Marié
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sur le malheur des jolis amoureux, on arriva à la pauvre église Sainte-Marie, dans la chapelle obscure, en face d'une vierge dont les mains jointes s'embarrassaient de chapelets riches et de cœurs en vermeil. Et les riles s'accomplirent.
Pendant que le petit vicaire dépêchait sa messe basse, chacun faisait ses dévotions à sa manière. M. Sabardeilh invoquait le Dieu de Lamennais, il appelait le démocrate Jésus- Christ au secours des peuples opprimés. Jep, un peu au hasard, sans y croire, Bepa dans toute la ferveur de son âme, priaient la bonne Vierge de faciliter leur réunion à Jeantine, tandis que Bernadach proposait un marché à Notre-Dame-du-Rosaire, s'engageait à lui offrir un cierge de trois livres si Bepa accouchait d'un garçon.
Après ces émotions, il était temps de déjeuner. L'endroit n'était pas gai : un parloir de prison ! les quatre murs, des bancs, une table. Mais sur celle table Bernadach avait fait porter., de la cantine, une pile de tourteils et quelques fioles de rancio. Le rancio était authentique, les tourteils fleuraient l'anis.
C'était un rappel des jours heureux, des nourritures du terroir. La pensée des prisonniers allait vers le pays. Ils s'informaient des
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choses, des gens du village, amis ou ennemis.
— Jean Cadène, que devient-il? — interrogeait Jep.
— Il s'est marié, mercredi a fait huit jours, avec l'Yzabel de Colomines, — le renseignait Bernadach.
— Pas belle, pas jeune, FYzabel! Comment. a-t-il pu s'accommoder de ce laideron?
— Il choisissait ses maîtresses pour leur figure; il a choisi sa femme pour son argent... Pas si bête, Jean Cadène !
— Et Felip des Ortes?
— Ah! le sacré juponnier! Il s'est fait pincer, l'autre nuit, avec la Maria, la femme du roulier de Motlig. Le mari lui a administré une danse! à coups de fouet, naturellement; mais quand la mèche a été usée, il a lapé avec le manche. Le galant est au lit, depuis : il n'ose pas se montrer.
— Il n'a que ce qu'il mérite! — prononça Sabardeilh. — Et Jojolle, et Ramon, que deviennent-ils?
— En Espagne, tous les deux, à Ribas.
Ramon est contre-maître dans une grande forge, il gagne de bonnes journées. Jojotte a repris son état de cordonnier; mais il s'ennuie ferme, paraît-il : il lui tarde de revenir à Calllar.
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— Pauvre Jojolte ! Ça doit bien le changer, s'il a perdu l'habitude de rire. Mais parleznous un peu de l'abbé Colomer.
— Toujours frais et potelé comme un poupon, — dit M mo Sabardeilh. — Il engraisse, notre curé.
— Et mon successeur, M. Piffre, — demanda l'instituteur, — qu'eu dit-on à Catllar? 11 se donnait pour républicain, autrefois...
— S'il l'a été, il n'y paraît guère, — répondit M me Sabardeilh. — Il fait du zèle, ce monsieur. 11 lèche les bottes du sous-préfet comme si elles étaient en sucre! Le soir du Te Deam après le plébiscite, il a décoré la mairie, fallait voir! Des aigles, de& écussons en papier doré... Et des lampions! on y voyait comme en plein jour, sur la place.
— Farceur! — déclarait M. Sabardeilh.
Cependant, les cancans épuisés, la conversation tournait à l'intime : Jep et Bepa, d'un côté, l'instituteur et sa femme, de l'autre, causaient de leurs petites affaires.
M m * Sabardeilh annonçait à son mari son projet de le rejoindre au plus tôt en Afrique.
— Le temps de vendre le peu de mobilier que nous avons à Thuès, et je m'embarque.
— C'est bien long pour toi, le voyage! — s'inquiétait M. Sabardeilh. — Qui sait où l'on
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nous enverra? Je ne veux pourtant past'exposer à crever de faim dans quelque désert...
— Tant pis! s'il faut crever, nous crève- 6 rons ensemble, mon homme.
À l'autre bout de la table, les nouveaux mariés, accoudés, front contre front, les yeux dans les yeux, se disaient des secrets à voix basse.
— Si c'est un garçon qui nous arrive et que tu ne sois pas là, comment l'appelleronsnous? — interrogeait Bepa. — Ferreol!
Qu'en dis-tu? C'est un joli nom, Ferreol!
— Moi, je veux bien, — consentait Jep.
— Vous pourriez me consulter, au moins!
— réclamait Bernadach. — Vous oubliez que c'est moi, le parrain. Va pour Ferreol.
Encore une tournée à sa santé, mes amis!
Us trinquèrent. Et déjà un roulement de tambour les avertissait que l'heure de la séparation était venue. Jep s'était pendu au cou de Bepa; il ne pouvait pas s'en détacher. Et des baisers, des caresses !
— Gardes-en un peu pour demain ! — dit Bernadach.
— Sait-on ce qui nous attend? — répliqua Jep. — Je veux en prendre pour aujourd'hui, pour demain et pour toujours !
Pauvre Jep! Il ne croyait pas si bien dire...
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Bernadach avait hâte de reparlir. Maintenant que le mariage élait conclu, les affaires de famille réglées selon ses convenances, il en avait assez, de muser dans les rues, de bavarder avec des femmes. Les travaux pressaient là-bas : on n'avait pas fini de sarcler les blés, on n'avait pas commencé d'ensemencer les haricots. Livré à lui-même, le garçon de charrue ne devait pas se fouler la raie. Il était temps de reprendre la route deCatllar.
Tôt levé, selon les habitudes campagnardes, le maître de Jeantine élait descendu à l'écurie, avait pansé la Grise, dépaysée, étonnée, elle aussi, de n'avoir rien à faire. Bepa et M me Sabardeilh, agitées par les émotions de la noce, n'avaient pas fermé l'œil de la nuit.
Debout devant la porte de l'auberge, elles attendaient Bernadach.
— Si nous allions voir un peu du côté de la citadelle? — proposa Bepa.
— Quand les mâles sont en cage, les femelles rôdent autour des barreaux. Allons!
— acquiesça le vieux paysan.
La clarté naissait à peine quand ils arrivèrent en vue de la noire bâtisse, plus noire, plus sévère, dans la douceur attendrie de l'aube. Le ciel sans nuages prometlait une de ces journées de splendeur précoce, de brus-
que épanouissement, comme on offre le début du printemps roussillonnais. Le long des jardinets du faubourg, les grappes de lilas pointaient parmi la verdure ingénue des feuilles nouvelles, et, de l'herbe du lalt^, émanait l'odeur des premières violettes.
Cependant, à mesure qu'ils approchaient de la poterne, nos gens s'étonnaient du nombre toujours - croissant des promeneurs qui cheminaient avant ou après eux comme vers un rendez-vous commun. Il y avait déjà foule aux abords du pont-levis, et, à tout moment, par les rues adjacentes, il arrivait du monde : des ouvriers de fabrique, des grisetles, et des bourgeois parmi, des messieurs en redingote.
Évidemment, il allait se passer quelque chose à la citadelle. Quoi? La curiosité de Bepa tournait à l'angoisse.
Bernadach s'informa.
— Ce sont des insurgés qui vont sortir, — lui fut-il expliqué par un passant; — un premier convoi qu'on embarquera demain h Port-Vendres.
— Et savez-vous si ceux de Catllar sont du voyage?
Le passant n'en savait rien. On pouvait espérer encore. En tout cas, il fallait avancer au plus vite si l'on voulait assister au départ.
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La police et la gendarmerie étaient déjà à leur poste. Un bataillon d'infanterie, l'arme au pied, la baïonnette au canon, occupait la pente du glacis, tandis qu'une double haie de lignards maintenait la liberté du passage.
Les deux femmes et Bernadach se faufilèrent à grand'peine au premier rang des curieux, derrière les soldats. De là, on pouvait voir de l'autre côté de la poterne, jusque dans la cour intérieure de la prison. Elle était grouillante de monde et agitée par la bousculade des derniers préparatifs. Au centre se tenaient les personnages officiels, magistrats ou officiers supérieurs. Des gendarmes à cheval, mousquet au flanc, pistolet à l'arçon, gardaient les issues, et, le long des bâtiments, stationnaient des prolonges d'artillerie, qui, l'une après l'autre, venaient prendre leur chargement de déportés. Les surveillants les poussaient, les entassaient, enchaînés deux par deux, sur le plancher nu des voitures. Le convoi bientôt était formé. On n'attendait plus que la cavalerie : deux pelotons de hussards désignés pour l'escorte. Des sonneries de trompettes les annonçaient; ils arrivèrent au grand trot, se rangèrent dans la cour, en tête et en queue de la colonne. Après ces allées et venues, il y eut un moment de silence,
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puis un commandement bref, qui, répété die rang en rang, à pleine voix, traversa la poterne, mit en mouvement le bataillon d'infanlerie déployé sur les glacis :
— Chargez vos armes!
En face des prisonniers et du public, cavaliers et lignards découvrirent les gibernes, mordireut les cartouches; avec un cliquetis de métal alerte., presque joyeux, les baguetles dansèrent dans les canons des fusils et des mousquets. Bepa et M me Sahardeilh tremblaient comme la feuille. Pourquoi les chargeait-on, ces fusils?
Des voisins les rassurèrent. Ce n'était qu'une menace, un avertissement aux condamnés, peut-être aussi au public. Le fait est que ça chauffait un peu, depuis un moment, parmi le populaire. Beaucoup, qui étaient venus là en curieux, se sentaient remués, pris aux entrailles par cet appareil d'une prétendue justice, vindicte impitoyable exercée par des vainqueurs contre des vaincus. Et puis, c'étaient leurs pareils, ouvriers ou paysans, ce& pauvres diables, jugés sans défenseurs, condamnés sans preuves, et finalement voués aux misères de l'exil. Combien en reviendraitil, de ceux qui allaient partiF aujourd'hui? Un frémissement secouait la foule; les femmes