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A peine Jehanne eut-elle fait quelques pas sur la route, que les oiseaux des champs et des bois, qui, par la neige qui était tombée, étaient privés depuis la veille de nourriture, accoururent autour d'elle , comme s'ils eussent su que Jehanne leur apportait du grain. La jeune fille se rappela alors que sa première intention avait été celle-là; et elle sema, tout en marchant, autour d'elle le blé et le chènevis dont.
comme l'avait dit Pierre, elle était rentrée pour faire provision. Elle arriva ainsi sous l'arbre des Fées, qui, à cette époque, était tout dépouillé de son beau feuillage , toujours accompagnée de son escorte ailée, qui couvrit les branches du beau mai, et qui se mit à chanter les louanges du Seigneur, dans une langue qui, pour être inintelligible aux hommes, n'en est pas moins entendue de Dieu.
En ce moment la cloche du village sonna midi ; Jehanne avait remarqué que c'était surtout lorsque sonnaient les cloches que ses visions avaient Thabitude de lui apparaître. Elle se mit alors à genoux, comme elle était accoutumée de faire dès qu'elle entendait cette voix de bronze qui parle aux hommes au nom du Seigneur , et , pleine d'espérance et de foi, elle fit aux saints et aux saintes sa requête accoutumée. Jehanne n'avait point cru et espéré vainement. A peine la prière fut-elle finie, que les oiseaux qui couvraient les branches de l'arbre se turent, que la nuée s'abaissa, et que ses protecteurs célestes apparurent à ses yeux.
— Jehanne, lui dirent-ils, tu as eu foi en Dieu et en nous ; sois bénie ! fais ainsi qu'il a été ordonné, enfant; marche sans crainte de t'égarer, et ne te rebute pas d'un premier refus : messire le roi du ciel te donnera la persuasion.
— Mais, demanda Jehanne, dois~je ainsi m'exposer toute seule par les chemins, ou me hasarder dans les villes, sans protection visible ; et ne me pren-
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dra-t-oM pas pour quelque enfant perdu, ou quelque aventurière de méchante vie?
— La protection de Dieu suffit à qui croit en Dieu, Jehanne; mais puisque tu désires un protecteur, avant que tu te sois relevée de dessus tes genoux, le Seigneur t'en enverra un. Ainsi donc, plus de délai, d'hésitation; marche! marche, Jehanne, car le moment est venu.
— Que la volonté de Messire soit faite! dit Jehanne. Je ne suis que la plus humble entre ses servantes, et j'obéirai.
A peine Jehanne avait-elle prononcé ces mots, que la nuée s'envola et que les oiseaux recommencèrent leurs chants. Quant à Jehanne, elle achevait une oraison mentale, oraison pieuse et filiale, dans laquelle elle priait ses parents de lui pardonner si elle les quittait ainsi sans leur dire adieu et leur demander leur bénédiction. Mais Jehanne connaissait son père : c'était un homme sévère de cœur et d'esprit , et elle savait qu'il ne lui permettrait jamais de quitter la maison pour se hasarder ainsi au milieu des hommes d'armes et sur les champs de bataille.
Jehanne était encore à genoux quand elle entendit qu'on l'appelait. En même temps tous les oiseaux qui chantaient sur l'arbre s'envolèrent. Jehanne se retourna, et aperçut son oncle Durand Haxart. Elle comprit que c'était le protecteur que ses voix lui avaient promis, et, se relevant aussitôt, elle marcha droit à lui , pleine de confiance et de sérénité ,
quoique les larmes involontaires du départ tremblassent encore aux cils de ses longues paupières.
— C'est toi, Jehannette, dit maître Durand," que fais-tu donc là, mon enfant, tandis que ton père et ta mère te cherchent de tous côtés ?
— Hélas ! mon oncle, répondit la jeune fille en secouant tristement la tête , ils m'appelleront et me chercheront longtemps encore ainsi ; car je viens de les quitter peut-être pour toujours.
— Et où vas-tu donc, Jehannette?
— Je vais oii Dieu m'envoie, mon oncle, et mes voix viennent de me dire que je pouvais compter sur vous pour m'accompagner où je vais.
— Ecoute, Jehannette, répondit maître Durand, si ce matin tu m'avais fait une pareille proposition, je t'eusse prise par le bras et t'eusse ramenée à ton père, en lui disant de te mieux garder désormais qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; mais après ce que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles, je me sens tout disposé à t'aider, fût-ce à faire une folie. Raconte-moi donc ce qui t'est arrivé, dis à quoi je puis t'être bon, et compte sur moi.
Jehanne prit avec son oncle le chemin de Neufchâteau, où il demeurait, et tout le long de la route lui narra les choses que nous venons de raconter nous-même ; de sorte que , par cette réaction si naturelle aux gens incrédules , en arrivant à la porte de sa maison, c'était M. Durand Haxart qui soute-
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naît et réconfortait Jehanne. Cependant il jugea à propos de faire un petit changement au projet adopté par la jeune fille ; ce projet, c'était de la précéder à Vaucouleurs , et de prévenir le capitaine Robert de Beaudricourt de la visite qu'il allait recevoir : comme Jehanne hésitait surtout à se présenter seule , elle accepta l'offre de son oncle avec reconnaissance.
Maître Durand partit le lendemain ; mais l'accueil du capitaine Beaudricourt fut loin d'être tel qu'il l'attendait : déjà une femme nommée Marie Davignon, s'appuyant sur la prophétie de Merlin, avait demandé à être présentée au roi, affirmant qu'elle avait des choses importantes à lui révéler ; mais une fois en sa présence, elle n'avait rien eu à lui dire, sinon qu'une fois un ange lui était apparu qui lui avait présenté des armes, et qu'à la vue de ces armes elle avait eu une si grande peur, que le céleste envoyé s'était hâté de lui dire que ces armes n'étaient point pour elle, mais bien pour une autre femme à qui il était réservé de sauver la France. Or., comme le capitaine Beaudricourt craignait d'avoir affaire à quelque aventurière du même genre, il répondit à maître Durand que sa nièce était une folle, et qu'il lui conseillait de la ramener à son père et à sa mère, après l'avoir bien souffletée.
Maître Durand rapporta cette réponse à sa nièce qui se mit aussitôt en prière , invoquant les voix dans les termes accoutumés : cette fois, comme les
autres, Tarchange et les saintes apparurent. Jehanne les interrogea sur l'échec qu'elle venait d'éprouver, et la voix lui dit: u Tu as douté, Jehanne, tandis que Dieu veut des cœurs pleins de foi; Dieu t'avait ordonné d'aller là toi-même , et tu y as envoyé un autre : et cet autre n'a point réussi ; car c'est à toi seule que Dieu a donné le don de la persuasion. Pars donc, car tout peut se réparer encore ; tandis que si tu attends tout sera perdu.
Jehanne vit qu'il n'y avait plus à hésiter, et elle partit le jour qui était le vendredi d'après les Rois de l'an de grâce 1429; elle arriva à Vaucouleurs dans la nuit : son oncle, qui l'avait accompagnée, frappa à la porte d'un charron qui leur donna l'hospitalité. La femme du charron voulait partager son lit avec Jehanne; mais Jehanne refusa, et s'étant mise en oraison, elle pria jusqu'au jour.
Cette oraison lui donna une si grande assurance que lorsqu'elle crut que l'heure était venue de se présenter chez le sire de Beaudricourt, elle refusa Taide de son oncle en disant que les voix lui avaient commandé d'y aller seule : en effet , vers les neuf heures du matin, elle se présenta chez le capitaine. Comme il était de fort bonne heure encore, cette visite égaya fort les gens d'armes qui l'introduisirent aussitôt chez leur maître, quoiqu'il fut en ce moment en conférence avec un brave chevalier nommé Jehan de Novelompont, qui arrivait à l'instant même de Gien, sur la Loire , et qui apportait au sire de
Beaudricourt la nouvelle de la mort du comte de Salisbury.
Jehanne entra , et s'avançant vers le capitaine : — Messire Robert, lui dit-elle, sachez que mon Seigneur m'a depuis longtemps ordonné d'aller devers le gentil dauphin, qui doit être, qui est, et qui sera le seul et véritable roi de France.
— Et quel est ce seigneur, ma mie? demanda en souriant le sire de Beaudricourt.
— Le roi du ciel, répondit Jehanne.
— Et quand vous serez près du dauphin, qu'arrivera-t-il ?
— Que le dauphin me donnera dos gens d'armes ; que je ferai lever le siège d'Orléans, et qu'après l'avoir fait lever, je le mènerai sacrer à Reims.
Les deux chevaliers se regardèrent et éclatèrent de rire.
— Ne doutez pas, dit Jehanne de cet air sérieux et calme qui lui était habituel, car, par ma foi, je vous dis l'exacte vérité.
— Mais ce n'est pas la première fois que je vous vois, ce me semble, dit le sire de Beaudricourt en regardant Jehanne.
— C'est moi, répondit la jeune fille, qui le jour des Rois vous ai annoncé à Domremy la mort du comte de Salisbury , que ce noble chevalier , ajoutal-elle en se tournant vers Jehan de Novelompont , vient de vous confirmer tout à l'heure.
Le chevalier tressaillit, car il était arrivé dans la
nuit et n'avait parlé à personne de la nouvelle qu'il apportait; le capitaine lui-même fut ébranlé dans son doute.
— Mais, dit-il à la jeune fille, si tu savais avant tout le monde le trépassement du noble comte , tu dois savoir aussi de quelle façon il est trépassé?
— Oui, sans doute, répondit Jehanne; il était près d'une fenêtre, dans une tournelle d'où il regardait la bonne et fidèle ville d'Orléans, lorsque Messire, qui connaît, qui traite et qui récompense les hommes selon leur mérite, permit qu'il fût frappé par un éclat de pierre qui lui creva l'œil du coup, et dont, deux jours après, il est passé de vie à trépas.
Les deux chevaliers se regardèrent avec étonnement, car tous ces détails étaient de la plus grande exactitude. Cependant, comme ces révélations pouvaient venir aussi bien de l'enfer que du ciel , messire de Beaudricourt, afin d'avoir le temps de se consulter, congédia Jehanne, sans lui rien promettre.
Jehanne s'en revint chez le charron, sans être trop rebutée encore par le froid accueil qu'elle avait reçu, car ses voix lui avaient dit qu'on ferait doute d'elle pendant quelque temps , mais qu'à la fin Dieu lui donnerait le don de la persuasion. Là elle s'établit, tenant le moins de place possible chez ces bonnes gens afin de ne les point gêner, passant ses journées à l'église, se confessant sans cesse, jeûnant et communiant, et ne cessant de répéter qu'il fallait la con-
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duire chez le noble dauphin, et qu'arrivée là, elle le mènerait sacrer à Reims après avoir fait lever le siège d'Orléans : elle était si jeune, elle était si belle, de si douces et si chastes paroles tombaient de ses lèvres, que le pauvre peuple, toujours plus porté vers l'espérance que ne le sont les grands, parce que plus on est malheureux plus on est crédule, la suivait quand elle sortait, lui faisant une escorte de ses prières, et disant que c'était réellement une sainte femme, et que si on la repoussait, les malheurs qui menaçaient la France retomberaient en même temps sur ceux qui l'auraient repoussée.
Ce concert universel de louanges arriva au sire de Beaudricourt, qui déjà ému en lui-même de ce qui s'était passé, alla trouver le curé de Vaucouleurs, et lui raconta tout ce qu'il savait. Le curé réfléchit un instant, puis, partageant les craintes du capitaine à l'endroit de la magie, il lui dit qu'il n'y avait qu'un moyen de s'assurer si la divination lui venait de Dieu ou de satan, et que ce moyen était l'exorcisme. Le sire de Beaudricourt accepta la proposition; le curé revêtit son étole, prit un crucifix, et tous deux s'acheminèrent vers la maison où demeurait Jebanne.
Ils trouvèrent Jehanne en prière ; le curé et le capitaine entrèrent dans sa chambre et ouvrirent la porte afin que chacun put voir ce qui allait se passer; Jehanne resta en oraison comme elle était, et alors le curé lui présenta le crucifix, et l'adjura, si
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elle était mauvaise, de s'éloigner d'eux; mais Jehanne, au contraire, se traîna sur ses genoux jusqu'au prêtre, puis baisa les deux bouts de l'étole, et les plaies du côté, des mains et des pieds du Christ, le tout avec tant de foi et de ferveur, que le curé déclara qu'elle pouvait être folle, mais qu'à coup sûr elle n'était pas possédée.
Sire Robert de Beaudricourt s'éloigna donc rassuré sur le fait de magie, mais cette assurance n'était point suffisante pour le déterminer à faire ce que demandait Jehanne. Elle n'était point possédée, il est vrai ; mais, comme le disait le curé, elle pouvait être folie, et que dirait-on, d'ailleurs, d'un homme d'armes portant lance et épée, et qui enverrait à son roi une femme pour le défendre? Jehanne avait donc vaincu le doute, mais il lui restait à combattre l'orgueil.
Le lendemain de ce jour, 'comme sa renommée de piété s'étendait de la ville de Vaucouleurs aux villages environnants, René d'Anjou, duc de Bar, qui depuis longtemps était malade et que les médecins ne pouvaient guérir, l'envoya chercher pour la consulter sur son mal. Jehanne se hâta de se rendre près de lui, comme elle faisait près de tout souffrant qui l'appelait, mais arrivée en sa présence elle lui déclara qu'elle n'avait reçu du ciel qu'une seule mission, celle de faire lever le siège d'Orléans et de mener sacrer Charles Yll à Reims. Au reste elle lui dit de prendre bon courage et de ne plus donner à
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ses sujets le scandale de vivre en inimitié avec sa femme comme il le faisait ; puis, lui recommandant la crainte de Dieu, elie prit congé de lui en lui promettant de prier pour sa guérison. Le duc lui donna quatre francs qu'elle distribua aux pauvres en sortant de chez lui.
Comme elle rentrait à Vaucouleurs elle rencontra le chevalier Jehan de Novelompont qui se promenait par les rues avec un autre prud'homme nommé Bertrand de Pouîangy. Jehan de Novelompont, qui la reconnut, alla à elle, et comme cette jeune fille avait fait sur lui une forte impression et qu'il arrivait chaque jour de plus tristes nouvelles du siège :
— Ah ! Jehanne, lui dit-il , serons-nous donc réduits avoir le roi chassé de France et forcés de nous faire Anglais !
— Ah ! répondit Jehanne, rien de tout cela n'arriverait cependant , si l'on me voulait croire ; mais malheureusement le sire de Beaudricourt n'a souci ni de moi ni de mes paroles, et ainsi il nous fait perdre un précieux temps : il faut cependant que je sois devers monseigneur le dauphin avant la micaréme, et dussé-je user mes jambes jusqu'aux genoux j'y serai certainement , car personne au monde, ni empereur, ni roi, ni duc , ni fille du roi d'Ecosse, ni aucun autre, ne peut relever le royaume de France : il n'y a de secours pour lui qu'en moi. Et pourtant j'aimerais mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n'est pas là mon ouvrage ;
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mais il faut que j'aille et que je le fasse puisque mon Seigneur le veut.
Alors le seigneur de Novelompont regardant fixement Jehanne, et voyant la foi et la confiance qui brillaient dans ses yeux :
— Ecoutez, Jehanne, lui dit-il, je ne sais d'où cela me vient, et malheur à vous si c'est de l'enfer, mais je me sens persuadé de la vérité de ce que vous dites : je vous engage ma foi, si Beaudricourt continue à demeurer dans son endurcissement, de vous mener au roi sous la conduite de Dieu.
Et il mit la main dans les siennes en signe d'engagement.
— Oh ! faites cela, faites cela, dit Jehanne en serrant cette main loyale , mais seulement hâtez-vous de le faire ; car aujourd'hui même près d'Orléans, le gentil dauphin a eu un bien grand dommage , et il est menacé d'un bien plus grand encore si vous ne me conduisez ou m'envoyez en toute hâte près de lui.
Messire Bertrand de Poulangy, qui avait entendu toute la conversation, se sentit en même temps que sire Jehan de Novelompont touché de la foi, et étendant la main à son tour, il jura de son côté à Jehanne qu'il ne l'abandonnerait pas non plus, et, ainsi que son ami, l'accompagnerait partout où il lui plairait d'aller.
Jehanne les remercia tous deux : elle était si joyeuse qu'elle leur eût baisé les genoux : elle voulait partir à l'instant même et sans plus attendre ;
LE CAPITAINE DE BEALDRICOLRT. Dif
mais ils lui répondirent que, par courtoisie , ils devaient demander pour accomplir cette entreprise le congé de sire Robert.
— Et si sire Robert le refuse? demanda en tremblant la jeune fille.
— Si sire Robert le refuse, répondirent les deux chevaliers, nous n'en ferons pas moins à notre plaisir; mais du moins nous aurons agi comme il était de notre devoir de le faire.
— Adieu donc et que Dieu vous garde! dit Jehanne; et étant rentrée chez son hôte le charron, elle se mit en prière en les attendant.
Comme nous l'avons dit; messire Robert était déjà plus qu'à moitié persuadé, mais il était retenu par la crainte du ridicule ; il fut donc enchanté que deux si braves chevaliers que l'étaient Jehan de Novelompont et Bertrand de Poulangy missent, en engageant leur responsabilité, la sienne à couvert : il consentit donc à tout, et leur dit de lui amener Jehanne afin qu'ils réglassent ensemble tous les apprêts de son départ.
Les deux chevaliers revinrent quérir Jehanne, qui apprit avec une grande joie ce qui venait d'être décidé à son égard : elle se leva aussitôt et les accompagna chez messire Robert de Beaudricourt. Le capitaine lui demanda alors quelles choses lui étaient nécessaires pour se mettre en route. Jehanne lui répondit que les voix lui avaient ordonné de prendre un vêtement d'homme, et que pour tout le
î^este elle s'en rapportait à lui. On lui en fit aussitôt faire un, et le surlendemain, il était prêt : Jehanne le revêtit avec autant de facilité et d'aisance que si elle n'en eût point porté d'autre de toute sa vie, ajusta son chaperon, chaussa ses houseaux et attacha ses éperons. Sire Robert voulut lui donner une épée ; mais elle refusa , disant que l'épée dont elle devait se servir n'était point celle-là, mais une autre. Alors les deux chevaliers lui demandèrent quel chemin il fallait prendre pour aller jusqu'au roi, qui était à Chinon.
— Le plus court, répondit Jehanne.
— Mais par le plus court , répondirent-ils , nous rencontrerons force Anglais qui nous barreront le passage.
—Au nom de Dieu ! s'écria Jehanne, faites ce que je dis ; et pourvu que vous me conduisiez devers monseigneur le dauphin , soyez tranquilles , nous ne rencontrerons aucun empêchement sur la route.
Les chevaliers, convaincus par ce ton d'assurance, ne firent plus aucune observation et la suivirent pleins de croyance et de foi.
Arrivée à la porte , elle prit congé de son oncle, qu'elle embrassa affectueusement, le priant de l'excuser près de ses parçnts , et de leur dire qu'elle partirait avec une joie entière, si elle partait avec leur bénédiction , mais qu'elle espérait qu'il viendrait un temps où ils la loueraient d'avoir obéi au Seigneur.
Un superbe cheval noir acheté par messire Robert attendait Jehanne;elle voulut aussitôt le monter, mats le cheval se démena si fort que la chose fut impossible. Alors Jehanne dit : Menez-le près de la croix qui est devant l'église auprès du chemin. Le serviteur qui tenait la bride obéit , et à peine le beau coursier fut-il devant la croix, qu'il devint doux comme un agneau, et que Jehanne monta dessus sans difficulté aucune, au milieu de toute la population, qui émerveillée de la confiance et de l'adresse de la jeune lille, criait de tous côtés : Noël ! Noël!...
Alors Robert de Beaudricourt reçut le serment de Jehan de Novelompont et de Bertrand de Poulangy de conduire Jehanne au roi, et, ce serment fait, il se tourna vers la jeune fille, et la saluant une dernière fois de la main :
— Va, lui dit-il, et avienne que pourra.
Aussitôt Jehanne se retournant vers les prêtres et les gens d'Eglise qui la regardaient du haut des degrés du portail :
— Et vous les prêtres et les gens d'Eglise, dit-elle, laites procession et prière à Dieu.
Puis, piquant son cheval des deux comme aurait pu faire le plus hardi et le plus habile cavalier :
— Tirez avant ! dit-elle *, tirez avant !
Et elle partit au trot, accompagnée des deux che- Naliers, et suivie de leurs serviteurs, d'un archer et d'un messa2:er du roi.
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Malgré la grande confiance que faisait paraître Jehanne, niessire Bertrand de Poulangy et messire Jehan de Novelompont n'étaient que fort médiocrement rassurés; ils avaient cent cinquante lieues à peu près à faire pour aller de Vaucouleurs à Chinon, c'est-à-dire la moitié de la France à traverser , et près des deux tiers de ce chemin étaient en la puissance des Anglais et des Bourguignons. Mais lorsqu'après trois ou quatre jours de marche ils eurent
VU qu'ils n'avaient rencontré aucun parti ennemi, lorsque ayant trouvé des forêts sur leur chemin, ils eurent vu la jeune fille s'y engager hardiment et y reconnaître sa route sans guide , lorsque arrivés au bord de rivières larges et profondes, ils eurent vu le cheval de leur conductrice trouver tout seul des gués inconnus, et qu'ils furent arrivés à l'autre bord sans accident, ils commencèrent à avoir une foi entière dans Jehanne, et s'abandonnèrent complètement à elle, la laissant s'arrêter quand elle voulait pour faire ses dévotions dans les églises , ce qu'ils ne voulaient pas lui permettre auparavant, de peur d'être reconnus pour Armagnacs, et d'être dénoncés par le peuple et attaqués par les garnisons. Au reste, bien leur en prit de s'être confiés à l'inspirée, elle les conduisit comme l'étoile des mages; et enfin après quatorze jours de marche, après avoir traversé Chaumont et Auxerre , ils arrivèrent à Gien, sur la Loire , et ils apprirent la fameuse défaite de Rouvray, que l'on appelle la journée des Harengs, parce que les Anglais avaient été attaqués par les Français tandis qu'ils conduisaient au comte de Suffolk, qui commandait le siège, un convoi composé en grande partie de poisson salé. Dans cette bataille, où Jean Falstaff, chef du convoi, avait maintenu sa réputation de grand capitaine, Jean Stuart, connétable d'Ecosse, les sires de Dorval, de Lesqot et de Chateaubrun , avaient été tués avec trois ou quatre cents des plus braves hommes d'armes qui tenaient
encore le parti de la France, et le comte de Dunois avait été blessé , de sorte que la terreur était plus grande que jamais; mais aussi, d'un autre côté, cette nouvelle rehaussa encore grandement le crédit de Jehanne dans l'esprit de ses deux compagnons, car Jehan de Novelompont se rappela que cette défaite avait justement eu lieu le jour même où Jehanne lui avait annoncé à Yaucouleurs qu'il venait d'arriver un nouveau dommage au dauphin.
Arrivés à Gien, nos voyageurs avaient achevé leur plus dure besogne, car ils se trouvaient enfin sur la terre française , et celte besogne avait été faite comme l'avait prédit Jehanne, sans qu'il fût avenu le moindre accident ni aux chevaliers, ni à leurs serviteurs, ni même à leurs chevaux ; là le bruit se répandit que la prophétie de Merlin allait s'accomplir, et que la jeune fille qui devait sauver miraculeusement le royaume de France était trouvée : chacun accourut hâtivement et voulut voir l'élue. Jehanne alors parut à la fenêtre de l'hôtellerie, et dit hautement que l'on pouvait faire fête, et que la désolation allait finir, attendu quelle était envoyée de Dieu pour délivrer la France et faire sacrer le dauphin. Jehanne avait une telle assurance, et elle se présentait tellement comme un instrument de la Providence, ses discours étaient si pleins d'humilité d'elle-même et de foi en Dieu, que là, comme à Vaucouleurs , le peuplé commença à se réjouir, ne faisant aucun doute qu'elle ne dit la vérité.
62 lE GENTIL DAUPHIN.
Le lendemain, on se remit en route, car, si fatigant que fût un pareil chemin pour une jeune fille^ qui jamais n'avait monté à cheval , Jehanne ne paraissait aucunement souffrir , et elle insistait pour que l'on tirât le plus vite possible devers le dauphin, qui était à Chinon dans une position plus déplorable qu'aucun roi de France ne s'était jamais trouvé. En effet, on racontait que la misère du peuple était enfin montée jusqu'au trône, et que cette misère était si grande qu'il n'y avait plus d'argent ni dans la bourse du roi ni dans le trésor royal, et que son argentier, Renaut de Bouligny, disait à qui voulait l'entendre que, tant de la pécune du roi que de la sienne, il n'avait pas en tout quatre écus dans sa caisse ; si bien que Xaintrailles et la Hire étant venus voir un jour le roi , et le roi les ayant invités à dîner avec lui, il n'avait pu leur donner pour tout régal que deux poulets et une queue de mouton.
Il était donc temps, comme on le voit, que Jehanne arrivât. Cependant elle voulut s^arrêter en l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, qui était un saint lieu de pèlerinage, pour y faire ses dévotions. Delà, elle fit écrire au roi par les chevaliers qui l'accompagnaient, lui annonçant qu'elle arrivait de bien loin pour le secourir et lui apprendre des choses de la plus haute importance. La réponse ne se fit pas attendre : Jehanne était mandée à Chinon. Les voyageurs se remirent aussitôt en route, et, arrivant à la résidence royale, Jehanne descendit dans une hôtel-
LE GEÎN'TIL DALPHI^f. 63
lerie. tandis que ses deux compagnons de voyage se rendaient près de Charles VII.
Mais Charles VIÏ était défiant comme un roi malheureux : souvent trompé par ceux qu'il regardait comme ses meilleurs amis, souvent abandonné par ceux qu'il tenait pour ses plus fidèles, il ne pouvait croire au dévouement désintéressé d'une étrangère. Aussi fit-il grande difficulté pour recevoir Jehanne, et se contenta-t-il d'envoyer auprès d'elle trois de ses conseillers. D'abord Jehanne ne voulut pas leur répondre, leur disant que c'était à monseigneur le dauphin qu'elle avait affaire, et non pas à eux. Mais enfin elle consentit à leur répéter ce qu'elle avait dit tant de fois déjà sans qu'on la crût , à savoir qu'elle venait pour faire lever le siège d'Orléans et conduire le dauphin à Reims ; et les conseillers, bien renseignés par elle-même, s'en allèrent porter cette nouvelle au roi.
Jehanne fut deux jours sans voir reparaître personne. Cependant elle avait toujours bonne confiance, réconfortant les deux chevaliers qui l'avaient amenée et disant avec une assurance merveilleuse que le roi finirait par l'entendre, qu'elle en était sûre, et qu'ainsi ils eussent à demeurer aussi tranquilles qu'elle. En effet, le troisième jour, le comte de Vendôme se présenta à l'hôtellerie et annonça à Jehanne qu'il venait la chercher pour la conduire devant le roi. Jehanne ne parut ni confuse ni étonnée : elle s'attendait depuis longtemps à cette entrevue et s'y
était préparée. Elle répondit donc au comte de Vendôme que sa visite ne Fétonnait point, attendu que ses voix lui avaient dit qu'il devait venir; puis elle ajouta qu'elle était prête à le suivre, le priant de ne pas perdre davantage de temps, car il n'y en avait déjà que trop de perdu.
Cependant le roi, toujours défiant, avait, après le départ du comte de Vendôme, proposé à son conseil d'éprouver Jehanne, et l'épreuve qu'il avait indiquée était de se confondre parmi les chevaliers de sa suite, et de mettre un autre à sa place, pour voir si Jehanne s'y tromperait. Cette épreuve fut adoptée, et le roi fît mettre sur son trône un jeune seigneur de son âge, et qui était même plus richement vêtu que lui, tandis qu'il se tint debout derrière les autres. A peine la substitution était-elle faite que la porte s'ouvrit et que Jehanne entra.
Mais ce fut alors que resplendit toute la vé/ité de sa mission , car Jehanne , sans s'arrêter aux apparences , alla droit à Charles VII , et s'agenouillant devant lui :
— Dieu, lui dit-elle, vous donne bonne et longue vie, noble et gentil dauphin !
— Vous vous méprenez, Jehanne , lui répondit Charles VII; ce n'est pas moi qui suis le roi, mais bien celui-là qui est assis sur le trône.
— Par mon Dieu! gentil prince, reprit Jehanne, ne cherchez point à me tromper, car c'est vous qui êtes le dauphin et non un autre.
LE GE'^TiL DAIPUIIN. 6^
Puis, comme un murmure d'étonn^menl courait par rassemblée :
— Gentil dauphin, continua-t-elle, pourquoi ne me croyez-vous point? Je vous dis, monseigneur, et faites foi en mes paroles, que Dieu a pitié de vous et de votre royaume et de votre peuple ; car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui et , faisant prières pour vous. D'ailleurs , je vous dirai, s'il vous plait , telle chose qui vous donnera bien à connaître que vous me devez croire.
Alors , le roi Charles l'emmena dans un oratoire qui était à côté de la salle du conseil, et, arrivé là :
— Eh bien, Jehanne , lui dit-il, nous sommes seuls; pariez.
— Je ne demande pas mieux, reprit Jehanne. Mais si je vous dis des choses si secrètes qu il n'y a que Dieu et vous qui les puissiez savoir, aurez-vous confiance en moi enfin, et croirez-vous que c'est bien Dieu qui m'envoie?
— Oui, Jehanne, répondit le rai,
— Eh bien, sire, continua la jeuue fi^le, u'avezvous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, pendant que vous étiez tout seul en votre oratoire du château de Loches , vous fîtes trois requêtes à Dieu ?
— Rien n'est plus vrai, Jehanne, répondit le roi, et je m'en souviens à merveille.
— Sire, reprit Jehanne, n'avez- vous jamais révélé i:es requêtes ni à votre confesseur ni à aucun autre?
— Jamais, dit le roi.
— Eh bien, je vais vous dire quelles étaient ces trois requêtes, continua la jeune fille. La première que vous adressâtes à Dieu fut que si vous n'étiez pas le véritable héritier du royaume de France, il vous ôtât le courage de poursuivre cette guerre qui coûte tant d'or et de sang à votre pauvre royaume. La seconde fut que si le terrible fléau qui s'appesantissait sur la France procédait de vos péchés, vous le suppliiez de relever ce pauvre peuple d'une faute qui n'était pas la sienne, et d'en faire retomber sur votre tête tout le châtiment, ce châtiment fùt-il une pénitence éternelle, ou même la mort. Enfin, la troisième fut que si au contraire, le péché procédait du peuple, vous le suppliiez d'avoir pitié de ce peuple et de le recevoir dans sa miséricorde, afin que le royaume sortit enfin des tribulations où il était plongé depuis plus de douze ans.
JiC roi demeura longtemps pensif après avoir entendu ces paroles, baissant la tête pour réfléchir, et la relevant pour regarder attentivement la Jeune fille. Enfin, rompant à son tour le silence :
— Tout ce que vous avez rapporté là est vrai , Jehanne, lui dit-il; mais ce n'est pas le tout que je sois convaincu que vous venez de la part de Dieu, il faut encore que mes conseillers partagent mon opinion , ou sinon vous mettrez le trouble entre nous, et nous sommes déjà assez malheureux et divisés tels que nous sommes.
LE GENTIL DALPflIN. 67
— Eh bien, dit Jehanne, assemblez demain trois ou quatre de vos plus fidèles, et s'il est possible, des gens d'Église , et je vous donnerai un signe après lequel personne ne doutera plus : car mes voix m'ont promis de m'accorder ce signe, et je suis certaine qu'à ma requête elles l'accorderont.
Alors , le roi et Jehanne rentrèrent dans le conseil, où l'on attendait leur retour avec impatience. A peine la porte fut-eile ouverte que tous les yeux se tournèrent vers le roi, et que l'on vit, à sa physionomie grave et réfléchie, que ce que lui avait dit la jeune fille lui avait fait une profonde impression.
— Messieurs, dit le roi, c'est assez pour aujourd'hui ; il y a dans ce qui nous arrive grande matière à réflexion; et il faut que nous prenions sur cet événement l'avis de nos plus intimes conseillers. Quant à vous, Jehanne, retirez-vous, car vous devez être fatiguée de la longue route que vous venez de faire, et n'oubliez pas ce que vous nous avez promis pour demain.
— Avec l'aide de Dieu, répondit Jehanne, nonseulement ce que j'ai promis pour demain , mais encore ce que j'ai promis pour l'avenir, s'accomplira!... Et, mettant un genou en terre devant le roi, elle lui baisa la main, et se retira avec la même modestie et le même calme qu'elle était venue.
Au moment où Jehanne arrivait à la porte de la rue, un cavalier passa qui menait boire son cheval à
la Loire. Comme le bruit de Tarrivée de Jehafine s'était déjà répandu dans la ville, le cavalier, qui était fort incrédule en ces sortes de matières, s'arrêta devant Jehanne l'insultant par des paroles grossières , et entremêlant ces insultes de blasphèmes. Jehanne, voyant que c'était à elle que s'adressaient ces prapos, releva la tête et le regardant avec plus de tristesse que de colère : Hélas ! dit-elle, malheureux que tu es, peux-tu renier ainsi Dieu, lorsque peut-être tu es si proche de la mort !
Le cavalier ne tint compte de cette espèce de prophétie ; mais au contraire, il s'éloigna en continuant de blasphémer Dieu dans les mêmes jurements, et arriva ainsi à la rivière; mais au moment où son cheval buvait, il fut effrayé par un bruit quelconque, et s'élança dans l'eau ; le cavalier voulut le ramener au bord, mais quelque effort qu'il fît, le cheval continua de s'avancer vers le plus profond de la rivière, et bientôt perdit pied. Le cavalier s'élança alors de sa monture et voulut gagner le bord à la nage ; mais soit que quelque crampe le surprît, soit que ce que venait de lui dire Jehanne lui revînt à l'esprit et le paralysât, il n'eut que le temps de dire : Pardonnezmoi, mon Dieu! Et il disparut. Deux heures îiprès, on retrouva son cadavre à l'écluse d'un moulin.
Comme plusieurs personnes avaient entendu ce qu'avait dit le cavalier à Jehanne et ce que Jehanne lui avait répondu, cet événement fut considéré comme un miracle, et la réputation de la jeune in-
spirées'en augmenta de telle façon que le soir tout le peuple accourut sous les fenêtres de son hôtellerie et demanda à la voir. Jehanne parut aussitôt sur un balcon, et répéta au peuple de sa voix douce et pleine de foi, qu'elle était envoyée du Seigneur pour sauver le roi et la France, de sorte que le pauvre peuple, plus rassuré par les paroles de cette jeune fille qu'il ne l'eût été par une armée de vingt mille hommes, se retira tout joyeux en criant : Noël ! Le soir, une partie de la ville fut illuminée en signe d'allégresse.
Le lendemain à dix heures du matin, le roi envoya chercher Jehanne. Jehanne, qui s'attendait à ce message, ne fit aucunement attendre l'envoyé royal, mais, au contraire, le suivit aussitôt ; tous deux arrivèrent à Chàteau-Chinon, où le roi les attendait. Ils étaient accompagnés d'une grande foule dé peuple qui, aussitôt qu'elle avait aperçu Jehanne, s'était pressée sur ses pas, et qui resta en dehors de la porte afin d'avoir des nouvelles de cette entrevue. Jehanne monta hardiment Tescalier, et entra dans la chambre du roi ; elle y trouva Charles Vil avec l'archevêque de Reims, etmesseigneurs Charles de Bourbon et de la Trémoïlle.
Alors l'archevêque de Reims commença à interroger Jehanne, lui demandant d'où elle était, comment se nommaient ses parents, et de quelle manière l'inspiration lui était venue. Jehanne raconta toute la partie de sa vie dont elle put se souvenir, et cela
70 LE GENTIL BÀLPHIN.
si simplement et si modestement que les auditeurs sentirent la foi qui les gagnait à leur tour. Lorsqu'elle eut fini son récit, l'archevêque de Reims lui demanda s'il n'y avait pas dans les environs de la maison de son père un bois, et quel était le nom de ce bois. Jehanne répondit qu'effectivement il y avait une forêt, laquelle forêt on voyait du seuil de sa porte, et que cette forêt s'appelait le bois Chenu. Alors l'archevêque se retourna vers le roi et les sires de Bourbon et de la Trémoïlle, en disant : C'est bien cela. En effet, la prophétie de Merlin disait que la jeune fille qui devait sauver la France viendrait e neniore canuto. Le roi et ses conseillers paraissaient donc à peu près convaincus, cependant ils voulurent pousser Jehanne jusqu'au bout; en conséquence, l'archevêque, revenant à elle :
— Jehanne, lui dit-il, vous avez promis à notre sire le roi de faire connaître la vérité de votre mfssion par un signe irrécusable; quel est ce signe? nous attendons qu'il se manifeste à nos yeux ; et s'il est tel que vous nous le dites , nous sommes tout prêts à croire que vous êtes i,a véritable envoyée de Dieu.
— Attendez-moi, dit Jehanne, et mettez-vous en prière en m'attendant.
Alors elle sortit et passa dans la chapelle voisine, où elle se trouva seule ; arrivée en face de l'aùlel , elle s'agenouilla, et d'une voix pleine de cette foi qui soulève les montagnes :
LE GENTIL DALPHTN. 71
— Mon Irès-doux Seigneur, dit-elle, je vous requiers en l'honneur de votre sainte passion de permettre que le bienheureux archange Michel et les bienheureuses saintes Catherine et Marguerite se manifestent à votre humble servante, s'il est toujours dans votre intention que ce soit moi, pauvre fille, qui vienne en aide en votre nom au royaume de France!
A peine Jehanne avait -elle prononcé ces' paroles que le nuage s'abaissa de la façon accoutumée et s'ouvrit, laissant voir non-seulement l'archange et les deux saintes, mais encore, dans un lointain resplendissant, une foule d'autres anges qui battaient des ailes et chantaient les louanges du Seigneur. Jehanne fut tellement éblouie de cette splendeur qu'elle baissa les yeux.
— Tu nous as appelés, Jehanne, dit la voix, que nous veux-tu?
— Bienheureux saint Michel, et vous mes saintes protectrices , répondit Jehanne, je vous ai appelés pour que vous me donniez le signe à l'aide duquel je dois me faire reconnaître à monseigneur le dauphin pour la véritable envoyée de notre Seigneur.
— Tu as foi en nous, Jehanne, dit la voix, et nous tiendrons la promesse que nous t'avons faite.
A ces mots, saint Michel fit un geste, et un ange se détachant du chœur céleste, descendit d'un seul coup d'aile des profondeurs du ciel à la surface de la terre : cet ange tenait à la main une couronne de
72 lE GENTIL D,\IPHIN,
pierreries tellement resplendissante qu'à peine si des yeux hunnains en pouvaient supporter l'éclat.
— Voilà le signe promis, Jeharme, dit la voix, et quand les plus incrédules l'auront vu, à l'instant même ils cesseront de douter,
— Ainsi soit-il, dit Jehanne.
Et aussitôt le nuage se referma et remonta au ciel. Mais l'ange qui portait la couronne resta sur la terre, et quand Jehanne releva les yeux, elle le vit debout devant elle.
L'ange alors, sans dire un seul mot, mais avec un doux sourire, fit signe à Jehanne de le suivre, et la menant par la main, il marcha ou plutôt glissa vers la porte de la chapelle, qui donnait dans la chambre du roi : arrivés là, Jehanne et l'ange trouvèrent Charles VII et ses conseillers, encore à genoux et priant, mais à peine eurent-ils vu la jeune fille et l'envoyé céleste qu'elle leur amenait, qu'ils se relevèrent pleins de surprise. L'ange alors lâcha la main de Jehanne et, s'avançant vers le roi, qui était distant de la porte d'une longueur de lance à peu près, il s'inclina devant lui, et remettant la couronne aux. mains de l'archevêque qui était à ses côtés :
<c Sire, dit-il, je viens vous annoncer que vous êtes en la grâce du Seigneur qui vous envoie celte jeune fille pour la délivrance du royaume, mettez-la donc hardiment à la besogne en lui donnant des gens d'armes en aussi grande quantité que vous en pourrez réunir, et en preuve qu'elle doit vous faire
sacrer à Reims, voici la couronne céleste que le Seigneur notre Dieu vous envoie. Ne doutez donc plus, sire ; car douter encore, ce serait offenser le Seigneur. »
Et à ces mots l'ange lâcha la couronne qu'il avait tenue jusqu'alors, et glissant de nouveau sur la terre, de manière qu'il était impossible de distinguer, à cause de sa longue robe, s'il marchait ou volait, il rentra dans la chapelle d'où Jehanne le vit quitter doucement le sol et s'élever à travers le plafond. A cette vue la pauvre enfant se mit à pleurer, car son âme, qui pressentait tout ce que son corps aurait à souffrir sur la terre, avait grand désir de suivre ce bel ange au ciel : mais le moment du bonheur éternel n'était point encore venu pour elle. Et l'envoyé du ciel la laissa les mains jointes, sans lui octroyer sa prière , quelque ardente qu'elle fût.
Alors Jehanne se releva avec un profond soupir , et allant au roi :
— Gentil dauphin, lui dit-elle en lui indiquant la couronne du doigt, mais sans la toucher, voici votre signe, prenez-le.
Et alors Charles VII s'inclina devant l'archevêque de Reims, qui lui posa la couronne sur la tête.
A partir de ce moment il fut à peu près décidé qu'on aurait foi entière dans Jehanne; mais cependant les conseillers demandèrent au roi que la jeune fille fût préalablement envoyée à Poitiers, où était
la cour du parlement et plusieurs grands clercs en théologie : mais alors le roi déclara que ce serait lui-même qui conduirait Jehanne dans cette ville ; en conséquence il lui fit dire le lendemain de se tenir prête à partir. Jehanne demanda où on allait la mener, et il lui fut répondu que c'était à Poitiers.
— Par ma foi ! je sais que j'aurai beaucoup à y faire, dit Jehanne ; mais n'importe, Messire m'aidera. Allons-y donc , du moment où c'est le plaisir du roi que nous y allions.
Le lendemain Jehanne partit pour la ville de Poitiers. Elle y trouva assemblés et l'attendant tout ce qu'il y avait de clercs et de docteurs à vingt lieues à la ronde : ils savaient déjà la grande confiance que le roi avait en cette jeune fille, et comme cette confiance il l'avait sans les avoir consultés, ils en avaient conçu un si grand dépit qu'ils eussent voulu pour tout au monde la faire tomber dans quelque contradiction ; aussi, comme elle l'avait dit d'avance, Jehanne eut-elle fort à faire avec eux ; mais sa présence d'esprit , à Poitiers comme à Chinon , ne l'abandonna point un seul instant, si bien que chacun s'émerveillait comment une si pauvre jeune fille, qui n'avait jamais rien appris de la science des hommes , pouvait répondre aussi prudemment. Quoique le roi, l'archevêque de Reims, messire Charles de Bourbon et messire de la Trémoïlle assurassent que Jehanne leur avait donné iin signe
LE GEJTIL DAUPHIN. 75
irrécusable de sa mission, la docte assemblée n'en voulut pas croire le roi et les deux nobles seigneurs sur parole, et un carme dit fort aigrement que, puisque Jehanne avait donné un signe, il ne lui en coûterait pas davantage d'en donner deux.
— Ainsi ferai-je, répondit Jehanne, et le signe que je vous donnerai sera la levée du siège d'Orléans et le sacre du roi à Reims. Baillez-moi donc des gens d'armes en si petite quantité que cela soit; venez avec moi et vous aurez deux signes pour un.
— Mais, dit un docteur en théologie de l'ordre des frères prêcheurs, si c'est le plaisir de Dieu que les Anglais soient chassés de la France, Dieu n'a pas besoin de soldats pour opérer ce miracle, puisqu'il n'a qu'à vouloir pour que cela soit, et que son seul plaisir peut non-seulement les faire retourner dans leur pays, mais encore les détruire depuis le premier jusqu'au dernier.
— Les gens d'armes combattront, reprit Jehanne, et Dieu donnera la victoire.
— Et , dit frère Seguin avec un accent limousin des plus prononcés, dites-nous, ma mie, quel langage parlaient vos voix?
— Meilleur que le vôtre, répondit Jehanne.
Un autre lui cita des livres de théologie qui disaient qu'on ne devait croire ni aux visions ni à ceux qui prétendaient en avoir.
— Par ma foi! répondit Jehanne, je ne sais pas ce qu'il y a dans vos livres, mais ce que je sais,
c'est qu'il y en a plus au livre de Dieu que dans tous les vôtres.
Au reste, à Poitiers comme à Chinon et comme à Vaucouleurs, sa façon de vivre édifiait tout le monde ; elle était descendue dans l'hôtel de maître Jehan Rabateau, lequel avait épousé une bonne et digne femme, à laquelle Jehanne avait été donnée en garde, et comme Jehanne passait presque tout son temps en prières et en actes de religion , la brave hôtesse s'en allait partout disant qu'elle n'a^ vait jamais vu fille si sage et si pieuse que celle qui était logée en son hôtel, de sorte que c'était bien plutôt elle qui devait garder les autres que d'être gardée par qui que ce soit. Il en était de même de tous ceux qui la venaient voir et qui, après avoir causé avec elle, s'en retournaient disant que c'était une créature de Dieu et qu'il fallait croire à ses paroles comme à l'Évangile ; enfin, cette voix du peuple, que cette fois à coup sur on pouvait appeler la voix de Dieu, parvint jusqu'aux docteurs eux-mêmes, et comme, quelques subtilités qu'ils eussent mises dans leurs demandes, ils n'avaient pu une seule fois faire tomber Jehanne ni dans une contradiction, ni dans une hérésie, ils finirent par déclarer à l'unanimité qu'il fallait se fier à elle et essayer d'exécuter ce qu'elle proposait.
Le roi, bien joyeux, ramena donc Jehanne à Chinon, et il fut décidé que la première expédition à laquelle on l'emploierait serait de faire entrer dans
Orléans un convoi de vivres que Ton rassemblait depuis quinze jours dans la ville de Blois et dont on savait que la bonne et fidèle cité d'Orléans avait grand besoin.
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On retrouva à Chinon le duc d'xilençon , qui était prisonnier des Anglais depuis la bataille de Verneuil , et qui ne s'était racheté que moyennant la somme de 200,000 écus , dont il avait payé moitié comptant, laissant en otage pour le reste sept de ses gentilshommes. Aussi n'était-il pas revenu incontinent devers le roi , mais s'était-il occupé de vendre sa terre et seigneurie de Gougers , dont il
avait tiré 140,000 écus ; si bien qu'avec cent mille , il avait dégagé les otages , et arrivait avec le reste pour remonter sa maison de guerre.
Le duc d'Alençon trouva toute la yille de Chinon dans la joie et l'espérance ; car le bruit était déjà répandu que Jehanne avait été reconnue pour une sainte fille. Sans partager encore cette allégresse , le duc n'y fut cependant point entièrement insensible ; l'influence morale de l'inspirée se faisait déjà sentir, et chacun parlait de marcher aux Anglais comme s'il s'agissait d'aller à une fête. C4e fut dans ce moment que le roi et Jehanne revinrent à Chinon.
Le duc avait un tel désir de venger sur les Anglais la captivité qu'il venait de subir, que tout moyen qui devait le conduire directement à ce but lui paraissait excellent. Aussi reçut-il Jehanne sinon avec une foi bien entière, du moins avec une grande confiance apparente. Le roi , après avoir embrassé en bon parent le duc d'Alençon, sachant son grand désir de retourner à la bataille, lui donna mission de précéder Jehanne à Blois, et de mettre tout en état pour que le convoi fût prêt avant huit jours.
Le duc d'Alençon partit aussitôt ; la duchesse, qui était restée une semaine à peine avec son mari , pleurait fort d'un départ si précipité ; mais Jehanne la réconforta , en lui disant : Au nom de Dieu, madame la duchesse, je vous promets de vous ramener le gentil duc sain et sauf. La duchesse, qui était une pieuse femme, se consola à cette promesse, car elle
était de ceux qui croyaient fermement à l'inspiration de Jehanne.
Lorsque le duc d'Alençon fut parti , on s'occupa immédiatement du départ de Jehanne. On lui donna l'état d'un chef de guerre, c'est-à-dire un écuyer, un page, deux hérauts et un chapelain. L'écuyer se nommait Jehan Daulon; le page, Louis de Comtes dit Imerget; l'un de ses hérauts, Guyenne; l'autre Ambleville, et enfin le chapelain, frère Pasquerel.
Ce premier soin accompli, le roi lui fit donner une armure complète; mais Jehanne renvoya l'épée, disant que ce n'était point de celle-là qu'elle devait se servir, mais bien du glaive que l'on trouverait sur le tombeau d'un vieux chevalier qui était dans une des chapelles de l'église de Sainte-Catherine de Fierbois. On lui demanda à quoi on reconnaîtrait ce glaive; elle répondit que c'était à cinq fleurs de lis qui se trouvaient sur la lame et près de la poignée. On s'informa encore si elle connaissait cette arme pour l'avoir vue ; ce à quoi elle dit qu'elle ne la connaissait aucunement , mais que ses voix lui avaient recommandé de se servir de celle-là et non d'une autre. L'armurier du roi fut envoyé à Sainte-Catherine de Fierbois et trouva l'épée à l'endroit désigné. Elle fut fourbie et nettoyée, et Charles VII lui fit faire un beau fourreau de velours tout parsemé de fleurs de lis d'or.
Cependant les jours s'écoulaient , et l'on était arrivé à la fin d'avril; il n'y avait plus de temps à
perdre, la ville d'Orléans n'étant soutenue dans son courage et sa fidélité que par le secours miraculeux qu'elle attendait. Le roi donna congé à Jehanne , et elle partit pour Blois, accompagnée du maréchal de Rayz, de la Maison, de Laval , de Poton , de laHire, d'Ambroise de Loré , de l'amiral de Ceilant , et de deux cent cinquante à trois cents hommes d'armes à peu près.
Arrivée à Blois, elle fut forcée de s'y arrêter quelques jours pour attendre plus nombreuse compagnie; car, quoique Jehanne répétât sans cesse que peu importait le nombre des soldats avec lesquels elle partait, pourvu qu'elle partît, les autres chefs ne voulurent pas se mettre en route sans une force un peu imposante. Jehanne fut donc forcée de séjourner à Blois encore une semaine à peu près; ce que voyant, à son grand regret , elle mit le temps à profit , en faisant faire un étendard de soie blanche, tout parsemé de fleurs de lis d'or, avec Notre Seigneur au milieu, tenant le monde dans sa main, et, à sa droite et à sa gauche , deux anges à genoux et en prière ; puis , du côté où n'étaient point peintes les saintes images, elle fît écrire ces deux mots : Jhesus Maria. En outre de cet étendard de guerre , elle ordonna qu'une autre bannière pareille fût faite, et elle la remit aux mains de frère Pasquerel , son chapelain, pour la porter dans les marches, les fêtes et les processions. Les deux étendards furent bénits dans l'église de Sainl-Sauveur de Blois.
Ce ne fut pas tout encore. Pendant ce séjour forcé, Jehanne dicta au frère Pasquerel une lettre que , ne sachant point écrire, elle signa d'une croix. Cette lettre était conçue en ces termes , et nous la copions textuellement sur un manuscrit contemporain , et avec la langue et l'orthographe de l'époque.
<c Jésus Maria ,
u Roy d'Angleterre, faites raison au roy du ciel de son sang royal ; rendez les clefs à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées : elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal, et est toute prête de faire paix si vous voulez faire raison; par ainsi que vous mettrez jus, et payerai de ce que vous l'avez tenue ; roy d'Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre; en quelque lieu que j'atteindrai vos gens en France , s'ils ne veulent obéir, je les ferai issir veuillent ou non ; et s'ils veulent obéir, je les prendrai à mercy. Croyez que s'ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occir : elle vient de par le roy du ciel corps pour corps vous bouter hors de France ; et vous promet et certifie qu'elle y fera si gros hahay , que depuis mille ans en France ne fut veu si grand , si vous ne lui faites raison : et croyez fermement que le roy du ciel lui envoyera plus de forces à elle et à ses bonnes gens d'armes, que ne sauriez avoir à cent assauts. Entre vous, archers, compagnons
d'armes, gentils et vaillants, qui êtes devant Orléans, allez-vous-en en votre pays de par Dieu , et si ne le faites ainsi , donnez-vous de garde de la Pucelle , et qu'il vous souvienne de vos dommages. Ne prenez mye votre opinion que vous tiendrez la France du roy du ciel , le fils de sainte Marie. Mais la tiendra le roy Charles , vrai héritier, à qui Dieu l'a donnée, qui entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle , en quelque lieu que vous trouverons, nous ferirons dedans à horions , et sy verrez lesquels auront meilleur droit de Dieu ou de vous, Guillaume de la Poule, comte de Suffort , Jehan , sire de Tallebot , et Thomas , sire de Seales , lieutenant du duc de Betfort , soi disant régent du royaume de France pour le roy d'Angleterre.
« Faites réponse si voulez faire paix à la « cité d'Orléans ; se ainsi ne le faites, qu'il vous souvienne de vos dommages , duc de Betfort , qui vous dites régent de France pour le roy d'Angleterre, la Pucelle vous requiert et prie que vous ne vous faciez mye destruire. Si vous ne lui faites raison , elle fera tant que les Français feront le plus beau fait que oncques fut fait en le chrestienneté.
« Escript le mardi en la grande semaine. » Au dos de la lettre était cette suscription : u Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle. Au duc de Betfort, qui se dit régent du royaume de France pour le roy d'Angleterre. »
Cette lettre achevée, Jehanne la remit à Guyenne, l'un de ses hérauts , et le chargea de la porter au chef du siège d'Orléans.
Le jour du départ si longtemps attendu arriva enfin. L'armée , pendant cette semaine où elle était restée à Blois, s'était recrutée du maréchal de Saint- Sévère, du sire de Gaucourt et d'un grand nombre d'autres nobles qui étaient accourus, sur le bruit de l'expédition qu'on allait tenter, de sorte que la compagnie , telle qu'elle était , présentait un aspect assez formidable. Quant au convoi , il était fort considérable , et tel que la pauvre ville , s'il y pouvait entrer, en devait recevoir un grand soulagement; car il se composait de bon nombre de chariots et de charrettes chargés de grains, et d'une grande quantité de bétail, comme bœufs, vaches, moutons, brebis et pourceaux. Au moment de partir, Jehanne ordonna que tous les gens de guerre se confessassent; puis, ce devoir de religion accompli, on se mit en route pour Orléans.
A l'heure du départ , il y avait eu entre les principaux chefs un conseil auquel n'avait point assisté Jehanne. Toujours confiante dans sa mission, la jeune fille avait ordonné de suivre la rive droite sur laquelle était toute la puissance des Anglais , disant qu'on ne s'inquiétât ni de leur nombre , ni de leur position. Notre Seigneur ayant décidé que le convoi entrerait dans la ville sans empêchement. Mais, quelle que fût la foi des chefs dans Jehanne, ils pen-
saient que c'était tenter Dieu que d'agir ainsi, et, sans rien dire à Jehanne et tout en lui laissant croire que l'on suivait ses instructions , ils avaient pris la rive gauche , sur laquelle ils ne risquaient que de rencontrer quelques coureurs isolés.
Le convoi se mit donc en chemin , traversant la Sologne au lieu de traverser la Beauce. Frère Pasquerel ouvrait la marche , portant sa bannière , et chantant des hymnes avec les autres prêtres qui accompagnaient l'armée. Jehanne les suivait chevauchant au milieu des chefs , qu'elle réprimandait à chaque instant sur la Hberté de leurs propos , et le plus souvent marchant côte à côte de laHire, qu'elle avait pris en grande amitié, malgré ses éternels jurements , et qui de temps en temps, pour la faire enrager, lui disait : «(Jehanne, je renie... ma lance; » et qui soir et matin faisait sa prière habituelle, que la jeune fille ne put lui faire changer , et qui était conçue en ces termes : « Bon Dieu! faites pour la Hire ce que la Hire ferait pour vous , si était le bon Dieu , et que vous fussiez la Hire. » Quant à elle , son maintien et ses paroles étaient si exemplaires qu'ils avaient fini par imposer , même aux soldats , qui avaient commencé les uns par rire et les autres par murmurer , de ce qu'eux , habitués à marcher sous la conduite des plus braves et des plus nobles chevaliers, ils marchaient maintenant sous celle d'une pauvre paysanne.
Le troisième jour, on arriva devant Orléans, et là
seulement Jehanne s'aperçut qu'on l'avait trompée , car elle vit la rivière entre elle et la ville. Elle fut alors bien fâchée de cette tromperie , et si ce n'eût été un si grand péché , elle serait entrée dans une bien grande colère : mais enfin elle pensa à tirer le meilleur parti de sa position , et comme , à son approche , les Anglais effrayés avaient abandonné une de leurs bastides, située sur la rive gauche, Jehanne ordonna que l'on s'en emparât, mouvement qui fut exécuté sans aucune résistance. Au même moment le bâtard d'Orléans , qui avait été prévenu de l'arrivée du convoi, s'était jeté dans un petit bateau, et venait d'aborder sur la rive gauche. On annonça cette nouvelle à Jehanne, qui courut aussitôt à l'endroit qu'on lui avait indiqué, et qui trouva le bâtard d'Orléans bien joyeux au milieu des chefs , et se consultant avec eux sur les moyens de faire entrer le convoi dans la ville.
— Êtes -vous le bâtard d'Orléans? demanda Jehanne en s'avançant vers lui.
— Oui, répondit-il, et bien content de votre arrivée.
— C'est vous , continua Jehanne , qui avez donné le conseil de passer par la Sologne au lieu de passer par la Beauce?
— J'ai donné ce conseil , parce que c'était nonseulement le mien, mais celui des plus sages capitaines.
— Et vous avez eu tort , dit Jehanne, car le con-
seil de Messire est plus sage que celui des hommes : si nous avions suivi le sien nous serions à cette heure dans Orléans , tandis qu'il nous reste la rivière à traverser.
— Eh bien ! reprit le Bâtard , il y a un moyen de la traverser tranquillement , c'est de la remonter jusqu'au château de Checy, qui est à deux lieues environ au-dessus d'ici, et qui a garnison française : les barques d'Orléans remonteront en même temps que nous, et on les chargera sous la protection de la forteresse.
-— Au nom de Dieu , faisons donc ainsi , dit Jehanne , et elle se remit en chemin la première , quoique depuis le matin elle fût restée à cheval sans en descendre ni se désarmer. De son côté, le bâtard d'Orléans rentra dans la ville , afin de diriger en personne les bateaux qui devaient remonter vers le château de Checy.
Le convoi se remit en route, et vers les trois heures de l'après-dînée arriva au château de Checy ; mais le ciel était à Forage depuis une heure ; la pluie tombait par torrents, et le vent, qui venait de l'est, était si contraire qu'il n'y avait pas possibilité , tant que ce vent durerait , que les barques pussent remonter le courant du fleuve. Jehanne vit le découragement que celle découverte amenait dans son escorte ; alors se retournant vers les chefs :
— Ne vous ai-je pas assuré au nom de Messire , dit-elle, que le plaisir de Messire était que nous mis-
sions les vivres dans Orléans, à notre aise, et que les Anglais ne feraient pas même semblant de nous empêcher?
— Oui sans doute, vous nous avez assuré cela , répondit le duc d'Alençon , mais je ne vois pas que le moment soit bien choisi pour nous rappeler cette promesse.
— Au nom de Dieu, ayez donc patienpe, dit Jehanne, car avant un quart d'heure le vent sera changé.
A ces mots, Jehanne descendit de cheval, et, s'éloignant de quelques pas, elle commença de prier Dieu avec son ardeur et sa foi accoutumées , et , en effet, avant même que sa prière fut achevée, le vent avait sauté de l'est à l'ouest, et, de contraire, était devenu favorable : les hommes d'armes se regardaient les uns les autres, ne sachant que penser de ce qu'ils voyaient de leurs propres yeux; mais il n'y avait pas à douter, Jehanne avait prédit ce qui arrivait ; les plus incrédules furent donc convaincus.
Une heure après , les bateaux arrivèrent , remontant légèrement le fleuve comme si c'était la main de Dieu qui les poussât : sur le premier était le bâtard d'Orléans avec plusieurs autres nobles hommes d'armes, et les premiers parmi les bourgeois de la ville.
On chargea les grains , les animaux et les munitions sur les bateaux, et l'on n'eût qu'à les abandonner au fil de la rivière; pendant ce temps la
garnison faisait une sortie et occupait les Anglais sur Ja rive droite, de sorte que rien n'empêcha le convoi d'arriver à sa destination. Dans le dernier bâtiment venait Jehanne, entre le comte de Dunois et la Hire : deux cents lances les suivirent , tandis que le reste de la compagnie retournait à Blois pour y préparer un second convoi.
Toute la population prévenue par Dunois s'était portée sur le quai et attendait Jehanne ; la jeune fille mit pied à terre et trouva un beau cheval blanc tout équipé sur lequel elle monta : son entrée fut triomphale ; les Orléanais devançant l'avenir la recevaient déjà en libératrice.
Jehanne, après s'être rendue à l'église où l'on chanta un Te Deum, descendit en l'hôtel du trésorier du duc d'Orléans : c'était un brave homme, nommé Jacques Boucher, fort dévoué à son maître, qui avait demandé et obtenu la faveur d'être son hôte : ce fut là seulement qu'elle se désarma et qu'elle demanda un peu de vin ; on lui en apporta la moitié d'une tasse d'argent qu'elle remplit d'eau, y coupa cinq ou six tranches de pain, et ne voulut rien manger autre chose pour son souper, puis, presque aussitôt elle se retira dans sa chambre avec la femme el la fille de son hôte. Bientôt la femme se retira : mais la fille resta avec elle, Jehanne l'ayant priée de partager son lit.
Ce fut ainsi que Jehanne fit son entrée dans la ville d'Orléans, le 29 avril 1429, au milieu d'un
enthousiasme tel qu'il semblait, dit le journal du siège , aux bourgeois et aux hommes d'armes qu'un ange de Dieu ou Dieu lui-même fût descendu parmi eux.
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L'entrée de Jehanne dans Orléans n'avait point opéré d'une façon moins extraordinaire sur l'esprit des assiégeants que sur celui des assiégés : seulement, autant sa présence apportait de confort aux derniers, autant elle jetait d'inquiétude parmi les autres. Les Anglais avaient beaucoup ri d'abord en apprenant qu'une femme s'était présentée au roi CharlesVII. disant qu'elle avait mission de les chasser de France ;