JFUA>'NE LA PUCELLE
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retenti d'un bout à l'autre du camp : bientôt des masses dix fois plus nombreuses que ne l'était la petite troupe des assaillants, s'avancèrent contre eux, et force leur fut de reculer. J^a Pucelle menait la retraite comme elle avait mené l'attaque, la dernière à l'une comme la première à l'autre, se retournant chaque fois qu'elle était trop pressée, et à chaque fois qu'elle se retournait, voyant reculer devant son étendard toute cette masse d'ennemis. Mais en arrivant à la barrière elle ne put empêcher qu'un peu de désordre ne se mît dans sa troupe ; chacun voulait rentrer le premier , et il y avait lutte pour passer. Jehanne vit que si elle ne donnait pas un peu de temps à ses hommes, la moitié serait étouffée dans les portes ou jetée du haut du pont au fand des fossés. Elle se retourna une dernière fois pour charger l'ennemi ; c'était la troisième : l'ennemi recula. Jehanne le poursuivit avec une centaine d'hommes à peu près qui formaient son arrière-garde, mais lorsqu'elle revint elle trouva que les Anglais s'étaient glissés entre elle et le boulevard ; alors elle tira son épée, ce qu'elle n'avait point encore fait de la journée, et chargea pour s'ouvrir un passage. Les Anglais furent renversés du choc , car c'étaient les plus hardis qui étaient restés avec la plus brave ; mais en arrivant à la barrière, Jehanne trouva que la barrière était fermée et que, malgré ses cris, personne ne venait l'ouvrir. Alors il lui fallut essayer de faire retraite à travers champs ; elle se retira donc
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entre la rivière et Compiègne , afln de gagner, ou bien le large ou bien quelque autre porte qu'on lui ouvrirait ; mais quand on la vit ainsi abandonnée avec une centaine d'hommes à peine, les plus lâches reprirent cœur et se ruèrent sur elle. Attaquée par devant, coupée en arrière, force fut alors à Jehanne de s'arrêter et de faire face à l'ennemi ; la lutte fut longue et terrible : Pothon le Bourguignon fit des prodiges de valeur, et Jehanne des miracles. Enfin un archer picard qui s'était glissé entre les pieds des chevaux parvint jusqu'à elle, la saisit par son surcot de velours, et la tira si violemment à lui qu'il la renversa de son cheval. Cependant à l'instant même Jehanne se remit sur pied et continua de se défendre ; mais enfin ses forces s'épuisèrent , elle tomba sur un genou ; elle jeta un dernier regard sur ses soldats ; chacun combattait pour son compte, nul ne pouvait la secourir; elle comprit que tout était perdu pour elle, que l'heure fatale prédite par ses voix était arrivée , et elle rendit son épée à Lionel, bâtard de Vendôme , qui lui parut le plus considérable de ceux qui l'entouraient.
Aussitôt un grand cri se leva qui parcourut le camp des Bourguignons et qui devait retentir par toute la France : Jehanne la Pucelle est prisonnière !
Cet événement arriva le 28 mai 1450.
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Ce fut une grande joie , comme on le pense bien , que la prise de Jehanne au quartier des Bourguignons et des Anglais ; on eût dit que l'on y avait gagné quelque bataille pareille à Crécy, à Poitiers et à Azincourt, et que c'était le roi de France lui-même qui y était prisonnier. En efifet, cette pauvre fille, maintenant chargée de chaînes, était le plus terrible adversaire qu'ils eussent rencontré sur la terre de France : avant son apparition, ils avaient presque conquis le royaume ; tandis qu'au contraire, depuis
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qu'elle avait paru, ils n'avaient compté que par défaites et avaient reperdu les deux tiers de la France.
Aussi chacun se hâta-t-il d'accourir au quartier du sire de Luxenibourg pour voir la prisonnière que le bâtard de Vendôme lui avait remise. Le duc de Bourgogne y vint comme les autres, et même des premiers ; et comme il s'enferma seul avec elle, nul ne sait sur quel sujet roula leur conversation ; seulement on remarqua qu'en quittant Jehanne, c'était le duc qui semblait le vaincu et la jeune fille la victorieuse. ,
Et cependant le péril que courait Jehanne était imminent; des courriers avaient été envoyés au duc de Bedford, au comte de Warwick et à Tévéque de Winchester, et trois jours s'étaient écoulés à peine que les Anglais, ardents à la vengeance, avaient fait adresser au duc de Bourgogne, par frère Martin, maître en théologie et vicaire général de l'inquisiteur de la foi, au royaume de France, la sommation suivante :
u Usant des droits de notre office et de l'autorité à nous commise par le saint-siége de Rome, nous requérons instamment, et enjoignons, en faveur de la foi catholique et sur les peines de droit, d'envoyer et amener par devers nous prisonnière ladite Jehanne, véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes sentant hérésie, pour être, selon le droit, par devers nous procédé contre elle parle promoteur de la sainte inquisition. »
Mais ni le duc de Bourgogne, ni le sire de Luxembourg n'étaient disposés à obtempérer à cette réquisition : ils savaient que livrer cette jeune fille aux Anglais, c'était la livrer à la mort, et le duc de Bourgogne, qui avait reçu ses lettres, et qui s'étaient entretenu près d'une heure avec elle à l'instant où elle avait été prise, savait mieux que personne que c'était une noble héroïne, et non pas, comme le disaient ses ennemis, une misérable sorcière. 11 fut donc convenu entre lui et Jehan de Luxembourg qu'on ne ferait aucune réponse aux Anglais, et qu'on attendrait, avant de rien décider sur la prisonnière, des nouvelles du roi de France.
Cependant ces nouvelles devaient arriver dans un certain délai, afin de produire quelque efficacité. Il y avait un traité de guerre entre le due de Bourgogne et le roi d'Angleterre, par lequel ce dernier pouvait réclamer certains prisonniers moyennant dix mille livres de rançon; seulement il fallait que ce prisonnier fût un roi, un prince du sang royal, un connétable , un maréchal de France ou un général. Or, comme Jehanne n'avait aucun grade positif dans l'armée, le duc de Bourgogne pouvait s'excuser sur ce point dans le cas où, moyennant une rançon égale ou supérieure à celle qu'il attendait du roi d'Angleterre, il la rendrait au roi de France.
Mais le duc de Bourgogne attendit vainement : Charles VII, qui avait retenu la pauvre fille de Domremy, au moment où elle avait voulu se retirer,
en lui disant que, si elle était prise, il vendrait, pour la racheter, la moitié de son royaume, Charles YII n'envoya point de me messager de Paris, Charles VII n'offrit point de rançon. Ainsi, à peine la couronne était-elle affermie sur sa tête qu'il oubliait celle qui l'y avait posée. Il est vrai qu'il en était alors au plus tendre de ses amours avec Agnès Sorel.
Six semaines s'écoulèrent, pendant lesquelles les Anglais, voyant qu'ils ne pouvaient obtenir aucune réponse du duc de Bourgogne, assemblèrent plusieurs conseils ; chacun deces conseils fut suivi d'une nouvelle sommation, mais toutes furent inutiles.
Cependant la réponse du régent d'Angleterre était parvenue : il consentait à traiter Jehanne en général d'armée, et à offrir pour elle une somme égale à celle qu'il eûtofferte pour un roi ou pour un prince royal, c'est-à-dire dix mille livres. En même temps , on invitait Pierre Cauchon, le même qui avait été chassé de son diocèse, lorsque la ville de Beauvais s'était faite française à réclamer Jehanne tant en son nom qu'au nom du roi d'Angleterre, sous prétexte qu'ayant été arrêtée sur les terres de sa juridiction, c'était à lui d'instruire son procès. Pierre Cauchon résista quelque temps : une fois chargé du procès de Jehanne, il se trouvait placé entre la vengeance des Anglais s'il la reconnaissait innocente, et l'exécration de la postérité s'il la déclarait coupable. L'évêque crut alors se tirer d'affaire en répondant qu'il devait, avant de rien décider par lui-même, prendre
l'avis de l'université de Paris. On le pressa de prendre cet avis ; Pierre Cauchon tarda tant qu'il put, mais enfin il fut forcé d'écrire. L'université se composait en grande partie de docteurs vendus aux Anglais : la réponse fut donc que puisque Jehanne avait été prise dans son diocèse , il devait la réclamer et instruire son procès.
Pendant ce temps, la prisonnière, conduite d'abord au château de Beaulieu, avait été transférée ensuite dans celui de Beaurevoir, situé à quatre lieues de Cambray, où elle trouva la femme, et la sœur de Jehan de Luxembourg.Les deux nobles daraes étaient d'abord fort prévenues contre Jehanne , qu'elles regardaient comme sorcière, ou tout au moins comme hérétique ; mais au premier aspect de leur captive, en voyant cette simplicité, cette modestie, cette chasteté empreintes dans toute sa personne, elles se laissèrent aller à un mouvement d'intérêt qui fit bientôt place à une pitié réelle et profonde. Un mois après, Jehanne était devenue leur amie.
Aussi leur premier et leur seul désir était-il de la sauver. Plusieurs fois elles obtinrent du sire de Luxembourg, impatient du silence de la France et effrayé des menaces de l'Angleterre, de nouveaux délais. Cinq mois s'écoulèrent ainsi.
Pendant ces cinq mois, comme on le pense bien, les Anglais n'avaient point ralenti leurs poursuites. L'évéque de Beauvais, pressé par cette université même à laquelle il avait déclaré s'en référer, était
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parti le 15 juillet de Paris avec un notaire apostolique, et un envoyé de Tuniversité. Le 16, une seconde sommation fut signifiée au duc de Bourgogne et à Jehan de Luxembourg, au nom du roi d'Angleterre : dans cette sommation, le régent réclamait Jehanne comme un des principaux généraux du roi de France, et offrait en conséquence à Jehan de Luxembourg la somme portée au traité, c'est-à-dire dix mille livres, ce qui faisait à peu près 70,000 francs de notre monnaie; de plus, une rente viagère de 300 livres était assignée à Lionel , bâtard de Vendôme , auquel, comme nous l'avons vu, elle avait rendu son épée.
Les offres étaient pressantes et le refus dangereux : tous les jours le sire de Luxembourg racontait à sa sœur et à sa femme la marche ascendante des choses, et tous les jours ces deux nobles femmes obtenaient de lui qu'il ne prît encore aucune décision. On espérait éternellement dans le roi de France, mais le roi de France restait froid et silencieux, préoccupé, à ce qu'il paraît, d'intérêts plus importants que celui de racheter une pauvre paysanne.
Cependant, Jehanne menait, en attendant la décision de son sort, une sainte vie qui édifiait et attendrissait tous ceux qui s'approchaient d'elle : elle passait son temps en prières et en pratiques de religion ; puis , de ces mêmes mains qui avaient manié l'épée royale et porté la bannière de Dieu, elle cousait et filait comme au temps de sa jeunesse et de son
obscurité. Ses visions étaient revenues ; et quoique ses voix ne lui parlassent plus que de résignation et de martyre , elle se sentait , sinon plus consolée , du moins plus forte à chaque fois qu'elle les avait entendues.
Enfin, vers le milieu de septembre, le sire de Luxembourg annonça à sa femme et à sa sœur qu'il ne pouvait plus reculer, et qu'il lui fallait livrer Jehanne aux Anglais. Toutes deux, à ces mots, se jetèrent à ses pieds, le suppliant de sauver la pauvre jeune fille; car on savait que la livrer aux Anglais, c'était la condamner au martyre. Jehan de Luxembourg promit d'offrir une dernière chance de salut à sa prisonnière; c'était de déclarer qu'il consentait, il est vrai, à sa cession, mais qu'elle resterait sous sa garde tant que les dix mille livres ne seraient pas payées, et que, tant que les dix mille livres ne seraient point payées, il serait libre de traiter de son rachat avec le roi de France.
Cette condition qui, au premier abord, paraît peu profitable à la prisonnière, lui ouvrait cependant un assez long délai. Le duc de Bedford n'avait point d'argent, et Jehan de Luxembourg le savait parfaitement ; mais comme, à tout prendre, il en pouvait trouver d'un jour à l'autre, soit en France , soit en Angleterre, il chargea sa femme et sa sœur d'annoncer à Jehanne qu'il avait été forcé de traiter avec les Anglais , et que , d'un moment à l'aulre, elle devait se tenir prête à leur être livrée. Les deux fem-
mes essayèrent encore de fléchir leur seigneur ; mais, cette fois, il fut inflexible.
ÎI fallut donc annoncer cette terrible nouvelle à Jehanne. La pauvre enfant, en l'apprenant, oublia qu'elle était l'héroïne d'Orléans et la victorieuse de Jargau, pour ne plus se souvenir de rien que de sa faiblesse et de son isolement. Du jour de sa captivité , la guerrière était disparue , et la femme seule était restée. Elle fondit en larmes comme un enfant, baisant les mains des deux femmes dont elle avait fait ses amies, comme si elle eût dû les quitter à l'instant même et leur dire adieu pour toujours. Et cependant il ne sortit point de sa bouche une prière indigne d'elle, il ne lui échappa point un seul reproche contre son roi; seulement, elle joignit les mains en s'écriant : « Mon Dieu! mon Dieu! je savais que cela devait être ainsi ; car mes voix m'en avaient prévenue. )>
Le soir, lorsqu'elle fut remontée en sa chambre, qui était située au troisième étage d'une des tours du château, elle se mit en prières, et ses saintes lui apparurent. Alors, comme d'habitude, ses larmes se séchèrent et elle tomba dans cette pieuse extase avec laquelle elle avait l'habitude d'attendre les ordres du Seigneur :
<( Jehanne, lui dit alors sa voix, nous venons pour te réconforter : tu auras fort à souffrir ; mais le Seigneur te donnera le courage. Ainsi donc, à défaut d'espérance, conserve la foi. i»
Ces paroles indiquaient à Jehanne qu'elle était réservée à quelque sombre et terrible catastrophe ; aussi, contre son habitude qui la faisait si obéissante aux ordres divins, essaya-t-elle vainement de se résigner. De toute la nuit elle ne put dormir un instant, pleurant sans cesse et se levant de quart d'heure en quart d'heure pour se mettre en oraison devant un grand christ d'ivoire qu'elle avait demandé que l'on transportât de la chapelle dans sa chambre.
La journée du lendemain s'écoula, comme la nuit, dans les larmes et dans les prières; seulement Jehanne paraissait rouler dans son esprit quelque projet. Plusieurs fois les deux femmes, effrayées, l'interrogèrent; mais elle ne leur répondit rien autre chose, sinon que : u J'aime mieux mourir que d'être remise aux Anglais, j)
Le soir, elle se retira à l'heure accoutumée; alors, comme la veille, elle aperçut une grande lumière, sa chambre s'éclaira, elle leva la tête et vit ses saintes ; elles avaient l'air triste et presque irrité ; Jehanne baissa les yeux devant leur colère.
— Jehanne, dit alors la voix , Dieu , qui voit le fond des cœurs, a lu dans le tien tes coupables pensées et t'ordonne d'y renoncer. Le martyre conduit au ciel, et le suicide à la damnation éternelle.
— Oh! mes saintes, mes saintes î s'écria Jehanne en se tordant les bras, j'aime mieux mourir que d'être livrée aux Anglais.
— Il en sera ce que Dieu ordonnera, dirent les
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voix , et ce n'est point à toi à disposer de toi-même.
— Hélas ! mon Dieu ! dit Jehanne en sanglotant, pourquoi ne m'avez-vous pas laissée pauvre et obscure dans mon village?
Le lendemain , lorsque la femme du sire de Luxembourg, ne voyant pas descendre Jehanne, entra chez elle, elle trouva la jeune fille froide, pâle et étendue sur les dalles de sa chambre; elle avait passé la nuit dans la situation où son apparition l'avait laissée.
La dame de Luxembourg fit de vives instances à Jehanne pour qu'elle vînt comme d'habitude partager leur repas ; mais Jehanne répondit qu'elle ne le pouvait, désirant communier ; la dame de Luxembourg connaissait les pieuses habitudes de Jehanne, elle savait de plus quels puissants secours les malheureux trouvent dans la religion ; elle redescendit seule et lui envoya le chapelain.
Vers quatre heures de raprès-midi, Jehanne descendit à son tour ; sa reconnaissance paraissait plus grande que jamais pour les deux femmes qui, de ses geôlières , s'étaient faites ses amies ; mais elle les quitta longtemps avant l'heure où elle avait l'habitude de remonter.
La femme et la sœur du sire de Luxembourg n'étaient pas sans inquiétude sur ce pâle et froid désespoir qui avait succédé dans Jehanne à l'exaltation de la veille ; aussi demeurèrent-elles tard à causer ensemble de leur prisonnière et des craintes qu'elle
leur inspirait. Tout concourait au reste à augmenter chez elles ces inquiétudes instinctives que Ton éprouve parfois à rapproche des grands événements. On était arrivé au commencement d'octobre; le ciel était sombre et nuageux, comme il Test à cette époque de l'année dans les contrées septentrionales de la France. Le vent battait les vieilles tours du château de Beaurevoir, s'engouflfrant par les cheminées et se répandant en longues plaintes dans les chambres vides et dans les sombres corridors. Les deux femmes étaient seules dans un appartement situé au-dessous de celui de Jehanne, écoutant tous ces bruits mystérieux et indicibles de la nuit, lorsqu'il leur sembla tout à coup, au moment où minuit venait de sonner, qu'un cri douloureux traversait l'espace. Toutes deux tressaillirent et écoutèrent; mais à ce cri succéda le silence le plus profond. Elles crurent s'être trompées. Bientôt pourtant montèrent jusqu'à elles des gémissements qui semblaient venir des fossés du château. Elles coururent alors, pleines d'une vague épouvante, jusqu'à la porte de leur prisonnière; mais elles eurent beau appeler et frapper, personne ne répondit. Alors, se doutant qu'un événement étrange venait d'arriver, elles ordonnèrent aux sentinelles de sortir avec des torches et de faire le tour du château. Arrivée sous les fenêtres de Jehanne, la patrouille nocturne rencontra le corps de la jeune fille ; on crut d'abord que ce n'était plus qu'un cadavre ; bientôt on s'aperçut qu'elle n'était qu'évanouie. On la trans-
porta aussitôt dans la chambre même de la dame de Luxembourg, où, grâce aux soins que lui prodiguèrent les deux femmes, Jehanne reprit ses sens; comme elle Tavait dit, elle avait mieux aimé mourir que d'être livrée aux Anglais, et malgré Tordre de ses voix, elle avait, dans l'espérance de fuir ou dans celle d'être tuée, sauté du troisième étage de la tour ; sans doute Dieu l'avait soutenue dans sa chute : car elle eût dû s'écraser contre le talus du fond, et comme nous l'avons dit, on l'avait retrouvée évanouie seulement.
En revenant à elle, Jehanne parut fort repentante de ce qu'elle avait fait, mais l'impression produite par cet événement sur le sire de Luxembourg ne pouvait être effacée par ce repentir. Il craignit que, dans quelque tentative pareille à celle qu'elle venait de faire, Jehanne, moins heureuse, ne se tuât, et ne lui fît perdre les 10,000 livres offertes pour son rachat ; il déclara donc au régent d'Angleterre qu'il était prêt à mettre Jehanne à sa disposition, mais qu'il entendait que le procès ne commençât qu'à l'heure où il aurait touché le rançon de sa prisonnière. Le duc de Bedford passa par toutes les condi» lions qu'il plut au sire de Luxembourg de lui imposer, tant il avait peur que le roi de France n'entrât en concurrence avec lui. Mais le régent s'inquiétait à tort. Le roi de France paraissait avoir complètement oublié l'existence de celle à laquelle il devait sa couronne.
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Le régent avait convoqué, le 4 août 1450, les états de la province de Normandie à Rouen, et il leur avait demandé une contribution de 80,000 livres, qui avait été votée. Sur les 80,000 livres, 10,000 étaient destinées au rachat de la Pucelle ; ces 10,000 livres furent payées au sire de Luxembourg, vers le 20 octobre.
L'évéque de Beauvais s'occupa alors avec une activité derrière laquelle se faisait incessamment sentir la haine des Anglais^ d'assembler le tribunal qui devait juger Jehanne. En attendant, elle avait été transportée du château de Beaurevoir dans les prisons d'Arras et du Crotoy, puis de cette dernière ville elle avait été conduite à Rouen, où se trouvait alors le jeune roi, Henri, pauvre enfant qu'on allait associer, sans qu'il se doutât du crime dont ont achait son innocence, au meurtre juridique qui se préparait. Arrivée à Rouen, Jehanne fut conduite dans la grosse tour où Ton avait fait d'avance forger pour elle une cage de fer, qui se fermait avec deux cadenas et une serrure, et dans laquelle elle était encore retenue par des chaînes qui, à l'aide d'une espèce de collier, lui entrelaçaient le bas de chaque jambe. Là, elle fut exposée aux outrages de la multitude comme une bête fauve. Les soldats l'insultaient et la piquaient du bout de leur lance pour la faire lever, lorsque venaient pour la voir quelques personnages de distinction. Le sire de Luxembourg luiinéme, après avoir touché le prix de son sang, eut
la cruelle curiosité de la venir voir une dernière fois : il était accompagné du comte de Warwick et du comte de Strafford : « Jehanne, lui dit-il en riant, je suis venu pour te mettre à rançon, mais il faut que tu me promettes de ne jamais plus tirer Fépée contre moi. — Hélas mon Dieu, répondit la jeune fille, je sais bien que vous vous riez de moi, car vous m'avez vendue, et vous n'avez maintenant ni le pouvoir ni le vouloir de me racheter. Il y a plus, je sais que les Anglais me feront mourir, croyant, par ma mort, gagner le royaume de France : mais il n'en sera rien ; car fussent-ils cent mille de plus qu'ils ne sont maintenant, ils n'auront pas ce royaume. » A ces mots le comte de Strafford s'emporta tellement, qu'il l'insulta par les plus grossières injures ; il tirait son épée pour la frapper; mais le comte de Warwick l'arrêta au moment où Jehanne, voyant son intention, se jetait au-devant du coup.
Et cependant toute captive, tout enfermée dans une cage de fer, tout enchaînée et gardée à vue qu'elle était, la pauvre Jehanne inspirait encore une si grande terreur à ses ennemis, que des lettres écrites au nom du roi d'Angleterre, et datées du 12 décembre 1450, ordonnaient de faire arrêter et traduire devant des conseils de guerre tout soldat à qui la peur inspirée par la Pucelle ferait abandonner ses drapeaux. En effet, dans les derniers temps, aucune armée ne voulait plus marcher contre
LE PROCÈS. 2o7
elle, et les soldais aimaient mieux s'exposer à la mort en désertant qu'en combattant.
Aussi les préparatifs se poursuivaient-ils avec la plus grande activité ; enfin, le mercredi 21 février 1451, le tribunal s'assembla dans la chapelle royale de Rouen, et les lettres par lesquelles le roi ordonnait que la Pucelle fut remise à la justice ecclésiastique, furent lues en présence de messeigneurs et maîtres Gilles, abbé de Fécamp, Jehan Beaupère, Jehan de Chàtillon, Jacques le Terrier, Nicole Midi, Guérard Feuillet, Guillaume Hecton, Thomas de Courcel, et maître Richard Prati. Alors maître Jehan Estevit, promoteur du procès, demanda que Jehanne fut amenée pour être interrogée, ce qui fut à l'instant même accordé par l'évêque. Un huissier présenta une requête de Jehanne, demandant qu'avant l'ouverture du procès, il lui fût permis d'entendre une messe. L'évêque et les juges délibérèrent, et décidèrent que la requête devait être refusée à Jehanne attendu les crimes dont elle était diffamée. L'ordre fut en conséquence donné de la conduire à l'instant même devant le tribunal. Jehanne fut amenée aussitôt, et le même jour l'interrogatoire commença.
Ce fut alors que Jehanne se montra vraiment grande et belle. La pauvre jeune fille, qui ne savait ni lire ni écrire, à qui l'on avait seulement appris à coudre et à filer, et qui, outre cela, connaissait pour toutes choses, comme elle le disait elfc-même, son
Pater, son Ave Maria et son Credo, ïa pauvre prisonnière isolée, sans conseil humain, soutenue seulement par Dieu et par sa conscience, se montra toujours calme, souvent énergique, quelquefois sublime; aussi nous contenterons-nous de citer, pour donner à nos lecteurs une idée de cette majestueuse figure, quelques questions et quelques réponses prises presque au hasard dans son interrogatoire :
« Admonestée de jurer sur tous les saints évangiles qu'elle dirait la vérité en toutes choses sur lesquelles elle serait interrogée,
« Jehanne répondit : <c Je ne jurerai point, attendu qu'il y a telles choses concernant le roi de France sur lesquelles je ne puis répondre à ses ennemis. »
<t Mais, reprit l'évêque, vous jurerez au moins de dire la vérité sur ce qui concernera la foi catholique et sur les choses qui n'intéresseront que vous.
« Jehanne répondit que sur ses père et mère et sur toutes choses qu'elle avait faites depuis que, partant de Domremy, elle avait pris le chemin de la France, elle était prête à répondre et jurerait volontiers de dire la vérité ; mais que sur les révélations à elle faites de la part de Dieu, et qu'elle n'avait jamais confiées qu'au roi Charles, lui dût-on couper la tête, elle ne les révélerait point avant d'en avoir congé du roi Charles et de Dieu. »
Cette réponse faite avec la simplicilé d'une jeune fille et la fermeté d'un héros, l'évêque l'admonesta
de jurer de dire la vérité en ce qui toucherait la foi. Jehanne alors se mit à genoux, posa les deux mains sur le missel, et jura qu'elle dirait la vérité sur le schoses concernant la foi ; mais elle ajouta que de ses révélations elle ne dirait rien à personne qu'elle n'en eût reçu la permission de la même voix qui les lui avait faites. Puis s'adressant à l'évêque et le regardant en face :
— Regardez-y à deux fois, lui dit-elle, avant de vous faire mon juge ; car, au nom de Dieu, je vous réponds que vous prenez là une lourde charge.
Interrogée sur le lieu de sa naissance, sur l'âge qu'elle a et sur l'éducation qu'elle a reçue.
Elle répond qu'elle est née à Domremy, qu'elle a dix-neuf ans ou environ et qu'elle sait le Pater nosiet'y VJve Maria et le Credo,
Interrogée à quelle époque elle eut ses premières révélations et par quel intermédiaire,
Elle répond que c'était à l'âge de treize ans et par la même voix qui l'enseigna toujours depuis à se bien gouverner ; mais que la première fois qu'elle entendit cette voix, elle eut grand'peur; que ladite voix retentit en temps d'été, en plein midi et tandis qu'elle était dans le jardin de son père.
Interrogée sur ce que lui ordonna cette voix,
Elle répond que deux ou trois fois la semaine cette voix lui ordonnait de partir pour venir en France sans que son père sût rien de son départ, et qu'il fallait qu elle se hâtât de partir, et qu'elle ferait
lever aux Anglais le siège d'Orléans et mènerait sacrer le dauphin à Reims.
Interrogée si', quand elle quitta son père et sa mère, elle croyait pécher,
Elle répond : Puisque Dieu le commandait, eusséje eu cent pères et cent mères, et eussé-je été fille du roi, je fusse partie.
Interrogée si elle trouva quelque empêchement sur sa route,
Elle répond que sans empêchement aucun elle vint jusqu'au roi.
Interrogée du lieu où était le roi.
Elle répond qu'elle trouva le roi à Chinon, où elle arriva vers le midi; qu'elle se logea dans une petite hôtellerie et qu'après le dîner, elle se rendit devers le roi qui était en son château.
Interrogée si le roi lui fut désigné.
Elle répond que non, mais qu'elle le reconnut par le conseil de sa voix.
Interrogée de quelle étoffe était son étendard, et si c'était de toile ou de drap,
Elle répond que c'était de blanc satin.
Interrogée par quel sortilège elle rendait le courage aux soldats qui suivaient son étendard,
Elle répond : Je disais : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais la première.
Interrogée d'où vient que son étendard était au sacre plus près du chœur qu'aucun autre.
Elle répond : C'était bien le moins, étant le pre-
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mier à la peine, qu'il fût le premier à l'honneur.
Interrogée si l'espérance de la victoire était fondée en elle ou en son étendard,
Elle répond : Elle était fondée en Dieu et non ailleurs.
Interrogée si ceux de son parti croyaient fermement qu'elle fût envoyée de par Dieu,
Elle répond : S'ils le croient, ils ne sont pas abusés*
Interrogée si saint Michel lui apparaissait nu ou habillé,
Elle répond : Croyez-vous que Dieu n'a pas de quoi le vêtir?
Interrogée si elle fit la sortie de Compiègne à l'instigation de ses voix.
Elle répond : Qu'un jour, étant sur les fossés de Melun, il lui fut dit par ses voix qu'avant qu'il fut la Saint-Jean d'été, elle serait prise par les Anglais ; mais qu'il ne fallait pas qu'elle s'en abattit, mais qu'au contraire elle prît la chose comme lui venant du Seigneur et que le Seigneur l'aiderait.
Interrogée si depuis ce jour ses voix lui ont renouvelé le même avertissement,
Elle répond : Que plusieurs fois elle l'a reçu et qu'alors elle a demandé quand cela arriverait et dans quel lieu, mais qu'à cette demande elle n'a jamais eu de réponse.
Interrogée dans le cas où elle eût su qu'elle devait être prise, si elle eût fait celte sortie,
Elle répond qu elle ne l'eût pas faite volontiers,
mais que si cependant ses voix l'eussent ordonné, elle eût suivi leur commandement jusqu'à la fin.
Interrogée pourquoi elle sauta du haut de la tour de Beaurevoir dans les fossés,
Elle répond : Il m'était plus cher de mourir que de tomber aux mains des Anglais.
Interrogée si ses voix lui ont conseillé ce moyen d'évasion,
Elle répond qu'au contraire elles le lui ont défendu, et que c'est la première fois qu'elle leur a désobéi.
Interrogée si, en sautant ainsi, elle croyait se tuer,
Elle répond qu'elle n'en savait rien, et qu'en sautant elle se recommanda à Dieu.
Interrogée si, après cette essai de fuite, elle fit pénitence pour l'avoir tenté contre l'avis de ses voix,
Elle répond : Ma pénitence fut la douleur que je me fis en tombant.
Interrogée si la blessure fut grave,
Elle répond qu'elle l'ignore, mais que ce qu'elle sait, c'est qu'elle fut deux ou trois jours sans pouvoir boire ni manger ; mais qu'enfin elle fut consolée par sainte Catherine, qui lui ordonna de se confesser et de remercier Dieu de ce qu'elle ne s'était point tuée; qu'au reste les gens de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d'hiver; et que sur cette consolation, elle se prit à recommencer à manger, et bientôt fut guérie.
Interrogée si ses voix lui ont dit qu'elle serait délivrée des mains des Anglais,
Elle répond que ses voix lui ont dit : Prends tout en patience, et ne t'inquiète pas de ton martyre, c'est le chemin du paradis.
Interrogée si, depuis que ses voix lui ont fait cette promesse, elle croit effectivemeraent qu'elle ira en paradis, et ne sera point damnée en enfer.
Elle répond qu'elle le croit aussi fermement que si elle était déjà au royaume des cieux ; et comme on lui disait que cette promesse qu'elle avait reçue était d'un grand poids, répond qu'elle la tient en effet pour son grand trésor.
Interrogée si, après une telle révélation, elle croit être dans la grâce de Dieu,
Elle répond : Si je n'y suis pas, je prie Dieu de m'y mettre ; si j'y suis, je prie Dieu de m'y conserver.
C'était ainsi que Jehanne répondait; c'était ainsi que la jeune fille, après être passée de la foi à Théroïsme, passait de l'héroïsme au martyre; car, si saintes que fussent ses réponses, si éclatante que fût son innocence, elle était d'avance condamnée.
Cependant on n'osait point parler de mort, car toutes ces accusations de sorcellerie et d'impiété avaient été successivement écrasées sous les pieds de la jeune fille. Dès le commencement du procès, on avait introduit dans sa prison un misérable nommé Loyseleur, lequel s'était donné pour prêtre
lorrain persécuté et martyr comme elle, lequel l'avait plusieurs fois entendue en confession, tandis que le comte de VVarwick et le duc de Bedford écoutaient, cachés derrière une tapisserie. Mais la confession de Jehanne était celle d'un ange : on n'avait rien pu surprendre par ce moyen ; il avait donc fallu y renoncer, et un matin l'infâme espion était sorti de la prison de Jehanne pour n'y plus rentrer.
On avait envoyé prendre des informations à Damremy, dans le pays de Jehanne, et tout le pays avait répondu d'une seule voix que Jehanne était une sainte.
On avait appelé de savants docteurs en médecine , et de vénérables matrones , et ils avaient déclaré à l'unanimité que Jehanne était vierge ; il n'y avait point à dire que Jehanne avait conclu un pacte avec le démon, puisque le rituel dit positivement que le démon ne peut pactiser avec une vierge.
Tous les chefs d'accusation, détruits les uns après les autres, s'étaient donc réfugiés dans quelques misérables subtilités ; elle refusait de se soumettre à l'Église et elle continuait à porter des habits d'homme.
Son refus de se soumettre était un piège où l'avaient fait tomber ses juges : on lui avait fait une si subtile distinction de l'Église triomphante dans le ciel, et de l'Église militante sur la terre, que, malgré sa lucide et prompte conception, elle n'y avait rien
compris. D'ailleurs ce misérable prêtre , qu'elle croyait toujours un homme de Dieu, et dont elle déplorait la perte chaque jour, lui avait persuadé que se soumettre à l'Eglise, c'était reconnaître un tribunal composé entièrement de ses ennemis.
Quant à son obstination à conserver les habits d'homme, elle s'explique tout naturellement : plusieurs fois Jehanne, belle et jeune, avait été en butte aux violences de ses gardiens, que l'on disait même encouragés par le duc de Bedford, et elle croyait sa chasteté mieux défendue par des habits d'homme que par des vêtements de femme.
Cependant plusieurs des juges avaient des remords sur la manière dont ils voyaient la procédure se dérouler, et l'un d'entre eux, pressé par la voix de sa conscience, suggéra à Jehanne en plein tribunal l'idée de se soumettre au concile général de Bàle, qui était alors assemblé.
— Qu'est-ce qu'un concile général ? demanda Jehanne.
— C'est une congrégation de l'Église universelle, lui répondit frère Isambart, et vous y trouverez autant de docteurs de votre parti que du parti des Anglais.
— Oh î dans ce cas, messieurs, s'écria Jehanne, soyez témoins que non-seulement je m'y soumets, mais encore que je le réclame.
— Taisez-vous donc, de par le diable ! interrompit l'évéque; puis se tournant vers le notaire apostoli-
que : Je vous défends, lui dit-il, d'insérer cette demande au procès- verbal.
— Hélas ! répondit la jeune fille avec cet accent de triste résignation qui ne l'abandonna point un instant, vous écrivez tout ce qui est contre moi, et vous ne voulez rien écrire de ce qui est pour.
A la porte du tribunal, le comte de Warwick attendait frère Isambart ; en l'apercevant il s'approcha de lui la main levée ; mais réfléchissant au danger qu'il encourait en frappant un ecclésiastique , il baissa la main ; puis, d'urie voix qui avait conservé toute la menace de son geste :
— Pourquoi, lui dit-il, as-tu soufflé ce matin cette méchante ? Par la mort-Dieu ! vilain, si je m'aperçois que tu veuilles l'avertir pour la sauver, je te ferai jeter dans la Seine.
Les interrogatoires terminés, les juges se rassemblèrent, le 12 mai, chez l'évêque deBeauyais ; là, comme ils n'osaient assumer sur feux seuls la responsabilité d'un jugement aussi inique que celui auquel Jehanne était destinée, ils rédigèrent douze articles inexacts et mensongers qu'ils envoyèrent, sous forme de mémoire à consulter, et sans même nommer l'accusée, à l'université de Paris, au chapitre de Rouen, aux évêques de Coutances, d'Avranches et de Lisieux, et à cinquante ou soixante docteurs qui avaient été assesseurs dans le procès. La réponse fut que : (c l'accusée avait cru légèrement ou orgueilleusement à des apparitions et révélations
qui venaient sans doute da malin esprit; qu'elle
blasphémail Dieu en soutenant que Dieu lui ordonnait de porter l'habit d'homme, et qu'elle était hérétique en refusant de se soumettre à TEglise.
Pendant toute cette enquête, Jehanne tomba malade ; alors l'ordre arriva d'avoir d'elle les plas grands soins, et les meilleurs médecins de Paris furent envoyés pour la traiter. Pour l'empire du monde, disait le comte de Warwick. le roi ne voudrait qu elle mourût de mort naturelle; il Ta achetée assez cher, pour en faire ce qu'il en veut, et il entend qu'elle soit brûlée vive.
Jehanne guérit, comme le désirait le roi d'Angleterre ; et comme elle pouvait, avec toutes les fatigues de corps et d'esprit qu'elle endurait, tomber une seconde fois malade et ne s'en plus tirer aussi heureusement, on pressa la sentence, et la sentence fut rendue : c'était, selon l'habitude des jugements ecclésiastiques, une déclaration faite à l'accusée, qu'elle était retranchée de l'Eglise comme un membre corrompu et qu'elle était livrée à la justice séculière. Cependant les conseillers avaient ajouté que dans le cas où l'accusée consentirait à se rétracter et renoncerait à ses habits d'homme, ils engageaient les juges à modérer la peine en ce qui touchait la mort ou la mutilation.
Mais ce n'était pas chose facile que de faire reconnaître à l'inspirée que les révélations qu'elle continuait d'avoir et qui seules lui donnaient la force
qui la soutenait, lui venaient du démon et non de Dieu. On essaya d'abord de vaincre ce que Ton appelait son obstination par la peur de la torture. En conséquence, Tévéque de Beauvais se rendit à sa prison avec le bourreau et les instruments de la question. On annonça alors à Jehanne que si elle ne voulait pas abjurer et reconnaître ses hérésies, on allait la mettre à la gêne ; en même temps, le bourreau préparait le chevalet. Jehanne, en voyant ces préparatifs, devint très-pâle, mais sa constance ne fut point une seule minute ébranlée, et se retournant vers l'évêque : Faites, lui dit-elle ; mais je vous préviens que le mal qui sera fait à mon corps et à mon âme, retombera sur votre âme et sur votre corps. Une pareille menace, comme on le comprend bien, n'était point capable d'arrêter , son persécuteur ; mais comme Jehanne était encore très-faible de la maladie qu'elle venait de faire, le médecin déclara qu^il était possible que l'accusée mourût dans les tourments.
Comme cette mort était le malheur que redoutaient le plus les Anglais, et que Pierre Cauchon répondait pour ainsi dire de Jehanne sur sa tête, on eut alors recours à ce misérable prêtre nommé Loyseleur, que l'on avait déjà introduit dans sa prison, sans qu'il eût rien pu tirer de Jehanne que l'on trouvât moyen de retourner contre elle. Il se glissa dans le cachot de Jehanne et prétendit avoir séduit le geôlier par ses prières. Jehanne le reçut comme
son libérateur spirituel, et le misérable lui donna le conseil de se soumettre à tout ce qu^on exigerait d'elle, lui répondant que, sa soumission faite, elle passerait immédiatement des chaînes des Anglais aux mains de l'Église. Jehanne combattit toute une nuit les sophismes de ce misérable avec la logique lucidité de son esprit ; mais enân , croyant que c'était par dévouement qu'il lui donnait ce conseil, et humiliant son ignorance devant la sagesse de celui qu'elle regardait comme l'homme de Dieu, elle promit de faire tout ce qu'on voudrait.
En conséquence, dès le surlendemain de cette promesse, c'est-à-dire le 24 mai 1431, Jehanne fut tirée de sa prison et conduite sur la place du cimetière de Saint-Ouen pour y entendre sa sentence. Deux échafauds y avaient été dressés : l'un pour l'évêque de Beauvais, le vice-inquisiteur, le cardinal de Winchester, l'évêque de Noyon, l'évêque de Boulogne et trente-trois assesseurs ; l'autre pour Jehanne et Guillaume Erard, qui était chargé de la prêcher; au pied de l'échafaud, était le bourreau avec sa charrette tout attelée, et prêt, en cas de refus, à conduire Jehanne sur la place du Marché- Vieux où le bûcher l'attendait. Toutes choses, comme on le voit, étaient prévues, et, le cas échéant, il n'y avait pas de retards à craindre.
Tout le peuple de Rouen semblait divisé en deux parties : Tune qui attendait Jehanne sur la i)lace du cimetière, l'autre qui l'attendait à la porte de sa
2d0 le procès.
prison et dans les rues où elle devait passer ; cette dernière portion se mit à sa suite à mesure qu'elle s'avançait, de sorte qu'en arrivant sur la place, comme déjà elle était presque pleine, l'encombrement devint tel que l'on fut obligé de faire ouvrir un chemin jusqu'à l'échafaud à coups d'épée et à coups de pique. A peine Jehanne fut-elle montée sur l'échafaud, que Guillaume Erard prit la parole, et essaya de l'écraser sous le poids d'un discours tout rempli non seulement d'accusations, mais d'insultes. Jehanne écouta toute cette diatribe avec sa résignation ordinaire et sans répondre un seul mot, paraissant tellement absorbée dans une prière mentale, qu'on eut dit qu'elle n'entendait même pas les paroles de l'orateur. Cette insensibilité apparente exaspéra Guillaume Érard, et lui posant la main sur l'épaule : C'est à toi, s'écria-t-il en secouant la jeune fille, c'est à toi, Jehanne, que je parle; et c'est non-seulement à toi , mais c'est à ton roi, et je dis que ton roi est schismatique et hérétique ! Mais à ces mots^ Jehanne se releva pour défendre encore avec la parole celui qu'elle avait défendu du glaive, et qui en récompense l'avait si lâchement abandonnée. Par ma foi, et révérence gardée, s'écria-t-elle, je vous ose bien dire et bien jurer sur la peine de ma vie, que ce roi que vous insultez est le plus noble chrétien parmi les chrétiens, celui qui aime le mieux la foi et l'Eglise et qui par conséquent, n'est point tel que vous le dites.
— Faites-la taire , faites-la taire ! crièrent alors ensemble et d'une seule voix, s'adressant à l'appariteur Massieu, l'évêque de Beauvais et Guillaume Erard,
Alors l'appariteur se Jeva, força Jehanne à s'asseoir, et, prenant la cédule d'abjuration, il la lut tout haut; et, cette lecture finie, il étendit la cédule vers Jehanne, en lui criant : Abjure !
— Hélas î répondit Jehanne, je ne sais ce que vous voulez dire en m'ordonnant d'abjurer.
— Alors expliquez-lui ce que c'est, cria l'évêque, et surtout dépêchons.
L'appariteur s'approcha alors de Jehanne ; c'était celui qui était chargé d'accompagner les criminels en prison, au tribunal et à l'échafaud, et cependant cet homme en voyant la candeur et la résignation de Jehanne se sentit touché d'une profonde compassion pour elle. Il lui donna donc le conseil, au lieu d'abjurer, de s'en rapporter à l'Eglise universelle.
Jehanne se leva alors et d'une voix douce, mais ferme :
— Je m'en rapporterai, dit-elle, à l'Eglise universelle pour savoir si je doi^s abjurer ou non.
— Abjure sans condition , abjure à l'instant même, s'écria Guillaume Érard, ou par le Dieu du ciel, je te jure que ce jour est ton dernier jour, ot qu'avant la nuit tu seras brûlée.
Jehanne, à cette menace, pâlit et frissonna ; puis.
l'on vit couler deux grosses larmes sur ses joues : elle était au bout de ses forces, le héros faisait place à la femme.
— Eh bien ! dit-elle en éclatant en sanglots, je déclare que je m'en rapporte sur le tout à mes juges et à notre sainte mère la sainte Église.
— Alors signe, dit Guillaume Erard, en lui présentant un papier qu'il prit des mains de Laurent Callot, secrétaire du roi d'Angleterre.
— Qu'est cela? demanda la jeune fille.
— L'acte d'abjuration qu'on vient de te lire, et par lequel tu promets de ne plus porter d'armes, de laisser croître tes cheveux, et de renoncer aux habits d'homme.
— Mais, dit Jehanne en hésitant, celui que l'on vient de me lire me semblait beaucoufi plus court que celui-ci.
— Non, c'est le même, dit Guillaume Érard, et mettant une plume dans la main de Jehanne et la main de Jehanne sur le papier : Signe, lui dit-il, signe à l'instant même, ou sinon... Il appela le bourreau, qui, poussant son cheval en arrière, fit reculer sa charrette jusqu'à l'échafaud.
— Hélas ! dit Jehanne d'Arc, Dieu est témoin que je suis seule ici contre vous tous, et que, si vous me trompez, c'est bien infâme.
A ces mots, elle leva les yeux au ciel comme pour demander un dernier conseil à Dieu. Puis, laissant retomber sa tête sur sa poitrine, elle fit une croix
LE PROCÈS. âaS
en poussant un soupir. C'était, comme on s'en souvient, la seule signature qu'elle sût tracer.
Mais cette abjuration qui infamait Jehanne, en avouant que tout ce qu'elle avait fait était fait contre le conseil et la volonté de Dieu, et à la suggestion des mauvais esprits, car bien véritablement, comme avait cru s'en apercevoir Jehanne, on lui avait fait signer une cédule différente de celle qu'on lui avait lue, cette abjuration, dis-je, sauvait sa vie ; car la consultation disait qu'au cas où l'accusée abjurerait, se laisserait pousser les cheveux, et reviendrait à ses habits de femme, on implorerait pour elle la miséricorde de ses juges. Au moment où Jehanne abjura, une grande clameur s'éleva donc dans la foule joyeuse parmi les Français qui voyaient Jehanne sauvée, menaçante parmi les Anglais qui voyaient Jehanne échapper à la mort.
Alors l'évêque de Beauvais se leva et imposa silence à toute cette multitude agitée de sentiments si divers, en faisant signe qu'il allait lire la sentence. Nous la rapportons ici textuellement.
In nomine Dominiy amen.
« Tous les pasteurs de l'Eglise, qui ont soin et désir de conduire le peuple de Dieu doivent loyalement et diligemment prendre garde que le diable par ses arts subtils ne séduise et ne déçoive par ses fraudes les brebis de Jésus-Christ, ce à quoi il travaille sans
JEHANNE LA PUCRLLE. 22
cesse ; ce pour quoi il est nécessaire par grande diligence de résister aux fausses et déloyales entreprises 5 comme toi Jehanne, dite vulgairement la Pucelle, as été circonvenue de plusieurs erreurs en la foi de Jésus-Christ, sur quoi tu as été appelée en jugement , vus par nous tous les points et articles de ton procès , les confessions , réponses , et assertions par toi faites et dites ; et tout le procès vu et délibéré par les maîtres et docteurs de la faculté de théologie de Paris , et plusieurs prélats et docteurs es droits , tant en droit canon qu'en droit civil, étant dans cette ville de Rouen, par lesquels tu as été charitablement et longuement admonestée, nonobstant lesquelles monitions et remontrances tu as témérairement péché à bouche ouverte, pour quoi afin que tu fasses pénitence salutaire, nous t'avons condamnée et condamnons, par sentence définitive, à chartre perpétuelle, avec le pain de douleur et l'eau de tristesse, afin que tu pleures tes péchés, et que désormais tu n'en commettes plus, sauf toutefois notre grâce et modération, si tu te conduis à l'avenir de façon à la mériter. 1)
Après la lecture de cette sentence, Guillaume
Érard se leva de nouveau et cria trois fois : 0 France !
France; tu as été séduite par une femme qui t'a faite
hérétique!
Mais Jehanne se leva, et d'une voix forte :
— Ce n'est point vrai, dit-elle, ce n'est point vrai^
LE PROCÈS. â^^
dites cela de moi, si vous le Tonlez, mais non point de la France, qui est un saint royaume.
— Taisez-vous, lui cria-t-on. taisez-vous, Jehanne, car il n'y a pas si longtemps déjà que l'on vous a fait miséricorde qu'on ne puisse revenir là-dessus.
— Eh bien ! alors, dit Jehanne, comme la chose a été convenue, que Ton me tire donc des mains des Anglais, et que Ton me mène dans les prisons de rÉglise.
3Iais sans écouter cette réclamation, fondée cependant sur une promesse positive, Jehanne fut reconduite dans la grosse tour. Elle y fut bientôt suivie par le vicaire de l'inquisition, et par plusieurs de ses juges qui venaient pour lui faire sentir le prix de la grâce, qu'elle avait reçue, et pour lui signifier d'abandonner son habit d'homme. Jehanne répondit avec humilité qu'elle était prête à obéir en tout à la teneur du jugement. En conséquence, on lui apporta un ballot contenant des habits de femme. Jehanne demanda à rester seule, et les revêtit; alors les Anglais rentrèrent, et l'attachèrent à un poteau, situé au milieu de sa prison, par une chaîne qui lui ceignait le milieu du corps : la nuit, deux chaînes fixées au pied de son lit devaient répondre d'elle ; en outre, elle était gardée par cinq soldats dont trois ne devaient point quitter l'intérieur de son cachot et dont deux veillaient à la porte.
Cependant le but des Anglais n'était point rempli. Ce n'étaient point des tortures qu'ils voulaient, c'était
256 lE PROCÈS,
sa mort : aussi en portant de son cachot, le comte de Warvick exprima toute sa colère à Pierre Cauchon, et lui dit que le roi d'Angleterre souffrait un si grand dommage de ce que Jehanne n'était point livrée au supplice, qu'il s'en prendrait certainement à lui de la douceur du jugement.
— Et, au nom de Dieu, soyez donc tranquille, répondit l'évêque ; elle n'est point sauvée encore, et nous la retrouverons bien.
En effet, cette occasion, si impatiemment attendue, ne tarda point à se présenter. Jehanne enfermée, comme on l'a dit, dans son cachot, avec trois de ses gardiens, eut, la nuit même de son abjuration, à se défendre contre leur violence. Prévoyant que les hommes dont elle savait devoir tout craindre se porteraient contre elle à quelque attentat de ce genre, elle s'était couchée tout habillée, afin de se mieux défendre. Néanmoins, comme ses habits d'homnae, dans le cas où elle aurait à renouveler une pareille lutte , lui parurent de meilleurs gardiens de sa chasteté que ses vêtements de femme , pendant que ses gardiens, fatigués de la lutte désespérée qu'elle avait soutenue, s'étaient endormis, elle descendit de son lit, reprit les habits d'homme que, dans cette intention, sans doute, on avait laissés à sa portée, de sorte que le lendemain, lorsqu'on rentra dans sa prison, le premier qui l'aperçut poussa un cri de joie en appelant les autres : Jehanne avait manqué au serment qu'elle avait fait
LE PROCÈS. 2d7
de ne plus quitter ses habits de femme ; Jehanne avait, par conséquent, mérité la mort.
Aussitôt, révêque de Beauvais, prévenu de cette infraction, à laquelle il était tout préparé, accourut à la prison, et malgré la déclaration de Jehanne, qui prouvait que la crainte seule d'un malheur qu'elle redoutait plus que la mort avait pu la déterminer à ce sublime parjure, malgré les traces de la lutte que conservaient son visage déchiré et ses bras meurtris, il dressa procès-verbal de sa désobéissance; ce procès-verbal terminé, il sortit joyeusement de la prison et, rencontrant sur l'escalier le comte de Warwick : Allons, allons, comte, lui ditil, faites bonne chère, tout est fini !
Le lendemain, Jehanne fut conduite de nouveau au tribunal : interrogée sur les causes qui l'avaient amenée à désobéir à l'Eglise, elle raconta tout, mais on se garda bien de consigner cette déclaration à l'interrogatoire, car le simple exposé des faits rejetait tout le crime sur ses ennemis. x4.1ors ce fut Jehanne qui, forte de son innocence, apostropha ses juges : Si j'eusse été dans la prison ecclésiastique et gardée par des gens d'Église, dit-elle, rien de tout cela ne serait arrivé, et je ne serais pas maintenant misérable comme je le suis. Mais de tout ce qui m'arrive, j'en appelle devant Dieu, le grand juge des torts et des injustices que l'on me fait.
Néanmoins tout ce que pouvait dire Jehanne
était inutile ; sa mort était résolue et sa prétendue désobéissance n'était que le prétexte sur lequel ses meurtriers s'appuyaient ; aussi, le mercredi 51 mai, après une délibération dans laquelle il fut reconnu que Jehanne, obstinée en ses erreurs qu'elle était, avait, par malice et obstination diabolique, faussement montré des signes de repentir et de pénitence ; qu'elle avait abusé le saint et divin nom de Dieu, blasphémé damnablement en se montrant incorrigible hérétique, qu'elle était retombée, enfin, en hérésie et en erreur, ce qui la rendait indigne de toute miséricorde, la sentence suivante fut rendue ; huit jours s'étaient écoulés entre la sentence provisoire et la sentence définitive, et, comme on le voit, les Anglais, soutenus par la présence de Pierre Cauchon, n'avaient pas eu trop longtemps à prendre patience :
In nomtne Dominîy amen.
u Nous, Pierre, par la misération divine, évêque de Beauvais, et nous, frère Jehan Magistri, vicaire de l'inquisiteur de la Foi, compétent en cette partie :
u Comme toi, Jehanne, dite la Pucelle, as été retrouvée par nous être retombée en diverses erreurs et crimes de schisme et idolâtrie , d'invocation du diable et de plusieurs autres méfaits, et que, pour ces causes et par juste jugement, nous t'avions déjà déclarée schismatique et idolâtre : toutefois, parce
LE PROCÈS. âo9
que l'Église ne ferme jamais ses bras à ceux qui veuleut retourner à elle, nous estimâmes que de pleine pensée et de bonne foi tu t'étais retirée de toutes pareilles erreurs dans lesquelles tu avais voué, juré et promis publiquement de ne jamais retomber ni en aucune autre hérésie, mais, au contraire, demeurer dans Tunion catholique et la communion de notre Eglise, et de notre saint-père le pape, comme il est contenu en une cédule signée de ta propre main; toutefois et derechef tu es retombée, comme le chien qui a coutume de retourner à son chenil. Pour cette cause, nous te déclarons avoir encouru les sentences d'excommunication que tu avais d'abord méritées, et être retombée en tes erreurs précédentes. Pourquoi nous te déclarons hérétique, et par cette séance, séants en siège et tribunal de justice, en cet écrit déclarons que, comme un membre pourri, nous t'avons déboutée et rejetée de l'unité de l'Eglise, et t'avons livrée à la justice séculière, laquelle nous prions de te traiter doucement et humainement soit en perdition de vie, ou d'aucuns membres. î>
Le même jour, vers les onze heures du matin, cette sentence mortelle fut lue à Jehanne.
CE^MTBl DOnZïlMSa
Jehanne écouta la lecture du jugement avec assez de calme. Depuis sept mois qu'elle était aux mains des Anglais, ses geôliers lui avaient fait subir de si atroces tortures que souvent elle avait invoqué cette mort qui arrivait enfin, et qui, d'ailleurs, lui avait été plusieurs fois prédite par ses voix. Mais le genre de cette mort n'était point spécifié dans la sentence ; Jehanne demanda donc à quel supplice elle était réservée , et on lui répondit que c'était au supplice du feu.
A cette déclaration, Jehanne perdit toute sa force ; elle n'avait rien tant redouté que le supplice auquel elle était enfin condamnée, et dans la crainte duquel elle avait encouru la colère de ses voix en abjurant. Habituée à la guerre et à voir luire Tépée au milieu de ses sanglantes mêlées, elle ne craignait point le fer, car il lui semblait que c'était encore mourir sur un champ de bataille que de mourir frappée du glaive ou de la hache. Mais mourir par le feu, par ce supplice si lent, si cruel, si infamant, c'était plus que toute sa résignation n'en pouvait supporter.
— Hélas ! hélas ! s'écria-t-elle, réduire en cendres mon corps qui est pur et qui n'a rien de corrompu ; j'aimerais sept fois mieux qu'on me coupât la tête. Ah ! si, comme je le demandais, j'eusse été gardée par des gens d'Eglise, tout cela ne serait point avenu.
En ce moment, Pierre Cauchon entra dans sa prison avec plusieurs juges.
— Evêque, s'écria Jehanne, évêque, je meurs par vous ; mais c'est une lourde charge que vous avez prise, entendez-vous bien, que de me faire mourir d'une si cruelle mort !
Puis se retournant vers un des assesseurs :
— Oh ! maître Pierre, ajouta-t-elle, où serai-je aujourd'hui?
— N'avez-vous point bonne espérance en Dieu ? demanda celui-ci.
— Oh ! si fait, reprit-elle, Dieu aidant, j'espère
-bien aller dans le paradis ; mais y aller par ce chemin de flammes... Mon Dieu! mon Dieu!
— Ayez bon courage, Jehanne, reprit le même assesseur qui lui avait déjà parlé.
— Il me semble que je l'aurais, répondit Jehanne. si Ton me donnait un bon prêtre pour me confesser. Mon Dieu, messieurs, est-ce que vous me refuserez un prêtre?
Les juges se consultèrent entre eux, et il fut convenu qu'on lui en enverrait un. Jehanne, en apprenant cette bonne nouvelle, les remercia grandement, et demanda si ce ne pourrait pas être frère Loyseleur : car elle ignorait toujours que cet homme fût un traître et qu'il eût si fort contribué à sa mort. Mais il était revenu à l'évêque que Loyseleur était tombé dans le repentir à la suite d'une vision qu'il avait eue, et qu'il avait cherché une ou deux fois à pénétrer dans la prison de Jehanne pour lui tout avouer. De sorte qu'on répondit à la jeune fille que ce qu'elle demandait là était impossible, et qu'on lui en enverrait un autre. Sur ce refus, Jehanne n'insista point davantage, et pria qu'on la laissât seule pour qu'elle put se mettre en prière.
Au moment du martyre, les juges s'étaient laissé toucher eux-mêmes, peut-être par la propre crainte, il est vrai, de cette terrible responsabilité que Jehanne avait appelée sur leur tête; mais enfin, quelle que fût la cause qui les poussât à cette bonne pensée, ils lui envoyèrent, pour l'assister dans ses der-
ïiiers moments, trois hommes qui, pendant les débats, s'étaient constamment montrés pour elle ; c'étaient l'appariteur Massieu, l'assesseur la Pierre et frère Martin Lad venu.
Aussitôt que Jehanne les aperçut : Mes pères, dit-elle, vous savez que mes juges ont eu pitié de moi et qu'ils me permettent de me confesser.
— Ils font plus encore, ma fille, répondit Martin Ladvenu en s'approchant d'elle, ils permettent que je vous donne la communion.
— Alors béni soit Dieu, dit Jehanne ; car il y a sept mois passés que je n'ai reçu le précieux corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
A ces mots elle se mit à genoux où elle était, car la chaîne qui lui ceignait le corps ne lui permettait pas de s'éloigner de son poteau. Martin Ladvenu prit un siège et s'approcha d'elle ; alors, comme elle vit que les deux autres assistants se retiraient dans un angle de la prison, elle demanda s'ils n'étaient point prêtres, et lorsqu'on lui eut répondu que oui, elle les pria d'approcher, disant qu'elle était si sûre de son innocence et de la miséricorde de Dieu, qu'elle se confesserait devant toute la terre.
En effet, en, écoutant cette confession sublime, où Jehanne n'avait qu'à raconter une vie de pureté, de dévouement et de torture, qui, enfin, allait être terminée par le supplice le plus horrible que les hommes eussent inventé pour les plus grands criminels, c'étaient les auditeurs qui pleuraient, tan-
dis qu'à mesure qu'elle se rapprochait de la mort, et, par conséquent de Dieu, la victime semblait recevoir de la miséricorde céleste la force dont elle avait si grand besoin.
Après la confession, le saint sacrement fut apporté sur une patène couverte d'un voile, sans cierge, étole ni surplis, et l'on prononça pendant toute la communion la litanie des agonisants : Orate pro eâ, priez pour elle.
A deux heures, Jehanne, qui avait continué de prier, assistée de frère Martin Ladvenu, entendit le bruit de la charrette, les cris des Anglais qui l'accompagnaient, et cette lente et sourde rumeur de la foule, qui monte incessante et profonde, comme le bruit de la marée. Elle comprit que le moment était arrivé, et se leva la première. En ce moment ses gardiens entrèrent, et on lui détacha la chaîne qui lui ceignait le corps ; aussitôt deux autres lui apportèrent des habits de femme que Jehanne revêtit humblement et chastement dans le coin le plus obscur de sa prison 5 puis alors on lui lia les mains, et on lui passa à chaque jambe un anneau de fer : les deux anneaux étaient réunis par une chaîne.
Jehanne descendit, appuyée sur le bras de l'appariteur Massieu et de frère Martin Ladvenu; l'assesseur la Pierre marchait devant elle pour la préserver autant qu'il était en lui des insultes des Anglais. Arrivée à la porte , au milieu des cris , des injures
268 î'E MARTYRE.
et des huées qui la saluèrent , Jehanne entendiè une voix qui priait et qui suppliait : elle se retourna du côté par lequel venait cette voix, et vit maître Loyseleur qui se débattait au milieu des gardes; poussé par ses remords il voulait monter sur la charrette infâme, et obtenir, à quelque prix que ce fût, le pardon de Jehanne ; mais les Anglais, qui savaient son intention et qui craignaient qu'une pareille confession ne soulevât la pitié de la multitude en faveur de l'accusée et ne causât quelque émeute, le retinrent de force. Mais à peine la charrette futelle en marche, qu'il leur échappa et se mit à suivre le tombereau en criant : Grâce, Jehanne ! Miséricorde, Jehanne! Dieu m'accorde longue vie pour expier mes péchés par une pénitence égale à mon crime. Grâce ! grâce !
Jehanne ignorait ce que cela voulait dire : car, ainsi que nous l'avons dit, elle croyait ce malheureux un saint et digne prêtre. Frère Martin lui raconta alors ce qu'il en était, et comment elle avait été trahie par cet homme. Aussitôt elle se leva, et, d'une voix forte : Frère Loyseleur, dit-elle, je vous pardonne; priez Dieu pour moi. Le prêtre alors tomba la face contre terre , tellement abîmé dans les remords, qu'il se voulait faire écraser par les chevaux des Anglais qui escortaient Jehanne, et qu'il le fallut emporter, tant son aveu public causait déjà d'émotion dans la multitude.
La charrette était accompagnée de huit cents An-^
glais, armés de toutes pièces, qui, si^ nombreux qu'ils fussent, avaient grand'peine à faire ouvrir un passage, tant la foule était nombreuse et serrée; aussi Jehanne mit-elle près d'une heure et demie à aller de la tour à la place du Vieux-Marché. En y arrivant elle s'écria : Oh! Rouen, Rouen, est-ce ici que je dois mourir l
Trois échafauds étaient dressés sur cette place : l'un pour les juges et les assesseurs, l'autre pour Jehanne, le troisième enfin pour le supplice. A la vue du bûcher, Jehanne pâlit et détourna la tête, mais son confesseur lui donna le crucifix à baiser, et Jehanne reprit assez d'assurance pour relever le front et pour regarder le bûcher.
Arrivée au pied de l'échafaud où elle devait entendre la sentence, elle descendit par le derrière de la charrette, dont on ôta les planches, et monta les degrés, soutenue par Martin Ladvenu; la Pierre et Massieu restèrent au bas.
A peine fut-elle parvenue à l'endroit qui lui était destiné que le prêtre Misi commença contre elle un discours, qui contenait plus d'injures qu'elle n'en avait jamais reçu des Anglais. Jehanne parut ne pas entendre, et pria et baisa le christ tout le temps qu'il dura. Enfin le prédicateur termina sa longue diatribe par ces mots : Allez en paix, l'Eglise ne peut plus vous défendre et vous remet entre les mains séculières. L'évêque prit alors la parole à son tour, et lut à Jehanne pour la seconde fois le juge-
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ment que le greffier lui avait déjà lu une première.
Dès que Jehanne l'eut entendu prononcer, elle se jeta à genoux, adressant à Dieu notre rédempteur les plus dévotes prières, et demandant à tous les assistants, de quelque état et condition qu'ils fussent, tant du parti anglais que du parti français, merci très-humblement, les requérant avec larmes, et en étendant ses mains liées vers eux, qu'ils priassent pour elle. Pendant ce temps, le bailli ordonnait au bourreau de s'emparer de la patiente et de la conduire au bûcher ; mais le bourreau lui-même, attendri par cette grande foi que Jehanne laissait voir, prolongeait ses préparatifs pour lui laisser le temps de faire ses dévotions ; et elle les faisait avec une telle ardeur, dit la chronique, que les juges, prélats et autres assistants furent provoqués à grands pleurs et larmes, et que plusieurs Anglais confessaient et reconnaissaient le nom de Dieu en voyant celle qu'on leur avait représentée comme hérétique faire une si pieuse fin.
Cependant il y en avait d'autres qui, loin d'être émus de ce spectacle , n'en recevaient comme impression qu'une grande impatience de le voir terminé, tant ils craignaient toujours quelque sédition dans la ville. Aussi plusieurs soldats et capitaines criaient-ils : Pourquoi tant de façons et tant de longueurs? Donnez-nous-la, et nous en aurons bientôt fini avec elle. Parmi toutes ces voix, celles de deux ou trois juges impatients se faisaient entendre,
criant : Allons, prêtre; allons, bourreau, dépêchonsnous. Avez-vous donc envie de nous faire dîner ici?
Il n'y avait plus moyen de retarder : les gardes se saisirent d'elle, lui mirent sur la tête une mitre sur laquelle étaient écrits ces mots : Hérétique, relapse, apostate et idolâtre, et la traînèrent du côté du troisième échafaud. Arrivée au pied du bûcher, ils la jetèrent dans les mains du bourreau en lui criant : Fais ton office. Quant à Jehanne, elle se retourna vers maître Martin lui tendant les bras et lui disant : Mon père, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas.
Le digne homme n'avait point besoin de cet appel; il avait suivi Jehanne, et comme l'échafaud était très-élevé afin que tout le monde put la voir mourir, il l'aida à y monter, ce qui était difficile à cause des chaînes qui lui attachaient les jambes. Enfin le bourreau et le prêtre la soulevèrent dans leurs bras , tandis qu'un aide-bourreau l'attirait à lui par-dessous les épaules. Maître Martin monta après elle, et le bourreau monta le dernier.
Alors, avec l'aide de son valet, il l'attacha par le milieu du corps au poteau qui formait le centre du bûcher. Jehanne ne faisait aucune résistance, se laissant faire et se contentant de dire à haute voix : Vous tous qui êtes ici et qui croyez en Dieu, priez Dieu pour moi ! Enfin le bourreau en finit avec elle, et redescendant suivi de son valet, il la laissa seule, avec frère Martin, sur le bûcher. La Pierre et Mas=
si€u étaient restés au bas et lui criaient : Bon courage, Jehanne ! bon courage, et Dieu t'assistera ! Elle, elle répondait : Merci, bonnes gens, merci.
En ce moment, le bourreau s'approcha du bûcher avec une torche, et comme aux quatre coins on avait amassé de la résine et autres matières combustibles, le feu y prit rapidement. Ce feu gagna avec une telle promptitude, que maître Martin, tout occupé de ses pieuses fonctions, ne s'aperçut pas qu'il s'approchait de lui. Ce fut Jehanne qui le remarqua et qui lui dit : Au nom de Dieu, prenez garde, mon père ; la flamme va prendre à votre robe ! Descendez, descendez vite, et montrez-moi toujours le crucifix jusqu'à ce que je meure !
En effet, le prêtre n'eut que le temps de descendre, car le feu gagnait avec une telle rapidité que les Anglais se plaignaient à cette heure que ce supplice, tant attendu et tant retardé, allât trop vite. En ce moment, on ne sait pourquoi, l'évêque eut le courage de descendre de son échafaud et de s'avancer vers le bûcher. Evêque, évêque, cria Jehanne, c'est par vous que je meurs, vous le savez bien ! Puis, sentant déjà la chaleur de la flamme : 0 Rouea, Rouen, s'écria-t-elle une seconde fois, j'ai bien peur que tu ne souffres de ma mort î
Alors la flamme continua de gagner, tandis que la fumée faisait un rideau entre la patiente et les spectateurs ; mais tant qu'on la put distinguer, on la vit les yeux levés au ciel et l'on entendit sa voix
qui invoquait Dieu. Enfin la flamme succéda à la fumée ; on entendit une dernière fois le mot de Jésus; puis un grand cri d'angoisse retentit : c'était VElz^ Eliy sahactani! du Christ de la France.
A peine Jehanne fut-elle morte, que le bourreau s'avança vers maître Ladvenu, lui demandant s'il croyait que Dieu ne le punirait pas du mal qu'il avait fait à cette femme qu'il regardait, disait-il, comme une sainte. Maître Ladvenu essaya de le rassurer, en lui disant qu'il n'était que l'instrument, et que Dieu saurait distinguer l'instrument qui avait frappé du bras qui l'avait conduit. Mais ce fut bien pis, lorsque le bourreau montant sur l'échafaud, il vit que malgré l'huile, le soufre et le charbon qu'il avait appliqués sur la poitrine de Jehanne, son cœur était resté intact, entier et plein de sang. C'était la première fois que cela lui arrivait depuis dix-neuf ans qu'il exerçait sa terrible profession.
Mais cette compassion que ressentait le bourreau avait encore atteint bon nombre d'autres personnes : au moment où le bourreau avait mis le feu au bûcher, plusieurs des assesseurs, et entre autres Houppeville , Migot, Fabry, Riquier et Mauchou, avaient quitté leur place, et s'étaient retirés, disant qu'ils ne pouvaient supporter un pareil spectacle. Mauchou , qui était notaire apostolique , déclara même que jamais il n'avait versé tant de larmes pour aucun des malheurs qui lui étaient arrivés; et cela était si vrai, que d'une partie de l'argent qu'ij
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avait reçu pour le procès, il acheta un missel dans lequel il ne cessa de prier pour Jehanne durant tout le reste de sa vie. Bien plus, au moment où la patiente expira, on entendit un chanoine de Rouen nommé Jean de la Pie, qui disait : Hélas ! hélas î mon Dieu, faites-moi la grâce à l'heure de ma mort de mettre mon âme dans le même lieu où est celle de Jehanne. Il n'y eut pas jusqu'au secrétaire du roi d'Angleterre, nommé Jehan Frappart, qui revint de l'exécution, pleurant d'une manière lamentable, et disant .: Malheur à nous ! malheur à nous! nous sommes tous perdus ; car on vient de brûler une sainte personne dont l'âme est dans la main de Dieu.
Mais le récit qui frappa le plus l'esprit de tous fut celui d'un Anglais qui haïssait tellement Jehanne, qu'il l'avait insultée dans sa prison, à ses interrogatoires et à sa première exposition, lui jetant des malédictions plus furieuses qu'aucun autre, et qui enfin avait dit que le jour où elle serait brûlée, il apporterait un fagot au bûcher. En effet, il s'approchait de l'échafaud avec sa charge de bois, lorsque tout à coup les jambes lui manquèrent, et on le vit tomber à genoux, les mains étendues vers Jehanne, criant grâce, et prêt à s'évanouir. Aussitôt on accourut à lui, on le releva, et on lui demanda ce qu'il avait : alors il déclara hautement qu'au moment où' Jehanne avait crié Jésus! il avait vu une colombe sortir du feu et monter au ciel, et qu'il avait
la certitude que cette colombe était l'àme de la martyre.
Le même jour, le cardinal d'Angleterre, craignant que s'il restait quelque relique de Jehanne, ces reliques ne fissent quelque miracle, ordonna que le cœur resté intact lui fût remis, et que les cendres de son corps mêlées à celles du bûcher, fussent jetées au vent du haut dupont, et emportées ainsi par la Seine vers rOccan.
Et ces choses arrivèrent le trentième jour de mai 1451.