‹ Jep, romanChapitre 19 sur 31 · UNE AME EN PEINE · texte numérisé non relu

UNE AME EN PEINE

C'était le temps de la sègae, — de la moisson. — Depuis la fine pointe de l'aube, Galdéric et son père sciaient le blé au champ de Roumengas, une pièce de terre étroite et longue entre la montagne et la Têt, en aval de Catllar. — On y voyait à peine pour se conduire, quand ils avaient attaqué la besogne.

Le père en avant, le fils dans le sillon à côté, avec des mouvements exactement calculés, car ils se touchaient presque, et le moindre écart de la faucille aurait pu blesser le voisin, ils lançaient et ramenaient leur outil, couchaient la javelle sur l'éteule; et ils avançaient ainsi, pas à pas, animés du même rythme, soumis à la même cadence. Au bout du sillon, ils redressaient l'échiné, soufflaient, reparlaient en sens inverse. Semé en bonne terre, le blé avait poussé à hauteur d'homme, les

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tuyaux si drus, les épis si lourds, que c'était, devant eux, comme une muraille, une chose compacte, résistante. Et cette résistance même, signe d'une récolte copieuse, excitait Bernadach, le jetait en avant, tête baissée; Galdéric travaillait d'une allure plus inégale, un peu molle par moments, et tout a coup violente, quand il se voyait distancé.

Le garçon n'avait pas trop la tôte à ce qu'il faisait, le cœur pas davantage. Il ne boudait pas l'ouvrage : il pensait, seulement, à autre chose. Et ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait. Depuis quelque temps déjà, cet ouvrier modèle se négligeait, se relâchait de son zèle. Son père était obligé de le secouer le matin, de le sortir du lit, où il s'oubliait après que les coqs avaient chanté. Et ces façons nouvelles étonnaient Bernadach. Quand il n'y avait pas grand' chose à faire, passe encore ! mais un jour de moisson !

— Avance donc, traînard! — l'interpellaitil. — Si tu vas de ce train, maintenant, qu'estce que ce sera tan lô t , quand le soleil piquera?. . . Allons! Il n'est que temps! Ces épis sont trop mûrs, le grain s'échappe ; si peu que nous tardions, les oiseaux du ciel mangeront tout. Et ce serait dommage.

Sans répondre un mot, Galdéric se hâtait

alors, dépêchait rageusement son sillon. Plusieurs fois déjà, les deux hommes avaient fini, recommencé leurs parcours. La chaleur montait; le soleil incendiait la vallée. Entre la rivière miroitante et les rochers chauffés à' blanc, le champ de blé ardait, glorieux et rigide comme une masse d'or. La rosée en s'évaporant faisait crépiter les tuyaux du chaume, les épis éclataient, les grains pouvaient à terre avec un bruit de mêlai. La gaieté du matin était tombée; les flûteries des merles s'étaient évanouies dans l'épaisseur des fourrés; c'était le tour des cigales, mainlemant : elles crissaient, de plus en plus vibrantes, comme enivrées de soleil. Crissement des cigales, sifflement des faucilles, ces deux musiques alternaient, se répondaient dans le silence accablé des campagnes. De temps à autre, une couleuvre se déroulait, fuyait sous les pieds des moissonneurs; ou bien, c'était une caille qui s'enlevail, se posait quelques pas plus loin, inquiète de sa couvée. Et Ton entendait parfois la respiration des deux hommes, le souffle hatelant, enflammé, qui sortait de leurs poitrines.

A l'extrémité d'un sillon, Bernadach se redressa, regarda du côlé de Catllar, la main en visière devant les yeux à cause du soleil.

' il.

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Dans la flambée des vapeurs qui tremblaient au ras du sol, la tache rouge d'un cotillon de femme se montrait sur le chemin charretier qui longe la montagne.

— Ta mère esl là, qui nous porte les soupes. Halte! — commanda l'ancien à Galdéric. — En voilà assez pour ce matin.

Assez et trop. Harassés, les deux hommes allèrent lentement vers la rivière. D'un geste sûr, Bernadach planta sa faucille au tronc d'un peuplier, et s'assit, le dos à l'écorce, tandis que Galdéric, jetant son outil sur le sol, s'abattait lourdement dans l'herbe du rivage. Et il s'y étalait, immobile, les bras étendus. L'arrivée de l'Àulari, qui déballait la corbeille aux provisions, le bruit des assiettes, l'odeur appétissante qui s'échappait de la soupière décoiffée, ne changèrent pas son attitude. Il semblait ne rien voir, ne rien entendre.

— Ton assiette est pleine: qu'attends-tu?

— lui demanda l'Aulari.

Galdéric se souleva, empoigna le barillet de vin rouge que l'Aulari avait tiré de la corbeille. La tête renversée, le coude en l'air, il épanchait de haut le liquide qui glougloutait dans sa gorge.

— Paraît que tu avais soif, mon garçon ! dit

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Bernadach. Si tu y repiques souvent, le barillet sera bienlôl à sec. Heureusement, il y a de l'eau à la rivière.

— A la soupe, maintenant! dit l'Aulari.

— Et vas-y rondement : il y en a encore dans la soupière.

— Faut manger quand on travaille! — fit observer Bernadach, qui engloutissait sa portion à grandes cuillerées. — Le blé est dru par ici et il y a quelques chardons avec; la terre est généreuse : elle nourrit aussi bien les mauvaises que les bonnes plantes. Ça coupe, les chardons; j'en ai les mains tout en sang. C'est égal, avec de la soupe dans le ventre, et un coup de pur par-dessus, on viendra à bout de la récolte. Encore une platée, l'ancienne : cette ouillade a un goût de revenez-y! Qu'en penses-tu, fillot?

Galdéric avait à peine touché à son assiette; il s'était de nouveau affalé dans l'herbe. Son chapeau de paille posé sur la figure, pour se garer du soleil qui gagnait de son côté, il avait l'air de dormir.

— Ah ça! qu'est-ce qui t'arrive? — interrogea le père.

— La chaleur t'aura coupé l'appétit? — insista l'Aulari.

Galdéric se taisait.

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— Enfin, quoi? Si tu es malade, dis-le, on te soignera, — reprenait Bernadach. — Voilà déjà bien quelques jours que tu es mal en train. Le printemps a été fiévreux, celte année : tu auras attrapé la quartaine...

— Je n'ai pas la fièvre.

— Tu ne prétends pas te nourrir de l'air du temps!... Pour sûr, tu as quelque chose.

Explique-loi,

— Inutile de se plaindre, quand il n'y a pas de remède ! — articula sourdement Galdéric.

Et le père :

— Pas de remède? Tu perds la tête !

— Justement, c'est ma tête qui est malade :

une idée qui me tient...

— C'est trop bête de se rendre malade pour une idée!... (Bernadach haussait les épaules). Allons, secoue-moi ça, mon petit, et mange ta soupe. •

Mais Galdéric:

— Vous n'y entendez rien, vous autres.

Une idée, c'est mauvais, des fois: ça vous mord, ça vous griffe; ça vous chavire un homme aussi bien qu'un coup de poing ou qu'un coup de couteau.

— Tu es fou, mon garçon! Je ne te comprends pas.

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— Pourquoi me faites-vous parler? Laissezmoi tranquille. Je m'en tirerai tout seul, ou j'en crèverai : ça me regarde...

— Je le comprends, moi! intervint l'Aulari. — Je vois de quoi il retourne. Une idée déjeune homme, on sait ce que ça veut dire.

Tu es amoureux, pardi! Et ta bonne amie est brouillée avec toi. La voilà, ta maladie. Est-ce vrai ou non? Tu ne réponds pas: c'est donc vrai.

— Ce n'est que ça? A la bonne heure !

déclara Bernadach. Te fais pas de bile, mon garçon : si ta maîtresse est fâchée, elle se défâchera; et si elle ne se défâche pas, eh bien! tu en trouveras une autre. Des femelles, c'est pas ça qui manque.

— Il n'y en a qu'une pour moi, et je ne suis pas à son goût. Si elle me voulait, d'ailleurs, c'est vous qui ne voudriez pas d'elle.

— Pas besoin tie la nommer. Je parie que c'est cetle gueuse de Bepa, la « drôle » au Dragon!... Une sans le sou.,. Je croyais que

c'était fini, cette histoire. Tu m'en avais

touché un mot, avant la mort de son père, et j'avais dit non. Depuis, tu n'en avais pas ouvert la bouche. Je, pensais que ça t'avait passé.

— Moi aussi, je le croyais, — soupira Gai-

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déric. — Mais c'est revenu plus fort que jamais. Et maintenant il est trop tard : elle est d'accord avec Jep.

— Tant mieux ! — décida Bernadach. — Un vaurien et une pas grand'chose: ils iront bien ensemble.

— Tais-toi; ne renie pas ton sang, dit l'Aulari! C'est ta faute, ce qui arrive à Gaidéric : le bon Dieu te punit d'avoir chassé ton cadet!

— Fiche-moi la paix avec ton Jep : j'ai fait la croix sur lui. Je n'ai plus qu'un fils. Aidemoi seulement à lui faire entendre raison.

— Et croyez-vous que je ne me sois pas suffisamment arraisonné? Croyez- vous que j'endure mon mal par plaisir? — protesta Galdéric. — Tout ce que vous pourriez me dire, je me le suis dit cent fois. Et ça n'a servi à rien. Elle me tient, cette Bepa, il me la fauJ. Si Jep l'épouse, je me connais, je ferai un malheur.

— Comme tu y vas, petit! Heureusement, ils ne sont pas pour se marier demain. Jep est trop jeune, et les affaires ne vont pas à la forge. Avant peu, les Malhibern seront sans pain. Quand elle n'aura rien à se mettre sous la dent, la Bepa deviendra plus maniable. Tu l'auras, d'une façon ou d'une autre, et, quand

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tu te seras passé ta fantaisie, bonsoir ! tu n'y penseras plus !

L'Aulari suffoquait.

— N'écoule pas ton père! — dit-elle à Galdéric.

Et, s'adressanl à son mari :

— Tu n'as pas honte, toi, un chrétien, un homme d'âge, de donner de pareils conseils à ton fils? Et des conseils inutiles, par-dessus le marché ! Si tu t'imagines qu'il est d'humeur à patienter!... Dieu merci, j'y vois plus clair que toi, moi, sa mère. 11 est malade, notre garçon, il est enaygat 1 . Tout petit, il était sujet à ces frénésies. Rappelle-toi! Quand ça le prenait, il était comme fou, il ne connaissait plus personne. Une fois, il faillit mourir : il était raide, les yeux retournés, comme s'il allait avoir les convulsions. Ce fut la Barrabiane qui le guérit. Elle récita des prières et lui fit prendre de sa fameuse confiture d'églanlines. Ça nous coûta cher, mais l'enfant fut sauvé.

Voilà le remède qu'il lui faut.

— Ça, et le travail ! — conclut Bernadach ; — allons, à l'ouvrage, mon garçon! Il n'est rien de tel qu'une bonne suée pour éclaircir la tête ; viens !

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