Jérémie en 1845
Nous venons de voir et d’entendre une .monstruosité sociale, uneanomalie étrange dans notre siècle d’égoïsme et de lâchetés politiques, — une exception dans notre époque de braillards sans pensée, t- quelque chose d’inouï, d’anormal, de fabuleux dans une société sans conviction, sans prévoyance comme sans entrailles ; - nous venons d’ouïr et de voir un apôtre au dixneuvième siècle !
Ne riez pas, messieurs, car nous n’a- ,vons pas ri nous, qui allons d’ordinaire droit au défaut de l’armure des hommes
et des choses, — des théories el des systèmes sociaux, — nous n’avons pas ri, parce qu’en vérité la foi est quelque chose de si inouï el de si rare parmi nous,— qu’un cœur d’enfant, joint h l’intelligence d’un poète, — ne nous a pas semblé le moindrement risible !
Et quand nous disons un aj^étre ! n’allez pas vous figurer quelqu’un de ces commis-voyageurs de l’humanité, — de ces colporteurs de panacées sociales, vêtus de l’habit bleu-harheau, gantés de jaune, chaussés de hottes-vernies, portant un lorgnon et une canne à pomme d’or et dînant à cinq francs aux frais d’une association d'imbéciles qui ont mis l’avenir de l’humanité en commandite!
Non ! l’apôtre que nous avons vu, et dont la parole vibre encore à notre oreille, — est un de ces cœurs naïfs el poétiques tels que ceux auxquels le Christ dit un jour : Levez-vous ! jetez vos filets, suivez-moi ! je vous ferai pêcheurs d’hommes!
Une barbe inculte, une blouse grossière, des souliers poudreux qui foulent
avec mépris les tapis des ambassades^ un regard de feu, une parole ardente, colorée , passionnée, contagieuse surtout ! voilà l’homme dont nous voulons dire quelques mots.
El, en vérité, nous ne savons ce qu’il nous faut le plus admirer en lui, de l’apôtre ou du poète, — de l’homme qui a voué sa vie à une œuvre que notre faiblesse, pour s’excuser , qualifie d’impossible — de'l’homme qui s’en va heurter à toutes les consciences pour y réveiller les sentiments d’humanité que Dieu y avait semés, — de l’homme qui accepte sans sourciller les humiliations, les dédains des maîtres et des valets, et qui, confiant dans la pensée divine qui le soutient, se retrempe, et sort chaque jour plus fort et plus grand de ces terribles épreuves, — de cet homme si petit, si humble, ou de ce poète si grand et si biblique, si formidable , — que sa voix semble par moment comme un écho de celje qui troubla Ballhazar dans ses festins impies.
îl faut avoir entendu comme nous cette poésie sauvage, implacable et prophétique
comme les menaces d’Isaïe, — sortir de cette bouche insjtirée, — il faut avoir senti le contraste de celle magnifique parole, avec celte humble blouse du prolétaire , ~ pour comprendre notre admiration et notre enthousiasme.
Cet apôtre, — neriezjpas! —• est un fouriérisle, — ne l’écoutez pas! il vous convertirait! quanta nous, nous ne savons pas trop à l’heure qu’il est où nous en sommes de nos croyances et de nos principes.
Mais ce que nous pouvons affirmer, — c’est qu’il est difficile de trouver un plus rude joûteur, un logicien plus serré, un adversaire plus dangereux pour tout ce qui tient à ce mauvais replâtrage social, qu’on appelle gouvernement constitutionnel.
Nous donnerions de grand cœur tous nos droits politiques — et une douzaine de cigares de manille—pour voir l’apôtrc Jean Journet, en possession de la tribune de la chambre des représentants pendant quatre heures !
El quand il aurait déroulé son système, qui est le plus souvent un magnifique poème, dans lequel l’homrEe, en exerçant sur les desseins de Dieu, atteint ala plus haute somme de félicité possible, ~ quand il aurait fait le procès à tous ces gouvernements basés sur l’égoïsme, — la peui-j — la corruption — cl la routine , nous serions enchanté de voir ce que lui répondraient MM. Verhaegen , llogier , Dccharaps, De Mérode et tous ces athlètes de la parole qui jouissent d’une si grande réputation d’éloquence auprès du journal de leur endroit!
Et cependant lui, toujours calme et serein , jette par le monde les semences de sa doctrine, que se disputent le vent, 1 ivraie et les pierres du chemin ! heureux quand quelques grains tombent dans un cœur pur, dans une intelligence honnête.
Nous admirons Jean Journet pour son intelligence, son dévouement, sa constance et surtout pour son courage, son désintéressement, qui lui ont fait sacrifier sa modique fortune à la propagation des doctrines de son maître.
' Poar beaucoup de gens cel iiomme sera un fou, — mol horrible! insulte sanglanie que toutes les médiocrités jettent à la face de ceux-là qui les dominent par le cœur et la pensée!
les contemporains de Colomb, de Jacquart, de Watt, de Bernard de Palissy , de Parmentier, deFulton, — traitaient aussi de fous — ces hardis pionniers de l’avenir, qui n’avaient que le tort d’avoir raison cinquante ans trop tôt.
Quand ces stupides mépris viennent de la fouie, qu’importe! mais quand les intelligences suprêmes se font les échos des banales clameurs des carrefours, alors Dieu les punit ! Ecoutez plutôt :
Lorsque Napoléon, décidé à frapper l’Angleterre au cœur, — fit rassembler une formidable armée navale à Boulogne, et que du haut de la côte il dévorait des yeux la blanche ceinture de récifs qui bordent la Carthage moderne, — un homme s’ofl’rit à lui qui lui proposa de conduire son armée sur le sol ennemi en nue nuit,
— h travers ia tempête et les vents contraires, sans voile ni sans rame.
Le grand homme haussa les épaules et traita Fui ton de fou\
Neuf ans après,— le grand homme montait à bord du Bellérophon pour alhi's’asseoir au foyer du peuple anglais .—Côte à côte du BeUéroj)hon — marchait fier et silencieux, couronné de son panache de fumée, — le premier navire à vapeur qui parut en Europe.
— Qu’est-ce que ce navire, demanda César détrôné?
— Sire ! c’est le Ftdlon, bateau à vapeur américain, répondit un officier.
César baissa ia tête. 11 avait reconnu le doigt de Dieu. Il portait la peine de son aveuglement ! Fultonle fou était un grand nom , salué par la civilisation comme un de ses bienfaiteurs, et César, vaincu et enchainé, voguait vers les rochers mortels . de Ste-Héiène !
Ne rejetons ni les paroles ni la doctrine de l’homme de bonne foi, avant de l’avoir écoulé. C’est faute de quelques cents ducats refusés à Colomb, que Gènes a perdu l’Amérique.
Mais c’est assez nous occuper de l’apôtre, parlons du poète, et montrons le.
Bruxelles, avril 1813.
VicroH. JGI.Y.