‹ Jehanne la Pucelle, 1429-31Chapitre 10 sur 12 · JARGAL ET PAT A Y · texte numérisé non relu

JARGAL ET PAT A Y

arrivèrent pêle-mêle avec l'ennemi à l'endroit où il devait se former : il en résulta qu'avant que les chevaliers anglais n'eussent leurs lances en arrêt, avant que leurs hommes d'armes n'eussent mis pied à terre, avant que leurs archers n'eussent planté les pieux derrière lesquels ils combattaient et qui les mettaient à l'abri des charges de cavalerie, notre avant-garde frappait déjà à droite et à gauche, abattant tout ce qu'elle rencontrait; il en résulta que lorsque le corps de bataille arriva, la victoire était déjà en si bon train qu'il n'eut qu'à se montrer pour tout achever. Sir Jehan Falstaff et le bâtard de Thian prirent la fuite, lord Talbot, lord Scales et lord Hungerfort furent faits prisonniers; deux mille deux cents Anglais restèrent sur le champ de bataille; les autres furent poursuivis jusqu'à Janville, où ils espéraient se retirer; mais il en arriva tout autrement : les bonnes gens de Janville, qui étaient Français de cœur, voyant les Anglais en déroute, leur fermèrent leurs portes, de sorte qu'ils furent obligés de passer outre : de plus, le gouverneur de la ville, voyant que la fortune se déclarait décidément pour le roi de France, proposa aux vainqueurs de leur rendre Janville et de se faire Français, si on voulait lui donner vie et bagues sauves : la proposition fut acceptée, et du même coup une bataille fut gagnée et une ville prise.

Mais là ne se bornèrent point encore les résultats de cette grande journée, où la Pucelle avait vaincu,

146 JARGAU ET PATAY.

on peut le dire, par la terreur qu'inspirait sa seule présence. La consternation fut si grande chez les Anglais, qu'ils abandonnèrent, sans combattre, Meung, Montpipeau et Saint-Simon, mettant le feu aux forteresses, et se concentrant sur Paris.

Quant à la Pucelle, au duc d'Alençon et aux autres chefs de guerre, ils retournèrent à Orléans, où ils entrèrent le 18 juin. Le connétable et ses Bretons restèrent à Beaugency, pour y attendre les ordres du roi.

GMB^tTBE HUITilMla

On avait cru d'abord que le roi viendrait à Orléans, et c'eût été bonne justice qu'il fît cet honneur à une ville qui lui avait été si noblement fidèle ; aussi les bourgeois et les gens d'Église, qui l'attendaient, avaient-ils fait tendre les maisons et les rues comme pour la Fête-Dieu ; mais l'espérance de ces bonnes gens fut trompée : le roi se tint à Sully, sans venir à Orléans. De Sully, il passa à Chàteauneuf- sur- Loire; enfin, de Châleauneuf-sur-Loire, il vintàGien, et comme il avait avec lui une armée formidable ,

il somma les capitaines qui tenaient les villes de Bonny, de Cosne et de la Charité, de rentrer en son obéissance ; mais cette sommation fut inutile, et les commandants de ces différentes places demeurèrent anglais.

Jehanne était allée voir une première fois le roi à Sully, et en avait été fort grandement reçue. Cependant, quellesque fussent ses instances, son influence n'avait point été telle qu'elle eût pu faire rentrer le connétable en grâce. Le roi déclara, au contraire, tant était grande sur lui l'influence de M. de la Tremoifle, que c'était à son grand déplaisir qu'il avait été servi à la bataille dePatay par un homme qu'il regardait comme son ennemi. D'autres seigneurs, parmi lesquels était le duc d'Alençon lui-même, s'étaient alors joints à Jehanne, mais ils n'avaient pu obtenir plus qu'elle. Alors le connétable, voyant qu'il lui fallait servir le roi malgré lui, en avait pris son parti, et pour continuer de nettoyer le pays, il était allé mettre le siège devant Marchenois.

Lorsque Charles YII fut à Gien, Jehanne se rendit une seconde fois près de lui. La nouvelle de son arrivée fut , comme la première fois , reçue avec grande joie par le roi, et il ordonna qu'elle fût aussitôt introduite devant lui. Jehanne s'approcha de Charles avec son respect habituel ; puis s'agenouillant devant lui :

— Très-cher sire , dit-elle , vous voyez comme , avec l'aide de Dieu et de vos bons serviteurs, vos

affaires ont été bien conduites jusqu'ici, ce dont vous devez rendre grâce au Seigneur seul, car c'est le Seigneur qui a tout fait : or, il faut maintenant que vous vous prépariez à faire votre voyage de Reims, afin d'y être oint et sacré, comme l'ont ci-devant été vos prédécesseurs les rois de France. Le temps en est venu, et il plaîtà Dieu que la chose soit faite, attendu qu'il en doit résulter un très-grand avantage pour vous; car, après votre consécration, votre nom royal s'augmentera de considération et d'honneur auprès du peuple de France, tandis qu'en même temps il deviendra plus formidable à vos ennemis. N'ayez ni doute ni peur de ce qu'ils tiennent les villes, les châteaux et les places du pays de Champagne, par lesquels il vous faut passer, car, avec l'aide de Dieu et de vos bons capitaines , nous vous conduirons de telle manière que vous passerez sûrement. Assemblez donc vos gens d'armes , très-cher sire, afin que nous exécutions le vouloir de Dieu.

Quelque difficile que parut l'entreprise que proposait Jehanne, le pays que l'on avait à traverser pour se rendre à Reims étant plein d'ennemis, la jeune fille, par la conduite pieuse qu'elle avait menée et par les services militaires qu'elle avait rendus, avait acquis une telleinfluence que cette proposition, qui, venant de la part du plus brave et du plus habile capitaine, eût été de prime abord jugée impraticable, devînt à l'instant même l'objet d'un sérieux examen. Il y eut alors une assez vive discussion entre

ceux qui pensaient qu'il fallait suivre les inspirations de Jehanne et ceux qui étaient d'avis de profiter du découragement des Anglais pour porter immédiatement la guerre en Normandie , le centre de leur puissance. Alors, comme chacun soutenait son parti, le duc d'Alençon, qui était pour le sacre, proposa tout bas de faire de nouvelles questions à Jehanne, pour s'éclairer encore sur la source de ses inspirations. Le roi et plusieurs de ses conseillers furent de cet avis ; .mais ils craignaient que cette indiscrétion ne déplût à la jeune fille, lorsque allant ellemême au-devant de leurs désirs :

— Messeigneurs, dit-elle, au nom de Dieu ne vous cachez point de moi ; car que vous parliez haut, que vous parliez bas, je sais parfaitement ce que vous pensez. Vous voulez que je vous répète ce que m'ont dit mes voix touchant votre sacre ? eh bien, je vous le dirai : Je me suis mise en oraison, en ma manière accoutumée, me plaignant que ni le duc d'Alençon ni le comte de Dunois ne voulaient croire à ce que je leur disais, que vous seriez oint et sacré sans empêchement : alors les voix m'ont dit : «c Fille de Dieu, va trouver le gentil dauphin lui-même, va, vaet nous te serons en aide. » Et aussitôt je suis partie ; car dès que j'entends ces voix je suis remplie d'une grande confiance et d'une grande conviction, et comme elles ne m'ont jamais trompée, je fais aussitôt ce qu'elles m'ordonnent. Et en disant ces paroles, Jehanne levait les yeux au ciel, et toute sa

LE SACRE. lo5

physionomie prenait le caractère d'une sublime exaltation.

— Mais, dit alors le roi déjà à moitié convaincu, si nous faisions d'abord l'expédition de Normandie, et le sacre ensuite?

— Le sacre d'abord et avant tout, gentil dauphin, reprit Jehanne ; ou alors je ne pourrai plus vous aider.

— Pourquoi cela, Jehanne? demanda le roi.

— Parce que je ne durerai guère plus d'un an, dit Jehanne en secouant tristement la tête.

— Comment cela, dit le roi, et qu'arrivera-t-il donc de vous passé cette époque ?

— Je ne sais, répondit Jehanne, mes voix ne me l'ont pas dit; mais ce que je sais seulement, c'est que ma mission se borne à faire lever le siège d'Orléans, et à vous mener sacrer à Reims. Partons donc, gentil dauphin, et cela le plus tôt possible, car c'est la volonté de Dieu.

La jeune fille parlait avec une telle conviction, que la confiance qu'elle avait en Dieu passa dans le cœur de tous les assistants, et que, si difficile que parut cette nouvelle entreprise , comme elle était moindre à tout prendre que celles qu'elle avait exécutées déjà avec tant de bonheur, il fut résolu à l'unanimité que l'on ferait selon son désir, et que l'on partirait incontinent pour la ville de Reims, sans essayer de recouvrer la Normandie, et sans même faire aucune tentative sur les villes de Cosne et de la Charité.

En conséquence Je roi envoya des messages parle pays afin de convier les capitaines qui devaient l'accompagner dans ce grand voyage, et lorsque tous les élus furent rassemblés, après avoir pris congé de la reine, qui était venue de Bourges à Gien à cet effet, et que l'on n'osait emmener à^Reims, à cause des hasards de l'entreprise, il ordonna l'avant-garde, qui, sous les ordres de la Pucelle, devait éclairer le pays par lequel il devait passer, et partit de Gien, le jour même de la Saint-Pierre, piquant droit sur Reims, et marchant à travers le pays comme si le pays lui appartenait.

Au reste, le roi avait autour de lui une plus grande puissance qu'il n'avait jamais eu ; car, avec sa bonne fortune, la fidélité lui était revenue de tous côtés , et chacun était, à l'occasion du sacre, accouru avec un tel empressement, qu'il avait décidé qu'on emmènerait tous ceux qui se présenteraient, à l'exception du connétable, auquel il tenait toujours rancune. Or, tous ceux auxquels était parvenue la nouvelle de ce voyage étaient accourus, et chacun tenait à si grand honneur d'en être, que de trè§-nobles chevaliers qui étaient ruinés par la guerre et qui n'avaient pas de quoi racheter de grands chevaux de bataille, y allaient comme archers et comme cousteliers, y allaient montés sur les premiers chevaux qu'ils avaient trouvés, et, dans toute cette multitude, il n'y en avait pas un seul qui élevât le moindre doute sur le succès de l'entreprise, tant

LE SACRE. 1d5

Jehanne était regardée à cette heure comme une sainte fille et une pieuse inspirée. Quant à elle , elle chevauchait à Tavant-garde, comme nous l'avons dit, toujours armée de toutes pièces , supportant toutes les fatigues comme un capitaine de guerre, toujours la première au départ, la dernière à la retraite, et conduisant par la route ses gens en si belle ordonnance, que Dunois ou la Hire n'auraient pu faire mieux; aussi, une pareille discipline était-elle l'objet d'une grande admiration pour les capitaines et les gens de guerre qui, cinq mois à peine auparavant , avaient vu Jehanne arriver de son village , simple, pauvre et petite paysanne, et qui la voyaient maintenant menant les affaires du royaume, à l'égal des plus intimes conseillers du roi; et cette admiration s'augmentait encore, lorsqu'en s'approchant d'elle, ils la trouvaient de si belle et si bonne vie, de si douce et si modeste conversation , et qu'ils la voyaient, toujours pieuse, s'arrêter à toutes les églises pour prier , et chaque mois , une fois au moins , se confessant et recevant en communion le précieux corps de notre Sauveur.

Le premier jour, la Pucelle était partie de Gien et était allée coucher en un village à quatre lieues au delà : c'était la distance qu'elle devait maintenir pendant toute la route entre son avant garde et le corps d'armée du roi, qui ainsi pouvaient conserver l'un avec l'autre de faciles communications. ]^e roi partit le lendemain, et, toujours précédé par Je-

hanne, marcha droit sur Auxerre. Auxerre tenait pour les Anglais; aussi, en voyant arriver l'armée française devant leurs murailles, les bourgeois firent-ils prier le roi de passer outre et qu'ils lui payeraient une contribution. Jehanne voulait que Ton n'entendît à rien, disant que le roi, étant dans son royaume, n'avait qu'à ordonner, et que la ville lui ouvrirait ses portes; mais les bourgeois avaient déjà trouvé l'endroit vulnérable, et s'étaient adressés au sire de la Trémoille, de sorte que le tout-puissant conseiller persuada le roi de ne pas s'arrêter à un siège qui pouvait traîner en longueur et lui faire perdre un précieux temps. La proposition des bourgeois fut donc acceptée, et le roi reçut en manière de soumission une petite somme , tandis que , à ce que l'on assurait , le sire de la Trémoille avait reçu pour sa part plus de six mille écus. Les capitaines du conseil du roi furent très-mécontents de cette concussion, et surtout Jehanne, qui, au moment du départ, n'avait pu obtenir qu'un écu par homme sur la solde arriérée que l'on devait à ses soldats, et qui voyait ainsi gaspiller par un favori l'argent dont les pauvres gens d'armes avaient si grand besoin.

Cependant, comme pour faire prise de possession, le roi demeura trois jours logé devant Auxerre , et pendant ces trois jours la ville pourvut à tous ses besoins ainsi qu'à ceux de son armée ; puis il se mit en route, tirant sur Saint-Florentin qui lui fit pleine et entière obéissance : il ne s'y arrêta donc que pour

s'y reposer, et après avoir reçu le serment de fidélité de ses habitants, il partit pour Troyes, laquelle ville ne laissait pas que de le fort inquiéter, étant une grosse cité fermée de murs et ayant une garnison anglaise de près de mille hommes.

Ce n'était point sans raisons que le roi avait élevé ces doutes, car à peine Favant-garde fut-elle en vue de la ville que les Anglais sortirent bravement et vinrent présenter le combat aux gens du roi ; ceuxci , qui n'étaient point habitués à une telle audace, surtout lorsqu'ils marchaient en compagnie de la Pucelle , se ruèrent sur les eimemis , et, après une courte lutte, les repoussèrent dans la ville.

Sur ces entrefaites le roi arriva et campa avec son armée autour de la ville, espérant que, sur cette simple démonstration, la garnison anglaise composerait; mais, contre son attente, cinq ou six jours se passèrent ainsi, sans que les assiégés répondissent à aucune des promesses ou des menaces qui leur furent faites.

La situation était grave, et, sans une espèce de miracle qui eut alors son accomplissement , elle fut devenue plus critique encore : il y avait quatre ou cinq mois à peu près qu'un cordelier nommé frère Richard, qui était du parti du roi et qui allait préchant par le pays, s'était arrêté à Troyes et avait terminé tous les sermons qu'il avait fait pendant l'Avent, par ces paroles : u Semez largement des fèves, mes frères, semez largement, c'est moi qui

VOUS le dis, car celui qui les doit moissonner viendra bientôt, n Comme on avait une grande confiance dans la sagesse de frère Richard, chacun avait obéi à cet ordre, laissant à Dieu le soin de lui en apprendre la signification : or, les fèves avaient été semées, les fèves avait grandi , les fèves étaient mures , et l'on allait se mettre à la récolte lorsque le roi Charles avait paru avec son armée : dès lors il était évident que c'était là le moissonneur annoncé, et en même temps que l'armée, qui manquait de vivres, bénissait Dieu de trouver ainsi sur pied une bonne et saine nourriture, les gens de la ville se disaient tout bas que c'était un gros péché, comme Français et comme chrétien, de se défendre contre un prince qui avait si évidemment le Seigneur de son côté; de sorte que, malgré ces fières réponses que faisaient les Anglais, il y avait dans la cité même un parti royaliste qui était tout prêt, s'il arrivait à une certaine puissance, à ouvrir les portes au roi Charles VII.

Et le roi avait en effet besoin que ce parti conquît promptement sa majorité : car, après cinq ou six jours d'attente, les champs de fèves, si copieux qu'ils fussent, commençaient à être fort entamés; aussi le septième jour, les ducs d'Alençon et de Bourbon, le comte de Vendôme et plusieurs autres des plus nobles et des plus sages furent-ils convoqués chez le roi, où se trouvait monseigneur l'archevêque de Reims, et là on commença à délibérer sîir ce qu'il y

avait à faire. Quant à Jehanne , on l'avait écartée à dessein de cette délibération ; car, comnïe c'était par son avis que Ton s'était mis dans ce fâcheux cas, on craignait que sa grande confiance dans ses révélations qui, cette fois, semblaient lui avoir fait faute, ne la portassent à maintenir son opinion et à pousser l'armée dans une position plus fâcheuse encore.

Alors chacun, encouragé qu'il était par l'absence de Jehanne, exposa le danger dans toute sa grandeur. Quelque promesse qu'on eût pu faire aux paysans que les vivres qu'ils apporteraient leur seraient payés, ils avaient été si souvent trompés par de telles promesses qu'ils n'apportaient rien; d'un autre côté, l'armée n'avait avec elle ni canons, ni bombardes, ni aucune machine de siège, et la ville la plus proche dont on en pouvait faire venir , était Agin, et d'Agin à Troyes il y avait trente lieues. Ces difficultés bien exposées, le roi requit son chancelier de recueillir les voix pour savoir ce qu'il y avait à faire. Tout le monde fut d'avis qu'il fallait lever le siège et s'en retourner derrière la Loire, car, disait-on, si le roi n'avait pu entrer dans une petite ville comme était celle d'Auxerre, il n'arriverait jamais à forcer Troyes, qui était une grosse cité bien armée et bien défendu ; mais lorsque l'on arriva à l'ex-chancelier maître Robert le Manon, seul contre tous il fut d'avis qu'il fallait prendre patience et pousser plus avant : Car, dit-il au roi, lorsque vous

avez , très-cher et très-honorable sire , entrepris ce voyage, ce n'élait point par la foi que vous aviez dans les forces humaines, mais dans la confiance que vous avait inspirée Jehanne. Or, mon conseil est donc, continua-t-il , que ce voyage ayant été décidé par l'influence de la Pucelle, la Pucelle doit être ici présente à la résolution qu'on prendra pour qu'elle puisse approuver ou combattre cette résolution.

Comme il achevait ces paroles , on heurta fortement à la porte; l'huissier ouvrit, et l'on vit paraître Jehanne.

Alors la jeune fille fit quelques pas en avant , et après avoir salué le roi :

— Sire, dit-elle, mes voix m'ont appris qu'il se débattait ici de grandes choses, et je suis venue : car si le conseil des hommes est bon, celui de Messire est encore meilleur.

— Soyez la bien arrivée, Jehanne, dit le chancelier : car le roi et son conseil sont à cette heure dans de grandes perplexités sur ce qu'il y a à faire ; et il lui répéta mot pour mot tout ce qui avait été dit avant qu'elle arrivât, lui exposant en toute franchise l'avis de chacun,

— Sire, dit alors Jehanne en s'adressant au roi, serai-je crue en ce que je dirai ?

— Jehanne, répondit le roi, n'en faites aucun doute, si vous dites des choses possibles et raisonnables, nous vous croirons volontiers.

Alors elle se retourna vers les conseillers.

— Encore une fois , messieurs , demanda-t-elle , serai-je crue?

— C'est selon ce que vous direz, Jehanne, répondit le chancelier.

— Eh bien ! sachez, gentil dauphin, dit de nouveau Jehanne en s'adressant au roi, que cette cité est vôtre ; et que si vous voulez demeurer encore devant elle seulement deux ou trois jours, elle sera en voire obéissance, soit par force, soit par amour.

— Mais, dit le roi, qui vous porte à me donner cette assurance, Jehanne ?

— Hélas ! répondit la jeune fille, je n'ai aucune preuve, ni aucun signe, que la promesse que mes voix m'en ont faite ; mais il me semblait avoir assez souvent dit la vérité jusqu'à présent pour que l'on me crût sur parole ; surtout quand je ne demande pas une chose plus difficile que d'attendre deux ou trois jours.

— Jehanne, reprit alors le chancelier après avoir consulté chacun des yeux, si l'on était seulement certain que la ville se rendit dans six jours, on attendrait bien encore jusque-là; mais qui nous dira que ce que vous dites est la vérité?

— C'est la vérité comme tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, n'en faites aucun doute, dit Jehanne avec tranquillité.

— Eh bien ! dit le roi, qu'il soit donc fait comme vous le désirez, Jehanne; mais, croyez-moi, c'est

une grande responsabilité que celle dont vous vous chargez là.

— Qu'on me laisse faire, dit Jehanne, et je réponds de tout.

— Faites donc, dit le roi ; car vous parlez d'un ton si convaincu, qu'il faut bien que chacun se rende à votre avis.

Jehanne fit une révérence au roi , puis , sortant aussitôt du conseil , elle monta à cheval, prit une lance, et, suivie de son porte-étendard, elle mit en besogne chevaliers, écuyers et gens d'armes, afin d'apporter des fagots , des fascines , des poutres et jusqu'à des portes et des fenêtres, afin de faciliter les approches de la ville , et d'asseoir , le plus près possible des murailles , une petite bombarde et quelques canons de moyen calibre qui étaient dans l'armée ; donnant des ordres aussi exacts et aussi précis que si, de toute sa vie, elle n'eût fait autre chose que de commander des sièges, ce qui émerveillait tout le monde et surtout les petites gens qui, ayant le bonheur d'avoir moins de science que les grands, avaient aussi plus de foi.

Or, les gens de Troyes, voyant les grands préparatifs que l'on faisait contre eux , commencèrent à s'assembler sur les murailles, et à murmurer hautement. En ce moment , soit hasard , soit signe du ciel, une nuée de papillons blancs vint voltiger autour de l'étendard de Jehanne , si nombreux qu'ils semblaient un nuage. A cette vue, les bourgeois de

]a ville n'y tinrent pas davantage , et criant au prodige, ils déclarèrent aux Anglais que c'était offenser Dieu que de résister à celle qui était envoyée de par lui, et que ce fût ou non le plaisir des gens de guerre, ils voulaient parlementer. De leur côté , les gens de guerre, qui n'étaient pas trop éloignés d'entrer en arrangement , de peur qu'il ne leur en arrivât aulant qu'à ceux de Jargau, nommèrent quelques-uns d'entre eux pour accompagner Tévêque et les bourgeois les plus notables de la ville qui s'étaient incontinent réunis pour venir au-devant du roi. Le même soir , et comme Jehanne continuait toujours ses préparatifs, Charles, à son grand étonneraent, vit donc s'ouvrir les portes de la ville , et une nombreuse députation s'avancer vers lui. Elle venait demander au roi des conditions si raisonnables, qu'elle furent à l'instant même acceptées; ces conditions étaient que les gens de guerre auraient la vie sauve et s'en iraient chez eux avec leurs biens , et que ceux de la ville se mettraient en l'obéissance du roi.

Le soir même, il y eut grande fête et grande réjouissance dans la ville: car les bourgeois ne pouvaient même attendre que l'ennemi fut parti, pour exprimer la joie qu'ils avaient d'être redevenus Français; et comme ils savaient qu'il y avait dans l'armée de pauvres gens qui, depuis cinq ou six jours ne vivaient d'autres choses sinon que de fèves et d'épis de froment, ils envoyèrent au camp bon

nombre de voitures de vivres qui furent distribués parmi les hommes d'armes ; et chacun , depuis le roi jusqu'au dernier soldat, bénissait Jehanne de ce que, dans une si dure circonstance, elle avait constamment eu confiance en Dieu, ce dont Dieu évidemment la récompensait.

Le lendemain , la garnison anglaise sortit par une porte tandis que les archers du roi entraient par l'autre et se formaient en haie par toutes les rues où il devait passer ; mais à cette sortie, il s'éleva une grande contestation: les Anglais voulaient emmener leurs prisonniers avec eux , prétendant qu'ils avaient traité à la condition de sortir de la ville eux et leurs biens, et que les prisonniers de guerre, devenant la propriété jusqu'à rançon de ceux qui les avaient faits, devaient être compris dans ces hiens, Jehanne, de son côté, soutenait que l'on n'avait entendu par biensy que les chevaux, les armes et l'argent. On en était donc là tenant bon pour soi , et ne voulant point changer d'opinion , lorsque le roi Charles envoya dire que les Anglais n'avaient qu'à mettre leurs prisonniers à un prix raisonnable et qu'il les rachèterait. Les Anglais qui avaient été sur le point de se les voir enlever pour rien, se montrèrent accommodants, de sorte que le roi ayant accepté leurs conditions et leur ayant envoyé la somme qu'ils demandaient, les pauvres prisonniers se trouvèrent libres , bénissant de grand cœur la Pucelle, à laquelle ils devaient leur liberté ;

LE SACRE. 16d

et la joie était d'autant plus grande parmi ces malheureux, que beaucoup étaient de pauvres Ecossais qui, dans leur pays même, n'avaient pas de grandes ressources et à plus forte raison, comme on le comprend, quand ils en étaient éloignés de 500 lieues.

Vers les dix heures du matin , tous les Anglais étant sortis de la ville, le roi, les seigneurs et les capitaines y firent leur entrée magnifiquement vêtus. Quant aux gens de l'armée, comme on avait peur, vu les grandes privations qu'ils avaient souffertes, qu'ils n'occasionnassent quelques dégâts chez les bourgeois , ils demeurèrent aux champs sous la conduite du seigneur de Loré, et on leur y envoya, comme la veille, bon nombre de voitures richement chargées de pain, de viandes et de fruits.

Le lendemain , sur l'exhortation de la Pucelle , qui semblait ne vouloir prendre aucun repos tant que le roi ne serait point sacré, Charles VII reprit la route de Reims ; alors , en signe de possession , toute l'armée qui avait campé , comme nous l'avons dit, hors des portes, défila par la cité , en belle ordonnance et sans qu'il en résultât aucun désordre. De leur côté , ceux de la ville firent serment d'être bons et loyaux serviteurs du roi, serment qu'ils tinrent exactement depuis lors.

Et le roi et les seigneurs, toujours précédés de la Pucelle, chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent bientôt devant la ville de Châlons en Champagne. Pendant toute la route, on avait eu quelque crainte sur

la façon dont on serait reçu dans cette cité, lorsqu'en approchant des murailles , le roi vit les portes s'ouvrir, et venir au-devant de lui Tévêque et les plus notables de la ville , qui demandaient à lui faire serment d'obéissance. Le roi voulait, comme à Troyes, que son armée campât hors des murailles; mais les bourgeois étaient si contents qu'ils demandèrent à recevoir les soldats chez eux et à les festoyer. En quittant Châlons, le roi y mit, comme il avait fait à Troyes, un capitaine, des officiers et une garnison.

Et il en fut autant de la ville de Sept-Saulx, dont le château appartenait à l'archevêque de Reims, mais qui avait garnison anglaise* Cette garnison, quoique commandée par deux braves gentilshommes tenant le parti des Anglais, ne voulut point attendre l'armée royale , et partit laissant les bourgeois libres de se rendre ou de se défendre: les bourgeois ne furent pas plutôt maîtres de cette liberté, qu'ils en profitèrent pour ouvrir leurs portes et pour venir joyeusement au-devant du roi.

Cette ville n'était qu'à quatre lieues de Reims : il fut donc convenu qu'on ne ferait que s'y reposer, et que le roi en partirait le lendemain dès le matin, avec l'archevêque', pour recevoir son sacre; aussi toute la nuit fit-on force diligence pour quetou t fût prêt. Et ce fut un miracle comment toutes choses se trouvèrent, entre autres, les habits royaux, lesquels, sans que l'on sût comment ils étaient venus

là, étaient si riches, si beaux et si frais, qu'on eût dit que le roi les y avait envoyés à l'avance.

Le roi, attendu que l'abbé de Saint-Remy n'a coutume de remettre la sainte ampoule, dont il est le gardien , qu'après que certaines formalités sont accomplies, ordonna pour lés accomplir, le maréchal de Boussac, le seigneur de Retz, le seigneur de Graville et l'amiral Culant: tous quatre partirent avec leurs bannières et bien accompagnés pour aller chercher l'abbé de Saint-Remy. Arrivés à l'abbaye, les messagers royaux firent le serment de conduire à Reims et de ramener sûrement à Saint- Remy, l'abbé et la précieuse relique dont il était porteur ; puis ils remontèrent à cheval et accompagnèrent l'abbé, chacun marchant à un coin du poêle sous lequel il cheminait dévotement et solennellement, avec autant de piété que s'il eût tenu dans ses mains le précieux corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Ils cheminèrent ainsi, suivis d'une grande foule de peuple, jusqu'en l'église de Saint-Denis, où ils s'arrêtèrent et où l'archevêque de Reims, revêtu de ses habits sacerdotaux et accompagné de ses chanoines, la vint quérir , et , l'ayant prise de ses mains, la porta dans la cathédrale et la posa sur le grand autel. Les quatre seigneurs à qui la garde en était confiée entrèrent avec elle dans l'église, à cheval et toujours armés de toutes pièces, et ne mirent pied à terre qu'au chœur ; encore gardèrent-ils la bride de leurs chevaux à la main gauche , tandis

qu'à la main droite ils tenaient leur épée nue.

Puis le roi vint à son tour magnifiquement vêtu, prononça entre les mains de l'archevêque tous les serments accoutumés, et, s'étant mis à genoux, fut fait chevalier par monseigneur le duc d'Alençon : alors l'archevêque procéda à la consécration , suivant d'un bout à l'autre toutes les cérémonies et solennités indiquées par le Livre pontifical ; si bien que la cérémonie dura depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi , et pendant tout ce temps, la Pucelle se tint près de lui, portant son étendard dans sa main : puis enfin le roi fut sacré; on lui posa la couronne sur la tête, et en ce moment tout homme cria : Noël ! et comme les trompettes sonnèrent en même temps, ce fut un si grand et si joyeux bruit, qu'il semblait que les voûtes de la cathédrale dussent en éclater.

La cérémonie achevée, Jehanne se jeta aux pieds du roi, et lui baisant les genoux: Gentil roi, ditelle, maintenant le plaisir de Dieu est exécuté; vous venez de recevoir votre digne sacre , et vous avez montré par là que vous étiez le seul et vrai roi de France, et que le royaume doit vous appartenir. Or, maintenant ma mission est accomplie, et je n'ai plus rien à faire ni à la cour ni en l'armée ; permettez donc que je me retire dans mon village, près de mes parents, afin que j'y vive ainsi quil convient à une humble et pauvre paysanne ; et, ce faisant , sire , j'aurai une plus grande reconnaissance de votre.

simple congé que si vous me nommiez la plus grande dame de France, après la reine.

— Jehanne, répondit le roi qui depuis longtemps s'attendait à cette demande, tout ce que je suis en ce jour, c'est à vous que je le dois ; vous m'avez, il y a cinq mois, pris pauvre et faible à Chinon, et vous m'avez mené fort et triomphant à Reims ; vous êtes donc la maîtresse, et c'est à vous d'ordonner , bien plutôt que de requérir. Mais vous ne m'abandonnerez pas ainsi ; je suis oint et sacré, il est vrai ; pourtant, afin que la cérémonie soit complète, il me reste encore à faire le pèlerinage de Corbigny, où est, comme vous le savez, le corps du glorieux saint Marcoul, qui est de notre race. Venez donc avec nous à Corbigny, Jehanne, puis , après, vous ferez ce que vous voudrez.

— Hélas ! hélas î dit Jehanne, mes voix m'avaient dit de partir aujourd'hui même; c'est la première fois que je leur désobéis , et j'ai grand'crainte qu'il ne m'en arrive malheur.

Le roi essaya de rassurer Jehanne; mais, sans répondre à tout ce qu'il pouvait lui dire , elle demeura triste et abattue; si bien qu'en sortant de cette église, où elle était entrée triomphante , elle avait l'air d'une condamnée. En arrivant à la porte, cependant, elle releva la tête et jeta un grand cri de joie : elle venait de reconnaître dans la foule son jeune frère Pierre qui s'était sauvé de Domremy et qui était venu jusqu'à Reims pour voir si c'était bien

sa sœur, cette femme dont on racontait par toute la France de si grandes merveilles. Jehanne se jeta dans ses bras , car, comme on le sait , Pierre était son frère bien-aimé , et passa toute la journée avec lui à parler de ses parents, de son vieux curé et de son village. Tous la bénissaient à qui mieux mieux, et chantaient ses louanges comme si elle eut déjà été sainte et dans le paradis.

Le soir, le roi envoya chercher le jeune homme, et Jehanne l'attendit vainement jusqu'à dix heures, moment où, accablée de fatigue, elle se coucha. Le lendemain, à son réveil , la première personne qu'elle aperçut fut l'enfant richement vêtu en page : il venait annoncer à sa sœur qu'il faisait désormais partie de sa maison, et que, pour qu'il fût l'égal d'Imerget et du sire de Daulon, le roi lui avait accordé à elle et à toute sa famille des lettres de noblesse , ainsi qu'un blason si beau, qu'il n'y avait point son égal dans toute l'armée. C'était un écu d'azur à deux fleurs de lis d'or, avec une épée d'argent à la garde dorée, avec la pointe en haut férue en une courorme d'or.

— Hélas ! hélas ! répéta Jehanne en soupirant , plût à Dieu que je fusse restée une simple paysanne, que je n'eusse jamais porté d'autre épée que ma houlette , et que les seules couronnes que j'eusse touchées fussent les couronnes de fleurs que je suspendais aux branches de l'arbre des Fées, ou que je déposais sur l'autel de la pauvre église de Domremy!

Néanmoins, Jehanne, qui sentait l'esprit se retirer d'elle, fit encore quelques tentatives pour partir ; mais sa retraite, dans les circonstances où Ton se trouvait, et au moment où son inûuence sur l'armée était à son comble , parut une chose si fatale , que le conseil du roi s'assembla, et qu'il fut convenu que l'on remontrerait à Jehanne toutes les conséquences de son départ. Au reste , le roi ne voulut commettre à personne le soin d'une négociation si importante ; il fit venir la Pucelle, et la supplia, en son nom et en celui des gens de guerre, de ne point quitter l'armée, prétendant qu'elle était l'ange gardien de la France, et que, si elle s'en allait, sa bonne fortune s'en irait avec elle. Jehanne soupira fort et parut longtemps hésiter , enfin , comme Charles VII insistait de nouveau : Gentil roi , dit-elle , ce n'est point à une pauvre fille comme moi de lutter de volonté avec un puissant prince comme vous : qu'il soit fait ainsi que vous le désirez , et avienne de moi ce que Dieu décidera !

Le même soir, Charles VII annonça tout joyeux à son conseil que la Pucelle restait près de lui.

Quant à Jehanne, décidée alors à se rejeter de nouveau dans cette existence de guerre et de politique qu'elle voulait quitter, et, ayant vu avec grand'peine cette place, qu'en son triple titre de pair du royaume, pour la Flandre, l'Artois et la Bourgogne, le duc Philippe avait laissée vide au sacre du roi , elle fit venir le même soir le frère Paquerel, qui lui

servait de secrétaire, et lui dicta pour le noble duc la lettre suivante qu'elle signa de sa croix.

Cette lettre écrite, Jehanne demeura encore quatre jours à Reims : pendant ces quatre jours, un Écossais fit son portrait. Elle était représentée tout armée, agenouillée sur un genou et présentant une lettre au roi. C'est, d'après la propre déclaration de Jehanne, la seule image qui ait jamais été faite d'elle.

•( Jhésus Maria.

« Haut et redouté prince duc de Bourgogne, Jehanne la Pucelle vous requiers de par le roi du ciel, mon droiturier souverain seigneur, que le roi de France et vous fassiez bonne paix, ferme, et qui dure longuement. Pardonnez-vous l'un à l'autre de bon cœur , entièrement , ainsi que doivent faire loyaux chrétiens , et s'il vous plaît de guerroyer , allez sur le Sarrasin. Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que je puis requérir, que ne guerroyiez plus au saint royaume de France ; et faites retirer incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit royaume. De la part du gentil roi

de France , il est prêt de faire la paix avec vous , sauf son honneur. Et je vous fais savoir de par le roi du ciel, nion souverain et droiturier seigneur , pour votre bien et pour votre honneur, que vous ne gagnerez point de bataille contre les loyaux Français, et que tous ceux qui guerroyent audit saint royaume de France guerroyent contre le roi Jhésus, roi du ciel et de tout le monde. Et je vous requiers et vous prie à mains jointes que vous ne fassiez nulle bataille ni ne guerroyiez contre nous , vous , vos gens et vos sujets. Croyez sûrement, quelque nombre de gens que vous ameniez contre nous, qu'ils n'y gagneront rien : et sera grand'pitié de la grand'bataille et du sang qui sera répandu de ceux qui y viendront contre nous. Il y a trois semaines que je vous ai écrit et envoyé de bonnes lettres par un héraut, pour que vous fussiez au sacre du roi, qui hier dimanche, 17^ jour de ce présent mois de juillet, s'est fait en la cité de Reims. Je n'en ai pas eu de réponse ni oncques depuis n'ai pas eu de nouvelles du hérault.

« A Dieu vous recommande et soit garde de vous s'il lui plaît et prie Dieu qu'il y mette bonne paix. Écrit audit lieu de Reims, le 18 juillet. )>

€EÂ!P3Tmi mmwWÊME,

Comme le roi l'avait dit à Jehanne, il se rendit de Reims à Corbigiiy pour y faire ses dévotions sur le tombeau du bienheureux saint Marcoul ; puis cette dernière formalité de son sacre accomplie, il décida que l'on entrerait, pour se rapprocher de Paris, dans cette province que l'on appelle encore de nos jours rUe-de-France et qui entoure la capitale. Le moment en effet était bien choisi pour une pareille

178 l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

expédition : le régent était allé au-devant des troupes que lui envoyait le cardinal de Winchester ; le duc de Bourgogne, toujours hésitant entre une rupture avec l'Angleterre et un raccommodement avec la France, avait retiré ses hommes d'armes de la Picardie ; enfin les ducs de Lorraine et de Bar et le seigneur de Commercy, qui autrefois étaient Anglais, étaient venus d'eux-mêmes rejoindre le roi pendant sa marche triomphante vers Reims, et lui avaient fait de nouveau serment de fidélité.

Aussi à peine le roi fut-il arrivé à Vailly, qui était une petite ville à quatre lieues de Soissons, qu'il apprit que tout marchait à ses désirs : Château- Thierry, Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie , sur la seule sommation de ses capitaines, s'étaient rendues françaises. Soissons et Laon, sommés à leur tour en son nom et par lui-même, suivirent bientôt cet exemple ; Soissons surtout l'appelait si joyeusement, qu'il s'y rendit aussitôt pour satisfaire au désir de ses habitants : puis, de Soissons, il passa à Château-Thierry, et enfin de Château-Thierry à Provins, où il séjourna quelques jours, sur les nouvelles qu'il eut que de leur côté les Anglais s'approchaient.

En effet, le 24 juillet, le duc de Bedford était rentré à Paris avec les nouvelles troupes que lui amenait le cardinal de Winchester, de sorte qu'il était sorti de la capitale avec douze mille combattants à peu près, et venait au-devant de l'armée; de son côté il avait passé par Corbeil et Melun, et s'était

l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS. 179

arrêté à Montereau, de sorte que quelques lieues séparaient seulement les deux armées.

A Provins, le roi reçut une lettre du régent anglais. Cette lettre, qui lui fut remise par un héraut qui portait le propre nom de son maître, contenait un défi. Le régent offrait au roi de France de vider, par une seule bataille, toute cette longue et sanglante querelle. La lettre, comme on le comprend, fut reçue avec grande joie par Charles YII et la brillante chevalerie qui l'entourait, de sorte qu'après avoir grandement fêté le héraut anglais, le roi le fit venir, et lui ayant donné de nouveaux présents, et entre autres la propre chaîne qu'il portait à son cou:

— Va dire à ton maître, lui dit-il, qu'il aura peu de peine à me trouver, puisque c'est moi qui le cherche, et que je suis venu de Reims ici dans le seul espoir de le rencontrer.

Alors le roi fit la moitié du chemin qui le séparait de l'ennemi, et ayant trouvé pour combattre un lieu à la convenance de tous les gens de guerre, il y assit son camp, résolu d'y attendre les Anglais. Aussitôt cette place choisie, chacun fit ses diligences pour s'y fortifier de son mieux, et c'était merveille comme, au milieu de tous ces capitaines si braves et si expérimentés, la Pucelle tenait son rang, donnant, pour les préparatifs, de si bons avis, que parfois le duc d'Alençon, Dunois et la Hire abandonnaient le conseil qu'ils venaient d'émettre pour se ranger au sien. Cependant il était évident

180 l'ÉPÉE DE SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

que si le courage était toujours le même chez la jeune fille, la confiance était disparue. Quand on lui demandait s'il fallait combattre, elle répondait :

— Sans doute, il faut aller en avant.

Mais ce n'était plus elle qui disait :

— Marchez î marchez ! le roi du ciel est avec nous et il nous donnera la victoire !

L'espérance était demeurée, mais la foi était remontée au ciel.

Quant au duc de Bedford, il était resté dans son camp, qui était bien assis et bien fortifié, espérant que le roi de France, emporté par la colère que ne pouvait manquer de lui inspirer sa lettre, l'y viendrait attaquer ; mais lorsqu'il vit que Charles s'était contenté de faire la moitié du chemin, et se disposait à son tour à l'attendre derrière ses retranchements, il n'osa point lui donner cet avantage, et comme il craignait toujours qu'en son absence quelque révolution éclatât dans la capitale, il reprit le chemin de Paris, dont les Français, par le fait de leur position, s'étaient trouvés un instant plus rapprochés que lui.

Le roi, voyant alors son entreprise sur la capitale manquée, par le retour précipité du. duc de Bedford et le renfort de troupes qu'il avait ramené avec lui , assembla son conseil. La majorité fut d'avis, tant la crainte des Anglais était encore grande, et tant les succès nouveaux causaient de l'étonnement sans avoir amené encore la confiance, que l'on se retirât

l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERIINE DE FIERBOIS. 181

sur la Loire. On avait consulté, comme d'habitude, Jehanne. Jehanne s'était contentée de répondre qu'elle croyait qu'il fallait marcher sur Paris, car elle savait que, sans aucun doute, le roi y entrerait ; mais elle ne pouvait dire quand; et comme elle ne prenait plus rien sur elle depuis le jour du sacre, elle n'avait eu aucune influence pour déterminer une opinion contraire à celle qui avait été prise.

En conséquence, on envoya des coureurs par le pays, afin d'éclairer les environs et de savoir par quelle route le roi regagnerait Gien. Quelques-uns de ces coureurs revinrent le lendemain de leur départ, et dirent qu'il y avait une petite ville nommée Bray-sur-Seine, laquelle avait un beau pont par lequel le roi et toute l'armée pouvait se retirer, et que les habitants de cette ville promettaient au roi obéissance et passage. L'armée, toute victorieuse qu'elle était, se mit donc en mouvement pour battre en retraite comme si elle eut été vaincue, lorsque, en arrivant en vue de la ville, on apprit que, la nuit précédente, un fort détachement d'Anglais s'en était emparé. Quelques gens d'armes, envoyés en reconnaissance pour s'assurer du fait, furent les uns pris et les autres détroussés.

Le passage était donc rompu et empêché, et cela si à point que, dans un moment où Dieu s'était si visiblement déclaré pour la France, cet obstacle, qui en tout autre temps, eût été considéré comme

JEIIVNNE LA. PUCELLE, 16

Î8â l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

un revers, fut tenu, tout au contraire, pour une miraculeuse faveur. Les ducs d*Alençon, de Bourbon et de Bar, les comtes de Vendôme et de Laval, Dunois et la Hire, tous les chefs de guerre enfin qui avaient été d'opinion de marcher sur Paris furent bien joyeux, et, secondés par l'événement, reprirent à leur tour l'influence que l'hésitation de Jehanne leur avait fait perdre un instant ; de sorte qu'une résolution contraire à celle qu'on accomplissait fut prise à l'instant même, et que le même jour on reprit la route de Château*, d'où l'on gagna Crespyen-Valois , d'où l'on partit pour Dammartin , un peu en arrière de laquelle on logea au milieu des champs.

On n'était qu'à dix lieues de Paris, et tout continuait de prospérer au roi Charles VII ; partout où il paraissait , le pauvre peuple du pays venait audevant de lui criant : Noël, et chantant : Te Deum laudamus. Un enthousiasme si universel rendait parfois à Jehanne sa force passée, mais cette force n'était jamais exempte d'une certaine mélancolie qui indiquait que le Seigneur n'était plus là pour la soutenir.

— Au nom de Dieu, disait-elle à Dunois et au chancelier qui marchaient presque toujours auprès d'elle, voici un bon peuple, bien loyal et dévot, et quand je devrai mourir, je voudrais bien que ce fût dans ce pays-ci.

Alors le comte de Dunois lui demanda :

i/ÉPÉE de SAirSTE-CATHERlNE DE FIERBOIS. 183

— Jehanne, savez-vous quand vous devez mourir et en quel lieu ?

— Non, répondit Jehanne, je ne sais, el c'est la volonté de Messire.; mais ce que je sais, c'est que le moment de ma mort ne peut être éloigné, car j'ai accompli ce que Messire m'a commandé, qui était de faire lever le siège d'Orléans et de faire sacrer le gentil roi. Or, je désirerais maintenant, ajouta-t-elle en secouant tristement la tête, qu'il voulût bien me faire. ramener près de mon père et de ma mère, afin que je pusse encore garder leurs brebis, comme j'étais accoutumée à le faire.

Et ceux qui entendaient dire à Jehanne de telles paroles étaient plus que jamais persuadés qu'elle venait de Dieu, et, comme elle le disait elle-même, qu'elle devait bientôt retourner à Dieu.

Mais ce nouveau mouvement du roi était venu presque aussitôt à la connaissance du duc de Bedford, et il était parti de Paris avec tout ce qu'il avait pu rassembler de troupes pour venir au-devant de nous. Tandis que Charles était campé en avant de Dammartin, il apprit donc que le duc de Bedford venait d'arriver à Mitry, et était campé en arrière de la montagne sur laquelle est située la ville qui les séparait.

Alors le roi sortit aussitôt et se mit en bataille tandis que l'on choisissait des coureurs qui, sous les ordres de la Hire, devaient aller reconnaître l'en nemi. La Hire s'acquitta de la mission avec son au-

184 L'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

dace accoutumée ; il était parvenu jusqu'à un trait de flèche de l'armée anglaise, avait tout examiné et revenait convaincu que ce serait une grande faute au roi de l'attaquer dans la situation où elle se trouvait. Le roi s'en tint donc à ce conseil, et attendit que l'ennemi sortît de son camp ; mais il attendit vainement, et le lendemain on vint dire que le duc de Bedford était retourné vers Paris, où venaient de lui arriver, à ce que Ton assurait, quatre mille hommes de renfort.

Le roi tira aussitôt vers Crespy-en-Valois, et, arrivé dans cette ville, qui était d'une bonne défense, il s'y arrêta et fit sommer Compiègne de se rendre. La sommation eut, comme dans les autres villes, son plein effet : les bourgeois firent répondre à Charles qu'ils l'attendaient avec grande impatience et le recevraient avec grande joie ; ce que voyant ceux de Beauvais, ils firent encore mieux , car à peine virent-ils les hérauts aux fleurs de lis qu'ils se mirent à crier : « Vive Charles î vive le roi de France! » et renvoyant leur évêque et seigneur, qui était un nommé Pierre Cauchon, lequel était furieux pour le parti des Anglais, quoiqu'il fût Français de naissance, ils ouvrirent leurs portes sans attendre même qu'ils en fussent sommés.

Restait Senlis, qui était demeurée sous l'obéissance des Anglais, et que Charles VII ne voulait pas laisser derrière lui dans le cas où il marcherait de nouveau sur la capitale. 11 s'avança donc jusqu'à un

l'épée de sainte-catheriive de fierbois. 18 d

village nommé Baron, et situé à deux lieues de cette ville, qu'il comptait assaillir le lendemain, lorsque, arrivé là, il apprit que le duc de Bedford venait de nouveau de partir de Paris avec les quatre mille hommes dont on avait déjà entendu parler. Seulement comme on le sut alors, ces quatre mille hommes, amenés par Tévéque de Winchester, avaient été levés avec l'argent du pape pour marcher contre les Bohèmes, et, par un abus étrange d'autorité, étaient conduits contre les catholiques. Cela prouvait, au reste, le degré de faiblesse où en étaient venus les Anglais, et, pour se renforcer d'une si faible troupe, ils allaient jusqu'à se jouer avec les choses saintes. Mais, destinés à combattre Bohèmes ou Français, ils n'en venaient pas moins ; de sorte que le roi ordonna que les sieurs Ambroise de Loré et Xaintrailles monteraient à cheval et s'en iraient les reconnaître, afin de s'assurer de leur nombre et de leur intention. Les deux chevaliers désignés s'appareillèrent aussitôt, et, prenant avec eux vingt de leurs gens seulement, qu'ils choisirent parmi les mieux montés, ils chevauchèrent si bien qu'ils arrivèrent sur le chemin de Senlis, et qu'arrivés là, ils aperçurent un gros nuage de poussière qui semblait monter jusqu'au ciel. Ils dépéchèrent aussitôt un courrier au roi pour le prévenir de ce qu'ils avaient vu, et qu'ils croyaient que c'était l'armée du duc de Bedford, lui assurant que lorsqu'ils auraient quelque certitude, il lui enverraient un second messa-

186 l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS*

ger, mais le prévenant de se mettre toujours sur ses gardes. Effectivement, ils avancèrent encore, et si près et si hardiment qu'ils reconnurent toute l'armée anglaise marchant droit sur Senîis. Alors, comme ils l'avaient dit, ils envoyèrent immédiatement un second chevaucheur, et le roi, prévenu, sortit aussitôt de Baron, où il était trop resserré, et se rangea en bataille dans les champs, ordonnant son armée entre la rivière qui passe à Baron et la tour de Montépilloy. De son côté, le duc de Bedford arriva vers deux heures à Senlis, et commença à passer la petite rivière, sur les bords de laquelle l'armée française était rangée. Aussitôt Ambroise de Loré et Xaintrailles, qui avaient côtoyé jusque-là l'ennemi, mirent leurs chevaux au galop et revinrent vers le roi, pour l'inviter à attaquer les Anglais au moment même où ils étaient occupés de leur passage. Le conseil parut bon à Charles, et il ordonna aussitôt de marcher contre eux. Mais quelque diligence que fît le roi, le régent fit plus grande diligence encore, de sorte que l'avant-garde de l'armée française trouva en arrivant le passage effectué et l'armée en bataille. Comme il était déjà presque nuit, chacun campa où il se trouvait, les Anglais sur le bord de la Nonnette, et les Français à Montépilloy. Le soir même il y eut entre les coureurs des deux partis quelques escarmouches, mais sans qu'elles amenassent pour les uns ni pour les autres aucun résultat important.

i'ÉPÉE de SAIJNTE-CATHERINE DE FIERBOIS. 187

Le lendemain au point du jour le roi rangea son armée en bataille ; Tavant-garde était commandée par le duc d'Alençon et le comte de Vendôme ; le corps d'armée était sous les ordres des ducs de Bar et de Lorraine : un troisième corps formant l'aile de l'armée était commandé par les maréchaux de Broussac et de Retz ; le sire de Graville et un chevalier limousin nommé Jehan Foucault menaient les archers; enfin une arrière-garde destinée à se porter en escarmouchant partout où besoin serait d'elle, était commandée par le bâtard d'Orléans, le seigneur d'Albret, Jehanne la Pucelle et la Hire ; quant au roi, il se tenait sur le côté, sans aucun commandement, et ayant pour sa garde le duc de Bourbon, le seigneur de la Trémoïlle, et bon nombre de braves chevaliers.

Le roi avait si grande envie d'attaquer que, s'avançant le premier en dehors des batailles, il passa et repassa sur le front de l'armée française, avec le comte de Clermont et le sire de la Trémoïlle pour voir de quel côté l'ennemi était vulnérable ; mais la science habituelle aiîx Anglais ne leur avait point failli en cette occasion ; le duc de Bedford avait choisi une situation presque inexpugnable, près de l'abbaye de la Victoire , fondée par Philippe- Auguste, après la bataille de Bouvines; il avait ses flancs couverts par des haies et des fossés ; la rivière et un grand étang le protégeaient par derrière; enfin sur tout son front des pieux aiguisés des deux bouts

188 l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

avaient été plantés aussi serrés qu'une palissade et derrière ces pieux se tenaient ces terribles archers anglais qui, en montrant les douze flèches que contenaient leurs trousses, se vantaient déporter au côté chacun la mort de douze hommes.

En d'autres temps, à l'époque où Jehanne était inspirée, aux jours d'Orléans, de Jargau et dePatay, [a Pucelle n'aurait eu qu'à déployer son étendard, à marcher en avant et chacun l'aurait suivie, sans faire aucun doute de la victoire : mais la confiance en l'abandonnant avait abandonné l'armée dont elle était l'âme, si bien que les chefs de guerre réunis en conseil décidèrent que la position était trop forte pour être attaquée, et pour que le roi risquât de perdre ainsi en un seul jour ce qu'il avait reconquis avec tant de peine. On fit donc offrir aux Anglais la bataille s'ils voulaient sortir ; mais de leur côté les Anglais n'était plus les hommes de Crèvent, de Verneuil et de Rouvray, ils répondirent qu'ils étaient prêts à combattre, mais dans leur camp, et qu'ils attendraient en conséquence qu'on les y vînt attaquer ; de sorte que, comme la veille, il n'y eut que quelques escarmouches entre les plus braves des deux armées.

Le soir venu, les Anglais se retirèrent dans leur parc et les Français regagnèrent leurs batailles ; puis la nuit se passa de notre côté dans l'attente d'une affaire décisive pour le lendemain, car on avait su, par un prisonnier, que les sires de Croy,

l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS. 189

de Créquy, de Béthune, de Fosseuse, de Lannoy, de Lalaing, et le bâtard de Saint-Paul, seigneurs bourguignons, qui tenaient le parti du duc Philippe et qui servaient dans l'armée anglaise, avaient été faits chevaliers par le duc de Bedford, ce qui n'arrivait guère qu'à l'occasion d'une grande bataille ; chacun se prépara donc de son mieux, mais le jour venu on s'aperçut que les Anglais avaient quitté leur camp pendant la nuit et avaient repris la route de la capitale.

En effet, il était arrivé de tristes nouvelles au duc de Bedford : le connétable, que le roi ne voulait pas souffrir en sa présence, agissait de son côté, et étant entré dans le Maine, il avait pris Ramefort, Malcidne et Gallerande. Il y avait plus, on disait qu'il marchait surEvreux. Ainsi ce n'étaient plus les Anglais qui menaçaient le Poitou, la Saintonge et l'Auvergne, c'étaient les Anglais, au contraire, qui étaient menacés jusqu'au cœur de la Normandie. Le retour du duc de Bedford vers Paris n'était point inopportun, car en rentrant dans la capitale, il apprit la reddition de cinq nouvelles villes : c'étaient Aumale et Torcy près de Dieppe, Estrapagny proche de Gisors, et Bon-Moulin et Saint-Célerin proche d'Alençon. De plus le duc de Bourgogne, ému par la lettre de la Pucelle, avait consenti à recevoir des ambassadeurs à Arras et dans les premiers jours d'août les premiers pourparlers avaient eu lieu. 11 n'y avait donc pas de temps à perdre de la part du duc de

190 l'ÉPÉË de SÂIINTË-CATHËKIJNË DE FIËRBOIS.

Bedford s'il voulait faire face à la fois à tous les dangers qui le menaçaient; aussi, laissant deux mille cinq cents hommes à Paris, distribua-t-il le reste dans la Normandie, et accourut-il à Rouen, pour y tenir ses états.

Voyant que cette fois encore l'ennemi lui échappait, et ne sachant point quelle cause le ramenait à Paris, le roi au lieu de poursuivre le duc de Bedford, ce qui l'eût mis dans un grand embarras, partit de Montépilloy pour Crespy, et sans s'y arrêter s'achemina vers Compiègne, où il fut reçu par les bourgeois avec un grand enthousiasme. Le roi leur donna pour gouverneur et capitaine un gentilhomme de Picardie nommé Guillaume de Flavy ; et ayant appris que ceux de Senlis, se croyant abandonnés par le duc de Bedford, venaient de se soumettre à lui, il partit pour cette ville, où il vint loger le soir même du jour où il avait quitté Compiègne.

Néanmoins, pendant les quelques jours que le roi avait passés à Compiègne, un grand événement y avait eu lieu. En réponse aux ouvertures d'Arras, le duc de Bourgogne avait envoyé des ambassadeurs à Compiègne : ces ambassadeurs étaient Jean de Luxembourg, l'évêque d'Arras, les sires de Brimeux et de Charny ; et sur un premier échange de conditions, une trêve avait été conclue. Une des conditions de cette trêve était que les Anglais seraient admis à traiter ; le roi y avait consenti, à la condi-

l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS. 191

tion que les princes prisonniers en Angleterre depuis quinze ans seraient admis, de leur côté, à rançon. Cette trêve que le roi devait encore à Jehanne, et que Ton espérait être le préliminaire d'une paix, n'çtait cependant que partielle ; elle s'étendait pour tous les pays de la rive droite de la Seine, depuis Nogent jusqu'à Honfleur ; Paris et les villes servant de passage sur la rivière exceptés ; le roi ayant le droit de les attaquer, et le duc se réservant de les défendre.

Mais pendant que toutes ces conditions se discutaient à Compiègne, la Hire qui n'avait rien à faire avec la politique et que tout repos lassait, s'en était allé avec quelques hardis compagnons pour chercher des aventures de guerre, et il avait tant chevauché, lui et les siens, qu'un matin il s'était trouvé en face de la forteresse de Château-Gaillard, à sept lieues de Rouen. Comme c'était au point du jour à peine, et que le commandant, nommé Kingston, n'avait aucune crainte d'être attaqué, sachant les Français à plus de vingt lieues de lui, la Hire eut le temps de s'emparer d'une des portes avant que les Anglais n'opposassent de résistance : il profita de ce premier avantage pour faire sommer le gouverneur de se rendre. Celui-ci, se voyant surpris à l'improviste et ignorant le nombre de ceux à qui il avait à faire, demanda la vie sauve, avec grande crainte dé ne pas l'obtenir. La Hire la lui accorda, et, à son grand étonnement il vit alors entrer les vainqueurs ;

192 l'épée de sainte-catheriive de fierbois.

Ja garnison anglaise était numériquement du double plus forte que ceux à qui elle se rendait. Kingston n'en tint pas moins sa parole ; il rendit le château avec tout ce qui était dedans, ainsi que la condition en avait été faite, et partit. La Hire s'installa au^itôt en son lieu et place.

Tandis qu'il était en train de déjeuner, on vint lui annoncer que dans une salle basse on venait de trouver un prisonnier français enfermé dans une cage de fer ; la Hire descendit aussitôt et ne reconnut point le captif, tant il était changé, mais le captif le reconnut. C'était le noble et brave sire de Barbazan , qui, depuis neuf ans qu'il avait été pris à Melun, avait été renfermé et vivait dans cette cage, dont la porte même était rivée de peur que le captif ne parvînt à l'ouvrir. La Hire en fit rompre les barreaux à l'instant même. Mais quoi qu'il vît cette issue inespérée ouverte devant lui, le vieux chevalier secoua la tête et s'assit dans un coin, déclarant qu'il avait promis au gouverneur d'être son loyal prisonnier, et que tant qu'il ne serait pas relevé de sa promesse rien au monde ne pourrait le faire sortir de sa cage. La Hire eut beau lui affirmer sur son honneur que Kingston avait rendu le château avec tout ce qui était dedans, et que par conséquent il se trouvait tout naturellement compris dans la capitulation, Barbazan répondit que cela pouvait être, mais qu'il n'en resterait pas moins où il était jusqu'à ce que sa parole fût dégagée. Force fut donc

l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS. 193

à la Rire de faire courir après Kingston, lequel revint délivrer Barbazan, qui ne sortit effectivement de sa cage que lorsque son geôlier lui eut rendu sa parole. La Hire laissa garnison à Château-Gaillard et revint vers le roi avec le vieux chevalier, qui s'était hâté de reprendre ses armes et mourait d'envie de s'en servir : tous deux le trouvèrent à Senlis, et il fut bien joyeux, ainsi que tous ceux qui l'entouraient, de revoir le brave sire de Barbazan, dont personne n'avait entendu parler depuis un si longtemps que chacun le croyait mort.

Le roi venait d'apprendre en même temps le départ du duc de Bedford pour Bouen, et il était résolu de faire un mouvement sur Paris, afin de profiter de son absence : le renfort des deux braves chevaliers qui lui arrivaient le confirma encore dans cette résolution, et ayant appris que son avant-garde était parvenue jusqu'à Saint-Denis, et y était entrée sans résistance, il partit à son tour, et arriva dans cette vieille nécropole de la royauté le 29 août suivant. A peine y fut-il que toutes les villes environnantes se soumirent : Creil, Chantilly, Gournaysur-Aronde, Luzarches , Choisy, Lagny firent leurs actes d'obéissance ; enfin les seigneurs de Montmorency et de Mouy prêtèrent serment.

Tout allait donc à merveille; aussi, arrivée à Saint-Denis, la Pucelle vint- elle de nouveau trouver le roi, et, se jetant à ses genoux, le supplia-t-elle, puisqu'il n'avait plus besoin de son secours, de la

194 l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

laisser partir, disant au roi, tout en pleurant de grosses larmes, qu'elle sentait bien qu'elle ne pouvait plus lui être utile, et que ses voix lui avaient dit que si elle restait encore dans l'armée, il ne lui arriverait plus que malheur. Le roi lui demanda quel était ce malheur qui devait lui arriver : Jehanne lui répondit qu'elle devait être blessée d'abord et prise ensuite. Mais le roi ne voulut entendre à rien, disant que si elle était blessée, ce qu'à Dieu ne plût , il en serait ce qui avait déjà été, c'est-à-dire qu'elle serait guérie promptement, et que si elle était prise, il vendrait la moitié de son royaume pour la racheter. Jehanne se releva en secouant la tête, et voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir du roi, elle alla faire ses dévotions dans l'église, afin, s'il lui arrivait malheur, de se trouver au moins dans la grâce de Dieu.

Le lendemain on résolut de s'avancer vers Paris, et l'on quitta Saint-Denis pour venir camper à la Chapelle. Jehanne marchait tristement à cheval, tandis que son jeune frère la suivait portant sa lance, et le sire Daulon son étendard, lorsqu'elle aperçut, suivant la même route qu'elle, un soldat donnant le bras à une femme de mauvaise vie. Jehanne avait fort défendu, en tout temps, que les femmes de ce genre suivissent Farmée : aussi lui fit-elle dire à l'instant par frère Paquerel de se retirer. Mais au lieu de lui obéir, la femme lui répliqua insolemment ; et comme Jehanne s'avançait pour la chasser elle-

l'ÉPÉE de SAlNTE-CATHERIx^E DE FIERBOIS. 195

même, le soldat s'élança au-devant d'elle Tépée à la main, disant qu'il y avait trop longtemps que de braves gens d'armes comme eux obéissaient à une femme, et qu'il était bien l'heure que cela changeât : Jehanne, habituée à se voir respectée comme un chef de guerre, ne put souffrir une telle insolence, elle tira son épée ; mais réfléchissant que si elle frappait du tranchant, elle pouvait le tuer, elle le frappa du plat sur son casque, en lui ordonnant de se retirer ; mais si faible qu'eût été le coup, l'heure de cette bonne épée, qui avait tant de fois résisté à des chocs bien autrement rudes , était venue, la lame vola en morceaux, et la poignée seule resta dans la main de Jehanne.

En ce moment le roi qui avait entendu quelque bruit, accourut de sa personne pour voir ce qui se passait, et il aperçut Jehanne qui regardait tristement sa lame brisée, et sa poignée inutile. Alors on lui raconta ce qui s'était passé, et s'approchant de la jeune fille :

— Jehanne, lui dit-il, vous auriez dû frapper avec le bâton de votre lance, et non avec cette bonne épée qui vous était venue divinement.

— Et elle s'en va comme elle était venue, dit Jehanne; car, croyez-moi bien, sire, c'est le dernier avertissement de Dieu qui me dit que je dois me retirer.

Alors le roi se mit à rire de cette persévérance à croire au malheur, et pour consoler Jehanne de la

196 i'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

perte qu'elle venait de faire, il lui offrit sa propre épée ; mais Jehanne refusa, disant qu'elle en prendrait quelque autre aux Anglais,

En effet, comment croire aux pressentiments de cette jeune fille, quand sa réputation croissait de tout côté, et quand chacun s'adressait à elle comme à une prophétesse et à une sainte? A Troyes plusieurs femmes étaient venues la supplier de servir de marraine à leurs enfants, et elle en avait tenu jusqu'à trois sur les fonts de baptême , donnant le nom de Jehanne aux filles et le nom de Charles aux garçons. A Lagny on était accouru la chercher pour qu'elle priât près de la couche d'un enfant qui, depuis trois jours, semblait mort, et que le prêtre ne voulait pas baptiser, disant qu'il était trépassé, et Jehanne était venue près de cette couche, s'était agenouillée et avait prié ; alors l'enfant avait ouvert les yeux, si bien que le prêtre avait profité de ce moment et l'avait ondoyé, disant hautement que c'était à la prière de Jehanne que Dieu avait fait ce miracle. Enfin, pendant qu'elle était à Compiègne, tout dernièrement encore, le comte d'Armagnac, qui était un des premiers du royaume, lui avait écrit, à elle, pauvre et ignorante paysanne, pour lui demander auquel des trois papes qui se disputaient le trône de Saint-Pierre, il lui fallait accorder sa croyance, lui promettant de reconnaître celui qu'ellemême reconnaîtrait.

C'étaient, certes, là de grands honneurs, et qui

l'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS. 197

eussent ébloui tout autre que Jehanne; mais Jehanne, au contraire, était plus humble et plus modeste que jamais, car elle sentait que Dieu se retirait d'elle chaque jour.

CEATIT'^ B2E11M1.

^©Ili?îIF2à©^5sJ^a

Le même soir les Français se présentèrent devant Paris, qui était défendu par messire Louis de Luxembourg, évêque de Therouenne, par un chevalier anglais nommé sir Jehan Ratcliff, et par trois mille hommes à peu près , sans compter ceux des bourgeois qui, ayant pris part dans le temps au massacre des Armagnacs , étaient plus intéressés encore que les Anglais à ce que le roi ne reprît point sa capitale, sachant bien que, Paris repris , il n'y aurait

pas de merci pour eux. Les Français passèrent audessous de Montmartre, et vinrent se ranger en bataille depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la butte aux Pourceaux, c'est-à-dire sur l'espace compris aujourd'hui entre la Madeleine et la rue des Martyrs. Là, ils établirent une batterie de canons, et tirèrent plusieurs coups pour en essayer la portée. Elle était bonne, et les boulets portèrent jusque dans la ville. Aussitôt Anglais et bourgeois coururent aux murailles : il y avait aussi un corps de Bourguignons parmi eux; ce qui était facile à reconnaître à la croix vermeille qu'ils portaient sur leur étendard.

Mais ce soir-là il n'y eut rien autre chose que quelques coups de canon échangés. A l'aspect de l'ennemi , au bruit des bombardes, à l'odeur de la poudre, Jehanne avait repris son ancien courage et s'était chargée de conduire l'assaut, tandis que les ducs d'Alençon et de Bourbon se tiendraient tout armés avec leurs gens derrière la butte aux Pourceaux, qui les mettait à couvert de l'artillerie de la place, pour tomber sur les assiégés, s'ils tentaient quelque sortie.

Cependant, malgré ces préparatifs , les Parisiens croyaient pouvoir demeurer tranquilles pendant la journée du lendemain; car c'était le jour de la Nativité de Notre-Dame, et ils ne croyaient pas que les Français osassent attaquer la ville pendant une si grande solennité, aussi leur terreur fut-elle grande lorsque, vers onze heures à peu près ils entendirent

les cloches qui venaient de sonner la messe , hurler le tocsin, et qu'ils virent nombre de gens courir par la ville, en criant : Alarme ! alarme ! les Armagnacs sont au rempart! Paris est pris! tout est perdu! Mais le son des cloches et les cris des fuyards, loin d'intimider la garnison, lui donnèrent courage. Anglais, Bourguignons et bourgeois coururent aux murailles, et ils virent qu'effectivement Tassant était commencé, mais que les choses étaient loin d'être en aussi bon train pour les Français que le disaient ces prétendus fuyards, qui n'étaient autres que des partisans du roi Charles, lesquels, à l'aide de ces cris, avaient espéré soulever la ville.

En effet, quel que fut le courage des assaillants , leur tâche était difficile, pour ne pas dire impossible. Ils s'étaient bien emparés de la première barrière, à laquelle ils avaient mis le feu, et la Pucelle et le sire de Saint- Vallier en tête , ils avaient pénétré dans le boulevard du dehors; mais, arrives là, ils avaient trouvé qu'il leur restait encore deux fossés à franchir avant d'arriver à la muraille. La Pucelle, à la têtes des plus braves, franchit le premier, au milieu d'une grêle de flèches , de traits d'arbalètes et de mitraille lancée par les canons et les bombardes. Mais le premier fossé franchi, il se trouva que le second était profond et plein d'eau. Cependant cet obstacle , dont Jehanne n'avait point été prévenue, quoique plusieurs dans l'armée française le connussent , qui s'étaient tus par envie, ne

parut point à Jehanrie devoir lui faire renoncer à l'assaut; elle parvint sur le point le plus élevé du fossé, et, agitant son étendard , elle appela à elle ceux des chevaliers et des gens d'armes qui étaient désignés pour l'attaque, et qui accoururent conduits par le maréchal de Retz. Alors Jehanne ordonna d'apporter des fascines , des poutres, tout ce que Ton trouverait enfin d'apte à frayer un chemin solide à travers cette eau et cette fange, et elle s'avança elle-même jusqu'au bord du fossé pour en sonder la profondeur avec la lance de son étendard, criant à haute voix : (c Rendez-vous, bonnes gens de Paris ! rendez-vous, de par Jésus ! car si vous ne vous rendez pas avant la nuit, nous entrerons de force dans la ville, et vous serez tous mis à mort, sans pitié ni merci. » Mais en ce moment même, un des arbalétriers l'ajusta, et lui traversa la cuisse avec son vireton.

Jehanne tomba , car la blessure était cruelle, et comme on la crut morte, chacun commença de fuir. Alors elle remit son étendard aux mains du premier soldat qui se trouvait près d'elle, et lui commanda de monter sur le haut du fossé, et de l'agiter de toute sa force, afin qu'on vit qu'elle n'était que blessée. Le soldat fit ce qui lui était ordonné ; mais, pendant qu'il secouait Félendard et criait : A l'assaut ! à l'assaut ! un trait l'atteignit au pied ; il se baissa alors pour arracher le fer de sa blessure, et , afin de mieux voir, releva la visière de son casque ;

mais au moment même un second Irait l'atteignit au visage, et le renversa mort.

En ce moment, le sire de Daulon arrivait : il vit Jehanne couchée sur le talus du fossé , et la terre tout autour d'elle hérissée des flèches qu'on lui lançait. Il voulut alors la prendre par-dessous les bras et l'éloigner de la bataille ; mais Jehanne, de ce ton qu'elle savait prendre quand elle voulait être obéie , lui ordonna de n'en rien faire, mais au contraire de ramasser son étendard et de rallier les Français. Alors, le sire de Daulon, secondé par le maréchal de Retz, appela si haut et si ferme que chacun accourut. Pendant ce temps , Jehanne avait arraché le vireton de la plaie ; mais, comme elle souffrait horriblement, elle était restée couchée à la même place, ordonnant toujours que l'on comblât le fossé. Alors, encouragé par tant d'héroïsme ' dans une femme, chacun se mit à la besogne. C'était, comme nous l'avons dit, une œuvre presque impossible , tant l'eau était profonde. Toute la journée se passa donc à jeter des fascines dans le fossé sans pouvoir le combler, et quoique blessée depuis plus de cinq heures sans qu'aucun appareil eut été mis à sa blessure , Jehanne était encore, ordonnant l'attaque et ne voulant point qu'on abandonnât l'assaut, lorsque vint un ordre du roi de se retirer vers Saint-Denis. Si positif que fût cet ordre, Jehanne ne voulait point y obéir, disant que si l'on voulait s'entêter à l'assaut, on aurait Paris avant qu'il fût deux heures;

deux fois le duc d'Alençon l'envoya chercher sans qu'elle consentît à se retirer : enfin, comme il l'aimait fort, il vint la quérir lui-même. Jehanne alors se décida à s'éloigner, et, se remettant sur ses jambes, elle se retira enfin, mais avec un si merveilleux courage que , malgré cette terrible blessure qu'elle avait reçue, à peine s'apercevait-on qu'elle boitât.

La retraite des Français ne fut troublée que par les décharges d'artillerie qui les poursuivirent ; mais les assiégés s'en tinrent là, nul n'osant sortir de la ville, de peur des embuscades. Cela permit aux assiégeants de ramener leurs morts, qui étaient en grand nombre; mais comme ils n'avaient point le temps de leur creuser des fosses, ils les entassèrent dans une grange des Mathurins et les y brûlèrent.

Les Français regagnèrent pendant la nuit Saint- Denis, où ils s'arrêtèrent. Là on fil le rapport au roi de tout ce qui s'était passé , et le duc d'Alençon et le maréchal de Retz lui racontèrent comment Jehanne avait fait tout ce qu'elle avait pu pour se taire tuer. Alors le roi la vint trouver en son logement, où elle avait une forte fièvre , et lui fit de grandes remontrances sur le découragement qui l'avait prise. En voyant le roi, Jehanne se mit à pleurer, et lui avoua qu'elle aimait mieux mourir que de tomber aux mains des Anglais, comme ses voix lui avaient dit que la chose devait arriver si elle ne

retournait pas dans son village. Alors le roi, pour lui rendre son courage , lui dit de guérir d'abord , et qu'ensuite il lui donnerait congé de faire tout ce qu'elle voudrait. Le même soir, Jehanne fit former un trophée de ses armes, les vouant à saint Denis; et, comme quelques jours après, grâce à sa grande jeunesse et à la force de sa constitution, sa blessure était refermée, elle ordonna une messe dans la basilique royale, et, après s'être prosternée devant l'autel du martyr et avoir remercié Dieu , la Vierge et les saints des faveurs qu'ils lui avaient accordées , elle suspendit elle-même ses armes à la colonne la plus proche de la châsse qui renfermait les reliques du saint apôtre. Puis, cette pieuse cérémonie achevée, elle s'en alla chez le roi lui demander le congé qu'il lui avait promis.

Mais pendant ce temps, on avait remontré à Charles quelle faute ce serait à lui que de laisser s'éloigner , au moment où rien n'était décidé encore , celle que tout le monde, depuis le premier capitaine jusqu'au dernier soldat , regardait comme son bon génie; de sorte que Charles répondit à Jehanne que ce qu'il lui avait promis était pour lui rendre bon courage, mais que maintenant qu'elle était guérie , c'était lui au contraire qui la suppliait de ne point se retirer, lui affirmant que les gens les plus experts de son conseil lui avaient dit que si elle se retirait, tout était perdu. Jehanne voulut insister ; mais aux premiers mots qu'elle dit, et à la connaissance qu'elle

avait du caractère du roi, elle vit bien que c'était peine perdue, et que c'était un parti pris de ne pas la laisser s'éloigner. Alors la pauvre enfant se rési gna. Comme le roi lui offrait de nouvelles armes, elle les accepta, à l'exception de l'épée, disant, comme la première fois , qu'elle en prendrait une aux Anglais à la première occasion , ce qu'effectivement elle avait fait.

En effet, à partir de ce moment, et pour lui donner plus d'importance encore, le roi augmenta le train de Jehanne , et le porta à la hauteur de celui de ses premiers capitaines : il lui délivra ces lettres de noblesse qu'il lui avait offertes , lui permit de faire venir près d'elle son second frère, lui donna douze chevaux de main, et un trésor particulier pour payer le petit corps d'armée qu'à compter de cette heure, elle devait commander en personne ; mais toutes ces faveurs ne purent distraire Jehanne de cette triste pensée qu'elle devait tomber bientôt aux mains des Anglais ; elle se résigna, mais ne se consola point.

Le conseil avait décidé que le roi se retirerait de l'autre côté de la Loire, et cette décision fut exécutée; Charles revint à Gien, en suivant la route de Lagny, de Bray et de Sens , et en laissant des gouverneurs dans les villes qu'il avait conquises ; ainsi ^ Ambroise de Loré demeura à Lagny, Jacques de Chabannes à Creil, Guillaume de Flavy à Compiègne, et le comte de Vendôme à Saint-Denis et à

Senlis ; quant à la Pucelle, elle suivit le roi avec les autres chefs de guerre.

A peine les Français avaient-ils quitté les environs de Paris, que le duc de Bedford revint dans la capitale, où le duc de Bourgogne arrivait de son côté avec un sauf-conduit de Charles , sous prétexte de traiter de la paix ; mais lorsque les deux beauxfrères se trouvèrent en présence, le duc de Bedford fit si bien que les belles résolutions du duc Philippe s'évanouirent, et que les sentiments éveillés par la lettre de Jehanne firent place à ceux suscités par l'ambition ; il est vrai que peu de cœurs eussent résisté à des offres pareilles à celles qui étaient faites au duc de Bourgogne. Le duc de Bedford lui abandonnait la régence de Paris, se contentant de son gouvernement de Normandie, et lui promettait la Brie et la Champagne ; il en résulta que, quoiqu'en même temps qu'on publiait la nouvelle régence , on publiât aussi le traité de Compiègne, il était évident que, pour cette fois encore, l'espoir de la paix était sinon entièrement détruit, au moins très-fort reculé.

Après quinze jours de conférences dans la ville de Paris, les deux princes se séparèrent : le duc de Bedford se retirant dans son gouvernement de Rouen, et le duc Philippe revenant à Bruges, pour épouser madame Isabelle, fille du roi Jean I" dei Portugal , et pour y fonder l'ordre de la Toison d^or.

Pendant ce temps, comme on le pense bien, la trêve jurée ne s'observait guère; et ni Anglais, ni Français , ni Bourguignons ne s'en souciaient le moins du monde. Le duc d'Alençon avait envoyé ses gens sous la conduite d'Ambroise de Loré, gouverneur de Lagny , pour reconquérir son apanage de Normandie ; le conseil du roi , de son côté, en était revenu à l'ancien projet de s'assurer de toutes les villes qui commandaient le cours de la Loire, et le sire d'Albret, vaillamment secondé par Jehanne , venait de prendre d'assaut Saint-Pierre-le-Moutier. Cette prise , un des plus beaux faits d'armes de la Pucelle, avait rendu un si grand courage aux Français, que, contre l'avis de Jehanne, le maréchal de Broussac et le sire d'Albret étaient allés du même pas mettre le siège devant la Charité ; mais , par le résultat de cette entreprise, on reconnut encore une des dernières lueurs de cette inspiration qui s'éteignait dans la Pucelle, les Français furent repoussés par Perrin Granet , qui commandait la ville, et furent forcés de se retirer en abandonnant leurs canons : cet échec prédit par Jehanne augmenta encore sa renommée en réalisant sa prédiction.

Cependant les nouvelles qui arrivaient de la capitale et de ses environs étaient telles , que les yeux du roi et de son conseil se reportaient de ce côté. Non-seulement les garnisons françaises avaient presque toutes réussi à se maintenir, mais encore îes habitants de Melun avaient chassé les Anglais de

chez eux , et remis leur ville au commandeur de Giresme; Saint-Denis, de son côté, avait été surpris , et était redevenu français ; enfin la Hire, qui ne cessait de faire la guerre en partisan, s'était emparé de Louviers , et étendait ses courses jusqu'aux portes de Rouen, qu'il avait même failli prendre par le complot de quelques bourgeois ; il n'y avait pas jusqu'à Paris qui s'était si bien défendu l'année précédente, qui, abandonné qu'il semblait être par le duc de Bedford et le duc Philippe aux pillages et aux rapines d'une garnison moitié picarde , moitié bourguignonne, ne se remplît de mécontents ; c'étaient de riches nouvelles , comme on le voit , pour le parti du roi Charles et dont chacun était d'avis de profiter. Aussi son conseil décida-t-il qu'au retour du printemps, on reporterait la guerre de ce côté ; en attendant , on fit de grandes proclamations pour rassembler les troupes, et de grands appels au peuple pour avoir de l'argent.

Sur ces entrefaites, une conjuration qui s'ourdissait à Paris, quoique découverte et réprimée, donna de nouvelles espérances à ceux qui suivaient le parti du roi ; car elle leur prouva qu'ils avaient des intelligences dans la capitale. Quelques seigneurs de Paris, réunis à ceux du parlement et du Chàtelet, après s'être adjoint quelques marchands et gens de métiers, avaient résolu d'introduire les Français dans la capitale : un carme, nommé Pierre Déliée, était le messager qui portait et qui rapportait les lettres,

212 COMPTÈGNE.

entre ceux du dedans et ceux du dehors ; mais les gardes de la porte Saint-Denis, étonnés de voir toujours passer et repasser ce carme , l'arrêtèrent un matin, et le conduisirent en prison ; là , comme il ne répondait à toutes les questions qu'en déniant qu'il fût pour quelque chose dans les affaires politiques, on le mit à la torture où la force des tourments lui fit tout avouer : six têtes furent tranchées aux halles , et plus de cinquante cadavres retrouvés sur les bords de la Seine.

Le moment était donc favorable pour reprendre les hostilités ; Jehanne partit avec son petit corps d'armée, et parvint jusqu'à Lagny , sans rencontrer d'Anglais. Là, elle apprit qu'un brave, mais impitoyable capitaine, nommé Franquet d'Arras, faisait, avec quatre cents hommes à peu près , qu'il avait réunis sous ses ordres, les courses les plus désas-treuses pour les bonnes gens du parti du roi ; car il ne recevait personne à rançon , ni hommes , ni femmes, pillant et égorgeant tout ce qui n'était pas Anglais ou Bourguignon : Jehanne ne voulu point passer si près d'un pareil homme et laisser ses crimes sans punition. Elle sortit de Lagny avec un nombre de soldats à peu près pareil à celui qu'elle avait à combattre, et à une lieue de la ville, elle rencontra celui qu'elle cherchait: elle marcha droit à lui, et l'attaqua aussitôt avec la même vigueur qu'elle avait montrée aux premiers jours. Mais les quatre cents hommes de Franquet étaient de vaillants archers

COMPIÈGÎSE. 215

qui tinrent ferme, et qui deux fois à coups de flèche repoussèrent les troupes royales ; niais deux fois Jehanne les ramena à la bataille ; et enfin Franquet et ses partisans furent forcés de se renfermer dans un petit fort à peu près imprenable pour la Pucelle et ses gens, qui n'avaient point de canons. Dans ce moment , par bonheur Jehan de Foucault, qui commandait à Lagny , arriva avec une partie de la garnison, et de Tartillerie: les batteries furent donc dressées, on battit en brèche, et aussitôt que la muraille fut praticable , on donna l'assaut. Franquet et ses soldats se battirent en désespérés; mais ils avaient affaire à encore plus terribles qu'eux ; une partie des partisans furent passés au fil de l'épée ; l'autre se rendit à merci; le capitaine Franquet d'Ar ras était au nombre de ces derniers.

Alors arrivèrent les juges de Lagny et le bailli de Senlis, qui réclamèrent Franquet comme traître , larron et meurtrier. De son côté , Jehanne déclara que, comme il était son prisonnier , elle ne le rendrait à personne, comptant l'échanger contre le seigneur de Loré, qui venait d'être pris : mais à ceci il lui fut répondu que cet échange était devenu impossible , le seigneur de Loré étant mort en captivité. Sur cette assurance, elle abandonna Franquet , et le remit au bailly, en disant : u Faites de lui ce que justice voudra. )> Le procès dura quinze jours , et Franquet, après avoir avoué tous ses crimes, eut la tête tranchée.

Pendant ce temps, une nouvelle conspiration venait d'éclater à Paris, et, réprimée comme la première, n'en avait pas moins fait une profonde impression, tant elle avait été près de réussir. Un des prisonniers de guerre de la Bastille, qui avait payé sa rançon et qui, étant déjà presque élargi, allait et venait à son plaisir, trouva un jour le geôlier endormi sur un banc dans la cour ; il s'approcha alors doucement de lui , et lui enlevant le trousseau de clefs qu'il avait à la ceinture, il ouvrit la prison de trois de ses camarades, et tous quatre, armés de couteaux et de bâtons, s'en vinrent tomber sur les gardes dont ils massacrèrent quelques-uns avant que ceux-ci n'eussent eu le temps de se reconnaître, si bien qu'ils allaient peut-être se rendre maîtres de Ja Bastille, lorsque le sire de l'Isle Adam, gouverneur de Paris, qui faisait sa ronde avec une troupe de gens d'armes dans les environs , accourut aux cris de ceux que l'on égorgeait, et, entrant à cheval dans la cour, une hache à la main, fendit la tète du chef du complot : les autres alors furent pris , mis à la torture, avouèrent qu'ils avaient voulu prendre le château pour le livrer aux gens du roi , et, condamnés à mort, furent décapités ou jetés à la rivière.

Cette nouvelle parvint à Jehanne comme elle était à Lagny, et elle avait déjà résolu de marcher sur Paris, afin de profiter de ces bonnes intentions qu'elle y voyait éclater, lorsqu'elle apprit une autre

COMPIÈGKE. 21 S

nouvelle bien autrement importante: le duc de Bourgogne, qui plus que jamais s'était refait Anglais, arrivait avec une forte armée et avait mis le siège devant Compiêgne, où commandait, comme nous Tavons dit, le sire de Flavy. Jehanne résolut d'aller au plus pressé : elle envoya devant elle Jacques de Chabannes, Régnault de Fontaine et Xaintrailles , faisant dire par eux, au gouverneur, de tenir ferme et qu'elle arrivait. En effet, ses derniers ordres donnés, elle s'arrête à Crespy un seul jour pour y faire ses dévotions, puis, la nuit venue , elle part pour Compiêgne, où elle pénètre sans obstacle, à la faveur de l'obscurité , quoique la ville fût entourée presque de tous côtés, et qtie le sire de Luxembourg, le sire de Noyelle, sir John Montgommery et le duc lui-même gardassent les points principaux.

Le matin Jebanne se rendit à l'église Saint- Jacques pour y entendre la messe , comme c'était son habitude toute fois qu'elle se trouvait dans une ville. A peine sut-on qu'elle y était , que l'église se remplit de monde, et surtout de femmes et d'enfants. Elle était appuyée contre une colonne , s'agenouillant aux endroits indiqués, priant dévotement et pleurant tout en disant ses prières. Tant que la messe dura on se contenta de la regarder, sans la distraire ; mais à peine la messe fut-elle finie , que la foule se précipita vers elle, demandant à baiser un petit anneau d'or qu'elle portait au doigt , et sur lequel étaient gravés trois croix et le nom de Jésus ;

alors Jehanne abandonna ses mains , à ces bonnes gens, et comme un de ceux qui étaient à genoux devant elle lui demandait ce qu'elle avait à les regarder si tristement: Hélas ! mes bons amis et mes chers enfants, répondit-elle, je vous le dis en toute assurance : Il y a un homme qui m'a vendue ; je suis trahie, et bientôt je serai livrée à la mort. Priez donc Dieu pour moi, je vous en supplie; car bientôt je ne pourrai plus servir mon roi ni le noble royaume de France ! » Alors toute cette foule, entendant ces paroles, se mit à pleurer et à sangloter, lui disant d'indiquer le traître , si elle le connaissait , et qu'il en serait fait bonne justice. Mais Jehanne se contenta de secouer tristement la tête , et, sortant de l'église, elle revint chez elle suivie par cette foule, qui resta encore longtemps devant la porte de sa maison dans l'espérance de la revoir.

Jehanne passa la journée en prière. Comme Jésus sur la montagne des Ohviers, elle buvait sans doute le calice que quelque ange lui apportait. Puis comme, la veille, elle avait dit à la troupe qui l'accompagnait de se tenir prête à faire une sortie, vers les quatre heures après-midi, Pothon le Bourguignon, un de ses capitaines, vint à l'heure convenue lui annoncer que ses gens d'armes étaient prêts et qu'on n'attendait plus qu'elle.

Jehanne était vêtue de son costume habituel , c'est-à-dire qu'elle avait une armure d'homme recouverte d'un surcot de velours rouge brodé or et

CÎOMPIÈGWE. 217

argent; une forte épée qu'elle avait conquise à Lagny sur un Bourguignon, car, ainsi qu'on l'a vu , depuis qu'elle avait brisé l'épée de Fierbois, elle ne voulait plus se servir que de celles qu'elle prenait à l'ennemi, et sa petite hache d'armes. Elle monta à cheval, prit son étendard des mains de son écuyer , puis ayant fait une ou deux fois encore le signe de la croix, et ayant recommandé à ceux qui la regardaient partir de prier pour elle : Allons ! dit-elle à Pothon, et, mettant son cheval au trot, elle se dirigeavers la porte , où l'attendait sa troupe. Au même instant la porte fut ouverte , et Jehanne , suivie de cinq ou six cents gens d'armes à peu près, s'élança dans la plaine, et vint fondre sur les quartiers du sire de Noy elles, au moment où Jehan de Luxembourg et quelques-uns de ses cavaliers se trouvaient là, y étant venus pour examiner la ville de plus près.

Rien ne pouvait faire prévoir cette sortie, aussi le premier effet en fut-il terrible: tous les gens du sire deNoyelles étaient surpris sans armes, et Jean de Luxembourg seul, avec les cavaliers qu'il conduisait, essaya de faire résistance, tandis qu'un messager courait ventre à terre à son quartier pour y demander du secours. Pendant ce temps les Français sabraient à qui mieux mieux, renversant tout ce qui résistait, et pénétrant jusqu'aux logis de sir John Montgommery. Alors chacun se mit hâtivement sur pied, car le cri: La Pucelle! la Pucelle! avait

Page 1