Garçon
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— Trop tendre, au contraire, mais pas pour moi* malheureusement !
— Elle en tient pour ton frère, pas vrai ?
Et ça te désole.
j) — J'en suis malade; j'en mourrai de cha-
grin, si personne ne me secourt.
— Et c'est pour ça que tu es venu me consulter. Ne dis pas non ! Ce n'est pas à seule fin d'examiner mes bourrettes que tu es monté à las Clouses. Je le savais d'ailleurs, que tu viendrais : j'ai travaillé pour toi, ce matin... Mais d'abord, si tu veux guérir, confesse-moi bien ce que tu souffres. L'appétit ne va pas? tu ne peux pas dormir?
— Il y a plus d'un mois que je n'ai pas fermé l'œil.
— Bien!... Et, dis-moi, quand la tristesse te gagne, tu n'as jamais eu l'idée de te périr?
— Plus d'une fois, au bord de la Castellane, je me suis arrêté devant les gouffres ; j'y ai jeté des pierres pour m' assurer de leur profondeur, et l'envie me prenait de suivre les pierres. L'eau m'attirait. Un jour, j'ai même commencé à me lier les jambes avec mon mouchoir, pour m'empêcher de nager, quand je serais au fond.
— Autre chose. Est-ce que, quand tu rencontres la Bepa, lu ne sens pas ta gorge qui
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se serre, comme si quelqu'un t'étranglait?
— C'est vrai : le souffle me manque ; il me semble que je vais passer.
— Ce n'est pas la peine de chercher davantage : tu es possédé, mon pauvre garçon !
— La Barrabiane me l'avait déjà dit ; elle m'a fait manger de sa confiture d'églantines pour me délivrer.
— La Barrabiane t'a volé ton argent. Sa drogue est bonne tout au plus pour les enfants en nourrice. Ce n'est pas assez fort pour loi. Sois tranquille, je connais les herbes et les paroles du conjurt. J'en ai sauvé de plus malades que toi. L'essentiel est que tu aies confiance. Les neuf plantes, je les ai cueillies à ton intention, ce matin. Les voilà!
Le bouquet ficelé pendait à un clou, dans la cheminée. Le sorcier choisit quatre de ces plantes, parmi lesquelles Galdéric distingua un pied d'aconit et un autre d'ellébore.
— Viens ! — lui commanda Cabiran ; — noua allons, les enterrer.
À quelques pas de la grange, l'homme traça un cercle sur l'herbe avec une bêche. Puis, s'adressant à Galdéric :
— C'est toi, — dit-il, — qui dois creuser la fosse. Quand elle sera assez profonde, tu enterreras les plantes, la racine en l'air.
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Maladroitement, car ses mains tremblaient, Galdéric exécuta ses ordres. Le diable, sûrement, le regardait opérer ; et qui sait si, pour le soulagement de son corps, il ne risquait pas le salut de son âme? Mais, puisqu'il s'était livré à Cabiran, il fallait bien obéir. Le sorcier le fascinait. Il lui apparaissait autre dans l'exercice de son ministère que tout à l'heure, quand il trinquait avec lui. Sa figure avait changé, sévère maintenant, redoutable, avec ses yeux en vrille, dont il n'osait plus affronter la pointe. Sa taille même paraissait avoir grandi. Sur le ciel d'hiver, obscurci déjà par le crépuscule, sa maigre silhouette se dressait menaçante, pendant qu'à voix brève, impérieuse, il donnait ses instructions à l'ensorcelé.
Les plantes étaient enfouies.
— A présent, que dois-je faire? — interrogea Galdéric, très humble.
— Tu vas prendre les cinq plantes qui restent, — dit Cabiran. — En passant à Prades, tu les frotteras au Christ noir qui est dans la chapelle de la Sang. Et, ce soir, en traversant Cattlar, — il sera nuit déjà et tout le monde sera couché, — tu les fixeras, les racines en l'air, toujours, à la porte de la forge. Tu te sentiras mieux tout de suite. Par la vertu du
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conjuré, tu retrouveras le manger et le dormir. Et tes ennemis éprouveront mon pouvoir.
Jep sera confondu; un grand danger le menace. Tu triompheras, c'est moi qui te le promets, moi, Cabiran.
— Je n'ai qu'à vous bien remercier, répondit Galdéric. Tenez! — ajouta-t-il en lui glissant deux écus dans la main. — Est-ce assez?
— Toutes les terres des Bernadach ne paieraient pas le service que je te rends, — affirma le sorcier, en empochant les pièces blanches. — Je ne suis pas comme les médecins, moi : je ne demande rien; j'accepte ce qu'on m'offre, pour ne pas faire injure aux braves gens qui viennent me consulter. Bonsoir, mon garçon, et prends bien garde de ne pas perdre les herbes en route : le conjurt se retournerait contre toi !
Galdéric était déjà loin. Le paquet d'herbes serré sous le gilet, contre sa poitrine, il répétait, en chemin, de peur de les oublier, les recommandations de Cabiran. 11 lui tardait d'accomplir -les rites, de recevoir le soulagement attendu. Et il lui semblait que le charme agissait déjà. Son allure était plus dégagée, sa tête moins pesante. Presque allègrement, il franchit leslléfilés de Taurinya, descendit à Prades, entra dans l'église de Saint-Pierre.
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Sans s'arrêler à la pensée du sacrilège, il se glissa dans la chapelle de la Sang, déserte à cette heure, frotta au Christ noir les herbes du maléfice. Pourquoi le bon Dieu et le diable ne travailleraient-ils pas ensemble à sa guérison? Et non pas seulement le bon Dieu, mais la sainte Vierge et les saints?,.. Pris d'un accès de dévotion, le malade s'agenouilla, pria devant l'effigie de son patron saint Galdéric; il se prosterna devant la statue.de Notre-Dame de.la Compassion, — une statue peinte et habillée comme une personne naturelle, avec une chaîne d'argent au cou, des bagues à tous les doigts et, pendu dans la fente du corsage, un cœur en or qui luisait dans la ténèbre de la nef.
En sortant de l'église, Galdéric trouva la rue animée d'un mouvement insolite. Des-gens s'accostaient, des groupes se formaient sur le pas des portes. Que se passait-il? Plus loin, un rassemblement s'était tait devant une affiche manuscrite; posée sur la façade de la mairie. C'était une dépêche de la préfecture qui promulguait le coup d'État, la dissolution de l'Assemblée, le rétablissement du suffrage universel.
Un falot éclairait mal l'écriture administrative. Des citoyens, pour la déchiffrer, flain-
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baient des allumettes. Galdéric se renseigna auprès d'un de ces curieux, un monsieur ventripotent, une tête à lunettes avec une barbe en collier, encadrée dans une cravate montante. Le bonhomme s'était haussé sur la pointe des pieds pour mieux lire, et, sans doule, ce qu'il lisait ne lui agréait pas médiocrement, car, à la grande surprise de .Galdéric, cet homme grave exécuta une pirouette et claqua des mains avant de lui répondre.
— Ça veut dire — expliqua-t-il enfin — que la République est f... Vive Napoléon !
— Vive la République, ira de Deu ! — protesta, à côté de lui, un mécontent.
El, comme il montrait le poing au bourgeois, — un poing énergique et mal odorant d'ouvrier corroyeur, — le monsieur s'esquiva promplement à travers la foule.
L'Assemblée dissoute, le suffrage universel rétabli, Galdéric n'y songeait guère. Le coup d'État pour lui, c'était Jep coffré, Bepa a l'abandon, c'était la revanche, promise par Cabiran : « Tes ennemis éprouveront mon pouvoir; Jep est en danger », avait dit le sorcier. Et ces paroles proférées là-haut, il les trouvait réalisées une heure après en arrivant à Prades. Plus de doute, il savait tout, ce Ca-
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biran, il pouvait tout. Galdéric était sauvé, le règne de Jep était fini. La bonne nouvelle le soulevait, lui faisait hâter le pas, brûler la dernière étape.
Caltlar dormait, volets clos, portes closes, quand il s'arrêta sur la place de l'église, devant la forge. Il noua le bouquet à un anneau de la porte, les racines en l'air, comme le lui avait commandé le sorcier.
Puis, au moment de se remettre en route, il se ravisa, cogna fortement aux volets de la cuisine.
La fenêtre s'ouvrit ; Bepa se pencha au dehors...
— Qui est là? — interrogea-t-elle.
— C'est moi, Galdéric. Écoute. J'ai du nouveau à l'apprendre. Je viens de Prades.
Le coup d'Élat est affiché à la mairie. La République est nettoyée. Tu peux l'annoncer de mapart à ton galant et k ton grand-père.
Bonne nuit à vous trois!