‹ Jep, romanChapitre 18 sur 31 · FRÈRES ET AMIS · texte numérisé non relu

FRÈRES ET AMIS

Celait après souper, dans le jardinet de Malhibern, derrière la forge. Le petit club de Calllar élait là awi complet : Jep, Sabardeilh, Jojolte, toute la bande. Depuis la saison chaude, qui prélude hâtivement en Roussillon, les camarades avaient abandonné la cuisine pour la terrasse qui borde le correch du Router. De la fraîcheur montait du ravin et l'air sentait bon la vanille, à cause des bellesde-nuit qui encadraient les carrés de choux et de petits pois. Le tumulte du torrent, qui assourdissait les voix, mettait le conciliabule à l'abri de la curiosité des voisins, et Jep pas plus que Bepa ne se plaignait de l'obscurité qui leur permettait de se câliner comme en tête-à-tête, pendant que les gens graves commentaient les événements du jour, les bruits de coup d'Etat qui commençaient à circuler.

jep ni

Jojotte, ce soir-là, portait de fâcheuses nouvelles du marché de Prades. M. Malfre, l'ancien président du club, avait reçu, le matin même, une lettre d'Arago. Et celte lettre ne disaitrien de bon. Le Bonaparte d'un côté, les royalistes de l'Assemblée de l'autre, se disputaient à qui mettrait le premier la main sur la République. Pris entre deux feux, décimés déjà par la prison et par l'exil, divisés au surplus, les montagnards assistaient, frémissants, à la débâcle. Leur seul espoir était dans la résistance du peuple. Mais pouvait-on y compter?

— Si tous les républicains étaient aussi décidés que M. Malfre, à la bonne heure ! — constatait l'instituteur. — Mais, ils sont rares, les citoyens de cette espèce.

— La Réforme, que raconte-t-elle ? — interrogea Jojotte.

— La Ri formel Mon collègue Castasèque ne la reçoit plus... par ordre. On ne lui a pas commandé expressément de se désabonner.

On lui a seulement fait entendre que son journal était mal vu par l'administration; et Castasèque se Test tenu pour dit.

— C'est un lâche! — s'écria le Dragon.

— C'est un père de famille, — riposta Sabardeilh. — Vous oubliez qu'il a quatre en-

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fants à nourrir. C'est vexant, tout de même; nous ne serons plus au courant.

L'absence de son journal déconcertait l'instituteur. Docile aux suggestions de la lettre moulée, il hésitait devant la vie; il craignait de se tromper.

— Le nez du curé nous renseignera, — plaisanta Jojolte. — C'est un baromètre infaillible; je n'ai qu'à le regarder quand il lit son journal : si nos affaires vont bien, son nez s'allonge.

— J'ai bien peur qu'il ne reste camard ! — soupira l'instituteur.

Et, soupirant plus fort :

— Ménageons-le, mes amis, — ajouta-t-il.

— L'animal serait capable de me dénoncer à l'Administration!

Ils se lurent. Seuls, un peu à l'écart, les fiancés continuaient à causer à voix basse.

Jep avait pris la main de Bepa, il la pressait doucement entre ses doigts râpeux, et celte caresse le faisait penser à d'autres, dont l'attente lui gonflait le cœur.

Ils se taisaient, à leur tour, étouffés de tendresse. Un rossignol se mit à chanter dans la broussaille du ravin. C'était le premier de l'année, et il semblait qu'il chantait pour eux, pour exprimer leur rêve de bonheur. Mais,

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presque aussitôt, du clocher voisin, dont la silhouette se découpait en plus noir, sur le ciel nocturne, le cri prolongé d'une orfraie éclala en dissonance, couvrit la voix du rossignol. Et, dans l'âme superstitieuse du petit forgeron, passa le frisson d'un mauvais présage. Plus fortement, il élreignit la main de son amie.

Un coup frappé brusquement, de l'autre côté de la maison, à la porte de la rue, le tira du pays des songes. Sans doute, quelque client, inquiet pour une bêle malade, venait chercher le Dragon, qui avait uu secret pour guérir les coagestions et les coliques.

— Va ouvrir, pelit! — ordonna l'ancien.

Ce n'était pas un client : c'était un camarade de Jep, un certain Ramon, qui avait travaillé avec lui, quand il débutait chez Sarda, le forgeron d'Estagel. Ramon, plus âgé, avait initié le petit paysan à la danse, à la politique. A l'atelier, au club, le dimanche, au bal, ils s'étaient donné du bon temps ensemble. Après trois ans de séparation, ils se retrouvaient là, surpris de se rencontrer, et heureux de la surprise.

— Jep!

' — Ramon!

Exclamations, accolades. Ramon s'expli-

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quait : il était parti, le matin, cTEstagel, pour se faire embaucher aux forges de Ria; la nuit avait coupé son élape, et, comme il passait devant l'enseigne d'un maréchal ferrant, il s'était arrêté pour s'informer d'un gîte.

— Le gîte est tout prêt, — répondait Jep; — tu auras la moitié de mon lit. En attendant, tu vas te rafraîchir un peu. Le patron sera aise de te voir, et les amis qui sont là, avec nous, te feront bon accueil. Pas besoin de te gêner avec eux : liberté, égalité, fraternité. 11 n'y a que des républicains dans la maison. Et loi, tu n'as pas changé d'idée, je pense!

— Changé, moi ?

Celte supposition faisait éclater Ramon d'un gros rire qui le secouait jusqu'aux talons,

— Changé ! ... Je ne suis pas le même, c'est vrai : je suis pire. Je n'étais qu'un innocent, quand tu m'as connu; j'ai fait du chemin depuis, et pas à reculons. Je te conterai ça...

— Arrive par ici : on ne demandera pas mieux que de t 'entendre.

— Ils entraient dans le jardin.

— Une visite, père Malhibern! — annonça Jep. — Ramon, un ami à moi, un brave garçon, un rouge, qui va chercher du travail à Ria... 11 voulait que je le conduise à l'auberge...

— Et tu Tas engagé à rester chez nous?

Bonne idée! Va-l'en quérir un litre et des verres, Bepa. Inutile d'allumer la chandelle : la lune commence à éclairer; elle nous aidera à faire connaissance.

— Merci, patron! — accepta le nouveau venu. — Un verre de vin, c'est pas de refus; j'aime mieux ça qu'un coup de bâton.

Ce disant, il exécutait avec son gourdin un joyeux moulinel; — joyeux, oui, mais meurtrier à l'occasion, on le pressentait, si le compagnon en avait usé dans une mauvaise rencontre.

Jojotle et Sabardeilh, plus portés par état ou par caractère à jouer de la langue que des poings, admiraient l'adresse du camarade.

L'énergie de ce champion les rassurait, leur donnait confiance dans le succès de la C4ause.

Bepa avait servi le vin et les verres; on trinquait, on buvait, et, tout de suite, le Dragoji questionnait son hôte :

— Que dit-on, l'ami, que fait-on, au pays d'où tu arrives?

— Ça chauffe, — répondait Ramon. — Je suis passé, le mois dernier, à Bédarieux, à Béziers. 11 y a là de braves enfants, des paysans, des ouvriers, des citoyens qui ne canerontpas...

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— Va bien! — approuva Sabardeilh. — Et les bourgeois?

— Les bourgeois? 11 y a beau temps qu'ils ont retourné leur veste!

— Tous les mêmes! — appuya l'instituteur. — Te rappelles-tu, Jojotte? Il me semble les voir, les nôtres, les messieurs de Prades, après les journées de Février, quand ils paradaient aux revues de la garde nationale, en beaux uniformes neufs, avec des cocardes larges comme des assiettes. Au conseil municipal, au club, il n'y en avait que pour eux...

— Et maintenant, plus rien! — compléta Ramon. — Tous ces marchands de paroles sont muets comme des carpes. Ils se terrent, en attendant que le Bonaparte ait étranglé la République. Alors ils nous tomberont dessus.

— Vous ne l'aurez pas volé! — dit le Dragon, en tirant une bouffée de sa pipe. — Il fallait taper sur eux quand vous étiez les plus forts. Si vous en aviez raccourci quelquesuns!... La guillotine n'est pas faite pour les chiens, que diable!... Au lieu de ça, vous vous êtes amusés à bavarder dans les clubs, vous avez joué à la garde nationale... Des agneaux!... de vrais agneaux!... Et maintenant, on va vous tondre. Tant pis pour vous!... Si nous avions été aussi débonnaires, nous autres, en 93, la

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Révolution aurait été bientôt confisquée. Ah! nous ne plaisantions pas, dans ce temps-là!

— Patience, vieux père! — reprit Ramon.

— Vous n'avez pas tout vu : ça ne fail que commencer. Je vous prédis, moi, que ce sera terrible. Les blouses d'un côté, les redingotes de l'autre, on se cognera dur. La vraie guerre, quoi! la guerre des pauvres contre les riches. Après la bataille, il y aura des chapeaux de reste.

M. Sabardeilh ouvrait de grands yeux.

— La bataille! — s'écriait-il; — mais elle est perdue d'avance. Les soldats...

— Les soldats sortent du peuple ; ce sont de pauvres bougres comme nous : ils canarderont leurs officiers plutôt que de tirer sur leurs frères. Et, s'ils nous envoient des pruneaux, eh bien... on ripostera! J'aime mieux crever en combattant que d'être fusillé au gîte, comme un lièvre.

— Bien dit, citoyen ! — approuva le Dragon. — Je n'ai plus qu'une quille; mais, tant qu'elle pourra me porter, je marcherai avec vous.

— Je marcherai aussi, — promit Jep.

— Vous êtes fous! — objecta l'instituteur.

— Si vous battiez le rappel, par ici, il ne se lèverait pas dix hommes pour vous suivre.

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Croyez-moi, laissez les fusils tranquilles. La presse, la tribune, voilà les armes des démocrates.

— Des paroles, des chiffons de papier!

Belles foutaises ! — ricana Ramon. — Si c'est avec ça que vous pensez résister au coup d'Etat!...

— Mais, malheureux! que prétendez-vous faire, sans organisation, sans discipline?

— Sans organisation?... Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous n'avez pas entendu parler de la société?

— Quelle société?

— La société secrète, pardi! l'armée de l'insurrection! Elle est prête. Il n'y a pas une ville, pas un village, dans le Pays Bas, qui n'ait sa section enrégimentée. Nous sommes vingt mille au moins dans l'Hérault, autant dans l'Aude : quarante mille hommes en tout, embrigadés par centuries, par décuries, avec* des mots d'ordre, des lieux de réunion, des signes de reconnaissance. Tout ça manœuvrera au doigt et à l'œil, le jour venu. En attendant, on nettoie les fusils de chasse, on coule des balles, on fabrique de la poudre.

Pour ceux qui n'ont pas de fusil, les forgerons travaillent à aiguiser les fourches, à donner le fil aux sabres, à emmancher les faux

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au bout des piques. Nous sommes pares, que je vous dis! Si les réacs nous attaquent, on leur fera fumer le poil.

— Tu m'as remis du baume dans l'âme, — remercia le Dragon. — Nous étions là tantôt, comme des imbéciles, à japper au perdu. On va se serrer les coudes, maintenant.

— Ah ! on ne languit pas dans noire société, — expliqua Ramon. — C'est une chose jolie à voir, nos réunions quand nous recevons des frères. Nous avons des orateurs, et qui prêchent bien : ça vous amuserait de les entendre.

— Je ne dis pas non, — répondit Sabardeilh; — mais, avant d'aller chez vous, je voudrais bien être instruit de vos idées, savoir ce que vous ferez quand vous serez les maîtres.

— Notre idée est de manger à noire faim et de boire à notre soif. La lerre est assez grande : il en faut un morceau pour chacun.

Et plus d'impôts, plus de conscription, plus de collecteurs, plus de gendarmes. Ni pauvres, ni riches, tous égaux, tous frères!... Ça vous va, je pense!...

— La fraternité ou la mort! — hurla le Dragon.

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— Cependant il faut tout prévoir ; que deviendrions-nous sans armée, si l'Europe nous altaque?

— De quoi, l'Europe ? Les Anglais, les Allemands, les Russes sont des hommes comme nous : ils chasseront leurs rois ; nous abolirons les frontières. Et vive la République universelle!...

— Ce serait beau! — soupira l'instituteur.

Puis, se ravisant:

— L'instruction est nécessaire au peuple.

Vous ne toucherez pas à l'École?

— Les instituteurs apprendront aux jeunes citoyens la science et la vertu : nous doublerons leur traitement.

— Et les églises, qu'en ferons-nous? — interrogea Jojotte.

— Des temples pour célébrer les fêtes de l'Humanité, comme sous la Révolution.

— Alors vous ne renverrez pas les sonneurs?

— Les cloches n'ont pas d'opinion : elles sonnent pour les curés et les dévotes, elles carillonneront en l'honneur de la Sociale.

— Elles me plaisent, vos idées, — dit Jep.

— Avec ta permission, je voudrais être de votre société tout de suite.

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— Tout de suite? Comme tu y vas! — sourit Ramon. — Crois-tu donc qu'on entre chez nous comme dans un moulin? 11 faut d'abord que je consulte les camarades. Je sais qu'ils ont l'intention de s'embrigader, à Ria. Entre nous, c'est même pour ça que j'y vais : on m'a chargé d'organiser une centurie, et ce sera moi le centurion. Je te connais : je répondrai de loi à nos frères. Nous prendrons jour pour ta réception. Ce n'est pas une plaisanterie, sais-tu? Quand tu seras initié, quand tu auras juré fidélité sur le crucifix et le poignard, tu seras lié à la vie et à la mort.

— Je n'ai pas peur, — affirma le petit forgeron. — C'est convenu, je suis ton homme... Et vous, monsieur Sabardeilh, vous en serez aussi : un républicain comme vous ! . . .

L'instituteur demandait à réfléchir. Avant tout, il désirait avoir le règlement de la société, l'étudier article par article.

— Il est bon, le régent, avec son règlement! Vous êtes trop curieux, l'ami. Il ne s'agit pas d'ergoter, pour le quart d'heure.

Voulez-vous sauver la République, oui ou non? Si c'est non, on ne vous enrôlera pas par force. Si c'est oui, emboîtez le pas, et silence dans le rang! On causera plus tard,

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— Tu as raison, petit! acquiesça le Dragon. — Assez parlé; il faut agir. Sois tranquille, chacun ici fera son devoir. Toi, Jojolte, lu sonneras le tocsin, tu appelleras le peuple aux armes : toi, Sabardeilh, tu harangueras les citoyens, tu leur mettras le feu au ventre...

— Et moi? — interrompît Bepa.

— Toi, quand on aura fini de se battre, tu te marieras avec Jep et tu nous fabriqueras de petits républicains, pour rempiarer ceux qui seront restés sur le carreau. Ça te vu-t-il? Oui... Eh bien! verse-nous une tournée...

Allons, mes amis, à la Rouge, à la Socinle !

Gravement, religieusement, en communion d'espoir, ils trinquèrent.

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