PARIS
A. DURAND et PEDONE LAURIEL, Libraires ,
Rue Cujas, 9, (ancienne rue des Grès).
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ETUDES BIBLICO- VEDIQUES Par J.-B.-F. OBRY,
7 1 : G U HONORAIRE ET MEMBRE DE L’àCADÉMIB D’AMIENS.
qjpôtÇ’sa rôv nàyruy ürraroy 6 tàv iju-juit/ IAfi Macr. Satur. I, 18.
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Le présent mémoire faisait originairement partie d’un plus grand travail, communiqué dans le cours des années 1831 à 1836 à mes collègues de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres, Arts, Agriculture et Commerce du département de la Somme, siégeant à Amiens. Ces longues recherches avaient pour titre et pour objet les traditions primitives des Hébreux, des Perses et des Indiens sur la création, le jardin d’Éden, le déluge et les premières migrations des peuples après le grand cataclysme (*). Le nom propre du Dieu des Juifs, Jéhovah, écrit Y H V H, ou plus
(1) Voy. mon opuscule du Berceau de l’Espèce humaine où ces traditions ont été résumées en grande partie.
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simplement I H U H, en hébreu non ponctué, et nommé Tétragramme hébraïque en raison du nombre de ses lettres, ne pouvait manquer d’y tenir une large place comme désignation d’un Dieu créateur, conservateur et destructeur qui, sous ce triple point de vue, résumait, en quelque sorte, la triade indienne de Brahma, Vichnn et Çivn, et mieux encore, comme j'ai pu m’en convaincre dans la suite , la triade védique d \4gni, Vâyu et Sur y a (D.
Ce nom divin était réputé sacré, glorieux, terrible, ineffable et incommunicable, en tant qu’il exprimait l’essence même de la divinité , à la différence des qualificatifs latin , grec et sanscrit Deux , Tliéos , Dêvas , qui ne signifient que le lumineux , le resplendissant. Il avait joué un trop grand rôle dans la religion des Juifs, et sa véritable prononciation a donné lieu à trop de débats en Europe, depuis la renaissance des lettres jusqu’à ces derniers temps, pour qu’il n’attirât pas spécialement mon attention. Il la méritait à coup sûr au triple point de vue de l’histoire, de la linguistique et de l’éthnologie, même abstraction faite du dogmatisme qui ne devait pas entrer dans le cadre de mes recherches. J’étais d’autant plus porté à m’en occuper
(t) Dans tous les mots sanscrits, zends et latins, la voyelle « doit se prononcer ou, à moins qu’elle ne devienne demiconsonne devant une autre voyelle, auquel cas elle se prononce comme le v français. Quant à la voyelle i, tout le monde sait qu’elle se prononce comme le j allemand ou le y grec quand elle est mue par une autre voyelle.
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que, d une part, M. J. D. Guigniaut avait gardé le silence sur le culte Judaïque dans la refonte française du grand ouvrage allemand de Frédéric Creuzer, intitulé Symbolik und Mythologie < 1er Allen Voelker, et que, d’autre part, Benjamin Constant s’était livré au sujet des Juifs, comme des autres peuples d’ailleurs, à une polémique trop anti-sacerdotale dans son livre de la Religion considérée dans sa source , dans sa forme et dans ses développements. Il y avait donc là, selon moi, une grande lacune à remplir. Toute une aile de bâtiment me paraissait manquer au bel édifice des Religions de l'antiquité. Sans avoir aucunement la prétention de la construire, j’espérais pouvoir en poser les fondements.
J’étais , d'ailleurs , ramené par mes précédentes études à faire remonter l’emploi et l’usage du Tétragramme hébraïque à une époque antérieure à la vocation d" Abraham , et même à lui supposer une étymologie et une signification mixtes, moitié aryennes, moitié sémitiques. Malheureusement, les textes sanscrits des Vedas de l'Inde étaient alors presque lettres closes pour notre Occident. Il m’était donc impossible de vérifier mes conjectures dans la substantielle, mais trop courte analyse de ces livres sacrés par l'illustre Colebrooke 0).
(1) Cette analyse, publiée d’abord dans les Asiatik Researches de la Société de Calcutta, IV, p. 369 à 476 (1805, in-4°), a été réimprimée dans les Miscellaneous Essays de l’auteur, 1, p. 9 à U 3 (London, 1837, in-8°).
Dans la disposition d’esprit où je me trouvais, j’hésitais, après beaucoup d’exégètes, à admettre pour la période patriarcale le sens métaphysique celui qui est que l’on tire communément du chap. III, vers. 14, de l’Exode, malgré la ressemblance de cette définition de Jéhovah , tant avec celle du Brahma Svayambhûh : Brahma existant par soi-même , des Brfihmanes de l’Inde, qu’avec celle de la déesse Néith des prêtres de l’Egypte : Je suis ce qui a été , ce qui est, cl ce qui sera. D'un autre côté, j’étais peu satisfait des deux étymologies conjecturales et contradictoires proposées l'une par le dominicain portugais Oléaster et l’autre parle réfugié français Jean le Clerc, parce qu’il me semblait que si le Dieu des Juifs était tantôt destructeur et tantôt créateur, ces deux attributs pouvaient très-bien résulter de sa nature divine, sans que l’un ou l’autre eût été pris en considération dans la formation de son titre distinctif à une époque et dans un pays où l'on reconnaissait plusieurs dieux que l’on distinguait des autres êtres par le pouvoir à eux attribué de faire du bien ou du mal à volonté. J’inclinais plutôt vers cette autre idée, émise par le chanoine allemand Hartmann et adoptée par l’égyptologue français Charles Lenormant , que Jéhovah avait fait originairement , c’est-à-dire avant la loi mosaïque, l'office d'un dieu fils, préposé par ses auteurs ou par ses compagnons, les Elohim, au gouvernement du monde, et par suite, j'étais tenté de rapporter à celte idée de filiation l’origine de son
nom, ce que n'avaient pas fait pourtant les (Jeux exégètes que je \iens de nommer. 11 me semblait que le qualificatif brut Iliuh, en le ponctuant Yahuh ou Yalw, avait pu originairement signifier le Dieu créé ou le fils, bien plutôt que le Dieu créateur ou le père. Mais, faute de preuves philologiques tirées de sources antérieures au retour de la captivité de Babylome, cette hypothèse était restée dans mon esprit à l'état de conjecture vraisemblable, mais rien de plus.LeZend-Avesta des Perses m’offrait bien l’épithète fils d’Ormuzd , appliquée fréquemment au Dieu du feu, mais je n’y lisais pas une forme zende semblable à celle du Iliuh hébreu : l’idée de fils y était rendue par Puthra, sanscrit Putra, et c’est Iliuh que je cherchais. En conséquence, j'avais relégué dans mes cartons ce travail resté incomplet et inachevé.
Dans le cours de l’année 1841, j'eus occasion d'en parler à notre grand philologue Eugène Burnouf auquel j’avais antérieurement communiqué mes premiers aperçus et qui m’honorait de ses sympathies, de ses conseils et de son amitié. Ce digne correspondant de l’Académie d’Amiens m'engagea à lire, pour m’éclairer là dessus, la petite Rig-Véda-samhilâ de Frédéric Rosen, publiée à Londres en 1838, avec transcription en caractères européens, traduction latine et notes explicatives. Il ne put alors me prêter ce rare et précieux recueil d’une très-petite partie des hymnes védiques , parce qu'il en avait besoin toutes les semaines pour son cours de littérature sanscrite au Collège de France, où il l’expliquait à
ses nomhreux auditeurs. Mais il me fut loisible de le consulter à mon aise, grâce à l’obligeante communication du savant et modeste Salomon Munk dont je regrette vivement la mort récente et inattendue.
L’épigraphe Ab Oriente Lux inscrite au frontispice de la Samhitâ ou collection védique de Rosen, me donna l’espoir d’y trouver enfin ce que j’avais vainement cherché partout ailleurs. Je ne fus pas trompé dans mon attente, à ce que je crois du moins, car j’y vis briller trois fois un qualificatif divin qui me parut alors et me parait encore aujourd’hui entièrement identique au Tétragramme de la Bible. 11 y était appliqué exclusivement au dieu du feu Agni, latin Ignis, lithuanien ügnis , slave Ogni , etc. (0. Depuis cette époque, je l’ai retrouvé trois autres fois dans la transcription du Rig-Véda entier, effectué par M. Théodore Aufrecht 0~), et trois autres fois encore
(1) J’ai ici en vue le vocatif Sahasô Yahô, Roboris Fili\ qu’on y lit, p. 43, St. 10, p. 49, St. 5, et p. 134, St. 4. Le nominatif serait Sahasô Yahuh que Benfey donne dans son petit glossaire védique ci-après cité, au mot Yahuh, écrit Yhuh, parce qu’en sanscrit la voyelle brève a est toujours sous-entendue après toute consonne non accompagnée d’une autre voyelle, à moins qu’elle ne soit marquée du signe de quiescence.
(2) Dans les vol. VII et VIII des Indische Studien de M' Albrecht Weber. Voici d’ailleurs, pour ordre et mémoire, l’indication des six textes du Rig-Véda que j’y ai relevés avec les noms des poètes compositeurs :
Mandala I,
Sukta 26,
Rig.
Richi Çunaçepha.
id. 1,
id.
id.
id.
Gôtama.
id. I,
id.
id.
id.
Gûtama encore.
id. VII,
id.
id,
id.
Vasichtha.
id. VIII,
id.
id.
id.
Sôbhari.
id. VIII,
id.
id.
id.
Uçanas.
vn
dans le texte sanscrit du Sâma-Vtda , édité par M. Théodore Benfey en tête de sa traduction allemande et avant son précieux glossaire védique (O. Tout porte à croire qu’il ligure aussi, tant dans les deux rédactions du Yadjour Vèda que dans V Atharva-Vcda. Mais il m’a été impossible de m’en assurer. Partout où je l’ai vu, il est exclusivement appliqué au Dieu de l’élément igné.
Ce point de fait était pour moi un trait de lumière, car, à la lecture du Pentateuque et des autres livres de la Bible , j’avais acquis la conviction que le Jéhovah des Hébreux du désert réunissait en soi les principaux attributs du Phtah ou dieu-feu des Egyptiens, tel que le résumait à son article la Biographie universelle de Midland, dans sa partie mythologique. Agni, Jéhovah et Phtah m’apparaissaient donc comme trois noms différents d’un seul el même Dieu adoré en Orient, c’est-à-dire depuis les rives de l’Indus jusqu’à celles du Nil, et cela dès l’aurore du monde civil, parles trois grandes races de Japheth, de Sem et de Kham, pour parler le langage de la Genèse et suivre l'ordre de filiation ou de topographie qu’elle indique dans son cliap. X, vers. 21. 11 me sembla que ces trois divinités avaient pour caractère essentiel et commun le feu, mais , comme le disait le sagace Parisot dans l’article cité de la Biographie universelle, « le feu dans son acception la plus éten-
(I) Voyez Die Hymne des Sdmci-Veda, Leipzig, 1848, in-4° p. 153 du Glossaire, col. R.
« due , le feu avec tous les principes que , dans « l'enfance des sciences, les peuples durent confon- « dre avec lui, le feu avec le cortège de tous les « fluides impondérables ou de leurs attributs, connus « ou inconnus, nommés ou innommés, mais incon- « testablement sentis ou entrevus par les anciens,
« la lumière, la chaleur, l’électricité, le magné- « tisme. » Le mythologue que je cite ajoutait avec raison que tous ces agents invisibles pour l'œil humain et dont la nature môme échappe encore à l'intelligence, avaient ceci de commun qu'ils étaient disséminés dans tout l'univers, ce qui avait conduit les sages de l'antiquité à les réunir confusément sous le nom du seul principe visible et palpable , le feu.
Depuis longtemps déjà, cette appréciation du dieu égyptien Phtah me semblait applicable au dieu hébreu Jéhovah. Telle était aussi l'opinion du profond orientaliste allemand Wilhem Gesenius dans son Thésaurus linguœ hebrœœ et Chaldaeœ W . Je n'en concluais pourtant pas, comme il l’avait fait dans son Lexicon manuale Hebraïcum et Chaldaicurn , au mot //im/i, que les enfants d’Israël avaient emprunté ce nom divin à quelque sanctuaire de l’Egypte et s’étaient bornés à le modifier légèrement pour l'accommoder à leur langue sémitique, car je considérais le Tétragramme Ihuh comme beaucoup plus ancien qu' Abraham lui-même, en Phénicie, en Palestine et
(I) Vov. ce grand dictionnaire au mot Kbnd, p. 155, coi. R.
en Chaldée. En le retrouvant lettre pour lettre dans leRig-Véda des Arvas de l'Inde, il me parut rationnel de préférer ici Agni à Phtah, au point de vue de l’étymologie s’entend, puisqu'il portait plus visiblement que celui-ci le titre sacramentel tant controversé en la forme et au fond parmi les doctes des derniers siècles. L'identité me paraissait évidente et me paraît encore telle lorsque je compare les anciennes prononciations du nom hébreu Ihuh qui nous ont été transmises par les payens, par les gnostiques et par les Pères de l'Église , soit Yaliuh, nominatif aryen, soit Yahô, vocatif védique.
Après une première lecture du petit Rig-Véda de Rosen. je m'empressai de faire part de ce que j’appelais ma découverte, d'abord à mon indicateur Eugène Burnouf, puis à ma patrone l'Académie d'Amiens, comme c'était mon devoir d'ailleurs, après les communications que je leur avais faites quelques années auparavant; car le qualificatif aryen que je venais de trouver j me mettait à même de compléter et de rectifier mes vues antérieures sur son homonyme hébreu. Notre illustre correspondant , je dois le reconnaître, se borna, par une lettre du 13 décembre 1841, à me donner quelques éclaircissements sur les diverses significations, non pas tant du Yahuh aryen ou Yahô védique, que de son dérivé sanscrit Yahvah qu'il inclinait à prendre pour une sorte d'homonyme de la lecture Jehovali, universellement admise aujourd'hui et à laquelle il s’arrêtait lui-même. Occupé d’études
exclusivement aryennes et peu familiarisé alors avec les langues sémitiques , il crut devoir s’abstenir d’émettre un avis sur mon hypothèse. Mais quelques années plus tard, au mois d’avril 1848, lorsqu'il eût terminé ses grands travaux tant sur la langue et les livres Zends que sur le Bouddhisme indien et expliqué très-savamment au Collège de France le petit Rig-Véda de Fréd. Rosen, il me confia en conversation qu’il avait eu plusieurs fois occasion de songer à mon étymologie de Jéhovah; qu’il n'était pas éloigné de l’admettre et que j’aurais tort de ne pas la communiquer au monde savant, avec tous les éclaircissements propres à la faire bien comprendre.
Après la mort prématurée et si regrettable de ce philologue de génie, comme l’appelait son illustre collègue M. Villemain , plusieurs indianistes de Paris, en tête desquels je placerai feu M. le baron d'Eckslein et M. Adolphe Regnier, m’engagèrent à livrer rm>n travail à l’impression sur l’annonce que j’en avais faite dans quelques-uns de mes opuscules antérieurs 0). Enfin, MM. Ernest Renan et Alfred Maurv, si connus par leurs savants ouvrages sur les matières d’archéologie religieuse, ont bien voulu me faire les mêmes recommandations , tout en me donnant à entendre , le premier surtout , qu’ils
(1) Tels que ceux de l’Immortalité de Vàme selon les Hébreux (1839), du Nirvana indien ou de V affranchissement de l’âme après la mort selon les Brahmanes et les Bouddhistes (1836), et du Berceau de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les Hébreux (1838).
avaient des doutes sur la solidité de mon système (0.
Avant la révolution de 1848. les esprits sérieux en France étaient trop absorbés par les luttes et les préoccupations politiques pour s’intéresser aux études d’histoire religieuse. Autre temps, autres soucis et autres goûts. Mais le présent travail, par le fond autant que par la forme, ne peut convenir qu’à un petit nombre de lecteurs. Je me vois forcé, en effet, de revenir sur des matières de lexicologie et d’exégèse biblique peu attrayantes par elles-mêmes et peu familières à l’esprit français. Je me trouve amené, en même temps, et bon gré mal gré, à remonter aux premiers âges de la civilisation en Orient, à l’époque anté-historique où les vieilles et grandes religions de l’Asie, nées successivement les unes des autres, ne furmaient encore qu’une seule et même église, de même que les tribus si diversifiées qui y étaient soumises, ne parlaient encore qu’une seule et même langue, divisée en dialectes, comme l’église l’était en sectes.
Ces considérations, jointes à des maladies et à des malheurs domestiques, m’ont empêché jusqu’à ce jour de songer à la publication de ce vieux produit de mes études Biblico-Védiques. Je l’ai retouché, révisé et refondu à diverses dates avec le projet sans
(t) Ils y ont fait allusion sans me nommer, l’un à la p. 7 de sa brochure intitulée de la part des peuples sémitiques dan l'histoire de la civilisation, et l’autre en divers endroits de son Essai historique sur la religion des Aryas, dont je parlerai bientôt.
cesse nourri el sans cesse ajourné de rechercher pour lui un éditeur bienveillant. Cet éditeur, je l’ai enfin trouvé dans le corps savant auquel j’ai l'honneur d’appartenir depuis 38 ans bien comptés, et qui a constamment accueilli avec faveur le fruit de mes élucubrations. L’Académie d’Amiens a bien voulu protéger ce dernier travail de ma plume en lui donnant accès dans ses Mémoires imprimés. Je n’entends pas dire qu’elle adopte mon système d'interprétation. A l'exemple de toutes les sociétés littéraires et savantes de la France et de l’étranger, elle ne publie les recherches laborieuses de ses membres que dans la seule vue d’appeler sur elles l'examen des juges compétents, le tout sans aucune approbation préjudicielle. Les idées que je publie me restent donc personnelles, et j’en suis seul responsable.
Ceci ne veut pas dire que je les présente toutes comme entièrement neuves et inédites. Elles ne le sont plus maintenant qu’en partie. Mais cette partie me paraît susceptible d’offrir quelque intérêt pour une certaine classe de lecteurs, sous les rapports déjà indiqués, abstraction faite des dogmes religieux qui, à mon avis, sont ici complètement désintéressés, puisque, d’une part, mon étymologie s’applique àuneépoque antérieure au Mosaïsme, et que, d’un autre côté, à celle d’Auguste et de Vicramâditya, les qualificatifs divins Ihuh et Yahuh avaient depuis longtemps fait place à ceux d ’Elion en Judée et de Paramèchthî dans l’Inde, signifiant tous deux le Très-Haut.
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En disant que le sujet de mes études Biblico- Védiques, je veux dire mon parallèle de Jéhovah et d’Agni, a perdu quelque chose de sa nouveauté, je fais allusion, non pas aux aperçus déjà anciens et nécessairement incomplets de divers exégètes allemands sur l'origine indienne du Tétragrainme hébraïque (*), mais seulement au parallèle plus suivi qui a été tenté plus récemment par deux savants français entre le Dieu aryen Indra et le Dieu hébreu Jéhovah. Mon devoir est d’en dire ici quelques mots par anticipation, me réservant d’y revenir plus tard, s’il y a lieu, et de montrer qu'en faisant choix d'Agni, au lieu d 'Indra, c’est-à-dire du Dieu du feu en place du Dieu de l'éther, dans mon appréciation du culte védique, je m’écartais moins des origines aryennes et sémitiqnes qu’il ne paraît à première vue.
Les deux écrits dont je veux parler émanent l'un de M. Edgar Quinet et l’autre de M. Alfred Maurv, écrivains qui ont acquis tous deux, dans les sciences comme dans les lettres, une grande et légitime célébrité. Ces deux savants français avaient, sur leurs devanciers d’Outre-Rhin, l'avantage de pouvoir re-
(1) Je citerai entre autres: 1° ButtmanD, Mythologus, II, p. 74 et suiv.; 2° Von Bohlen, Di 3 Genesis, Einlueitung, p. 103; 3° De Wette, Bibl. Dogmatik, Beitrage, II, p. 183 ; et 4° Vatke, Bill. Théologie, I, p. 608-72. A l’époque où ces savants écrivaient on ne connaissait pas encore en Europe la religion des Aryas, antérieure au Brahmanisme indien.
monter plus haut que le véilàntisme indien. Aussi se placent-ils au centre de la religion des anciens peuples qui, sous le nom d'Aryas, habitaient le Sapta- Siiulhou, c’est-à-dire le pays du Kaboul et du Pendjab actuels, arrosé par sept fleuves ( Sopta-Sindhavas ) dont l’Indus était le principale), car la région gangétique ne faisait pas encore partie de Y Ary avaria indien, pas plus, à ce qu’il semble , que la Perside ou Perse proprement dite n’était alors comprise dans V Airyanem-Vaêdjô habité par les Iraniens de la Bactriane, frères des Aryas indiens.
M. Edgar Quinet, dans son Génie des Religions, publié en 1842, n'avait à sa disposition que la version latine du petit Rig-Véda de Rosen, formant tout au plus la 10e partie de ce grand recueil d’hymnes védiques. M. Alfred Maurv, qui rédigeait onze ans plus tard son Essai historique sur la Religion des Aryas avait à la sienne la traduction française et intégrale de M. A. Langlois, publiée de 1849 à 1852, en 4 vol. in-8°, dont il se proposait de rendre compte, dans le but annoncé de faire servir son analyse à éclairer les origines des religions hellénique,
(1) Sur la situation et l’étendue du Sapta-Sindhou, voyez, outre les auteurs cités dans mon opuscule du Berceau de l’espèce humaine, p. 49-53, un autre ouvrage postérieur et remarquable de M. Vivien de Saint-Martin, analysé par M. Alfred Maury,à la p. lti de ses Croyances et Légendes de l’Antiquité.
(2) Dans la Revue archéologique, tre série, t. IX, année 1853. 11 en a donné une 2e édition revue, corrigée et augmentée, en tête de ses Croyances et Légendes de F Antiquité, publiées en 1863.
latine, gauloise, germaine et slave. Ce n'est guères qu’accessoirement et par occasion, pour ainsi dire, qu’ils ont tenté tous deux, mais le second avec plus d’étendue que le premier, des rapprochements religieux entre Indra et Jéhovah (3).
J’applaudis sans réserve à leur manière de voir à ce sujet, car., dès l’année 1841, c’était déjà la mienne. Si je suis leurs brisées, ce n’est pas foncièrement pour substituer le Dieu du feu au Dieu de l’éther, la différence entre Indra et Agni me paraissant résider dans les noms bien plutôt que dans les idées. C’est d’abord pour étendre le parallèle de l’un ou de l’autre avec Jéhovah à une foule d’objets, de particularités, de détails que ces deux savants ont dû négliger, parce qu’ils se proposaient moins de remonter à la première origine des deux cultes aryen et hébraïque, que de les envisager à l’époque de leurs développements respectifs. C’est ensuite et surtout pour suppléer à une autre lacune sur laquelle j’ose insister. Voici en quoi elle consiste.
En ne s’arrêtant qu’aux sommités, en distinguant Indra d’Agni, et en préférant le premier au second, mes deux illustres devanciers ont très-bien pu, ils ont dû même laisser dans une sorte de pénombre la partie purement philologique du parallèle qu’ils
(3) Pour les comparaisons entre Indra et Jéhovah, voy. d’une part, du Génie des Religions, p. 143-58 et p. 384-5, et de l’autre, Revue citée, IX, p. 592-604 ou Croyances et Légendes de l’Antiquité, p. 21-38.
esquissaient, je veux dire l'étymologie et le sens primitif du nom hébreu Ihuh, sujet ingrat et aride qu'ils n’auraient d’ailleurs songé à aborder que s’ils avaient remarqué la relation de ce nom avec une rare épithète aryenne d’Agni, perdue au milieu de beaucoup d’autres qualifications louangeuses. Je crois avoir de bonnes raisons pour y attacher une grande importance. 11 me semble qu’en pareille matière la similitude des noms prouve mieux et prouve plus que la ressemblance des idées. En effet, Jéhovah, une fois conçu comme le Primus inter parcs, e t il me paraît l’avoir été ainsi très-longtemps par ses adorateurs avant de l’être comme le Dieu unique, Jéhovah, dis-je, peut ressembler au Jupiter des Latins , au Zeùs des Grecs, à l'Osiris des Égyptiens, à l’Hadad des Syriens, au Baal ou Bel des autres peuples sémitiques, et, à l’Ahuramazdâ ou Ormuzd des Bactriens, des Mèdes et des Perses, tout autant et même plus parfois qu’à l’Indra des Aryas du Sapta-Sindhou. Ces analogies de rang, de fonction ou d’aspect ne nous éclairent pas beaucoup, soit sur ses caractères intrinsèques, soit sur les particularités de son culte, soit sur l’origine de son titre distinctif, écrit Ihuh ou Yhuh ou Yhvh sans points-voyelles. L'identité de nom, au contraire, en lui imprimant un cachet tout spécial, le localise pour ainsi parler : elle indique de quel plateau de l’Asie il a dû descendre primitivement ; car , s’il a toujours été vrai de dire Ab Oriente \ux , cette identité est , en quelque sorte, la
triple empreinte de sa provenance, de sa nature et de son antiquité. C’est ce qu'on verra mieux lorsque . j’expliquerai le sens primordial de l'invocation védique Sahasô-Yahô adressée par les Aryas au Dieu de leur foyer.
J’avoue que la qualification aryenne Sahasô-Yahuh qui m’a séduit ne figure que six fois dans le Rig- Véda, et au vocatif seulement sous la forme Sahasô- Yahô , avec application exclusive à Agni , ainsi que j’en ai déjà fait la remarque. Je conviens, en outre, que ses synonymes , et elle en a plusieurs dans les hymnes védiques, n’y figurent que 70 à 72 fois avec application au même Dieu, et 18 autres fois à d’autres déités solaires, ignées ou atmosphériques, au nombre desquelles on compte Indra (■), tandis que son homonyme hébreu lhuh se présente à tout propos dans les livres de la Bible antérieurs à l’exil babylonien, soit sous une forme complexe comme dans la Rig-Véda, soit le plus souvent à l’état isolé. Mais je ferai voir, d’une part, que les autres dieux védiques ne reçoivent les équivalents du titre en question que par métaphore en tant qu'émanés du foyer d’Agni, et, d’autre part, que la rareté du titre lui-même chez les Aryas, sa fréquence et son abréviation chez les enfants d’Héber sont insignifiantes au point de vuereligieux. Ces différences tiennent à nombre de causes secondaires signalées et développées par M. Ernest
(1) Les autres sont Mitra et Varuna et les trois Ribhavas.