efcus pour moiz, l'efpace de fine ans; on paioit tous fers aflerez, tous outilz, tous poUicemens, tous cymens. Finallement, la chofe a efté Ci bien achevée, que je l'ay pofée au lieu defiré par la didle Dame, & coufta à pofer, tant pour faire la voulte pour mettre les corps, que pour les engins, que pour l'enrichir d'un peu d'or, la fomme de v^ foixante livres (82), car j'en ay tenu le conte.

« Monfeigneur, il me fera pardonné (i je vous ay fait fy longue lettre 6c fy long temps 5 maiz le tout tend à bonne fin, 6c certes je ne puis de tout parler fans quantité de lettres 6c auffy que me refcripviez vous faire fçavoir de tout, afl^n de pouvoir bien en refcripre à Madame 6c au long. Vous voiez mon intencion, mon povoir 6c fçavoir; le tout remetz à votre correccion, 6c fy les monftrez de delà, fe ne fera pas fans commentateurs 6c glofeurs, mais la bonne Dame congnoiflra mon intencion bonne envers elle fy luy pleft, à laquelle ferés, 6c je vous emprie, mes très humbles recommandacions, prient, mon très honoré Seigneur, au fouverain ouvrier 6c maiflre mafifon de cefte machine mondaine qui vous doint, 6c à toutte voftre noble maifon, joye, honneur, paix en terre 6c gloire es cieulx. A Lion, après eftre relevé d'une diabolique pafilon qui m'a duré trois jours, ce famedi iiii^ de janvier (ifn) de voilre

« Très humble ferviteur 6c amy,

Jehan Perréal de Paris, peintre de Madame. »

(82) Cinq cent soixante livres.

On lit au dos, c'est-à-dire sur le verso du quatrième feuillet :

« A mon très honoré feigneur, monfeigneur maiflre f< Loys Barangez, premier fecrétaire « Et maiftre des requeftes de « Madame.

f< A Bourg. 3î

En même temps, Perréal adressait à Marguerite d'Autriche la lettre fuivante (83) :

ce Madame, tant & fy très humblement que faire puis à voftre bonne grâce me recommande.

« Madame, de tout mon cuer vous remercie de lettres qui vous a pieu me refcripre, par lefquelles j'ay bien enttendu voftre bon délir & la fin & honeur où vous tendez, de aufly ay congneu, par les lettres de monfeigneur maiftre Loys & de maiftre Jehan Lemaire le doubte en quoy vous eftes tant de lalabaftre que du marché.

"Madame, touchant Talabaftre il eft bel & blanc, grans quartiers & fain; & le plus blanc que je veiz piefta, qui eft la richefle, mais ne dure, & la raifon eft bonne, car elle eft tirée de frès, car, en fa mynière, elle eftoit envyronnée de humidité, qui la tenoit molle, mais par temps fendurcit.

« Madame, mondit feigneur maiftre Loys m'a efcript que

(83) M. Benjamin Fillon, l'heureux possesseur de ce précieux autographe, malgré sa promesse de le donner à M. deMontaiglon, a bien voulu nous en fournir une copie qu'il nous a adressée en nous disant, avec une bienveillance dont nous sommes bien fier, que notre « travail est trop important pour que nous en soyons dépourvu. Les questions d'amour-propre privé doivent céder le pas à des considérations d'ordre supérieur. » Qu'ajouter à ces lignes, qui expriment si bien l'amour de leur auteur pour les recherches historiques sérieuses? Nous le remercions, aussi bien en notre nom personnel qu'en celui de notre ville, pour laquelle nous travaillons avant tout, en faisant connaître l'existence de ses enfants les plus dignes de mémoire.

bien au long luy en fîffe fçavoir, & de la bonté & de la nature 5 ce que j'ay fait & là verrez ce que j'en dis & feuz à la vérité, fy vous pleft de lire la lettre bien au long. AufTy il yra à Dijon comme il ma refcript 6c là pourra fçavoir tant de la pierre que du couft. Et, comme ditte, ce feroit dommaige gafterles deniers pour fomptueux ouvrage, fe la nature neftoit bone.

ce Madame, je vous confeilleroie faire l'ouvrage plufloil de marbre que d'aultre chofe, & fy vous pleft, voyez les raifons pourquoy je le dis, ez lettre dudit maiftre Loys.

« Madame, j'ay fait veoir à maiftre Loys le patron que je feis pour la fepulture du duc de Bretaigne, je luy ay à peu près donné par efcript ce quelle coufte 5c comment on y befongna, 6c ainfty pourrez faire, mais que attendez ung peu. Et touchant le marché, voiez ce que j'ay efcript ez dernière lettre, & verres au vray mon intencion, & ne doubte nul foupeftbnneurs, car je fuis à vous aufly bien & myeulx pour deux fols le jour, que les aucuns pour cent folz, & vous le monftreray toutes les foys qu'il vous plaira me commander,

car je fuis à vous par aucune 6c boiîe que ne povez

congnoiftre pour ce que je ne fuis préfent, 6c pleut à Dieu que je peufle l'eftre, quant on devife au moins de ce que fçay, car jen refponderoye mieulx que par lettre 6c plus feurement devant vous.

« Madame, je vous prie attendre encore ung an, 6c vous confeillez de quoy voftre œuvre fera mieulx, afiin d'accomplir voftre defir 6c honneur.

« Madame, touchant faire une plate forme (84) pour l'efglife, je fuis très joyeux m'y emploier, 6c me aideray de tout ce que je ay veu en Italie touchent couvens, où font les plus beaux du monde, 6c feray fans excéder voftre voulenté,

(84) Le plan de l'église de Brou.

combien que le logis ja fait eft fy grant & fy magnifique que je ne fçay que Ion dira, finon que religieux font plus dignes que Dieu d'eftre fumptueufement logez; touttesfoy tout yra bien & ferons petit & bon (Sf), ôc pleufl à Dieu que je fufle prépofé à conduyre tel œuvre.

« Madame^ touchant l'ouvrier ou maiflre qui avoit marchandé, on luy pourra faire gaigner fy peu d'argent qu'il a receu, en faisant de fon art plufieurs chofes que les grolTiers maflbns font, qui eft trop let, car je lay veu, comme vos armes & aultres devifes es clefs pendens; ce n'eft pas leur art & gaflent tout, ôc le dit maiftre le fera bien en faifant gaigner l'argent qu'il a receu (86).

« Madame, je vous fupplie veoir bien au long ce que j'ay refcript à maiftre Loys Baranger touchant la nature de lalabaftre, 6c ce que jen feuz, auHy du marché; car pour venir à la vérité j'entendoie que fuffiez fervie comme princeiïe & que la chofe pafîafl par les mains de grans ouvriers. Jay bien au long tout efcript. Dieu veuille qui foit à voftre gré. Des aultres ne méchault.

« Madame 5 je prie à noftre Seigneur qui vous doint bonne & longue vie & le comble de vos défirs. A Lion^ce iiij® de janvier. »

(85) 11 semble résulter de ce passage, que Marguerite ne voulait pas faire une église de grande dimension et qu'elle avait manifesté cette intention d'une manière formelle, et cependant celle exécutée dépasse, à notre avis, les dimensions convenables à sa destination ! Il y avait, sans doute, entre Malines et les religieux de Brou, un parti pris d'évincer Perréal qu'on ne trouvait pas assez souple pour certains projets.

(86) Perréal veut dire qu'on pouvait employer Thibault (qui avait reçu de l'argent sans travailler au tombeau de Philibert le Beau) à sculpter les clefs pendantes, lesquelles jusqu'à ce moment ont été faites par les tailleurs de pierre du pays. Il est incontestable qu'un imagier de profession était plus capable qu'un tailleur de pierre d'exécuter ces ouvrages d'art ; toutefois, Perréal en prend bien à son aise avec ces « groffiers malTons », puisqu'ils venaient de construire ce couvent a fy grant & fy magnifique! » Il ne faut pas oublier qu'aux XV' et XVI' siècles, maçons et tailleurs de pierre étaient de la même profession.

« De voftre

Avant de poursuivre Thistorique des travaux de Brou, nous sonames forcé d'entretenir ici nos lecteurs du tombeau des ducs de Bretagne, dont il a déjà été question plus haut.

Ainsi que Pérréal le dit, son exécution dura cinq années^ de I5'02 à ifo6; elle fut confiée à Michel Colombe, qui était payé à raison de vingt écus par mois. Il eut pour lui aider d'abord deux sculpteurs d'ornementation d'architecture, venus d'Italie, aux gages de huit écus par mois. Ces artistes exécutèrent probablement tous les détails, y compris les applications de terre cuite ou de stuc rougeâtre moulé qui garnissent le fond des niches des statuettes rangées autour du tombeau. M. B. Fillon, dans sa notice de Michel Colombe, pense que ces deux sculpteurs sont peut-être Domenico et Bernardino, de Mantoue, venus en France à la suite de la première expédition de Louis XII dans le Milanais, s'ils n'y étaient pas arrivés dès le temps de Charles VIII (87). Le savant archéologue aurait pu compléter sa conjecture en disant

(87) La conjecture de M. Fillon part de ce point, que les sculptures d'ornementation de l'escalier des Géants, à Venise, exécutées par Domenico et Bernardino de Mantoue, ont une analogie frappante avec celles du tombeau du duc de Bretagne.

que c'était Perréal qui les avait peut-être choisis en Italie et

indiqués à Colombe^ en vue du monument dont il avait la

direction.

En outre des deux Italiens, comme on l'a vu^ Colombe employa encore deux de ses élèves^ toujours aux gages de huit écus par mois, Guillaume Regnault, son neveu, et Jehan de Chartres, « fon difciple & ferviteur » .

Ce fut en ifo6, dit M. A. Guépin (88), qu'eut lieu la translation du corps de Marguerite de Foix, mère d'Anne de Bretagne, auprès de François II, son époux. Les dépenses de cette magnifique cérémonie montèrent à 3,229 livres, 8 sous 4 deniers; peut-être Perréal n'y fut-il pas étranger.

Enfin, Anne de Bretagne, elle-même, exprima en mourant le désir que son cœur fût aussi placé dans ce tombeau; cette dernière volonté fut mise à exécution. Deux siècles plus tard, l'on put vérifier que ces dépouilles mortelles existaient réellement dans le caveau, qui fut ouvert par l'ordre du roi, le 16 octobre 1727.

On y trouva trois cercueils de plomb, parsemés d'hermines, ayant chacun une inscription, et posés sur des barres de fer. Celui de François II avait celle-ci, en caractères du XV^ siècle :

CY DEDANS GIST LE CORPS DV DVC FRANÇOIS II DE CE NOM, LEQVEL REGNA TRENTE ANS DVC DE BRETAGNE, PVIS TREPASSA A COVERON LE VIII SEPTEMBRE, LAN MIL QVATRE CENT QUATRE VINGT HVIT ET FVT CEANS ENSEPVLTVRE.

Entre le cercueil de François II et de Marguerite de Foix était placé un petit coffre en plomb, dans lequel il y avait une boîte d'or, en forme de cœur, surmontée de la couronne

(88) Histoire de Nantes (Nantes, 1839, p. 262).

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