‹ Jep, romanChapitre 31 sur 31 · JEP · texte numérisé non relu

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pleuraient, les hommes serraient les poings.

Et les sanglots des femmes, les jurons indignés des républicains, se mêlaient aux cris de joie des enfants amusés du spectacle, aux chamailleries des badauds qui se bousculaient, jouaient des coudes pour mieux voir.

Tout à coup, les trompettes sonnèrent; le peloton de hussards s'ébranla à vive allure.

— Cavaliers, sabre au clair! En avant!

Du bleu, du rouge, des éclairs d'acier, des

frissons de plumes, un arc-en-ciel de couleurs, avec un tourbillon de bruits, s'enfonça sous la voûte de la poterne, reparut en plein air, lancé à fond de train à la descente.

Les hussards étaient passés, les prolonges arrivaient. Un cri s'élevait de la foule :

— Les voilà! les voilai

Cahotés sur les chariots mal suspendus qui bondissaient sur le pavé inégal de la chaussée, les insurgés défilaient. Quelques-uns, debout, saluaient, envoyaient au public des paroles de protestation ou d'adieu, aussitôt perdues, au vent de la course; d'autres, accablés, malades peut-être, restaient accroupis au fond des chariots. Ceux-là, les résignés, étaient presque tous des paysans. Pendant que leurs camarades ouvriers s'exaltaient en cris et en gestes, ils se tenaient tranquilles, ruminant

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leur malheur, ou bien, accoudés aux ridelles des chariots, ils regardaient monter par-dessus le feston des toits la silhouette des monlagncs lointaines, la cime du Canigou, tout l'horizon familier de leur vie ancienne, du foyer et dos champs qu'ils n'espéraient plus revoir.

Les prolonges se succédaient en une vision rapide, les figures en grappes, à peine distinctes- Une ou deux fois, il avait semblé à M me Sabardeilh, à Bepa, qu'elles reconnaissaient leurs maris.

Une vingtaine de voitures avaient déjà défilé; il n'en restait plus que trois à la queue, et, derrière, le peloton de hussards qjui fermail la marche. Comme le dernier chariot débouchait de la poterne, juste à la hauteur du parapet sur lequel s'étaient hissées Bepa et M me Sabardeilh, une mule de l'allelnge se mit à ruer, obslruant le convoi. Et dans le chariot, en face d'elles, fraternellement appuyés l'un sur l'autre, Jep et l'instituteur apparurent. Deux cris, deux sanglots en un seul, et, comme les prisonniers se penchaient pour répondre, un coup de fouet, un juron enlevaient l'attelage. La prolonge filait, emportant l'adieu inexprimé des proscrits.

Ce qui se passa ensuite, la galopade des hussards, le départ, clairons et tambours en

tèle, du bataillon d'infanterie, la dispersion lente de la foule dont la rumeur descendait vers la ville, les deux veuves ne s'en aperçurent même pas. Étroitement embrassées, le front de Bepa incliné sur l'épaule de M me Sabardeilh, elles pleuraient.

Un vieux, un ouvrier qui s'en allait, maugréant dans sa moustache, s'arrêta devant elles.

— Ils vous ont pris vos hommes, les bandits! Eh bien, topez là! — - dit-il en leur tendant les mains. — Je suis aussi malheureux que vous. Ils m'ont pris mon fils, à iiioi, un gamin de dix-huit ans. C'est terrible ! Mais ce n'est pas fini. Nous les vengerons* La Rouge reviendra. Et alors, œil pour œil, dent pour dent! Vous verrez ça, citoyennes!

— Ce sera peut-être long, ■ — intervint Bernadach. — En attendant, nous autres, nous allons travailler. Que deviendrait le monde, si les paysans se croisaient les bras? Avant de politiquer, il faut vivre. Nous allons sarcler nos blés, pour vous faire du pain.

Paris. — L. Maretukux, imprimeur, 1, rue Cassette. — 6439.

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