‹ Jehovah et AgniChapitre 2 sur 22 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Renan dans son beau livre intitulé Histoire générale et système comparé des langues sémitiques où il fait des rapprochements très-ingénieux entre les Aryas et les Sémites sous le triple rapport de leurs caractères physiques, de leurs facultés intellectuelles et morales et du génie de leurs langues respectives (D. Toutefois, en adoptant à cet égard les vues générales de l'éminent critique, je me permettrai de ne pas trop insister sur le monothéisme des seconds et le polythéisme des premiers, car l’histoire atteste qu’à l'exception du peuple Juif, les Sémites étaient aussi polythéistes que les Aryas et que les Khamites. Du reste, il a reconnu lui- même qu’en cette matière il fallait faire un triage entre la foule et le petit nombre, entre les ignorants et les lettrés (2), correctif d’autant plus nécessaire, que , chez les Israélites eux-mêmes, l’idolâtrie a eu souvent le dessus jusqu'au retour de l’exil babylonien (3).

« L’Asie, a dit avec raison M. Edgar Quinet dans son esquisse rapide et imagée, l'Asie a deux échos qui s’appellent à ses deux extrémités. Quand l’hymâlaya dit Indra, le Liban répond Jéhovah ! » (D M. Alfred Maury part aussi de ce point de vue. Mais

(1) Voyez l’ouvrage cité, 1re édit., p. 1-24, p. 389-400, et p. 463-77.

(2) Voy. sa brochure déjà citée De la part des peuples sémitiques dans V histoire de la civilisation.

(3) Ce fait a été amplement démontré par Benjamin Constant dans son livre De la Religion, II, p. 232-6, en notes.

(4) Du Génie de Religions, p. 314.

il remarque, toutefois, qu’Agni, l’enfant de la force , car, de son aveu, c’est une épithète qu'on aime à lui donner, qu’Agni, dis-je, supplante ou remplace Indra dans une foule d’hymnes védiques qui célèbrent ses sept flammes, son éclat, ses qualités, sa force, sa prééminence, et vont même jusqu’à le nommer l’àme du monde (U. Quant à moi, il me semble toujours qu’au siècle d’Abraham déjà les deux échos en question devaient répéter plus spécialement l’un Sahasô Yaliô, Roboris Fili ! au vocatif, et Sahasô Yahuh , Roboris filius , au nominatif, et l’autre soit Yahô-Elohim , Fili Roborum ou Roboris, soit Yahuh-Elohim, filius Roborum ou Roboris (en hébreu sans points-voyelles Ihuh-Alhim ), c'est-à-dire fils des forces , au pluriel, ou fils de la force , au singulier seulement, si l’on admet avec les grammairiens qu Elohim n’est ici qu’un pluriel d’excellence ou de majesté, mis en place du singulier Al ou Aluli, ponctués El et Eloha. Dès ce moment , en effet , je crois pouvoir me permettre, sauf preuves ultérieures, d’écrire, de prononcer et de traduire ainsi par anticipation et pour la période patriarcale le titre complexe Ihuh-Alhim des chap. II et III de la Genèse. Il me semble qu’à cette époque les prêtres aryas, en invoquant tour-à-tour le Dieu du foyer sacré (Agni), le Dieu de l’air ou de l’éther (Vâyu ou Indra) et le Dieu du ciel, c’est-à-dire le soleil (Sûrya), consi-

(I) Croyances et Lé, gend.es de V Antiquité, p. 45 et 4 S.

dérés lous trois dans leurs rôles spéciaux, n'avaient en vue qu’un seul et même être divin, le feu, cet agent universel de la nature qu’ils envisageaient comme créateur et roi des trois mondes de la terre, de l’atmosphère et du ciel, c’est-à-dire comme embrassant dans sa vaste, mais vague compréhension, les trois dieux populaires qui étaient réputés présider à ces trois parties de l’univers.

Si , relativement à la religion des Aryas, j’ai le déplaisir de m’écarter en ce point des vues de mon très-savant ami M. Alfred Maury('), j’ai au moins la satisfaction de rester en parfait accord avec celles de M. le baron d'Eckstein, ce vieux Nestor des indianistes en France, très-apprécié en Allemagne où il était né. Voici, en effet, ce qu’il écrivait en 1855 à propos du naturalisme dans les Védas : « les Aryas considéraient le feu comme un dieu unique qui apparaissait en trois régions. Allumé d’en haut par un rayon solaire, ou né dans l'atmosphère par la décharge d’un nuage électrique de la foudre, ou extrait ici-bas du bois par le frottement, Agni renfermait l’idée culminante, l'idée centrale de tout le culte védique » (2).

Les textes du Rig-Véda que, de mon côté, j avais recueillis et groupés sur cette question de critique comparative et que j’aurai soin de relever plus tard,

(1) Voir ses observations sur l’A nukrwmmi ou table du Rig- Véda, Croy. et Lég. citées, p. lia.

(2) Voy. VAthéuœum Français, année 1835, p. 61, col. 2 et 3.

m’avaient paru tellement clairs, précis et concordants que, dans ma brochure du Nirvâna indien , publiée en 1856, je n’ai pas hésité à qualifier Agni par ce titre significatif : V Être unique aux noms multiples 0). Je songeais alors au Ihuh-Alhim des premiers chapitres de la Genèse, à ce Dieu chaldéen qui, semblable au Saliasô Yahuh védique, formait à la fois la base, le centre et le couronnement de l’édifice à la fois religieux, social et politique des Beni-Jsraël, à partir de leur sortie de la Basse-Égypte.

Je me plais à croire que si, en 1863, lors de la révision de son Essai historique pour la 2e édition donnée en tête de ses Croyances et Légendes de l’Antiquité, M. Alfred Maury s'était mieux rappelé ce que je lui avais dit en conversation, quelques années auparavant, de ces deux qualificatifs divins, à la fois homonymes et synonymes, il ne se serait pas borné à signaler, sans aucune explication, le titre védique enfant de la force, donné à Agni par les prêtres Aryas. il r aurait rapproché du Ihuh-Alhim de la Genèse, ou du moins il aurait indiqué les anciennes prononciations du Tétragramme hébraïque auxquelles je m’arrêtais. Mais peut-être , s’il y a songé un instant, a-t-il préféré attendre pour en parler la publication tant de fois annoncée de mes Etudes

îhlico- Védiques.

(1) Voy. cette brochure à la p. 21. Elle est extraite du t. Ier, 2° série des Mémoires de l’Académie d’Amiens pour les années 1831 à 1837.

Dans la petite phrase de M. Edgar Quinet sur les deux échos qui se répondent aux deux bouts de l’Asie, le brillant littérateur a évidemment attribué aux mots Himalaya et Liban l’acception la plus étendue, je veux dire qu’il les a pris comme désignant deux grands systèmes orographiques, l’un Aryaque et l’autre Ararnéen. Or, comme il s’en réfère virtuellement, ainsi que M. Alfred Maury, au livre de la Genèse en ce qui concerne les migrations des anciens peuples de l'Asie, je crois traduire exactement leur pensée à tous deux, en marchant de l’Est à l’Ouest depuis les monts Belour-Tag et Iîindou-Kouch , au nord du Sapta-Sindhou, jusqu’aux monts Horeb et Sinaï, au sud du Canaan. A leur exemple, je ne pense pas que pour expliquer les ressemblances de Jebovah soit avec Indra , soit avec Agni, soit avec Sûrya , car ces trois dieux védiques ne font pour moi qu’un seul et même dieu (O, il soit nécessaire de chercher dans les montagnes de la Gordyène ou du Kourdistan actuel, un foyer primordial et commun qui aurait été placé entre le Tigre et l’Euphrate et dont les flammes auraient rayonné à l’Orient jusqu’à l’Indus et à l'Oxus, de même qu’elles me paraissent l’avoir fait à l'Occident jusqu'au Jourdain et au Nil.

(I) J’ai déjà annoncé que les Indiens les ont remplacés par eur triade de Brahma, Vichnu et Çiva, auxquels M. Guigniaut, dans les Religions de l’ Antiquité, I, p. 157, avait appliqué le célèbre passage de la première épitre de St-Jean, (1, 7 et 8) : Très sunt qui testimonium dant, etc.... et hi très unum sunt ,

mu

En cela, je ne fais que suivre mes anciens errements, constatés pour l’Académie d’Amiens par mes nombreuses lectures en séances privées et résumés partiellement pour le public dans mon opuscule cité du Berceau de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les Hébreux , opuscule qui fait partie du t. Ier, 2e série, (années 1858-60), des Mémoires imprimés de ce corps savant, et a été tiré à part en un certain nombre d’exemplaires (').

Comme ces errements se rattachent au sujet que je vais traiter et qu'ils en forment l’un des points accessoires , je prie le lecteur studieux de vouloir bien, an besoin, consulter mon précédent travail, s’il n’a pas à sa portée les deux ouvrages de M. Ernest Renan sur les langues sémitiques et sur l'origine du langage. Dans tous les cas, je l'engage à se bien rappeler les neuf premiers versets du chap. XI de la Genèse, relatifs aux migrations des descendants de Noé venant de l’Orient et s’arrêtant dans la plaine de Sennaar (la Mésopotamie) où ils bâtirent une ville (Babylone) et une tour (Babel) qu’ils voulaient élever jusqu’aux cieux, pour leur servir, l'une, de point de ralliement et, l’autre, de lieu de refuge en cas de dispersion et de nouveau cataclysme.

(1) Ceux-ci se trouvent chez Auguste Durand, libraire à Paris, rue Cujas, n° 9. On peut voir aussi le rappel postérieur de ces idées dans l’introduction à mon Mémoire inachevé ayant pour titre Du Culte des Mânes à Dôme, à Athènes, en Perse et dans l’Inde, p. 224 et suiv. du t. V, 2e série, des Mémoires de l’ Académie d' Amiens, pour les années 1864-5.

Du reste, si je renvoie ici à ma brochure du Berceau de l'espèce humaine, c’est uniquement parce qu’elle résume, complète et précise les vues de mes devanciers : Henry Ewald , Christian Lassen , baron d’Eckstein et Ernest Renan : Suum cuique.

Mes Etudes Biblico-Vêdiques ne s’adressent qu’aux esprits sérieux, dégagés de toute prévention, de toute idée préconçue. Elles tendent à démontrer que le Jéhovah du Pentateuque et l’Agni de Rig-Véda n’étaient originairement qu’un seul et même Dieu comme ayant, l'un chez les patriarches de Canaan et les Israélites du désert, et l’autre chez les Aryas du Sapta-Sindhou , même nature, mêmes caractères, mêmes attributs, mêmes symboles, mêmes fonctions en paix comme en guerre, mêmes dénominations, qualifications ou épithètes, mêmes instruments de culte, mêmes nombres consacrés, même rôle dans le gouvernement du monde ou plutôt de la société aryenne ou israélite. C’est dire assez que mon travail embrasse à la fois les choses et les mots, les idées et leurs signes.

Les noms hébreux du Dieu suprême que je me propose d’expliquer à mon point de vue et par comparaison avec leurs corrélatifs sanscrits, se réduisent à quatre. Je les présente ici sous leurs formes brutes afin de ne rien préjuger d’avance sur la prononcia^

lion fort controversée du plus important, quoique j’aie déjà indiqué mon opinion là dessus Ce sont :

1° Iliuh tout court, appelé par les rabbins fils de quatre lettres et par les hébraïsantsnom têlragrammalique ou qiiadrililtêral , lequel est fréquemment employé seul en place du pluriel Alhim dans les textes hébreux de la Bible, et raccourci quelquefois en Ih, forme poétique ou populaire qui a fini par prévaloir dans les derniers temps du Judaïsme;

2° Ihuh-Alhim, dénomination solennelle qui figure d’abord aux chap. II et III de la Genèse, et se représente parfois ailleurs dans les occasions importantes;

3° Al-Chdi, autre nom solennel et dit patriarcal qui ne vient qu’ensuite et finit en poésie par se diviser en Al et Cluli, employés alternativement;

Et 4° Ihuh-Tsbaulh , 3® qualification solennelle, appelée prophétique, qui ne commence à apparaître qu'au 1er livre de Samuel, mais à laquelle il est déjà fait allusion dans le livre de Josué.

Je n'ajoute point à ces noms le pluriel Adni, bien qu’il figure tantôt seul comme Alhim et comme Ihuh, et tantôt avant ou après ce dernier, parce que tous les hébraïsants s’accordent à ne voir en lui qu’un simple qualificatif qui accompagne ou remplace le Télragramme bébreu. J’agis de même et par les mêmes motifs à l'égard de quelques autres titres de Jéhovah moins fréquents, tels que Aduu (singulier d'Adm), Mlk , Aliun , etc., etc

Les trois noms complexes ou composés Ihuh- Alhim ,

Âl-Chdi et Ihuh-Tsbauth exigeront de ma part certains développements, parce que leur comparaison avec leurs correspondants védiques m’a montré qu’ils sont susceptibles de divers sens, soit propres ou primitifs, soit allégoriques ou figurés, soit mythiques ou légendaires, non compris le sens orthodoxe ou métaphysique que je ne repousse pas pour le Tétragramme, tant s’en faut, mais que je considère comme postérieur en date, croyant suivre en cela la pensée du rédacteur de l’Exode, ainsi que je l’expliquerai ultérieurement. A la hauteur d’antiquité où j’ose me placer, on ne s’étonnera pas des distinctions de sens que j'annonce. 11 y avait, alors parmi les Aryas comme parmi les Hébreux, plus de polythéistes que de vrais monothéistes, plus d’ignorants que de lettrés; en sorte que quand un liichi ou Nàbhi, c’est-à-dire un poète ou prophète, s’adressait au peuple, il se voyait forcé, pour en être compris, de parler le langage du peuple. 11 faut donc en cette matière avoir égard aux temps, aux lieux, aux personnes, aux croyances, etc., si l’on ne veut pas tout brouiller et tout confondre.

Les sources où je puiserai la plupart de mes arguments sont le Rig-Véda et le Pentateuque, sans excepter ni le 10e ou dernier Mandata de l’un, ni le 5° ou dernier livre de l’autre, bien que réputés plus modernes par la critique indépendante. Je ne me préoccupe pas beaucoup de l’antiquité absolue ou corrélative de ces recueils sacrés. Le premier n’est

qu’une collection d’hymnes qui, comme le Psautier davidique, contient des chants des différents âges, composés par des Uichis ou Voyants , réputés contemporains: les uns d’Abraham ou de Jacob, les autres de Moïse ou de Josué, d’autres encore, et meme le plus grand nombre, de David et de Salomon, si l’on s’en rapporte aux appréciations des indianistes européens (D; tandis que, suivant un dernier appréciateur, M. Martin Haug, allemand de naissance, alors résidant dans l’Inde, où il dirigeait naguère les Études sanscrites au Collège de Pouna, les plus anciens auraient vécu du XXe au XXIVe siècle avant notre ère(1 2). De son côté, le second recueil porte maintes traces de retouches, de remaniements, d'additions, de corrections , d’explications ou de rectilications qui ont déterminé d’habiles exégètes à placer la rédaction définitive de ses quatre premiers livres au VIIIe siècle avant notre ère et celle du 5", le Deutéronome, vers le temps de la captivité (3). Mais, en somme, le Rig-Véda et le Penlateuque, quoique de natures et

(1) Voy. là dessus les divers résumés de M. Barthélemy- Saint Hilaire dans le Journal des Savants, année 1833, p. 404 et suiv., année 1834, p. 279 et suiv.

(2) Voir le compte-rendu du même indianiste français dans le même Journal des Savants, année 1806, p. 494-300.

(3; Voy. dans les Études critiques sur la Bible de M. Michel Nicolas, p. 1-93, le substantiel résumé des travaux de l’Allemagne sur les origines et la formation du Pentateuque. — Voy. aussi les Études d’histoire religieuse de M. E. Renan, p.79- 83 et son Histoire générale des langues sémitiques, p. 106, lre éd.

d'époques diverses , me semblent également dignes de confiance en tant qu’ils nous révèlent les idées et les opinions religieuses qui avaient cours aux deux extrémités de l’Asie aryenne et sémitique, et cela dès les temps historiques les plus reculés, chez deux peuples de races, de mœurs et de langues différentes, à quelque époque d’ailleurs que la critique la plus hardie place les rédactions matérielles qui sont parvenues jusqu’à nous, quand même elle les ferait descendre, pour le premier, au XII* siècle avant notre ère 0), et, pour le second, au retour de l’exil babylonien (2).

Ces problèmes de chronologie sacrée ont leur importance sans nul doute au double point de vue de l’interprétation des textes et du développement des doctrines. Mais, fort heureusement pour moi, la haute antiquité à laquelle je remonte me dispense d’entrer en discussion à cet égard. Je suis plus frappé du caractère archaïque des idées que de tout le reste. Je n’hésite pas à faire une très-large part à la

(1) C’est ce que fait M. Max Millier, A. History of ancient s'inscrit littérature, p. 572. — Sur quoi voy. les observations de M. A. Maury dans les Croyances et Légendes del’ Antiquité, p. 105.

(2) On sait que nombre de Pères de l’Église attribuaient la Restauration du Pentateuque au lévite Esdras, après le retour de la captivité. Fabricius , dans son Codex Pseudepigraphus veleris Testamenti, I, p. 1156-00, cite comme partisans de cette opinion St-Irénée, Clément d’Alexandrie, Tertollien, St-Jôrôme, St-Basile, St-.)ean Chrysostôme, Athanase-le-Jeune et Léonce de Byzance dont il rapporte les textes. 11 a oublié d’y joindre l’auteur des Homélies Clémentines (II, 38 ; 111, 47.)

tradition orale en matière de chants sacrés, de récits symboliques, de légendes patriarcales que les prêtres pasteurs des deux pays gravaient soigneusement dans leur mémoire et transmettaient d’âge en âge à leurs descendants, prêtres et pasteurs comme eux, et, comme eux, intéressés à les conserver intacts. Car c’était là le fondement de leur puissance sacerdotale, plus ancienne dans le Sapta-Sindhou que dans le Canaan ou la presqu’île de Sinaï.

Il est certain d’ailleurs qu’à la longue , Agni et Jéhovah ont grandi dans l’esprit de leurs adorateurs avec les progrès de la civilisation. M. A. Maury l’a très-bien montré pour le premier (O et M. E. Quinet pour le second ( - ). Sur ces deux points je suis complètement de leur avis. Je ne diffère d’opinion avec eux, qu’en ce que, relativement aux Aryas, je remonte par hypothèse à une période de temps plus reculée (•*), à celle de la découverte des moyens de se procurer du feu , élément très-utile et indispensable même à des tribus qui habitaient encore le plateau élevé de Pamêr ou Pamir, assis sur les

(1) Croyances et Légendes de l'Antiquité, p. 3!) à 49.

(2) Du Génie des Religions , p. 362-8.

(3) Je dis pnr hypothèse parce que les documents dont je me sers, après mes deux devanciers, ont besoin d’être rapprochés, réunis et même sollicités pour motiver les conclusions que j’en tire. La chronologie indienne, tout incomplète qu’elle est, remonteavec une certitude suffisante à l’an 3101 avant l’ère chrétienne, au jugement de M. Adolphe Pictet, de Genève. (Voir ses Origines indo-européennes , 11, p. 329-34). On sait que les Septante palcent le Déluge à l’an 3716, c’est-à-dire 615 ans auparavant.

hautes montagnes du Belour-Tag et de IHindou- Kouch et renommé par ses quatre fleuves paradisiaques, le Kameh-Indus au Sud, l'Oxus à l'Ouest, l'Iaxarte au Nord et le Tarim à l'Est . On sait que la tradition de tout l'Orient faisait sortir ces fleuves d’une source unique pour arroser quatre contrées distinctes, appelées, en sanscrit , Mahâ-Dwipas ou grandes îles, et se rendre delà, en coulant vers les quatre points cardinaux, dans quatre mers ou grands lacs limitrophes!').

J'admets qu'à cette époque anté-historique les familles aryennes n’avaient pas encore fait un seul dieu d'Agni , à' Indra ou Vàyu et de Sùrya , qu’elles préposaient le premier à la terre, le second à l’atmosphère et le troisième au ciel, en les considérant comme trois dieux distincts et indépendants, chacun dans sa sphère d'action, quoique unisd’intention et de volonté. Mais, déjà sous la première période védique, telle que nous pouvons l’entrevoir, Agni était le Primus inter pares , en tant qu’il recevait dans sa flamme, au lever du soleil, à son midi et à son coucher, toutes les offrandes adressées tant à lui qu’aux autres dieux: il était leur bouche et leur langue, ainsi que le lui dit le Ilichi ou poète inspiré Gôtama!2). En conséquence, il devint bientôt leur maître à tous, leur père, après avoir été leur fils,

(1) Voyez là-dessus ma brochure citée du Berceau de l’Espèce humaine, p. 55-98 ou, en raccourci, p. 187-U0.

(2) Rig-Véda Langlois, I, p. 142, St. 13.

jusqu'au temps où les plus anciens philosophes védânlistes, par une synthèse à la fois naïve et profonde, firent rentrer en lui tous les Dévas du panthéon Yédique, réunirent et concentrèrent en sa personne toutes les forces actives, apparentes ou occultes, de la nature, en donnant à son titre de Brahman ou prêtre une signification transcendante, puis en substituant à l’ancienne triade (Y Agni-Vàyu-Sùrya, celle de Brahmâ-Viclinu-Çiva , exprimée par le divin monosyllabe ,lum(f) sur lequel ils débitèrent autant de rêveries que les rabbins Juifs sur Ihuh , à telle enseigne qu’Anquetil-Duperron crut à une communication d'idées, probablement par l’entremise des dix tribus que Salmanazar avait transportées de Samarie dans les villages des Mèdes(1 2). Mais, je l’ai déjà dit , ces théologiens védântistes de l'Inde n’étaient en ce point que les échos renforcés de leurs devanciers du Sapta-Sindhou. En effet, dès la période purement védique, nombre de cbantres avaient élevé Agni au rang suprême sous le titre d’esprit unique aux noms multiples.

Je n’hésite donc pas à identifier le Sahasô-Yaliuh du Rig-Véda au Yahuh-Elohim de la Genèse, je veux dire, à prendre ces dtjux appellations complexes pour

(1) Sur ce nom sacré voyez Lois de Manou, II, 74 et suiv. et Rig-Véda, IV, p. loi, St. 3, et p. 23o, note 290.

(2) Oupnekkai, 1, p. 443. Comparez II Rois XVII, 6, et voy. le mémoire d’Abel-Rémusat sur Lao-Tseu, dans les nouveaux Mémoires de l’Acad. des Insc. et Belles-Lettres, VU, p. 44-8.

un legs de l'humanité primitive, recueilli religieusement pu celle qui lui a succédé en Asie après la grande inondation traditionnelle que presque tous les anciens peuples placent en tête de leurs annales, et qu’on nomme le Déluge, savoir: de Yao en Chine, de Manou-Vâivasvata dans l'Inde, de Xisuthrus en Chaldée, de Noé en Palestine, d’Ogygès ou de Deucalion en Asie-Mineure et en Grèce (U.

Je remarque en passant que ce cataclysmegénéral, qui aurait noyé tous les hommes à l’exception d’une famille privilégiée, pourrait bien se rattacher à la seconde période glacière qui paraît avoir suivi, tandis que la première aurait précédé l'apparition de l’homme à la surface du globe (2).

(1) Voyez ce qu’a écrit là dessus M. Alfred Maury, dans 1° L’ Encyclopédie moderne, à l’article Déluge; 2° les Religions de la Grèce antique, I, p. 90-2, 130 et 594, et 3° la Revue des Deux Mondes, année 1860, n° du Ier août, p. 634-67, (article intitulé les Nouvelles Théories sur le Déluge.)

(2) Ce sujet est encore très-obscur pour moi. Peut-être est-il plus clair pour les géologues et les paléontologistes actuels. Je n’ai ici pour guides que MM. Louis Figuier, Charles Martins et Alfred Maury. Voy. la Terre avant le Déluge du premier, p. 365- 70, le 3e et dernier article du second sur les glaciers actuels et la période glacière, dans la Revue des Deux-Mondes du 1 «r mars 1867, p. 212-7, et les Nouvelles Théories sur le Déluge d a troisième, citées à la note précédente. Joignez-y au besoin les deux articles du dernier sur les premiers âges de notre planète , meme Revue, nos des 15 mai et 15 juin 1859, ainsi qu’un 2e article sur TUomme primitif, même Revue, n° du Ier avril 1867. Je regrette de n’avoir pas à ma portée la Terre et l’Homme du mémo savant, dont la 2e édition a paru depuis peu d’années, chez Hachette, libraire à Paris.

XXOll

Quoi qu'il eu soit, et pour m'en tenir aux dénominations aryenne et hébraïque dont je m'occupe, je ne pense pas qu'on doive songer ici à un emprunt quelconque qui aurait été fait soit par les Sémites aux Aryas, soit par les Aryas aux Sémites, soit même par les uns et par les autres aux Kbamites ou Kouchites qui paraissent avoir dominé les premiers en Asie depuis les rives de l'Oxus et de l'Indus jusqu’à celles du Tigre et de l'Euphrate avant de s’étendre plus à l'Ouest, jusqu'en Afrique, le long de la vallée du Nil, et chez lesquels on a retrouvé quelques qualificatifs divins analogues, mais non identiques, à ceux qui font l’objet de mon travail.

J’ai deux raisons pour m’attacher aux Aryas du Kaboul et du Pendjab et aux Hébreux du Canaan et du désert de Sinaï, préférablement aux autres nations de l’Asie placés entre eux. D’abord, ces deux peuples, dans l’état actuel de nos connaissances sur les antiques religions de l'Orient, représentent pour nous les deux grandes familles de Sem et de Japheth qui y ont prédominé dans les temps historiques ( 0. Ensuite leurs livres sacrés, parvenus presque intacts

(i) M.VI. E. Renan et A. Weber n’hésitent pas à ramener les Aryas et les Sémites à la même race primitive, malgré les différences ultérieures et profondes de civilisation, de caractères, de mœurs et de langage. Voy. VHistoire des langues sémitiques du premier, p. (163-77, lreéd., et tant les lndisrhe Skizzen que les Academische Yorlesungen du second , traduites les unes par .M. F. Baudry dans la Revue germanique du 5 mai 1858 et les autres par M. A. Sadous, sous ce titre : Histoire de la Littérature indienne , p. 1 1. 3

jusqu’à nous, sont aujourd’hui d'une interprétation plus facile, grâce aux progrès de la philologie moderne et aux récents travaux de l’exégèse biblique au-delà du Rhin. Pourtant, à l’occasion, je parlerai des grandes nations intermédiaires, contemporaines des Hébreux et des Aryas,je veux dire des Bactriens, des Mèdes et des Perses , appelés communément Iraniens , frères des seconds, puis des Assyriens, des Chaldéens et des Babyloniens, nommés généralement Sémites-Araméens, frères des premiers, tout en regrettant la perte d’une très-grande partie de leurs littératures sacrées dont il ne nous reste que des fragments incomplets, surtout en ce qui concerne le Télragrainme Ihuh.

Ces regrets, que j’exprime en passant, s'étendent par les mêmes motifs aux religions des peuples plus voisins de la Judée, tels que Ismaélites, Edomites, Ammonites, Moabites, etc., puis Syriens, Cananéens et Phéniciens. Ils s’appliquent même aux Egyptiens, placés à l’Ouest, quoique l’ancienne Egypte nous offre plusieurs qualificatifs divins qui se rapprochent plus ou moins des noms hébreux lh et Iliuh , selon les prononciations que les Bibles ponctuées donnent au 1er à l’état isolé, et au 2e dans les noms propres composés. Sous ce rapport, les qualificatifs égyptiaques auxquels je fais allusion ne pouvaient manquer d’attirer mon attention et d’appeler mon examen.

A cet égard des explications assez étendues me paraissent nécessaires. J’en ferai l’objet des deux § suivants.

Les partisans de l’origine égyptienne du Tétragramme hébraïque me reprocheront peut-être de ne pas joindre, dans le parallèle qui va suivre, le Phlah des Égyptiens au Jéhovah des Hébreux et à l’Agni des Aryas. C’est là, pourront-ils m’objecter, une grande lacune qui rend votre travail incomplet; car, à quelque point de vue que vous vous placiez, vous ne pouvez ni ne devez, même en parlant du massif de l’Asie centrale, faire abstraction delà Basse- Egypte, de cette riche vallée du Nil inférieur, contiguë à la presqu’île de Sinaï, et plus célèbre que tout le bassin du Haut-Indus par le nombre et l'antiquité de ses monuments religieux. En effet, Abraham y avait séjourné à la cour d’un Pharaon, durant une famine qui désolaitleCanaan; plus tard, Joseph, Jacob et ses autres fils y étaient morts; le premier comblé d’honneurs, et les autres dans une position florissante; enfin leurs descendants avaient continué d’y résider, et plusieurs siècles s’étaient écoulés à l’époque où Moïse, l’un d’eux, élevé dans la sagesse des Egyptiens selon la Bible, en retira ses compatriotes pour les affranchir de l'oppression sous laquelle ils y gémissaient en dernier lieu.

Ces considérations ne manquent pas de force assurément. Aussi les avais-je présentes à la mémoire lorsque, au début de cette introduction, je plaçais Phtab, Jéhovah et Agni sur la même ligne comme

trois dieux qui n’en formaient qu'un à l’origine, semblant ainsi annoncer par avance une trilogie projetée que je n’exécute pas. La vérité est que maintes fois j’ai conçu et même esquissé cette trilogie. Voici pourquoi je l’avais d’abord entreprise et pourquoi je l’abandonne aujourd'hui.

En Allemagne, nombre d’orientalistes, plus ou moins aventureux, s’étaient avancés avant moi vers les rives du Nil pour chercher chez les Khamiles ce que je crois avoir trouvé chez les Aryas. Il est vrai que plusieurs d’entre-eux n'ont pas persévéré dans cette voie; mais les raisons données par les autres subsistent 0). Elles sont trop spécieuses, en

(I) I.c dr Tholuck a donné leurs noms et cité leurs ouvrages dans sa dissertation Uber den ursprung des namens Jehova ans Ægyptcri and Indien, qu’on lit dans le Litteralischer Anzeigher de 18112, p. 228-30. Ce sont : 1° Gesner, de Laude Dei apud Ægyptios, dans comment. Gœtling., anno 1731, p. 243 et suiv.; 2° J. D. Michaelis, supplem. ad Lexica llebraica, v° Ihuh ; 3° Schiller, Die sendung Mosis; 4° Keinold, Die Hebr. myster. etc.; 3° Plessing, memnonium, II, p. 529;6° Heeren, Gœttlich. Anzeigen de 1830 ; 7° Von Colin, Libl. Théologie , 1, p. 102; 8° Hegel, Apologie des Mosis, p. 84; 9° Stahl, Philosoph. Lehrbegriff; 10* Weigscheider, instit. § 32, en note; 11° Herder, Von Geist des Ilebraischen Poesie , I, p. 316, et 12° Gd. Rothe, Geschichte dei • Philosophie, p. 140. — Cette opinion avait été aussi soutenue ou adoptée par: 13° De wette, Bibl. dogmatik, 64; 14° Gesenius, Lexicon Manuale hé.braic. et Chaldaicum,\° Ihuh, et 13° Hartmann, Engevirbindvng des alte und new Testament ; mais ces trois derniers y ont renoncé pour se tourner, savoir: le 1er vers l’Inde avec Buttmann, de Bohlen et. Vatke, le 2e vers la Chaldée (voir son grand Thésaurus, p. 373-8), et le 3e vers la Phénicie (voir ses Etymologische Forschungen Uber 5 Bûcher Mosis, p. 156.

trop grand nombre et trop bien agencées pour que je puisse les considérer comme non avenues et les passer toutes sous silence.

Les critiques égyptianisants se croient d’autant plus autorisés à remonter des bords du Nil à ceux du Jourdain, en passant par la presqu’île du Sinaï, que les Hébreux du Désert et leur législateur sortant de la Basse-Egypte où ils étaient nés, avaient dû garder des souvenirs bien plus vifs de leurs récentes relations avec les Egyptiens contemporains, que des antiques rapports de leuis ancêtres Chaldéens avec les Aryas du Sapta-Sindhou. D’ailleurs, il est aujourd’hui bien avéré que le culte mosaïque a fait de nombreux emprunts à la liturgie égyptienne 0). Ces emprunts n’onl-ils pas porté aussi sur le nom propre et sacramentel de Jéhovah?

Les égyptianisles, je ne dis pas les égyptologues, répondent à cette question par l’affirmative. Ils soutiennent, avec plus ou moins de hardiesse, que Moïse a emprunté ce nom à quelque sanctuaire de la Basse- Egypte, soit à Memphis, soit à Héliopolis où il aurait été prêtre du dieu Osarsipli, c’est-à-dire d’Osm.«, qu’on adorait en cette dernière ville suivant Mané-

(i) M. D. J. M. Henry les a ainsi résumés clans l'Egypte pharaonique, I, p. 244 (Paris 1846): « L’arche, les tables, les « autels, les lévites, les ornements, les offrandes, les sacrifices, « le choix des victimes, les impuretés légales, les purifications, « etc., sont les mêmes en Judée qu’en Egypte. » II avait dit à la page précédente : « Elève des prêtres d’Héliopolis, Moïse « transporta l’essence de leur culte dans celui de Jéhovah. »

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