L'ACCUEIL
Le sentier que Jep avait pris tombait à pic sur l'olivette des Bernadach. Us étaient là, tous les trois, le père, la mère et Galdéric, occupés à la cueillette, — si occupés qu'ils n'avaient pas vu venir le voyageur. Et lui les observait à distance, comme s'il hésitait à les aborder. Ah! s'il n'avait eu affaire qu'à TAulari, sa douce maman, il n'aurait pas été long h se jeter dans ses bras. Mais les autres, comment allaient-ils l'accueillir après deux ans d'absence? Deux ans! Tels que les connaissait Jep, il n'était pas sûr que, dans l'intervalle, ils eussent changé de sentiment sur son compte. Leurs* figures, en tout cas, étaient les mêmes, toujours aussi obscures, aussi revêches. Saufles différences voulues par l'âge, le père et le fils aîné se ressemblaient trait pour trait, le front bas tous les deux, l'œil
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dur, la lèvre mince, avec quelque chose de plus autoritaire dans la mine du vieux, de plus sournois chez Galdéric. Leurs idées, sans doule, n'avaient pas plus-varié que leurs visages, et ces idées ne s'accordaient guère avec celles que le petit forgeron rapportait de son lour de France. C'était, ajoutées à leurs querelles anciennes, de nouvelles occasions de conflit. Heureusement, Jep étaitson maître : il n'avait besoin de personne. Délibérément, la tête haute, il pouvait se présenter devant eux.
D'un peu loin, comme c'est la mode dans les campagnes, il leur envoya son salut.
— Bonjour, vous autres ! — dit-il.
Tranquillement, sans interrompre leur besogne, Bernadach et Galdéric tqurnèrent la tête de son côté.
— Bonjour, toi! répondit le vieux d'un air aussi détaché que si Jep les avait quittés la veille.
— Bonjour! — articula, plus négligemment encore, le frère aîné.
Mais déjà la maman courait à la rencontre de son fils. Courte de taille, un peu tassée et épaissie par l'âge, ainsi qu'il advient souvent aux femmes de son pays, elle se haussait vers le garçon, se suspendait à son cou.
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— Jep ! mon Jépou! — s'élonnail-elle.
Puis, se reculant pour le mieux dévisager:
— Tu as crû de deux bons doigls; je ne t'arrive plus qu'à l'épaule... El cette moustache neuve! .. Ça pique, quand on l'embrasse... Allons! te voilà un homme, présentement...
Et, avec un Iremblement dans la voix et un air de reproche dans les yeux, qui se mouillaient de larmes :
— Ingrat! Je commençais à croire que lu ne voulais plus revenir. Et maintenant, tu reviens, et on ne te verra pas davantage. Il te plaîl de servir chez des étrangers, quand lu pouvais travailler chez nous, à ton comple.
Et chez qui vas-lu? Si lu nous avais consultés, seulement!... Des bons patrons, on t'en aurait indiqué dans le pays, des gens chez qui tu n'aurais manqué de rien. Au lieu que ces Malhibern, c'est pauvre comme des rats. Tu ne trouveras pas beaucoup de lard .dans leur soupe. ,
— Tant pis! Ce sont de braves gens, les Malhibern. Ça me plaîl de leur rendre service.
— Je vois que lu n'as pas changé entoyage, mon petit : toujours mauvaise tète et bon cœur. Faut bien t'aimer comme tu es! — soupira TAulari.
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En même temps, elle* poussait Jep vers son père.
— iMais regarde donc comme il est fier, notre cadel, regarde, — disait-elle à Bernadach.
Les hommes se donnèrent des poignées de main.
— Paraît que tu n'as pas flâné en route !
— faisait observer Bernadach. — On ne t'at-^ tendait pas avant demain. Pourtant, tu as dû trouver de la neige, par là-haut: le col de l'Orri était tout blanc, ce matin !
: — La neige fond: si le vent d'Espagne continue à souffler, demain il n'y en aura plus trace.
— Tant mieux! on aura les doigts moins paides pour la cueillette. Tu vois, la récolte n'est pas fameuse.
— Là-bas, dans la montagne de Saint- Paul, ils ont des olives à ne pas savoir où les mettre; les moulins à huile travaillent nuit et jour. Les Gavatx seront riches cette année!
— Ici, on se serrera le venlre.
— Vous, mais pas lui, — dit Galdéric. — Tant qiî'il y aura des charrues à redresser, des ânes et des mulets à ferrer, Jep ne pâtira pas.,. A moins que le Dragon ne soit obligé de fermer boutique... Les affaires ne vont pas, à la
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forge ! — insinua-t-il avec un mauvais sourire.
— Les affaires ne vont nulle part! — grogna Bernadach. — Ils nous ruineront tous, avec leur sacrée invention de République ! Tant qu'on n'aura pas fusillé ces rouges, ces bandits qui prêchent le partage...
— Comme vous y allez, père ! — protesta Jep. — Ceux que vous appelez des bandits sont de braves gens, des amis du peuple. Ils demandent le droit au travail. Est ce que ce n'est pas juste?
« Le droit au travail... » Ces mots sonnaient mal aux oreilles des Bernadach.
Qu'est-ce que ça voulait dire? Rien de bon, sans doute : une de ces paroles nouvelles, comme l'écho des villes en envoyait, dans ce temps-là, vers les campagnes, où elles passaient sans se fixer, semences étrangères, rejetées par le sol ancestral.
— Des foutaises, tout ça ! — prononça Bernadach en haussant les épaules. — Le droit au travail, il n'y a que les fainéants qui le réclament. Si tu as ces idées, tu feras bien de les garder pour toi, entends-tu?
Du silence traîna, de l'espace se fit entre ces hommes. Puis Bernadach, averti par les glaciers du Canigou, qui se teignaient de pourpre aux derniers reflets du couchant :
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— Nous parlons, — dit-il, — et nous n'avons pas une minute à perdre, si nous voulons charger nos olives avant la nuit. Allons, à l'ouvrage!
Jep les regarda besogner un moment. Personne ne s'occupait de lui. 11 n'était plus qu'un passant, au bord de la roule. Il reprit son bâton, se remit en marche.
Et TAuIari :
— Tu n'as pas oublié le chemin de la maison, — dit-elle, ni l'heure des soupes. Il y a du bon, ce soir: des boutifarres i , qui nous restent de la matanse 2 . Je t'invite.
Jep attendait un mot d'encouragement du père. Rien ne vint.
— On m'espère chez les Malhibern, — ditil. — Je viendrai chez vous une autre fois.
Il s'en allait d'une allure délibérée, faisant sonner le fer de son bâton aux pierres du sentier. Mais ses pensées n'étaient pas d'accord avec sa démarche. Il avait le pas léger et le cœur lourd. L'accueil de ses parents l'attristait. Quoi! pas un mol de pardon, pas un gesle d'amitié! Ah! c'était fini: il le sentait bien, il ne pouvait plus rien y avoir de commun désormais entre lui et ces gens-là. N'eût