‹ Jep, romanChapitre 2 sur 31 · RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

RUE DE GRENELLE

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JEP REVIENT

Quand il arriva, après deux heures de montée, au col de la Roque Jalère, qui est le passage le plus direct entre Sournia et Prades , Jep ralentit le pas, se donna le temps de souffler. Il était inutile de se presser maintenant : le voyage louchait à sa fin. Plus qu'un bout de chemin à faire, la penle opposée à descendre, et il serait chez lui, au village de Catllar.

Malgré la neige fondue qui détrempait la roule, Tétape était légère à des jarrets de dix-huit ans. bit pourtant, si brève fût-elle et si allègrement expédiée, cette étape marquait un événement pour Jep; en quelques lieues, en quelques heures, il allait changer d'exis-

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tence, changer de pays. La « serre », que le voyageur allait franchir, a marqué longtemps la frontière entre la terre française et le Roussillon; elle fixe toujours la limite où s'arrête le dialecte languedocien, où commence le parler catalan. Il y a encore des restes d'inimitié enlre les deux races : on ne se bat plus, mais on se regarde de travers, on se querelle à l'occasion. « Gavatx! » Les bergers catalans de Cornes envoient l'injure traditionnelle aux pâtres languedociens de Campoussy, pendant que les troupeaux des deux nations paissent fraternellement l'herbe maigre de la montagne. Et ils aggravent quelquefois l'injure : « Gavatx porc! » A quoi les Languedociens ripostent : « Catala burrol (Ane de Catalan I) » Ce qui ne les empêche pas, la dispute finie, de boire bouteille ensemble au cabaret, et de danser coude à coude, le jour de la « dévote » — de la fête votive — , au pèlerinage de Saint-Jaume ou à l'ermitage de Llugol.

Ces préjugés et bien d'autres, Jep — autrement dit Joseph — Bernadach les avait semés en route ; ils s'étaient atténués tout au moins, au cours des deux années qu'il venait de passer loin de son village, au pays des Gavatx.

Exil volontaire : à seize ans, par un coup de

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tête, à la suite de quelques paroles qu'il avait eues avec son grand frère, — et le père avait pris le parti de l'aîné, — ce fils de paysans, qui n'était jusque-là sorti de son trou que pour aller, le samedi, au marché de Prades, ou bien, une fois Tan, aux foires de Villefranchede Confient et de Vinça, avait lâché la bêche et la charrue, pour faire son lourde France, comme apprenti forgeron. Il devait en arriver là tôt ou tard. A mesure qu'il prenait de l'âge, il avait plus de peine à supporter la primauté par trop impérieuse de son frère; puis la terre des Bernadach ne réclamait pas tant de maind'œuvre! Les deux hommes qui restaient à la maison pouvaient suffire à la culture, et Jep, pendant ce temps, irait gagner sa vie chez les étrangers.

De l'argent, il n'en avait guère amassé en route. Il s'était contenté de vivre au jour le jour, changeant, quand il lui plaisait, de gîte et de patron, s'iniliant tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, à la pratique de son triple métier de forgeron, de taillandier et de maréchal-ferrant. Une ou deux fois, on avait essayé de le retenir, car il était laborieux et adroit de ses mains, et, comme il avait de l'amour-propre, il en avait su vite assez pour se rendre utile. Au lieu de perdre son temps aux besognes

habituelles des apprentis, à tirer la chaîne du soufflet, à tenir le pied des chevaux, à les émoucher pendant le ferrage, il était arrivé au bout de quelques mois à manier les tricoiscs et le bouloir, à garnir le fer, à lui donner la tournure et Tajusture. Mais il était curieux d'apprendre, plus curieux encore de voir du pays. Silôt posé sur la branche, l'oiseau ne pensait qu'à s'envoler. D'étape en élape, il s'était promené, le petit Jep. D'Estagel, où il avait débuté chez un nommé Sarda qu'il connaissait un peu, pour l'avoir rencontré chez des amis communs, à la fêle de Catllar, il était allé s'embaucher à Rivesalles, puis à Sijean et à Narbonne.

Là, par exemple, il valait la peine de s'arrêter. Quelle ville, ce Narbonne! Quelle foule dans les rues, quelle animation sur le marché ! Des allants et des venants, il y en avait autant et plus, tout le long de Tannée, qu'à Prades le jour de la grande foire, qui tombe le prev mier mardi de septembre.

Et, sur le nombre, il ne manquait pas de gens riches, de bons clients qui commandaient du travail fin, de quoi exercer le savoir-faire de l'ouvrier. Jep avait beaucoup appris à Narbonne : il y avait complété son éducation professionnelle, il y avait fait aussi son appren-

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lissage de citoyen. On était alors aux premiers mois de 1848; la Révolution avait mis toutes les têles à l'envers. A Calllar môme, avant son départ, Jep avait vu planter l'Arbre de la Liberté; mais, faute de civisme, il n'avait pris aucun intérêt à ce symbole. A Eslagel, on était un peu plus patriotes : c'était le pays d'Arago, un des grands hommes du jour; on ne jurait que par lui, — Jep comme tout le monde, mais sans conviction, du bout des lèvres.

A Narbonne seulement, au club de la Hévolution, où des camarades d'atelier l'avaient entraîné le soir même de son embauchage, le petit forgeron avait reçu le baptême républicain. Ce club, un des plus avancés de la souspréfecture, tenait ses séances dans une salle de bal populaire, que le buste de Barbes encadré de drapeaux consacrait en chapelle démocratique. Et, sauf que les harangues débitées par les orateurs du cru ne ressemblaient guère aux sermons qu'il avait entendus dans l'église de Calllar, c'était bien une espèce de religion qui se pratiquait là, entre frères et amis. On chantait des hymnes, on faisait la quête, on communiait dans l'amour du peuple, dans la haine des capitalistes et des bourgeois.

Le nouveau converti imitait les gestes des camarades, et ces gestes suggéraient sa con-

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viction ; en les répétant, il arrivait à les penser. Des paroles le frappaient : « le droit au travail... la terre aux paysans... » Dans le tonnerre des applaudissements, elles slin posaient en oraclefe Les idoles anciennes croulaient devant ces formules magiques, et Jep s'enorgueillissait de ne plus y croire. Sa fierté native s'exaltait; une forle sève d'humanité montait en lui, réveillait l'humeur batailleuse qu'il avait héritée de sa race. Sans doute, quelque enfantillage se mêlait à ces exercices; mais c'était un enfantillage héroïque, pareil h celui des jeunes volontaires qui se faisaient tuer en jouant au soldat, sur les champs de bataille de la première République. Comme il était le moins âgé de la bande, Jep meltait son point d'honneur à être le plus crâne; il s'associait aux motions violentes, en attendant de combattre au premier rang, sur la barricade.

Cette fièvre avait duré quelques mois. Puis, le vent avait tourné : les clubs s'étaient tus, fermés par la réaction triomphante; les derniers échos des journées de Juin étaient tombés dans le silence. Les camarades de Jep s'élaient dispersés; Jep, à son tour, avait dit adieu à Narbonne. Mais, comme si sa volonté d'émigrant faiblissait, au lieu de pousser sa pointe plus à Test, vers les villes étrangères,

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le petit apprenti avait obliqué vers Carcassoune. Un aimant déjà le lirait en arrière : il avait visité Marcorignan, Villedaigne; puis, remontant l'Orbieu, il s'était arrêté au pays du miel et des amandes, à Fabrezan, à Lanet.

Il avait ferré les mulets des rouliers qui transportent vers le haut Languedoc leurs chargements de muids et de barriques ; il avait travaillé le sabot des petits ânes qui charrient aux villages de la vallée la récolte des vergers plantés aux flancs des collines pierreuses. 11 avait séjourné à Quillan, à Caudiès. Et là, ne trouvant pas d'ouvrage, il s'était rabattu sur Saint- Paul-de-Fenouillet, qu'il avait quitté le matin même, pour rentrer à Catllar, où il venait d être embauché par son vieil ami, le forgeron Malhibern.

Un songe, ces deux années d'apprentissage!

Poussière d'images, miettes de souvenirs, ces choses revenaient à Jep, dans le recueillement de la dernière halte. El il pouvait les situer en même temps, étape par étape, sur l'horizon immense qui se déroulait devant lui.

Assis au pied d'une de ces pyramides naturelles de blocs granitiques qui semblent des monuments commémoratifs de gloires ou de désastres sombres dans l'oubli, il cherchait à préciser ses itinéraires à travers le tumulte

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des montagnes. En bas, blolti dans un dédale de mamelons rocheux, c'était le cours de la Désig, pauvre couloir de cultures qu'emprisonnaient, au nord, des falaises en ruines. Le front chauve des Corbières montait au-dessus : une muraille nue, découpée d'un trait dur sur la clarté froide de décembre. Entre les deux se cachait la vallée de TAgli, la Tour-de- France, Estagel. Au delà, vers la droite, dans la brouillée confuse des loinlains, des silhouettes pâles désignaient les derniers promontoires penchés sur les, étangs, sur la mer. Sijean, Narbonne étaient par là, invisibles, tandis qu'à gauche le pic de Burgarach, noire citadelle posée au seuil des défilés de l'Aude, signalait le voisinage de Quillan, de Saint- Paul, l'entrée du Pays Bas

Jep ressentait quelque fierté d'avoir parcouru ces contrées, d'avoir visité ces villes et ces villages. Et, en même temps, une douceur lui venait de sa rentrée au pays. Il y revenait autre qu'à son départ, riche d'idées, de volontés nouvelles, aussi nouvelles que les trois poils de moustache dont il s'amusait, d'un geste de vanité naïve, à effiler les pointes. Il y avait de la différence entre le petit garçon qui s'évadait deux ans avant de son village et le jeune homme d'à présent, l'ouvrier solide et

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bien découplé, pourvu d'un gagne-pain et caso chez un patron. Jep élail contenl de lui, content de son sort.

Pour la vingtième fois depuis qu'il l'avait reçue, il relisait la letlre du vieux Malhibern qui l'avait décidé à presser son relour :

« Mon cher Jep, lui mandait le bonhomme, on a dû te faire assavoir le malheur qui est arrivé chez nous, le décès de mon pauvre fils Ferréol, qui a é(é emporté par la typhoïde.

Alors il a fallu que je me remetle au travail. Mais pour tant que je fasse, à mon âge, avec ma mauvaise jambe, je ne peux pas m'en tirer tout seul. Et, depuis six mois, j'ai déjà changé deux fois de garçon, ce <Juï n'arrange pas mes affaires. Et puis, tu comprends, à cause de ma petite-fille Bepa, qui tient mon ménage, je ne peux pas accepter le premier venu. L'Anlon de Colomines, qui l'a vu le jour de la foire, à Saint-Paul, où il étail allé vendre une mule, et même il ne Ta pas vendue, m'a dit que tu étais devenu un bon ouvrier, suffisamment entendu au travail. Alors, j'ai pensé à toi pour m'aidera tenir la forge. Mon inlention serait de te donner quarante sous par jour, logé et nourri. Si ça le va, fais-nous un mot de réponse le plus tôt possible ; sinon, je me mettrai

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en cherche d'un autre ; mais je préférerais que ce soit toi. Je n'ai rien à le faire connaître d'ici, seulement que la Caslellane a débordé après le grand orage qu'il fit la veille de la Saint-Galdéric, et elle vous a emporlé quatre pêchers; mais, sans doute, tu le sais déjà.

Tout le monde de chez toi va bien, et je souhaite que la présente te trouve de même... »

Malhibern, qu'on appelait aussi « le Dragon » parce qu'il avait servi dans cette arme au temps des guerres de la République, Malhihern ne savait pas écrire. C'était Bepa qui avait tenu la plume; même elle avait ajouté en son nom, au bas de la page : « Si tu viens, ça nous rendra service et tu me feras plaisir. » Et ce mot avait décidé Jep. Bepa ne lui était pas indifférente. Ils étaient proches voisins et quasiment du même âge. Seulement, à quatorze ans, Bepa était presque une grande fille, tandis que lui n'était encore qu'un petit jeunet sans importance. Le dimanche, il n'osait pas entrer au bal; il s'essayait à danser dehors avec ses camarades, tandis que Bepa, déjà émancipée, tournait au bras de ses galants.

Elle en avait deux ou trois de rechange, Galdéric enlre autres, le frère atné de Jep; et le cadet, qui ne pouvait s'en fâcher ouvertement,

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en avait pris de l'humeur contre son grand.

Peut-êlre même cette jalousie secrète avait été pour quelque chose dans leur mésintelligence et dans la brouille finale qui l'avait déterminé à quilter le pays.

Il avait pensé bien des fois à Bepa depuis son départ; il s'était inquiété de ce qui avait pu se passer entre Galdéric et sa bonne amie; et comme personne ne lui avait donné de leurs nouvelles, il tâchait de s'habituer à celte idée qu'il Irouverail sa petite voisine fiancée avec son frère, quand il retournerait à Calllar. Mais la lettre du Dragon nç laissait prévoir rien de pareil. Sans doule, Bepa était encore libre, à cette heure, et elle avait gardé de l'amitié pour lui, puisqu'elle souhaitait de le revoir. L'amitié, c'était déjà quelque chose; lé reste viendrait ensuite.

Jep avait replié la lettre, enfilé son paquet de hardes au bout de son bâton; il se remettait en marche. Bientôt le col franchi, la route s'abaissait devant lui, et, par delà les pentes qui se précipitaient vers la vallée de la Tel, surgissait la figure amie du Canigou, absente depuis des années de son horizon d'émigrant : solitaire, exilé dans l'azur, il planait, vêtu de la splendeur morne des névés, au-dessus du troupeau obscur des collines.

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La neige couvrait sa cime, descendait jusqu'à la forêt de Balatg et aux assises du Roc-Mosquit, si épaisse qu'on pouvait la supposer éternelle.

Mais sous cet aspect d'hiver, Jep, devançant les saisons, imaginait la montagne prinlanière parée d'herbes et de fleurs, telle qu'elle s'élail fixée dans ses yeux d'enfant, lelle que l'évoque la célèbre chanson qui est devenue le chant national de loute une race :

Montamja* regaladas Son las del C an* g ou Que tout Vestiu florixen, Primavera y lardor \

Jep lançait le couplet à pleine voix, et, comme si une vertu émanait de celle musique de soleil, chaude d'a>oir passé sur les lèvres des amoureux d'hier et de jadis, voilà que l'air liédissait autour du chanteur; le vent de Rosas, le vent d'Espagne, soufflait lenlemenl, en caresse, fondant la légère couche de neige lombée le matin, qui poudrait les crêtes de la Roque-Jalère. L'eau suintait, s'en allait en ruisseaux, en cascatelles qui égayaient de leur babil éphémère la tristesse des ravins. Chaque

1. « Les montagnes bien arrosées — sonj celles du Canigou — qui tout l'été fleurissent — au printemps et à l'automne. »

ruisseau avait une voix à lui, légère ou grave selon sa force, qui exprimait sa joie de courir, d'obéir à l'attrait de la pente. C'étaient des musiques de cristal, des balbutiements enfantins, dominés par la clameur puissante du correch — du torrent — qui grondait, enflé d'un tumulte de foule.

A un tournant du chemin, brusquement, la , perspective s'élargit ; la vallée de la Têt découvrit l'étendue heureuse de ses cultures. La verdure lendre des jeunes blés s'étalait, rayée, çà et là, par la blancheur des routes, par le luisant des canaux d'arrosage. Des clochers pointaient parmi les toits rouges des bourgades : à gauche, Vinça, Marquixannes; h droite, Prades, Codalet, dont les fumées montaient vers les premiers contreforts du Canigou. Puis, au tournant d'un ravin, la vision disparut, et ce furent de nouveau, pendant des heures, les circuits de la descente. Les blocs de granit éboulés des sommets jonchaient les pentes de leurs débris. Les cortals, qui servent d'élables pour les troupeaux et d'habitation pour les bergers, dressaient de loin en loin leurs murailles de pierres sèches. Des chèvres paissaient a côté, gardées par les pâtres, dont la silhouette immobile se détachait à peine delà grisaille des rochers.

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Cependant, après l'ermitage de Saint- Jaume, — une chapelle pauvre au fond d'une combe solitaire, — les premiers arbres apparurent, érables ou chênes-verts: puis, la vigne. Des terrasses la portaient, protégeaient le terrain contre le ravinement des orages.

Les souches, dépouillées de leurs pampres, alternaient avec les oliviers, dont les ramures grêles étaient noires d'olives au plein de leur maturité. On était au temps de la cueillette, et, par cette belle vesprée, les gens de Catllar besognaient autour des arbres. Les tendes, qui sont de grands draps de toile bise, s'étalaient à terre, prêtes à recevoir la récolte, gaulée par les .hommes, ensachée par les enfants et par les femmes. Les travailleurs s'interpellaient, criaient des plaisanteries d'une olivette à l'autre, et leurs voix s'élevaient dans le calme du soir, mêlées aux rires en fusée des petits et aux bavardages des cueilleuses, qui venaient dégourdir leurs doigts à la chaleur des « escalfeltes »,des braseros rustiques, posés au pied des murailles de pierre, à l'abri du vent.

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