Jehanne la Pucelle, 1429-31
Le saint j our (les Rois de l'an de Notre-Seigneur 1 429, vers les dix heures du matin, un chevalier armé de toutes pièces , monté sur son cheval de bataille , et suivi de son coustelier et de son page , qui marchaient à quelques pas derrière, entrait dans le village de Domremy, que l'on nommait Domremyles-Qreux , et qui , depuis , a perdu cette seconde appellation : arrivé en face de l'église, et voyant que le saint sacrifice de la messe n'était point achevé, îA
s'arrêta, descendit de son cheval, remit son casque, son épée et ses éperons aux mains de son page % et ainsi désarmé, il monta les quatre marches qui conduisaient au porche de l'église , passant de ce pas ferme et assuré du gentilhomme, au milieu des manants dont la maison du Seigneur regorgeait de telle sorte que les derniers venus avaient été forcés de s'agenouiller sur les degrés et même dans la rue. Mais, comme on le comprend bien, le noble homme d'armes n'était point de ceux qui restent humblement à la porte ; aussi fendit-il cette presse qui , du reste, au bruit résonnant de ses pas, s'ouvrait d'ellemême, et alla-t-il s'agenouiller à son tour près de la petite grille de fer qui séparait le prêtre des assistants : si bien qu'il était en avant même des chanires, et qu'il ne se trouvait entre le desservant et lui que le sacristain et les enfants de chœur. Malheu-
'' Le privilège d'entrer arm^, casqué, éperonné dans les églises, était chose rare en France, où Ton citerait à peine trois ou quatre exemples d'une pareille concession. Un des plus anciens chevaliers qui le possédassent était un seigneur breton nommé le sire de Kergournadech.
Ce privilège lui avait été accordé par saint Paul Aurélien, premier évêque de Lyon, mort vers l'an 600, en récompense de ce que ce chevalier s'était offert pour tuer un serpent qui désolait le pays. Cette maison s'est éteinte dans la personne d'Olivier, sire de Kergournadech, mort sans postérité, et de François de Kersoason. Jeanne de Kergournadech, sa sœurainée, hérita de ses biens, et les porta en dot à Alain de Kerhoënt, à la condition que, tout en gardant son nom de Kerhoënt, il ferait prendre à son fils aîné les armes de Kergournadech.
reusement pour les désirs religieux du bon chevalier, il s'y était pris un peu tard, et comme la messe tirait à sa fin au moment où il était entré , à peine eut-il le temps de dire un pater, que le prêtre prononça les paroles sacramentelles, annonçant que le service divin était terminé, et passa devant lui, emportant dans la sacristie le ciboire d'argent dans lequel il venait de communier.
A cet avertissement et à ce départ de l'ofiBciant , chacun, comme c'est la coutume, se releva, fit le signe de la croix, et s'achemina vers la porte, à l'exception du chevalier qui, n'ayant pas terminé son oraison, sans doute, demeurale dernier de tous agenouillé devant le chœur et priant Dieu avec une religion qui, dès ce siècle, commençait à être bien rare parmi les hommes d'armes : aussi , soit que les paysans eussent été frappés de cette piété , soit que , voyant un homme qui paraissait appartenir à la noblesse , ils espérassent avoir par lui des nouvelles sur les affaires du temps , qui, à cette époque, étaient assez désastreuses pour occuper depuis les premiers du royaume jusqu'aux plus humbles villageois, une faible partie des fidèles seulement se retira chez soi; quant à la majorité, nonobstant un froid assez vif, causé par deux ou trois pouces de neige qui étaient tombés durant la nuit, elle resta sur la place, se formant par groupes, mais sans que, malgré la bonne envie que chacun en avait, il y eût un seul de tous ces braves gens qui osât interroger ni le page ni le coustelier,
Parmi ces groupes il y en avait un qui, sans offrir à la vue rien de plus remarquable que les autres , doit cependant attirer l'attention du lecteur.
Ce groupe se composait d'un homme de quarantehuit à cinquante ans environ , d'une femme de quarante à quarante-cinq, de trois jeunes gens et d'une jeune fille. L'homme et la femme, quoique paraissant, à cause des rudes travaux de la campagne, un peu plus âgés qu'ils ne l'étaient réellement, semblaient être cependant d'une santé robuste, que devait contribuer à entretenir la sérénité d'âme qui se lisait sur leurs visages; quant aux trois jeunes gens, dont les deux aînés pouvaient avoir, l'un vingt-cinq ans et l'autre vingtquatre , et dont le troisième en paraissait seize, c'étaient de vigoureux laboureurs qui, depuis leur naissance, on le voyait bien, avaient été exempts de ces mille petites indispositions auxquelles est en butte la santé étiolée de l'enfant des villes ; aussi paraissaientils devoir supporter joyeusement et vigoureusement le fardeau du travail héréditaire auquel Dieu condamna l'homme en le chassant du paradis terrestre ; enfin , quant à la jeune fille, c'était une grosse et fraîche paysanne , dans laquelle, malgré les formes adoucies de la femme, et quoiqu'elle eût dix-neuf ans à peine, on pouvait reconnaître encore la puissante organisation de son père et de ses deux frères aînés.
Quoique ce groupe fût le plus rapproché de celui que formaient le page, le coustelier et les trois chevaux, aucune des persounes qui le composaient ne
paraissait décidée à interroger autrement que des yeux les serviteurs du chevalier , le page leur imposant par Tair dédaigneux et railleur de son visage, et le coustelier, par une physionomie dont la brutale expression allait jusqu'à la férocité : ils se contentaient donc de les regarder en silence, et d'échanger entre eux, et à voix basse, quelques suppositions, lorsqu'un paysan, se détachant d'un des groupes voisins, s'approcha de celui que nous avons recommandé à l'attention de nos lecteurs, et frappant sur l'épaule de l'homme que nous avons indiqué comme le chef de la famille :
— Eh bien , frère Jacques, lui dit-il, es-tu plus savant que les autres, et peux-tu nous dire quel est ce chevalier qui fait une si longue et si sainte prière dans notre église?
— Par ma foi ! frère Durand, répondit celui auquel la question était adressée , tu me rendrais fort service de me le dire toi-même, car je ne me rappelle pas avoir jamais vu son visage.
— C'est sans doute quelqu'un de ces capitaines qui courent notre malheureux pays bien plus pour faire leurs propres affaires que pour faire celles de notre pauvre roi Charles VII , que Dieu garde ! et sans doute il est resté le dernier dans l'église pour s'assurer si les vases et les chandeliers étaient d'argent et valaient la peine d'être volés.
—Frère, frère, murmura Jacques en secouant la tête, quoique l'âge devrait l'avoir corrigé de ce de-
faut, tu es toujours prompt et léger de paroles comme si tu avais encore vingt-cinq ans. Il n'est ni beau ni bon de censurer ainsi , sans raison , la conduite du prochain, surtout quand cette conduite n'a rien donné à reprendre, et, tout au contraire, s'est manifestée comme celle d'un prud'homme et d'un pieux chevalier.
— Eh bien, répondit Durand, si tu es si sûr de sa courtoisie , que ne vas-tu hardiment lui demander d'où il vient et qui il est?
— Oh ! si Jehannette était là, dit le plus jeune des trois frères, elle nous le dirait bien, elle,
— Et pourquoi penses-tu que ta sœur en saurait plus que nous, Pierre? A-t-elle jamais vu ce chevalier?
— Non, mon père, murmura le jeune homme, je ne crois pas qu'elle l'ait jamais vu.
— Et alors, qui te fait penser, dit Jacques d'un air sévère, que ne l'ayant jamais vu elle puisse savoir qui il est?
— J'ai eu tort , mon père , dit le jeune homme , auquel les premières paroles qu'il avait prononcées étaient échappées comme malgré lui ; je n'aurais pas dû dire ce que j'ai dit, je le reconnais.
— En effet , reprit maître Durand en riant d'un gros rire, en effet, frère, si ta fille est visionnaire et devineresse, comme on le dit, elle pourrait peut-être savoir...
— Silence, frère, dit Jacques de ce ton d'autorité
patriarcale que de nos jours encore a conservé sous la chaumière de nos paysans le chef de la famille ; silence : il n'en faudrait pas plus que tu n'en viens dédire pour nous faire, si tes paroles étaient tombées dans des oreilles ennemies, une méchante affaire avec l'official de Tout. Femme, continua-t-il, où est donc Jehanne, et comment n'est-elle point ici avec nous?
— Elle sera restée à prier dans l'église, reprit celle à laquelle Jacques adressait cette question.
— Non, ma mère, reprit le jeune homme, elle est sortie avec nous, mais elle est allée à la maison chercher du grain pour ses oiseaux.
— En effet, la voilà, dit la mère en jetant un regard dans la rue où elle demeurait; puis se retournant vers son mari : Jacques, notre homme, repritelle d'une voix presque suppliante, ne gronde pas cette pauvre enfant , je t'en prie.
— Et pourquoi la gronderais-je ? répondit Jacques, elle n'a rien fait de mal.
— Non , mais quelquefois tu la rudoies plus qu'il ne conviendrait peut-être. Ce n'est pas sa faute si sa sœur a deux fois sa force ; d'abord elle a dix-huit mois plus qu'elle , et, à cet âge , dix-huit mois, c'est beaucoup; ensuite, Jehanne, tu le sais , passe quelquefois ses nuits entières en prières , de sorte qu'il ne faut pas lui en vouloir si, pendant la journée, elle s'endort parfois malgré elle , ou si , lorsqu'elle est éveillée , souvent il semble que son âme dorme encore, tant son corps reste étranger à ce qu'on lui dit.
Mais avec tout cela, Jacques, Jehanne est une bonne et sainte fille , crois ce que je te dis.
— Et avec tout cela, femme, tu vois bien que tout le monde se rit d'elle , et même notre frère , qui est son oncle. Ce n'est pas une bénédiction dans une famille quand il y a de ces espèces de voyants, qu'on est tenté de prendre tantôt pour des fous et tantôt pour des prophètes.
— Sauf votre avis , mon père , remarqua Pierre , Jehanne est faite pour apporter la bénédiction du Seigneur à toute famille à laquelle elle appartiendrait, fût-ce à la famille d'un roi.
— Enfant, dit Jacques, prends exemple de tes frères, qui ne soufflent mot, quoiqu'ils soient tes aînés, et qui laissent parler les hommes et les vieillards.
— Je me tais , mon père , répondit respectueusement le jeune homme.
Pendant ce temps, la jeune fille qui était l'objet de la conversation s'approchait lentement et gravement : c'était une belle enfant de dix -sept ans à peine, grande, souple et bien faite, et dont la démarche avait quelque chose de tranquille et d'assuré qui n'appartenait point à la terre ; elle était vêtue d'une longue robe de laine bleu azur, pareille à celles dans lesquelles Beato Angelico enveloppe les formes divines de ses anges, et que serrait à la taille une corde de même couleur ; elle portait sur sa tête une espèce de chaperon d'étoffe pareille à la robe, le tout sans aucun ornement ni d'argent ni d'or, et cependant avec
ses yeux noirs, ses cheveux blonds et son teint pâle, elle semblait , quoique la plus simple de toutes , la souveraine d^s jeunes filles du village.
Chacun des interlocuteurs que nous venons de mettre en scène vit s'avancer la jeune fille avec une expression de physionomie différente : maître Durand , avec ce sourire narquois si familier à nos paysans ; Jacques, avec cette impatience de l'homme qui voudrait trouver une occasion de se fâcher, et qui la cherche vainement; la mère, avec cette crainte silencieuse et protectrice dont Dieu a doué jusqu'aux femelles des animaux ; les deux frères aînés , avec insouciance ; la sœur, avec une gaieté qui prouvait qu'elle n'avait rien vu de bien grave dans la petite altercation qui venait d'avoir lieu; et Pierre, avec le respect qu'il devait avoir non-seulement pour son aînée, mais encore qu'il aurait eu pour une sainte. Quant à la jeune fille, elle s'avançait toujours vers sa famille , mais ses yeux vagues , quoique fixés sur ce groupe bien-aimé , indiquaient visiblement que le mouvement imprimé à son corps était tout machinal , et que, tout en laissant aux yeux du corps le soin de la conduire , les yeux de l'âme regardaient ailleurs.
— Sois la bienvenue , nièce Jehanne , dit maître Durand ; nous sommes tous embarrassés pour savoir quel est ce chevalier, et voilà ton frère Pierre qui prétend que, si tu le voulais bien , tu pourrais nous le dire.
— Quel chevalier? demanda Jehanne,
— Celui qui est entré dans l'église , répondit Durand.
— Je ne Tai point vu, dit Jehanne.
— Si tune l'as point vu, poursuivit l'interrogateur, tu as dû l'entendre, au moins, car il a fait si grand* bruit avec sa jaque de mailles et ses sandales de fer, que le prêtre lui-même s'est retourné pour savoir qui entrait ainsi.
— Je ne l'ai point entendu, dit Jehanne.
— Si tu ne l'as ni vu ni entendu, interrompit Jacques avec humeur , que faisais-tu alors , et à quoi pensais-tu donc ?
— Je faisais ma prière , et je pensais à mon salut, mon père, répondit doucement Jehanne.
— Eh bien , si tu ne l'as pas vu , regarde , car le voilà, reprit Durand, en lui montrant du doigt le chevalier qui apparaissait en ce moment sur le seuil de la porte.
— C'est lui ! s'écria Jehanne , en devenant plus pale que d'habitude, et en s'appuyant sur le bras de son jeune frère , comme si elle sentait ses jambes prêtes à lui manquer.
— Qui, lui? demanda Jacques avec un étonnement mêlé d'inquiétude.
— Le capitaine Robert de Beaudricourt, répondit Jehanne.
— Et quel est ce capitaine Robert de Beaudricourt? demanda Jacques de plus en plus étonné.
Un vaillant chevalier , répondit Jehanne , lequel tient le parti du gentil dauphin Charles, dans la ville de Vaucouleurs.
— Et qui vous a dit toutes ces belles choses? péronnelle que vous êtes , s'écria Jacques ne pouvant plus maîtriser sa colère.
— C'est lui, répondit Jehanne, voilà tout ce que je puis vous dire, mon père ; car ceux qui me" Tout dit ne peuvent pas se tromper.
— Par ma foi , dit maître Durand , j'en aurai le cœur net ; et si cet enfant a dit la vérité , je croirai , les yeux bandés, à tout ce qu'il lui plaira désormais de me raconter.
A ces mots, maître Durand quitta le groupe dont il faisait partie, et, mettant son chapeau à la main , marcha à la rencontre du chevalier, qui venait de reprendre la bride des mains de son page , et s'apprêtait à monter à cheval. Le chevalier, voyant alors que ce manant s'avançait avec l'intention évidente de lui parler, appuya le bras sur le pommeau de sa selle, croisa une jambe sur l'autre et attendit.
— Messire chevalier, dit alors maître Durand de la voix la plus pateline qu'il put prendre , s'il est vrai, comme quelqu'un vient de le dire , que vous soyez ce brave capitaine Robert de Beaudricourt dont nous avons si grandement entendu parler, j'espère que vous pardonnerez à un pauvre paysan qui est armagnac du fond du cœur, de vous demander si vous ne venez pas de devers la Loire, et si vous ne
pourriez pas nous donner quelque bonne nouvelle de notre seigneur le roi Charles septième.
— Mon ami , répondit le chevalier d'un ton plus affable que la noblesse ne le prenait d'habitude pour parler à ces sortes de gens , je suis effectivement le capitaine Robert de Beaudricourt, et celui qui t'a dit mon nom ne t'a point trompé. Quant aux nouvelles du roi, elles sont petites, car les choses vont chaque jour de mal en pis dans le pauvre royaume de France, depuis Tafïaire du pont de Montereau.
— Et cependant, pardon, messire, si un si pauvre homme que moi parle de si hauts personnages, continua maître Durand enhardi parle ton du chevalier, mais il me semble que tout allait mieux depuis que M. le connétable Arthur de Richemond avait fait justice du sire de Beaulieu , et avait placé près de notre roi bien-aimé le sire George de la Trémoïlle.
— Hélas ! tout au contraire, et vous avez fort besoin de nouvelles , en effet , mon ami , si vous n'en êtes encore que là, reprit le chevalier en secouant la tête , le sire de la Trémoïlle a fait pis que n'avait fait le sire de Beaulieu ; car à peine a-t-il été en faveur, qu'il en a profité pour éloigner le connétable, et circonvenir le roi, de sorte que, Dieu lui pardonne! mais monseigneur Charles ne voit plus que par les yeux de son favori, si bien qu'il ne reste plus près de lui que Tanneguy Duchâtel, le président Houret, et maître Michel le Masson , trinité du diable qui le mène tout droit en enfer.
— Mais je croyais, reprit Durand qui peu à peu se voyait entouré de tout le village, et qui était tout fier de la manière affable dont lui parlait le chevalier ,• je croyais que le roi d'Ecosse avait promis d'envoyer en France son cousin Jean Stuart avec bon nombre d'Ecossais pour venir en aide aux braves capitaines qui, comme vous, ne se sont faits ni Anglais, ni Bourguignons , et tiennent encore la campagne.
— Ecossais, Anglais, Irlandais, murmura messire Robert de Beaudricourt, sont tous chiens sortant du même chenil, et courant, j'en ai bien peur, la même bête. Vienne la chute complète du royaume de France, et vous les verrez tous s'en partager les morceaux comme une meute à la curée. D'ailleurs, quelque diligence qu'ils fassent maintenant, j'ai bien peur, en supposant qu'ils viennent , qu'ils ne viennent point à l'heure de sauver la bonne ville d'Orléans, qui est le dernier boulevard que le roi ait sur la Loire , et que le comte de Salisbury assiège , au mépris de la promesse solennelle qu'il avait faite en Angleterre à monseigneur le duc d'Orléans de ne point porter la guerre sur des domaines que leur maître ne pouvait défendre , puisqu'il est prisonnier.
— Et comme tout parjure est une offense directe au ciel , dit une douce voix s'élevant aux côtés de maître Durand, messire a permis que le déloyal fut puni du sien.
—Que veut dire cette jeune fille? demanda Robert de Beaudricourt étonné qu'une si jeune enfant se
mêlât d'une conversation que bien peu de ceux qui se trouvaient là eussent été capables de soutenir.
— Je veux dire, reprit Jehanne avec la même voix douce et modeste , mais calme et assurée , que voici déjà dix-huit ou vingt jours pour le moins que le comte de Salisbury est mort en péché mortel, frappé par l'éclat d'une pièce de canon,
— Et d'où sais-tu de si riches nouvelles, jeune fille, quand je ne les sais pas encore moi-même? reprit en riant le chevalier.
— Oh ! ne faites point attention à elle, messire, s'écria Jacques avec empressement , passant entre sa fille et Robert de Beaudricourt ; cette enfant est une ignorante qui ne sait ce qu'elle dit.
— Et le sût-elle, reprit le chevalier, le comte fùtil mort comme votre fille l'annonce , brave homme , car je suppose que c'est votre fille...
— Hélas ! oui , murmura Jacques ; et elle nous cause bien du chagrin à tous.
— Eh bien ! fût-il mort, pour un de trépassé n'en reste-t-il pas dix autres presque aussi puissants que lui? Ne reste-t-il pas le comte de Suffolk, messire Guillaume de la Poule, messire Jehan Falstaf, messire Robert Héron, les seigneurs de Gray, de Talbot, de Seales , Lancelot de Lille , Gladesdale , Guillaume de Rochefort et tant d'autres ?
— Et à nous , reprit Jehanne en s'animant , et au gentil Dauphin notre sire , ne reste-t-il pas le duc d'Alençon, le comte de Clermont, le comte de Dunois,
Vignoles de laHire, Poton de Xaintrailles, et tant et tant d'autres aussi braves et loyaux comme vous, messire , et comme vous prêts à sacrifier leur vie pour le bien du royaume? Puis, derrière tout cela, ne reste-t-il pas encore Notre-Seigneur Jésus-Christ qui aime la France et qui ne permettra pas qu'elle tombe aux mains de ses ennemis les Anglais et les Bourguignons ?
— Hélas ! hélas ! messire, pardonnez à cette enfant de vous contredire ainsi, s'écria Jacques au désespoir ; mais, je vous l'ai dit, il y a des instants où elle dit des choses si étranges, qu'on la croirait folle.
— Oui , reprit le chevalier avec tristesse , oui, il faut qu'elle soit folle, pour conserver un espoir que le roi lui-même n'a plus , et pour croire qu'Orléans résistera, quand non-seulement la capitale, mais encore les bonnes et fortes villes de Nogent, de Fargeau, de Sully, de Jaurille, de Beaugency, de Marchenois, de Rambouillet, de Montpipeau, de Thoury, de Pithiviers, de Rochefort, de Chartres et même du Mans, se sont rendues les unes après les autres ; quand de quatorze provinces que le sage roi Charles V a léguées à Charles VI l'insensé , il n'en reste plus que trois à son fils. Non , non , bonnes gens , le royaume de France est condamné pour les grands péchés qui s'y sont commis.
— Les péchés des hommes, si grands qu'ils soient, ont été rachetés dans le passé et dans l'avenir par le sang de Notre-Seigneur, reprit Jehanne avec une
assurance extraordinaire et en levant au ciel ses yeux pleins d'inspiration ; le royaume de France ne mourra pas, Dieu dùt-il faire un miracle pour le sauver.
— Ameriy répondit le chevalier en montant à cheval et en se signant ; en attendant , bonnes gens , ajouta-t-il en s'assurant sur ses arçons , si les Bourguignons revenaient encore une fois pour piller le village de Domremy, faites-le savoir en toute hâte à Robert de Beaudricourt , et il faudra , foi de chevalier ! qu'il soit bien occupé ailleurs pour ne pas venir à votre aide.
A ces mots, le capitaine, qui s'était arrêté à Domremy plus longtemps qu'il ne comptait le faire , piqua son cheval des deux et partit au grand trot par le chemin qui conduisait à Vaucouleurs, suivi de ses deux serviteurs et accompagné des bénédictions de tous les paysans qui le suivirent des yeux pendant tout le temps qu'ils le purent apercevoir.
Lorsqu'il eut disparu, Jacques se tourna pour gronder Jehanne de la grande hardiesse qu'elle venait de faire paraître ; mais il l'appela et la chercha vainement ; Jehanne n'était plus là, et préoccupé que tout le village était du départ du sire de Beaudricourt, pas un des paysans n'avait remarqué de quel côté la jeune fille s'en était allée.
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En effet, aussitôt qu'elle avait vu les préparatifs de départ du chevalier, Jehanne avait quitté le cercle qui s'était formé autour de lui, et de ce même pas lent et tranquille dont elle était venue, elle s'éloignait à celte heure, suivant le chemin qui conduit à Neufchâteau, sans paraître faire attention que la terre, comme nous l'avons dit, était couverte de deux pouces de neige.
C'est que cette jeune fille étrange, dont nous avons entrepris d'écrire l'histoire, n'était en rien semblable à ses compagnes; sa naissance, sa jeunesse, son adoles-
cence avaient été précédées, accompagnées ou suivies de tous ces signes fatidiques, qui, aux yeux de ceux qui l'entourent, désignent clairement Télu du Seigneur : voilà ce qu'on disait alors d'elle avec l'accent du doute, voilà ce qu'on a répété depuis avec la voix de la reconnaissance et de la foi.
Jehanne , ou plutôt Jehannette comme on l'appelait plus communément encore, était née à Domremy, charmant vallon arrosé par la Meuse, et situé entre Neufchàteau et Vaucouleurs. Son père se nommait Jacques d'Arc et sa mère Isabelle Romée , connus tous deux pour être d'une probité sévère et jouissant d'une réputation sans tache. La nuit pendant laquelle était née Jehanne et qui était celle de l'Epiphanie de l'an de grâce 1412, ce qui fait qu'à l'époque où s'ouvre cette chronique elle avait juste dix-sept ans, fut une de ces nuits de fête que donne parfois le ciel à la terre : quoique ordinairement vers cette saison le temps eût coutume d'être froid et pluvieux , une douce brise s'éleva vers le soir, tout embaumée de ces suaves senteurs que l'on respire pendant les crépuscules du mois de mai. Comme c'était à la fin d'un jour de repos que cette espèce de miracle se faisait sentir, chacun avait voulu jouir de ce bienfait inattendu, et la plupart des habitants étaient restés sur leur porte, lorsque vers minuit une étoile sembla se détacher du ciel , et traçant dans l'air une brillante traînée de lumière s'abattit sur la maison de
Jacques d'Arc. En même temps les coqs chantèrent en battant des ailes et en faisant entendre des sons inconnus, quoique l'heure où ils étaient accoutumés de chanter ne fût point encore venue, et chacun , sans savoir pourquoi, se sentit pénétré d'une joie si vive que tous les habitants du village se mirent à courir par les rues se demandant les uns aux autres quelle chose venait de se passer au ciel ou sur la terre, qui leur mettait tant d'allégresse dans le cœur. Au nombre de ceux qui couraient ainsi était un vieux berger qui était connu pour avoir souvent fait des prédictions qui s'étaient réalisées et qui jouissait, non-seulement à Domremy, mais encore à dix lieues à la ronde , d'une grande réputation de science ; ce vieux berger , interrogé par quelques personnes, répondit : «.Trois courtisanes ont perdu la France %
' ces trois femmes étaient : la première, Éléonore, femme de Louis le Jeune, qui, répudiée par son mari, épousa en secondes noces Henri d'Anjou, roi d'Angleterre, et lui apporta en dot l'Aquitaine, le Poitou, la Touraine et le Maine, qui, réunis au duché de Normandie et à la comté d'Anjou, livraient le tiers de la France aux mains de son ennemi ;
La seconde, Isabelle de France, femme d'Edouard II, qui, en transmettant à son fils Edouard III les droits qu'elle prétendait avoir au trône, avait amené cette fameuse guerre qui durait encore , et par conséquent les batailles de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, qui en furent les trois plus sanglants épisodes ;
Et la troisième, Isabelle de Bavière, mère de Charles VII, qui à cette heure excitait les Anglais et les Bourguignons contre son propre fils.
Quant à la vierge qui devait sauver la France, si rudement
une vierge la sauvera. » On fît d'autant plus attention à ces paroles qu'elles s'accordaient avec une vieille prophétie de Merlin conçue en ces termes :
Descendet vîrgo dorsum sagitari Et flores vîrgineos obscultavit.
Et chacun cria Noël dans l'espérance de quelque grand événement.
Le lendemain on apprit que juste à cette heure de minuit, Isabelle Romée , femme de Jacques d'Arc , était accouchée d'une fille.
Le lendemain cette fille fut baptisée sous le nom de Jehanne. Le prêtre qui la baptisa s'appelait Nynet. Elle eut deux parrains et deux marraines. Ses deux parrains s'appelaient Jehan Barent et Jehan Lingue, et ses deux marraines Jehanne et Agnès.
Malgré tous les signes de prédestination qui avaient signalé sa naissance , la jeunesse de Jehanne s'écoula pareille à celle des autres enfants; lorsqu'elle eut atteint l'âge de sept ans, ainsi que c'est la coutume des laboureurs, ses parents l'employèrent à la garde de leur troupeau : une chose à laquelle on ne fit point attention d'abord, mais que l'on remarqua ensuite, fut que jamais Jehanne n'égara ni une brebis, ni un mouton. Quand quelque agneau s'était
compromise par ces trois courtisanes royales, c'était l'humble paysanne dont nous écrivons l'iiistoire.
perdu , elle n'avait qu'à l'appeler par le nom qu'elle avait l'habitude de lui donner, et l'agneau revenait aussitôt. Quand le loup sortait du bois, elle n'avait qu'à marcher au-devant de lui avec sa houlette, une simple branche d'arbre ou même une fleur, le loup rentrait aussitôt dans le bois d'où il était sorti. Enfin tant qu'elle était dans la maison de son père, jamais le moindre malheur n'y arrivait, et si la cabane héréditaire fut témoin de quelque accident, on se rappela plus tard que c'était toujours en l'absence de Jehanne que cet accident était arrivé. Jehanne atteignit ainsi Tàge de douze ans, portant la bénédiction de Dieu sur ses pas , mais sans que rien se fut manifesté à elle de l'avenir auquel elle était destinée.
Un jour qu'elle était dans une prairie située entre Domremy et Neufchâteau gardant les troupeaux avec plusieurs de ses compagnes, les jeunes filles proposèrent de se réunir toutes pour faire un bouquet, et, ce bouquet une fois formé, d'en faire un prix pour une course entre elles. Jehanne accepta la proposition et concourut comme les autres à la confection du bouquet, puis au moment de s'élancer pour savoir qui le gagnerait, elle le voua à sainte Catherine, promettant de le déposer sur son autel s'il arrivait en sa possession ; à peine avait-elle fait ce vœu que le signal de départ fut donné , et que les jeunes filles partirent comme une volée de tourterelles: mais bientôt Jehanne dépassa toutes ses jeu-
nés amies , et cela avec une telle rapidité que ses pieds touchaient à peine la terre, et que celle qui la suivait de plus près s'arrêta toute découragée au bout de cent pas, lui criant : « Jehannelte! Jehannette! tu ne cours pas sur la terre comme nous, tu voles à travers Tair comme un oiseau. » En effet, la jeune fille , sans savoir pourquoi ni comment, se sentait soulevée elle-même, comme cela arrive parfois dans un rêve ; et toujours rasant la terre ainsi elle arriva au but et ramassa le bouquet ; mais lorsqu'elle releva la tête, un beau jeune homme qu'elle n'avait pas vu se trouva là debout, et, la regardant en souriant : u Jehanne, lui dit-il, courez vite à la maison, car votre mère a besoin de vous. )> Jehanne, croyant que ce jeune homme était quelque garçon de Neufchâteau que sa mère ou ses frères avaient chargé de cette commission pour elle, laissa son troupeau à la garde d'une de ses compagnes, et revint promptement vers la maison ; mais arrivée sur le seuil, sa mère lui demanda pourquoi elle retournait avant l'heure accoutumée, et d'où elle venait, et pourquoi elle abandonnait ainsi son troupeau. — Ne m'avez-vous point appelée? demanda Jehanne. — - Non, répondit la mère. Alors Jehanne alla déposer son bouquet devant l'autel de sainte Catherine , et repassa par le jardin de sa maison, pour n'avoir pas à longer toute la rue et abréger ainsi le chemin en coupant court; mais arrivée dans le jardin, une voix se fit entendre à droite, du côté de l'église ; Jehanne
leva la tête et vit une nuée lumineuse ; la voix sortait de cetle nuée et disait : u Jehanne, tu es née pour accomplir des choses merveilleuses, car tu es la vierge choisie par le Seigneur pour le rétablissement du roi Charles 5 habillée en homme, tu prendras les armes, tu seras chef de guerre , et tout dans le royaume se fera par ton conseil, n Après avoir prononcé ces paroles, la voix cessa de se faire entendre, le nuage disparut, et la jeune fille demeura muette et immobile , épouvantée qu'elle était d'un semblable prodige.
Plus tard, et lorsque Jehanne eut accompli sa mission, on remarqua que cette première vision lui était apparue le 17 août 1424, c'est-à-dire le jour même de la bataille de Verneuil, dans laquelle avaient péri le comte de Douglas, messire Jacques son fils. Je comte de Buchan, le comte d'Aumale , Jean de Harcourt, le comte de Tonnerre, le comte de Ventadour, le sire de Roche-Baron, le sire de Gamaches, et tant d'autres nobles et loyaux chevaliers que cette bataille fut estimée avoir été aussi fatale à la noblesse de France que l'avaient été celles de Crécy, de Poitiers et d'Azin court.
Cependant Jehanne revint à elle , et , songeant à son troupeau qu'elle avait laissé seul, elle reprit le chemin de la prairie : son troupeau s'était rassemblé tout seul, et l'attendait réuni sous un beau mai qu'on appelait l'arbre des Dames ou l'arbre des Fées, parce que des paysans qui revenaient parfois de nuit pré-
tendaient y avoir vu danser de longues figures blanches, qui, toutes les fois qu'on s'approchait d'elles, s'évanouissaient dans l'air ou se perdaient dans la vapeur. Une des tantes de Jehanne était même une de celles qui prétendaient y avoir rencontré de semblables apparitions; mais, quoique souvent Jehanne y eût dansé et surtout chanté avec ses jeunes amies, elle n'avait, pour son compte, jamais rien vu de pareil. Cet arbre était en face d'un bois qu'on appelait le bois Chenuy et près d'une source d'eau où venaient en grande quantité les pauvres gens malades de la fièvre : cet arbre qui était un des plus beaux qui se pussent voir, et qui devait une grande célébrité à tous ces récits, appartenait à M. Pierre de Bolemont, seigneur de Domremy.
Jehanne resta toute la journée aux environs de cet arbre qu'elle affectionnait beaucoup, tressant des couronnes en l'honneur de sainte Catherine et de sainte Marguerite, auxquelles elle avait une grande dévotion , et attachant des couronnes aux branches de cet arbre ; puis, le soir venu, elle ramena son troupeau à la maison.
Comme Jehanne, ayant douze ans, commençait à se faire grande, et qu'elle était en outre élancée et bien faite, ses parents décidèrent qu'on ne l'enverrait plus aux champs, et que son frère Pierre, qui avait un an de moins qu'elle, garderait désormais le troupeau à sa place : on lui apprit alors les différents travaux d'aiguille qui conviennent à une femme, et
elle arriva bientôt à y être aussi adroite que la plus adroite ménagère du village.
Cependant, le souvenir d^ l'aventure du jardin revenait dix fois le jour à son esprit, et le son de cette voix miraculeuse qu'elle avait entendue bruissait incessamment à son oreille. Un jour de dimanche qu'elle était restée après tout le monde à l'église, absorbée dans sa prière, elle entendit tout à coup la même voix qui l'appelait par son nom ; elle leva la tête, et il lui sembla que la voûte de l'église s'était ouverte pour laisser passer un beau nuage d'or, et au milieu de ce nuage, elle vit un jeune homme qu'elle reconnut pour celui qui lui avait parlé dans la prairie ; mais comme cette fois il avait de longues ailes blanches attachées aux épaules, elle comprit que c'était un ange, et, se sentant toute réjouie à cette vue, elle lui demanda doucement :
— Monseigneur, est-ce vous qui m'avez appelée?
— Oui, Jehanne, répondit l'ange, c'est moi.
— Que voulez-vous de votre servante? demanda Jehanne.
— Jehanne, dit le beau jeune homme , je suis l'archange Michel, et je viens de la part du roi du ciel, pour te dire qu'il t'a choisie entre toutes les femmes pour sauver le royaume de France du péril qui le menace.
—Et que puis-je faire pour cela, moi, pauvre bergère des champs? demanda Jehanne.
— Sois toujours une sage enfant comme tu l'as été
jusqu'aujourd'hui, reprit l'ange , et quand le temps sera venu, nous te le dirons^ sainte Catherine, sainte Marguerite et moi ; car toutes deux t'ont prise dans une merveilleuse amitié, en récompense de la grande religion que tu as pour elles.
— Que la volonté de Dieu soit faite , répondit la jeune fille , et qu'il dispose de sa servante quand et comment il voudra.
— Amen! dit l'ange; et la nuée, se refermant sur lui, passa à travers la voûte de l'église et disparut.
Dès ce moment.Jehanne n'eut plus aucun doute : ce n'était ni une vision ni un rêve , c'était une miraculeuse réalité, et comme dans ce moment le prêtre qui avait fini de dire la messe traversait l'église pour rentrer au presbytère, Jehanne le pria de l'entendre en confession, et lui raconta ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Le prêtre , qui était un vieux curé simple et bon, eut une grande joie de cet aveu de Jehanne, qu'il avait toujours aimée à cause de sa modestie et de sa dévotion ; puis il lui recommanda de ne rien dire à personne de ces apparitions , et de suivre ponctuellement les ordres qu'elle recevrait du ciel.
Trois ans se passèrent sans que Jehanne revit rien de ce qu'elle avait vu , mais elle continuait à grandir, fraîche et modeste comme une fleur des champs, et quoique rien de cette protection céleste ne se manifestât matériellement aux yeux de ce qui
l'entourait, elle se sentait cependant intérieurement dans la grâce du Seigneur : aussi, souvent, lorsqu'elle était seule, il lui semblait entendre les chœurs des anges, et alors elle élevait doucement la voix et chantait des airs sur un mode inconnu qu'elle ne pouvait plus retrouver quand cette musique céleste était évanouie. Souvent encore , quand l'hiver était venu, quand la neige couvrait la terre, elle sortait en disant qu'elle allait cueillir un bouquet pour ses saintes : c'est ainsi qu'elle nommait sainte Catherine et sainte Marguerite ; et chacun se moquait d'elle, lui montrant la terre toute neigeuse, et elle souriait doucement , sortait du village par la route de Neufchâteau, et revenait avec une belle couronne de violettes, de primevères et de boutons d'or qu'elle avait cueillie et tressée sous l'arbre des Dames. Alors ses jeunes compagnes la regardaient avec étonnement, et comme elles y allaient à leur tour et ne trouvaient rien, elles disaient que c'étaient les fées qui donnaient à Jehanne ces couronnes toutes tressées. Enfin il y avait une chose plus étrange encore, c'est que les animaux les plus sauvages n'avaient aucune frayeur d'elle, que les petits chevreuils et les jeunes faons venaient jouer et bondir à ses pieds, et que souvent quelque fauvette ou quelque chardonneret se venait poser sur son épaule , et là chantait sa mélodieuse chanson comme s'il eût été perché sur la plus haute branche d'un arbre. Pendant ces trois ans. les affaires du roi et de la
France avaient enipiré de plus en plus; le royaume jusqu'à la Loire était devenu pareil à une vaste solitude, les campagnes étaient désertes, les villages en ruine, et les seuls lieux habités étaient les bois et les villes ; les bois, à cause de leur épaisseur, qui offrait une retraite ; les villes, à cause de leurs murailles, qui promettaient une sûreté : il n'y avait plus de culture et par conséquent plus de moisson , à l'exception d'un trait d'arc autour des murailles ; une sentinelle était toujours placée sur le clocher, et dès qu'elle apercevait l'ennemi , elle sonnait le tocsin. A ce bruit, les laboureurs rentraient hâtivement sans s'occuper de leurs troupeaux; car les troupeaux eux-mêmes avaient appris à connaître ce bruit, et dès qu'ils entendaient retentir la cloche, ils revenaient à grande course, mugissant et bêlant d'une voix lamentable, se pressant aux portes, et se battant à qui entrerait les premiers, pour se mettre à couvert sous la protection des hommes.
Vers ce temps, c'est-à-dire vers le commencement de l'an 1428, monseigneur Thomas de Montaigu , chevalier , comte de Salisbury , fut commis et député par les trois états d'Angleterre pour venir en France faire la guerre. Ce fut alors que la connaissance de cette expédition étant venue au duc d'Orléans , qui était prisonnier en la ville de Londres depuis la bataille d'Azincourt , sans que les Anglais eussent permis qu'il se rachetât , il alla trouver le comte de Salisbury , et le pria , en bon et
loyal ennemi , de ne point mener la guerre sur des terres et des domaines qu'il n'était plus là pour défendre; le comte le lui promit et jura; et ayant passé la mer avec une grande puissance , il débarqua à Calais et s'achemina aussitôt vers la partie de la France qui n'était point encore conquise.
Ainsi le péril devenait plus pressant qu'il n'avait jamais été; aussi les visions de Jehanne reparurentelles. La première fois qu'elle revit saint Michel , il était, comme il l'avait promis à la jeune fille, accompagné de sainte Catherine et de sainte Marguerite ; les deux saintes se nommèrent d'elles-mêmes à Jehanne , la remercièrent de sa dévotion envers elles , et lui dirent que , comme elle était restée pieuse , bonne et sage , Dieu la tenait toujours pour celle qui devait délivrer la France : en conséquence, elles lui ordonnèrent d'aller trouver le roi Charles VII , et de lui dire qu'elle venait de la part de Dieu pour se faire chef de guerre et marcher avec les Français contre les Anglais et les Bourguignons.
Jehanne resta muette à cet ordre : car elle était faible et timide comme une jeune fille , ne pouvant voir souffrir sans s'émouvoir, ne pouvant voir couler le sang sans pleurer : comment était-ce donc à elle , cœur plein de pitié , que l'on ordonnait d'accomplir la rude tâche d'un capitaine? Aussi hésita-t-elle, pauvre enfant de seize ans qu'elle était, devant le terrible avenir auquel elle était destinée^ priant le Seigneur de la laisser dans son obscurité ,
et de rejeter sur quelque autre, plus digne qu'elle, le poids de cette sanglante élection.
Mais Jehanne était choisie; ni muets élans du cœur, ni prières à voix haute, ne devaient changer le décret de la Providence. Un jour qu'elle était agenouillée, à une petite chapelle, dédiée à Notre-Dame et bâtie en un carrefour du bois Chenu , le nuage s'abaissa de nouveau entre ses yeux et le ciel , mais plus lumineux encore cette fois que d'habitude; puis,s'étant ouvert, il découvrit les trois envoyés du Seigneur; seulement cette fois les deux saintes, qui, à leur première apparition, n'avaient qu'une coudée, étaient de grandeur naturelle. Alors Jehanne baissa les yeux, car des regards humains ne pouvaient supporter cette splendeur divine , et elle entendit , sans savoir laquelle des trois personnes célestes lui parlait, une voix qui lui adressait ce reproche :
— Pourquoi tarder ainsi, Jehanne? Qu'attends-tu, lorsque l'ordre est donné, et pourquoi ne te hâtes-tu pas de l'accomplir ? En ton absence , la France est meurtrie, les villes sont renversées, les gens de bien périssent, les nobles sont massacrés, et un sang précieux coule. à terre, comme si c'était l'eau inutile et fangeuse des torrents. Pars donc. Jehanne, pars donc d'un pas agile , puisque le roi du ciel t'a envoyée !
Alors Jehanne alla trouver son confesseur, et lui raconta ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Le vieux prêtre lui donna le conseil d'obéir.
— Mais, lui dit Jehanne, quand bien même je voudrais partir, comment pourrais-je le faire? je ne sais pas les chemins, je ne connais ni le peuple ni le roi ; ils ne me croiront pas ; tout le monde rira de moi et avec raison , car qu'y a-t-il de plus insensé que de dire aux grands : Une enfant délivrera la France , elle dirigera des expéditions militaires par son habileté , elle ramènera la victoire par son courage; et d'ailleurs quoi de plus étrange et de plus inconvenant , mon père , qu'une jeune fille avec des habits d'homme?
A ce discours si sensé, le bon vieux prêtre ne savait que répondre, sinon que Dieu était bien puissant et qu'il fallait obéir ; puis, comme Jehanne se mettait à pleurer, en songeant à la pénible tâche qui lui était imposée, il la consola et la réconforta de son mieux , en lui disant d'attendre encore , et la première fois qu'elle verrait de nouveau saint Michel et les deux saintes , de leur demander comment il lui fallait faire, par quel chemin il fallait prendre, et en quel lieu il lui fallait aller.
Cependant, soit que les voix, comme les appelait la jeune fille, fussent courroucées de son hésitation, soit que le temps d'agir ne fût point encore venu , Jehanne resta quelques mois sans rien voir. Alors , l'inquiétude la prit ; la pauvre enfant se crut tombée dans la disgrâce du Seigneur ; et voyant qu'elle était abandonnée par ses protectrices célestes, elle se composa une oraison pour les prier de revenir à elle ,
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puis elle alla s'agenouiller devant l'autel de saitile Catherine, et la récita du plus profond de son cœur. La prière était conçue en ces termes :
te Je requiers Notre-Seigneur et Notre-Dame de m'envoyer conseil et confort sur ce qu'il lui plaît que je fasse, et cela par l'intermédiaire du bienheureux saint Michel et des bienheureuses sainte Catherine et sainte Marguerite. »
A peine Jehanne avait-elle prononcé ces paroles que la nuée lumineuse s'abaissa et s'ouvrit comme d'habitude, et que les envoyés célestes parurent. Seulement, cette fois c'était l'ange Gabriel qui accompagnait les deux saintes. Alors Jehanne baissa la tète, et la voix habituelle se fit entendre :
— D'où vient que tu doutes et que tu hésites, Jehanne? dit la voix. D'où vient que tu demandes comment les choses que tu dois accomplir s'accompliront ? Tu ne sais pas le chemin qui conduit au roi, dis-tu ; les Hébreux non plus ne connaissaient pas le chemin qui pouvait les conduire à la terre promise , et cependant ils se mirent en route, et la colonne de feu les guida.
— Mais , dit Jehanne , enhardie par la douceur de cette voix qu'elle s'attendait à trouver courroucée, où est l'ennemi que je dois combattre, et quelle est la mission que je dois accomplir?
— L'ennemi que tu dois combattre, répondit la voix , est devers Orléans , et pour que tu ne fasses plus de doute que nous te disons la vérité , aujour-
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d'hui son chef de guerre, le comte de Salisbiiry a été tué ; la mission que tu dois remplir est de faire lever le siège de la bonne ville du duc d'Orléans, qui est prisonnier en Angleterre, et de mener sacrer Charles VII à Reims ; car , tant qu'il ne sera point sacré, il ne sera que dauphin, et non pas roi.
— Mais, dit Jehanne, je ne puis aller ainsi seule. A qui faut-il que je m'adresse pour me prêter aide et secours ?
— Tu as raison, Jehanne, reprit la voix; va donc au lieu voisin nommé Vaucouleurs, qui seul dans la contrée de Champagne a conservé sa fidélité au roi, et là, demande à parler au bon chevalier Robert de Beaudricourt; dis-lui hardiment de quelle part tu viens et il te croira. Et de peur qu'on ne cherche à te tromper ou que tu ne t'adresses à un autre , regarde et tu verras la vraie ressemblance de ce chevalier.
Jehanne leva la tête et vit effectivement un chevalier sans casque, sans épée et sans éperons : elle le regarda quelques secondes pour bien graver ses traits en sa mémoire ; puis peu à peu cette nouvelle vision disparut, Jehanne se retourna vers le saint et les saintes, mais ils étaient remontés au ciel.
Dès lors, Jehanne n'hésita plus et se prépara dans son cœur au départ ; mais c'était une si terrible résolution à prendre pour une jeune fille que celle de quitter ainsi parents et patrie, que les jours se succédèrent, et que Jehanne sans force passait son temps à pleurer. Un jour qu'elle était tout en larmes^
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elle fut surprise par son jeune frère Pierre : elle l'aimait beaucoup, et lui-rnême, de son côté, l'aimait beaucoup aussi. Il lui demanda ce qu'elle avait. Jehanne lui conta tout. L'enfant lui offrit de partir avec elle ; c'était tout ce qu'il pouvait offrir.
Quelques jours s'écoulèrent encore , la nouvelle du siège d'Orléans, et du grand danger que courait la ville, se répandit alors de tous côtés, et redoubla la consternation de ceux qui étaient restés fidèles au roi. Ce fut sur ces entrefaites que le saint jour de l'Epiphanie arriva, et qu'eurent lieu à Domremy les événements que nous avons racontés dans notre premier chapitre.
Ces événements annoncèrent à Jehanne que l'heure de son départ était arrivée; car elle avait vu le sire de Beaudricourt tellement semblable à l'image qui lui en était apparue, qu'elle n'avait eu qu'à jeter un regard sur lui pour le reconnaître : elle avait donc pris la décision de chercher la solitude pour consulter une fois encore ses voix, et si ses voix lui ordonnaient de partir, fût-ce à l'instant même, elle était, cette fois, résolue à leur obéir.
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