ACTE I
Et ma voix, de froid grelotante,
Au passant murmurait encor :
« Habitants de la grande ville,
» Au pauvre enfant tendez la main!
» Je pleure et je sois sans asile'!
» Je meurs de froid ! je meurs de faim!
Aucun pas dans la rue
Ne vint plus ren ternir. !
Et sur terre étendue,
Je me sentis mourir !
GEORGE, vivement.
Eh bien? eh bien?...
JENSY.
Quand je revins à moi, je me trouvais dans un appartement bien chaud , et près de moi un homme d'une quarantaine d’années, des traits que je n’oublierai jamais ! une physionomie douce et bonne, et une voix brusque... — Allons* enfant, ce ne sera rien; prends ceci... Et il me servit lui même à manger et à boire... C'était lui qui, dans la rue, m'avait ra T massée sous ses pieds et emportée dans ses bras... — Quel dommage, morbleu ! disait-il en se promenant et en me regardant, de remonter demain sur mon vaisseau... mais ma femme, mais mon fils qu’il faut rejoindre à travers la flotte ennemie?... Allons! allons! ' dors , petite, demain nptis aviserons!... Le lendemain il me conduisait dans là plus belle pension dfe Londres, et je l’entends encore dire à la maîtresse : « Madame, je peux êtrà tué, ou du moins ne pas revenir de bien longtemps. Voilà hiiit années d’avance dè pension : qu’on ait bieri soin de cette enfant, qu’ori l’élève comme une lady, et surtout comme une honnête fille!... » 11 me prit alors, me tint embrassée pendant quelques instants... Depuis je ne l'ai plus revu.
Oh ! c’était un brave homme !
jènnI.
Je crois bien! Mais quand lé dernier terme de ma pension fut expiré, je me trouvai, comme huit années auparavant, seule au monde, et aussi malheureüse!... plus encore, peut-être! car, avec l’éducation de princesse que j’avais reçue, je ne pouvais me mettre eu condition ni travailler comme une ouvrière; bien plus, j^me sentais là au cœur des sentiments de fierté qui ne me permettaient d’accepter les secours de personne... et, jeune fille, sans appui, ou trouver l’indépendance, si ce n’est dans la carrière des ai ls? vous savez le reste: Les succès, la fortune ont dépasse Inès espérances et île m'ont laissé qu’un regret, l’absence de mon bienfaiteur; si jamais il s’oflraita moi.
il me semble que je le reconnaîtrais, que je m’élancerais dans ses bras; mais si ce bonheur-, à ne m’est pas permis, ce qu’il a fait pour moi, je lâcherai de le faire pour d'autres, et c’est ainsi, du moins, que Jenny payera sa dette.
HENRIETTE
C'est donc pour cela que vous m’avez recueillie?...
JENNY
Oui!
Que vous voulez m’établir?...
JENNY
Oui!
HENRIETTE
Et me faire épouser Thomas Goffm !
JENNY
Qui t’aime! et que tu aimeras plus tard; cela viendra! (caîpiufnt.) En attendant, achève d’arranger mes cheveux, et fais-moi beile pour le second acte... (t George.) Maintenant, milord, vous avez audience. Parlons des costumes indiens que VOUS avez bien voulu me dessiner. (Elle «'assied, et pendant qu'Heorietle,
debout, la coiffe, George, assis prés d'elle, dcroi le des dessins.)
GEORGE
Ah! qu’on a raison de vous adorer ! Aussi l’on n’a garde d’y manquer. Vous faites’ fureur dans la ville de Londres..’, toutes les modes, les robes, les chapeaux sont à la Jenny-Bell, et si je vous disais les duels, les puis, les ravages que vous causez parmi tous nos jeunes seigneurs , qui a.-pirent tous à vous plaire! à commencer par moi; et qui se disputent tous l'honneur d’escorter votre voiture, à Hyde-Park ou à Kinsington ! ... vous ne les avez pas vus?...
JENNY
Si, vraiment!
f GEORGE.
Et vous n’en avez distingué aucun?
JENNY
Je ne regarde pas...
Mais moi, cependant...
JENNY
Vous, milord, c'est différend... vous me plaisez beaucoup !... et je ne crains pas de le dire!...
GEORGE
Tant pis!... car si cela était, vous ne me ïé diriez pas.