JÉSUS-CHRIST ET BARBÉS
Quand il le pouvait, le citoyen Ramon, qui avait réussi à s'embaucher aux forges de Ria, venait passer la soirée avec ses amis de Catllar. 11 évitait la grand'route, se coulait dans les fourrés, le long de la rivière, puis, arrivé sous le jardin des Malhibern, il escaladait le rocher, enjambait le mur de la terrasse et tombait à Timprovisle au milieu du petit groupe des conspirateurs.
Car, on conspirait, maintenant, chez le Dragon. En attendant la cérémonie de la réception, les nouveaux frères s'initiaient aux rites de la société. Us échangeaient les signes de reconnaissance, le salut en tirant la casquette à droite pour la mettre vivement sous le bras gauche, la poignée de main très, compliquée, avec des attouchements convenus.
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C'était tout un cérémonial à retenir, et Ramon, chaque fois, recommençait la leçon.
— Une supposition, — disait-il à Jep; — tu es au café, on te cherche dispute. Tu n'as qu'à te frapper le front, comme ça, en criant : « Chrisl ! » Les affiliés, s'il y en a dans la salle, se lèvent comme un seul homme pour te porter secours. C'est joliment commode. Tiens, regarde !
Ramon dessinait le geste, jetait le cri; Jep, après lui; puis Jojotte, puis M. Sabardeilh. Le Dragon, à cause de son grand âge, était dispensé de ces exercices. Mais les autres s'y appliquaient en conscience. C'était un amusement pour Jep et une occupation pour l'instituteur, quelque peu maladroit de son naturel, et gauche à la manœuvre.
— Est-ce bien, cette fois? — demandait-il à l'instructeur.
Il s'agissait d'une certaine façon d'aborder un frère en se caressant le menton avec deux doigts.
— Ça serait mieux, si vous y alliez plus simplement. Vous écarquillez les yeux, vous appuyez le pouce sur votre couenne, comme si vous alliez faire votre barbe. Faut être malin, ou gare les mouchards !
M. Sabardeilh avait tergiversé quelque peu
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avant d'entrer dans la société. C'était bon pour des jeunes gens, pour des casse-cou, de se lancer à l'étourdie dans une pareille aventure. Mais, pour un homme marié, pour un fonctionnaire, il valait la peine de réfléchir. Et puis, le serment à prêter le gênait : il hésitait devant celte abdication de sa volonté, entre les mains d'inconnus.
Ram on le rassurait. Ces inconnus, dont il se méfiait, étaient de braves gens. Et il y avait des bourgeois dans le nombre, des riches.
— Si je vous les nommais, vous seriez étonné.
— C'est que, — objectait encore l'instituteur, — s'il faut se battre, ce n'est pas ma partie. On ne m'a jamais appris le maniement des armes.
— Le Dragon vous l'apprendra, — répondait Ramon. — C'est pas malin, d'ailleurs :
envoyer un coup de baïonnette, déchirer une cartouche, tout le monde y arrive.
— Et combien la cotisation? s'informait l'instituteur.
— Trois sous par semaine : il n'y a pas de quoi ruiner un homme !
— Je sais bien, moi, ce qui vous arrête, — insinuait Jojotle. — Avouez que vous avez peur de votre femme.
L'instituteur n'avouait pas: mais Jojotle avait mis le doigt juste à l'endroit sensible. M. Sabardeilh craignait les gendarmes, mais il redoulait encore plus madame Sabardeilh.
Seulement, il ne voulait pas que ce fût dit. Les gouailleries du sacristain le décidèrent à franchir le pas.
Restait à fixer le jour ou plutôt la nuit de la réception. Et ce n'était pas petite affaire. Tantôt, c'était le chef de la légion qui était parti pour la foire de Perpignan; tantôt, c'était la lune qui était trop forte : elle aurait pu trahir le secret de la réunion. Les conjurés attendaient; — Jojotte insouciant, à son habitude, M. Sabardeilh grave et recueilli, Jep impatient et enthousiaste autant qu'un cathéchumène à la veille du sacrement. Bepa se plaignait d'être négligée pour la Marianne. Elle aurait voulu être affiliée, elle aussi. Pourquoi pas?
Ramon s'esclaffait :
— Les femmes dans une société secrète!...
Faudraitcommencer par leur couper lalangue!
La convocation arriva enfin, portée par le centurion de Ria. Rendez-vous à huit heures du soir derrière l'oratoire de Saint-Pierre, à la croisière des chemins de Mollig et d'Eus.
Mol d'ordre : « Jésus-Christ et Barbes. »
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A l'heure dite, Jep, Sabardeilh et Jojolte se glissaient dans le ravin du Router, tous les trois chaussés de sandales et masqués chacun à sa manière : Jep s'était contenté d'un foulard pris sous la casquette et tombant sur les yeux; Jojolte avait noirci sa figure au charbon; quant à M. Sabardeilh, il disparaissait, tête et tout, dans l'ampleur d'un a capot », — d'un caban d'hiver, — dont il avait rabattu le capuchon.
— Vous allez étoufler là-dessous ! lui disait Jojotte.
— La pluie menace ; la soirée sera fraîche :
j'aime mieux suer que trembler, — répondit l'instituteur.
11 suait et il tremblait aussi, le malheureux. La peur l'étranglait.
Ils sortaient du ravin, et devant eux, à quelques pas, la bâtisse de l'oratoire se détachait sur la clarté du ciel. Personne autour ; le silence.
— Avez- vous entendu? — disait-il à Jojotte.
— Quoi?
— Rien : ce n'est qu'un chat qui miaule...
— Et vous avez cru reconnaître la voix de madame Sabardeilh? On pouvait s'y tromper.
— Le rendez- vous est manqué; les camarades ont mangé la consigne : rentrons ! —
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opina M. Sabardeilh, qui n'était pas fâché d'en rester là.
Mais trois hommes, trois ombres se levaient toat à coup du fossé, au bord de la route. Une voix sortit de dessous un feutre très ample :
— L'heure a sonné.
C'était la parole convenue. Ensemble, comme des enfants au catéchisme, les réci piendaires répondirent :
— Jésus-Christ et Barbes.
— Bien ! dit le chef de l'escorte.
Et, frappant l'épaule de l'instituteur :
— Ton mouchoir, ciloyen... Donne!
Il pliait le mouchoir, bandait les yeux du néophyte:
— Ta main, à présent !
Brusquement, il le fit pivoter sur lui-même.
Sabardeilh chancelait.
— As pas peur ! Je te tiens, je vais le conduire.
Et, se tournant vers les camarades qui avaient exécuté la même consigne avec Jep et Jojotte :
— En avant ! commanda-t-il encore.
Où allaient-ils ? Vers Motlig ou vers Eus ?
Au bout de quelques minutes, le cahotement d'un chariot vint à leur rencontre.
— Suivez-moi ! — ordonna le chef.
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Ils descendirent un talus, trébuchèrent à des souches.
— Couchez-vous, maintenant!
Ils se couchèrent. Le chariot se rapprochait; il passa. Les conspirateurs se relevèrent, reprirent la route. Elle élait tout embaumée par une odeur de vinasse que le chariot avait laissée après lui.
— Je parie — dit Jojotte — que c'est l'ami Trézel ! Il porle du vin en contrebande à quelque aubergiste. Dommage qu'on n'ait pas fraternisé avec lui. C'est un républicain : il nous aurait fait tâter de sa marchandise. '
Jojotte en aurait dit plus long. Le délégué lui coupa la parole, d'un « chut ! » énergique.
— Alors, c'est comme à la procession ! — dit Jojolte. — Nous sommes les pénitents et vons êtes le curé. Suffit, citoyen : on avalera sa langue.
— Le citoyen a raison, — approuva M. Sabardeilh. — Une imprudence pourrait nous perdre.
Sa main frissonnait dans la main du délégué.
— Y serons-nous bientôt ? demanda-t-il.
— C'est que... j'ai ma classe à faire demain matin: je ne voudrais pas rentrer trop tard,
— Tu t'en iras quand le chef te permettra
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de l'en aller, pas avant ! — répliqua F autre; — marche !
Le chemin devenait mauvais, hossué de rocailles ; un bruit d'eau courante se faisait entendre, tout proche.
Et Jojotte ricanait:
— Vous nous avez bandé les yeux ; fallait nous boucher les oreilles, si vous vouliez nous empocher de nous reconnaître ! Nous sommes sur le chemin d'Eus ; je parie que tu nous mènes à la « crose » des Endormes.
Un raidillon à gravir, puis des marches inégales, une descente de quelques pas, et l'escouade s'arrêtait. Une rumeur de voix montait, résonnait, comme sous une voûte.
Le délégué avait lâché l'instituteur.
— Nos frères de Calllar ! — annonça-t-il.
— C'est bien, — dit une voix ; — débandez-leur les yeux.
Les bandeaux tombèrent. Dans la clarté fumeuse que jetaient des chandelles de résine, la grolte apparut : car Jojotle ne s'était pas I rompe, la réunion se tenait dans la grotte des Endormes. C'était, dans les rochers, à l'orée du ravin qui dévale du plateau de Cornes, une fissure étroite, sans prolongement, qui servait de refuge aux bergers dans la saison du pacage. La tradition voulait que les
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bruxas y prissent leurs ébats, la nuit, et celle légende, acceptée par la crédulilé montagnarde, mettait les conspirateurs à l'abri des curieux. Ni pour or, ni pour argent, aucun du pays ne se serait risqué h cette heure dans le voisinage de la grotte. Le tapage même, les lumières, si quelque passant avait pu les surprendre, n'auraient fait qu'éperonner sa frayeur : plutôt que d'aller y voir, l'imprudent aurait détalé au plus vite.
Celte demi-sécurilé n'avait pas empêché les affiliés de s'armer jusqu'aux dents. Des sabres, des poignards luisaient, accrochés aux ceintures ; des piques, des fusils se dressaient en faisceaux le long des murs. L'énigme des figures barbouillées de suie, masquées de foulards, s'ajoutait au mystère du lieu et de l'heure. C'était terrible.
Au milieu du groupe, un peu en avant des autres, se tenait un personnage de haute taille, drapé d'un manteau à l'espagnole. Un loup de salin noir cachait son visage.
C'était le chef.
Sur un signe qu'il fit, deux hommes armèrent leurs fusils, les braquèrent sur la poitrine de M. Sabardeilh.
Une voix, en même temps, prononçait la formule du serment :
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- — Tu jures fidélité et obéissance, à la vie et à la mort ; tu jures de marcher quand on te commandera, même contre ton père, même contre Ion fils?
Le chef avait exhibé un crucifix et un poignard cachés sous son manleau ; il les joignit en croix devant l'instituteur:
— Lève la main, — ordonna-t-il. — Sur le poignard et sur le Christ, tu le jures? — demanda-t-il encore. — Tu sais à quoi lu t'engages ; si tu trahis, tu es mort.
Il était un peu tard pouf réfléchir: Sabardeilh jura. Le cœur lui battait; il avait juste la force d'articuler les paroles sacramentelles.
Après lui, ce fut le tour de Jep. Très crâne, la main tendue, il lança son serment à pleine gorge.
Jojotte s'avança ensuite, pas ému du tout, un brin goguenard. Déjà les canons des fusils s'abaissaient sur sa poitrine : il les écarta d'un geste.
— Assez! — dit-il, — ça me chatouille. Et puis, à quoi voulez-vous que je m'engage ? A marcher contre mon père, contre mon fils?
La bonne blague ! Mon père est défunt, et je suis célibataire. Je suis avec vous de grand cœur, c'est tout ce que j'ai à vous dire.
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— Jure-le donc, si tu le pensés! — insista le chef.
Et il lui présentait comme aux autres le crucifix et le poignard.
— Vous l'exigez? Suffit, vous allez m'enlendre.
De toutes les forces de ses poumons, le sacristain envoya un : « Je le jure! » qui fit vibrer la voûte de la grotte.
— C'est bien ! — déclara le chef. — Pas la peine de se cacher, maintenant : nous sommes en famille.
Il dénouait le loup collé sur sa figure. Et M. Sabardeilh reconnaissait M. Malfre, un bourgeois de Prades, un richard dont la signature valait bien vingt mille écus. Un type, ce M. Malfre, avec sa tête en pain de sucre, son nez à la Don Quichotte, sa barbe pointue, et ses cheveux tondus ras selon la mode républicaine. Il était né conspirateur. Il avait comploté contre les pions, au collège ; plus tard, contre le gouvernement ; avec les carbonari, contre la branche aînée ; avec les « Droits de l'homme », contre la branche cadette. L'avènement de la République l'avait désigné à la présidence du club, aux honneurs municipaux. Mais il s'accommodait mal de ces postes en vue, de ces situations de plein
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jour. A sa grande joie, les journées de Juin l'avaient rendu à sa vie souterraine, au mvstère des lettres chiffrées, des déguisemenls, des mots d'ordre. Brave homme, d'ailleurs, négociant intègre autant que démocrate sincère, à qui M. Sabardeilh était fier de pouvoir donner une poignée de main.
Il devait, en revanche, en subir de moins flatteuses. La compagnie était un peu mêlée.
A peine quelques travailleurs de terre : en Roussillon, comme partout, le paysan est circonspect. Des artisans, plutôt : tonneliers, forgerons de village; quelques conlrebandiers parmi, qui s'étaient affiliés dans l'espoir de régler de vieux comptes avec les collets verts de la douane. Mais que venait faire là le vieux Carbasse, un mendiant, un septsamdire, avec sa besace gonflée du pain de l'aumône, et cet autre individu, l'ermite de Llugol, une espèce de frocard, moitié illuminé, moitié charlatan, qui débitait du vin blanc et des miracles aux pèlerins et aux pèlerines, le jour de la « dévote » ? Sans doute on se servait d'eux pour convoquer les frères, recruter des adhérents dans les villages. Mais quels tristes missionnaires ! Et ce n'étaient pas les pires de la bande. Ce Galounes, comment avait-on pu l'admettre ? Un gabelou révoqué, pincé la
main dans le sac, en complicité avec les fraudeurs ! Vraiment, ce frère-là ne faisait pas honneur à la famille. — L'instituteur s'en plaignait à Ramon qui, aussitôt délivré du secret, avait rejoint ses amis de Catllar.
Mais le camarade se moquait de ses scrupules. Est-ce qu'il prenait la société pour une confrérie ?
— Quand il s'agit de se battre, on ne. demande pas aux gens s'ils ont les mains propres. Gatounes se battra, j'en réponds; s'il y a un sale coup à faire, il s'en chargera. C'est l'homme qu'il nous faut.
Cependant M. Maifre avait demandé le silence.
— Mes amis, — dit-il en sombrant une voix trop puissante, dont les sonorités s'exagéraient aux échos de la grotte, — mes chers amis, j'ai de graves nouvelles à vous communiquer. Des lettres de Paris m'informent que le Président, cette canaille de Bonaparte, profite des vacances de l'Assemblée pour préparer le coup d'État. Il achète les consciences, il négocie les trahisons. Maupas à la police, Saint- Arnaud à la Guerre, Magnan à la lête de l'armée de Paris n'attendent qu'un signe de leur maître pour égorger la capitale. Dans quelques jours, demain peut-être, le sang coulera.
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Heureusement, la province veille, le Roussillon est sous les armes. Une lettre de nos frères de Perpignan m'a porté les dernières instructions des grands chefs. Faites attention à ce que je vais vous dire. Le signal de l'insurrection sera pour nous un feu allumé sur le Roc-Mosquit. Le premier qui l'apercevra donnera l'alarme à sa section. Les décuries, les centuries marcheront sur Prades. Le rendez-vous est au Café Moulard. Là on vous expliquera ce qu'il y a à faire. C'est peut-être la dernière fois que nous nous réunissons avant le grand jour. Si quelqu'un de vous a une motion à présenter dans l'intérêt de la Cause, je lui donne la parole.
Le nommé Bonaric, dit Pied-Fin, un tonnelier de Vinça, sortit des rangs. C'était un petit, rageur, le front étroit, la lèvre mince :
t- Avant d'aller à Prades, — proposa-t-il, — je suis d'avis qu'on empoigne le maire et le curé de chez nous. On les bâillonnera solidement, et on les fera marcher en otages en tête de la section. Comme ça, la troupe n'osera pas nous tirer dessus.
— Excellente idée! — acquiesça Mercadié, un du village d'Eus; — mais notre maire, à nous, je le connais : à la première alerte, il se terrera dans sa cave. C'est le curé qui est dan-
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gereux. Nous l'enfumerons dans son presbytère .
— Ne t'occupe pas de ton curé : tu le retrouveras plus tard! — opina M. Malfre. — Il n'y a rien à tenter dans les villages, jusqu'à ce que nous soyons les maîtres à Prades. La sous-préfecture d'abord ; quand nous la tiendrons, nous tiendrons tout.
— Moi, je suis pour qu'on mette la main sur les douaniers, — suggéra le Maigre, un contrebandier de Taurinya. — Nous les cueillerons au lit avec leurs femelles; et nous confisquerons leurs carabines...
— S'ils ne vous les présentent pas par le mauvais bout, avec des pruneaux dedans, bien cuits et servis chauds ! — objecta Jojotte.
— Le plus simple — dit encore un citoyen — serait d'aller tout droit chez le collecteur et d'allumer un feu de joie avec les registres. Cette année, au moins, nous serions sûrs de ne pas payer la taille!
— , Autant d'hommes, autant d'avis, — conclut M. Malfre. — Et la discipline, qu'en faites-vous? Vous viendrez au Café Moulard; et là, je vous donnerai mes ordres. En attendant, avant que nous nous quittions, le citoyen Escaffre, notre trésorier, va procéder à la collecte. Je rappelle aux anciens et aux nouveaux
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frères que la cotisation est de trois sous par semaine. Allons, du courage à la poche, mes amis!
Le citoyen Escaffre, épicier de son état à Marquixannes, passait dans les rangs, recevait les sous et les pièces blanches dans sa sacoche, prenait ou rendait la monnaie, et, tout en plaisantant avec l'un, avec l'autre, il avait l'œil ouvert, de peur que quelque patriote ne lui glissât sur le nombre un sou troué, une pièce de rebut, ainsi que cela se pratique parfois aux quêles dans les églises. Lui-même, d'ailleurs, n'échappait pas aux soupçons de ses coreligionnaires, qui l'accusaient de brouiller ses comptes et de confondre le trésor de guerre avec sa caisse d'épicier.
La collecte finie, l'ermite de Llugol prit la parole :
— Nous sommes ici, — dit-il, — citoyens et frères, comme les premiers chrétiens cachés dans la nuit des catacombes ; nous travaillons comme eux à établir le règne du Christ, non pas du Christ tel que le prêchent les évoques prévaricateurs et le clergé réactionnaire, mais du vrai Christ, ami du peuple, de notre Christ à nous, républicains. Us vous ont assez exploités, ils se sont assez engraissés à vos dépens, tous ces gradés, les rouges et les
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violets, les porte-crosse et les porte-mitre : vous n'en voulez plus. Ce qu'il vous faut, ce sont les braves compagnons de saint François, les braves ermites de la montagne. Ils ne vous coûtent pas cher, ceux-là, vous leur donnez ce que vous voulez et même rien, si vous aimez mieux. A bas les curés, mes amis, et vivent les ermites!
L'orateur s'arrêta : s'il n'était pas à court d'éloquence, il se trouvait à sec de salive.
Heureusement, il avait le remède sur lui : une énorme « boute » en peau de bouc, compagne inséparable qu'il portait en bandoulière dans ses courses.
— A votre santé, citovens!
— Il souleva la boute, ingurgita un bon coup à la régalade, puis l'offrit à son voisin.
— C'est du fameux, — - expliqua-t-il, — du rancio, un cadeau que des pèlerins espagnols m'ont laissé l'autre jour à l'ermitage. Prenez et buvez, mes amis.
L'un après l'autre, les affiliés usèrent de la boute.
— Assez, camarade! — commandait l'ermite, quand un indiscret prolongeait un peu trop l'accolade. — Il faut que tout le monde en ta te.
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Quand la boute arriva aux mains de Jep, il y avait juste de quoi lui mouiller la luette.
— Pleine tu nous l'avais passée, plate nous te la rendons ! dit-il en la remettant à Termite. On ne peut pas en dire autant de toutes les filles qui vont danser à ta dévote... Pas vrai, sacré farceur?
— Fasse la sain te Vierge de Llugolque nous aplatissions aussi aisément les ennemis de la République!
— La séance est levée, — prononça M. Malfre. — A bientôt, frères, et ne manquez pas, chaque soir, de regarder du côté du Roc-Mosquit.
On se quitta au seuil de la grotte. Les gens d'Eus et de Cornes tirèrent à gauche, vers la montagne; les autres descendirent vers la Têt. Les affiliés de Calllar, de Prades, de Ria s'en allèrent par paquets, ceux de Catllar en tête, accompagnés par Ramon. Une jeune lune, qui déclinait vers l'horizon, éclairait la petite troupe et, devant elle, les friches, les cultures, les maisons endormies au bord de la route.
Us bavardaient, chemin faisant. Jep, tout échauffé de politique, fier de son début de conspirateur, aurait voulu batailler sur l'heure, jeter le défi à ces brutes de paysans qui ronr-
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fiaient dans leurs lits, indifférents au sort de la République. Son enthousiasme s'offusquait des bouffonneries de Jojotte, qui tournait en charge les incidents de la réunion, caricaturait la solennité de M. Malfre, contrefaisait l'homélie de Termite. Sabardeilh, un instant ému, enlevé par l'éloquence du grand chef, était repris par la peur. Les illusions lunaires le troublaient, lui faisaient voir des espions partout : dans le frémissement d'un buisson agité par le vent, dans l'ombre portée d'un arbre sur la blancheur de la roule. Il s'alarmait au moindre bruit, imposait silence à Jojotte pour se rendre compte. Mais, à mesure qu'on approchait du village, une autre frayeur lui venait, mieux fondée, celle-ci, plus précise : il pensait à l'accueil de M me Sabardeilh. Quelle scène, mes amis ! 11 la voyait, il l'entendait; d'avance, il pliait le dos, résigné, comme un piéton sous l'averse.
Ramon s'était séparé d'eux à la croisière du chemin de Motlig. Ils étaient entrés dans le ravin du Rouler; ils touchaient au découvert du lavoir. Homme ou bêle, un fantôme bondit du fourré, sauta sur eux brusquement:
M me Sabardeilh. Furieuse, elle avait mis la main au collet de l'instituteur.
— Ah! te voilà, mauvais sujet! 0*011 viens-
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tu? Dehors à minuit! C'est du propre! Tu détouches, maintenant ! . . .
M. Sabardeilh s'excusait : il était allé faire un tour avec ses amis, histoire de prendre l'air; il ne croyait pas qu'il fût si tard.
— Ne mens pas! — ripostait la dame. — C'est pas pour prendre l'air 'que Jojotte s'est barbouillé de noir, comme si nous étions en carnaval. Dieu sait de quel sabbat vous arrivez ! Une réunion politique, j'en suis sûre. Ah ! ils te mèneront loin, tes amis, si tu veux les suivre.
Jep riait.
— Oui, oui, las de vauriens... Vous ne rirez pas toujours, c'est moi qui vous le dis! On vous fourrera en prison, et ce sera bien fait.
— La paix, madame Sabardeilh ! — intervint Jojotte. — Si vous continuez à gueuler, les gens vont sortir, on nous pincera.
— Tant mieux! Qu'on vous pince, qu'on vous arrête, c'est ce que je demande. Je vous dénoncerai, s'il le faut, j'irai chercher les gendarmes. Ça vous apprendra à débaucher mon mari !
— Fermez votre bec, s'il vous plaît! Sinon, je vais vous saucer dans le lavoir : ça vous calmera, vieille sorcière !
— « Sorcière! »... Il m'appelle sorcière,
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et tu ne dis rien, Sabardeilh. Tu laisses insulter ta femme. Tiens, voilà pour loi !
Elle lui allongea un soufflet, que l'instituteur para du coude, lestement, en homme habitué à la manœuvre.
— « Sorcière! » — grommelait- elle. — Vous me paierez ça, Jojotte !
Elle poussait son mari par les épaules :
— Allons, file rondement!... A l'école, mauvais régent, à l'école!,'.. Et venez l'y chercher, vous autres !
— Cependant... — insinuait M. Sabardeilh.
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LE CONJURT
Galdéric avait mangé la drogue de la Barrabiane, et, à l'étonnement de sa mère, le remède ne l'avait pas soulagé.
— Pourquoi n'irais-tu pas à Taurinya consulter Cabiran, le berger des Barlhès? — lui conseilla FAulari. — La Barrabiane sait beaucoup de choses; mais Cabiran en sait davantage. On dit qu'il ne « manque » pas un seul malade. Il lui en vient de très loin, de Mont- Louis, de Cérel, de Perpignan même, et il s'en retournent guéris. Il a des secrets à lui, des herbes, pour conjurer le mauvais sort.
A ta place, j'essaierais.
— Sans compter que tu me rendras service! — ajoutait Bernadach. — J'ai une commission h te donner, une paire de vêles que je veux acheter au maître de Cabiran, à mon compère Barthès. Le troupeau est descendu
main tenant à Las Clouses, où Cabiran le garde pendant l'hiver. Quand tu auras fini de le consulter, il te montrera son bétail : plus de cent têtes de bourrets et de bourrettçs. Tu choisiras, et je m'entendrai plus tard pour le prix avec Barlhès. Qu'en penses-tu, mon garçon? La lune de décembre est dans son plein et le vent vient d'Espagne : beau temps pour demain. En parlant avant jour, tu pourras encore rentrer chez nous pour souper.
Galdéric se fit prier un peu, puis consenti!, de guerre lasse.
Le lendemain, avant l'aube, il était en route. Le froid piquait dehors; les pas du voyageur sonnaient sur la terre durcie par le gel, pendant qu'il traversait le village. La forge était devant lui, barricadée, muette. Et l'envie lui venait d'enfoncer la porte, de crier sa peine à celle qui ne l'aimait pas, de la prendre de force. Il détourna la tête, pressa son allure pour fuir la tentation. Jamais il ne s'était senti si misérable. Sans doute, il y avait là, dans ces logis en sommeil, plus d'une existence malheureuse, — des infirmes, des meurlde-faim ; — aucune pourtant aussi lamentable que la sienne. D'être pauvre ou malade, qu'estce auprès du supplice d'un homme qui a perdu sa volonté?
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La figure encore lointaine du Canigou, qui apparaissait à la sortie de Catllar, lui rappela, avec le but de son voyage, la chance de salut qu'il allait chercher à Las Clouses. Elle était bien incertaine, cette chance ; sur la masse obscure qui opprimait l'horizon, elle brillait à peine comme un point dans l'espace. Elle l'attirait, cependant; elle rappelait. Une force plus qu'humaine résidait, bienfaisante ou nuisible, dans cette montagne divinisée par la légende. Bruxas ou encantadas, des créatures surnaturelles la peuplaient, se cachaient au fond de ses étangs, de ses cavernes. Cabiran communiquait avec elles, participait à leur pouvoir. Peut-être le délivrerait-il de son mal.
La lune déclinait, prête à s'évanouir, une pâleur confuse auréolait la cime du Canigou, quand le voyageur, laissant Prades à sa gauche, abordait la vallée de la Riberetta, toule fumante de vapeurs. Déjà les coqs chantaient à Codalet; les premiers bruits du jour, les contrevents qui battent, les portes qui grincent, signalaient le réveil des mélairies, le saut du lit des travailleurs. Bientôt les sommets s'illuminèrent des feux du soleil; des rayons flambèrent en gerbes, glissèrent en cascade sur la lividité des neiges, sur Thor-
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reur béante des abîmes. En même temps, la forme jusque-là indistincte du pays se creusait, profonde, entre des collines nues que barrait, en face, la muraille fauve du Roc- Mosquit. La vallée s'étrécissait, s'assau vagissait en montant ; le chemin griiûpait d'étage en étage, au bord des gouffres de la Riberetla.
Taurinya était au dernier palier de cette escalade : une rue noire, tortueuse, des masures soudées au rocher, en suspens sur le précipice. Au delà, c'étaient le mystère des forêts, le déserl des pacages; plus de chemin, rien qu'un sentier qui suivait tantôt à mi-côte, tantôt en bas, et presque dans son lit, la course capricieuse du torrent.
Une gorge s'ouvrait au-dessus de ces méandres. Là, blottie sous un escarpement de la montagne, se carrait une construction basse : des murailles rongées d'humidité, un toit à pente raide, infléchi sous le poids des années. C'étaient les granges et les élables de Las Clouses, l'hivernage de Cabiran et de son troupeau. Le lieu élait solitaire, la maison silencieuse. Une foulée dans l'herbe, un filet de fumée révélaient seuls une présence humaine, et celte présence ainsi celée, enfouie dans ce couloir sans issue, était presque inquiétante. Sorcier ou voleur, celui
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qui opérait là n'avait pas de témoins à craindre. Dieu seul ou le diable pouvaient le voir.
Galdéric s'avançait; des corneilles logées dans les trous du rocher signalèrent son approche. Dans un tumulte de croassements, elles planèrent au-dessus de la tête de l'intrus: Cabiran était averti. Il se montra bientôt sur le seuil de la grange.
C'était un grand vieillard décharné, avec des cheveux blancs en filasse, des yeux fureteurs sous des sourcils épais, dans une figure creuse. Il était en train de construire avec de l'écorce de bouleau une de ces tabatières, en usage dans le pays, que les pâtres fabriquent à leurs moments perdus, pour les vendre, les jours de foire. Adossé au montant de la porte, il continuait son travail en regardant venir l'étranger. Galdéric ne ne pressait pas. La consultation qu'il venait chercher l'effrayait maintenant. Volontiers il eût rebroussé chemin. Mais le sorcier l'avait aperçu : il était trop tard pour reculer.
— Bonjour, Cabiran ! — dit-il.
— Salut, Galdéric! — répondit l'autre.
— Vous savez donc qui je suis? — s'ébahit le garçon.
— Sommes-nous pas voisins ? Quand je
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garde mon troupeau là-haut, sur le Canigou, vous ne me voyez pas, vous autres ; mot je vous vois. D'ailleurs, c'est comme si on te connaissait, quand on connaît ton père. Tu lui ressembles de visage, et je te souhaite de lui ressembler tout à fait. Bernadach est un malin.
— C'est lui qui m'envoie, — se hâta d'expliquer Galdéric. — Nos vaches se font vieilles : nous voudrions en acheter une paire de jeunes, des bourrettes d'un an, que nous élèverions jusqu'à ce qu'elles soient en âge de remplacer les anciennes. Et le père m'a chargé de vous demander si vous n'auriez pas ce qu'il nous faut, par ici.
— Les bourrettes ne manquent pas, dans l'ètable : tu n'auras que l'embarras du choix. Justement, c'est l'heure de les mener boire.
Tiens-toi là, à côté de la porte, elles passeront devant toi.
Depuis un moment déjà, les bêtes meuglaient, impatientes ; les voix graves des mères se mêlaient aux plaintes enfantines des génisses et des taurins.
Les mères déliées défilèrent en tête : aienties par le poids de leurs tétines, elles allaient droit devant elles, menées par l'habitude. Les jeunes, plus folâtres, détalaient, aussitôt
libres, filaient, la corne haute, la queue en panache. Et, comme il y en avait un certain nombre du même âge, presque pareilles de poil et de membrure, Galdéric avait de la peine à fixer sa préférence.
— Eh bel qu'en penses-tu? — lui demandait Cabiran. — C'est leste, cette jeunesse!
Mire-moi un peu celle-ci, cette dégourdie qui joue de la corne avec sa camarade. Quelle épaule, quels reins! Veux-tu l'examiner de près?
Il avait arraché une poignée d'herbe, l'offrait à la génisse. Elle agréa tout de suite à Galdéric, et, bientôt après, une autre avec qui elle s'appareillait à merveille. On aurait dit les deux sœurs. Cabiran les marqua d'un coup de ciseaux qui leur enleva une touffe de poils entre les cornes.
Galdéric s'était acquitté de la commission de son père, et, puisque Bernadach devait s'entendre directement pour le prix avec le maître, il n'avait plus rien à faire avec le pâtre. Et il hésitait à consulter le sorcier.
— Pendant que les bêtes sont à boire, m'est avis que nous pourrions en faire autant! — invita Cabiran. — Je n'ai pas grand'chose de bon à te servir : Cabiran n'est pas riche ; mais ce qu'il a, il l'offre de bon cœur.
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— Merci bien, — s'excusa Galdéric ; — j'ai bu en passant à Taurynia : je n'ai besoin de rien.
— Entre toujours, — insista le berger en le poussant amicalement vers la porte de la grange. — En fait de vin, nous ne récoltons ici que du jus de raisin d'ours. Mais j'ai rapporté de la foire de Ribas une fiole d'anis espagnol : nous l'élrennerons ensemble. 11 ne sera pas dit que le fils de Bernadach sera venu jusqu'ici sans trinquer avec moi.
Il débouchait la bouteille, remplissait les verres.
— A votre santé, Cabiran !
— A la tienne, mon garçon !... A ta bonne amie!...
— Je n'en ai pas, pour le quart d'heure.
— Allons donc ! un beau fadrV comme toi, riche et bien découplé, trouve toujours chaussure à son pied...
— Celle qui me plaît ne veut pas de moi...
— C'est que tu t'y es mal pris : la jeunesse est sans expérience... Je la connais, celle qui te fait souffrir : je t'ai vu tourner autour d'elle. Elle a donc le cœur bien dur, cette Bepa!