‹ Jérémie en 1845Chapitre 17 sur 22 · L'APOTRE JEAN JOURNET · texte numérisé non relu

L'APOTRE JEAN JOURNET

A l’KRIGUEUX.

Non, celte vie n’est pas si mauvaise que nous l’imaginons quand la pensée, après nous avoir enlevés dans l’avenir que la science prépare, retombe brusquement sur le présent. Pour lui, il n’a pas douté de la Provjflence, et’ilsoulTre, s’il ne murmure jamais.

Un jour qu’il vivait dans la foule, éniyré de ses plaisirs et de sa fébrile agitation, un homme passa près de lui, et le son d’une voix que personne ne voulait entendre arriva jusqu’à son cœur. Il le vit austère et vantant le plaisir, pauvre et vantant la richesse ; préconisant tous les biens dont il manquait lui-méme au lieu de leur insulter, et se vengeant d’ètre malheureux en rêvant lebonheurdes autres.— La vue

ils ce dévouement opère en lui unemétairorphose complète. A mesure qu’il médite 1 , t qu’il descend dans le monde silencieux et solitaire de l’étude, toutes les haines, toutes les antipathies, toutes les afi'cctions de la veille, disparaissent et font place à un baiser de charité que les sacrifices vont alimenter incessament.

Il apparait lout-<à-coup devant ses amis, le front soucieux, la voix haute et inspirée. D’où vient-il, où va-t-il ainsi? — U vient de préparer sa tcàche; il va l’accomplir ; il marche à la conquête du monde!

Ne lui parlons pas de ses intérêts et de sa famille. Ses intérêts, il n’en a plus de pécuniaires, car celte honnête aisance dont il jouissait et dans laquelle devait doucement s’éteindre sa vieillesse, il l’a sacrifiée poursoulager,quelques jours peutêtre, celte foule de pauvres qui gémissent autour de lui. Pour les soulager plus efficacemeranl, il vole joyeux au martyre.

— Sa famille ! elle n’est pas bornée à ce petit nombre d’êtres vivant de lui : l’humanilé, voilà toute sa famille; jamais homme n’aura pour elle tenté davantage.

Dieu le veut ! Dieu le veut ! ce cri est

le sien, ce cri de toute créature : de l’oiseau désespéré, qui défend du bec et des ailes, contre l’oiseleur, son petit nid de mousse ; du cerf qui brame auprès de la biche amoureuse, dans l’épaisseur mystérieuse des forêts. — Il part ayant pour richesse ce beau ciel à la voûte sereine audessus de sa tète; l’espace devant lui; autour de lui des hommes, ses frères qui 1 entendront; en lui, l’espoir qui gonfle son sein, et aussi la parole du maître dans les pages du livre qu’il médite, se sentant toujoursulus fort et plus heureux, après sa lecture.

Homme de foi, vraiment digne de faire partie de cette petite légion de pasteurs que le Christ avait lancés à la régénération du monde.

Comme eux, il parle un langage sublime que les lettres humaines n’apprennent pas;.une poésie qui fait paraître terne ou subtile toute autre poésie. Oui la lui a enseignée? quel génie est venu souffler ces visions ardentes ces paroles puissantes, a cet esprit grossier, qui raisonne comme la statue de Memnon ? Qui donc? La solitude èt la foi. Vivez sa vie et vous aurez son secret.

Il part, — toute roule lui est bonne, — il arrive dans quelque pacage social qu’on appelle une ville. Il tombe au sein de celle agglomération d’hommes qui se haïssent ])ien qu’il ne se connaissent pas, et qui se haïssent davantage s’ils se connaissent. Devant les pas del’élranger, une seule porte est ouverte : celle d un de ces lieux où les oisifs se réunissent avec la lie du monde, et où la débauche aide à hœr h temps, cet implacable ennemi de notre cige, il entre donc dans un café.

L’aspect de ce front que la p^sce a sillonné de rides précoces, de cette télé qui semble plier sous le poids de la lâche dont la foi l’a chargée, n’inspire pas le respect à celle foule bruyante et distraite. D’ailleurs, la misère en cheveux blancs est venues! souvent se mettre en face du plaisir gorgé de vin, qu on est blase de cette émotion, et que c’est tout au plus si le riche prépare négligemment la parcimonieuse aumône qui doit écarter de lui les cris importuns de la faim.

Cependant il ne chante pas, il parle j il ne mendie pas, il apostrophe; il n’exhale pas de dolents gémissements. Ah! loin de là : — Il ouvre l’avenir, et d’une main

sùre, irrésistible, ii y pousse ces pauvres riches qui croient avoir le bonheur au fond de leurs verres à bière, et qui, à l’aspect des merveilles que le poète ouvre autour d’eux, se regardent humiliés d’apprendre pour la première fois l’indigence de leurs plaisirs. — Aux joies sans bornes qu’il raconte, à ces extases prochaines et ineffables auxquelles l’humanité va s’abandonner, il oppose ce que la civilisation appelle ses fêtes et ses joies.

D’abord, on l’écoute avec surprise; puis on se prend à sourire, puis on divienl peu à peu grave, pensif ; et tandis que cet homme • parle, chacun se sent passer sur le front une sorte de frisson inconnu qui tombe de sa voix ou de ses yeux. — Il y a dans cette organisation puisssante quelque chose de fatal qui inspire l’enthousiasme, qui dégage l’électricité des masses, et établit comme un courant irrésistible de l’orateur à la foule. L’émotion ne se calme que quand l’apôtre lui-même s’est fa. Alors, il arrive souvent que, rentrant dans les préoccupations matérielles de la vie, confus d’en avoir été arrachés brusquement et malgré eux, plusieurs, comme pour s’en venger, jettent le sar-

casnie au poète, ou tout au plus, s’ils sont bienveillants, se contentent d’appeler ses promesses Us rà:es d'un bon cœur. Quant aux autres, ils s’en vont repus et assez contents du spectacle.

Et l’auteur qui a fourni 5 cette scène, non pas sa voix et sa poitrine seulement, mais son âme, mais toutes les puissances de son être, sortbrisé de fatigue et de douleur. D’ailleurs, sous l’insulleel l’outrage, on ne le vil jamais que silencieux et résigné : l’homme semblait évanoui, il ne restait plus que l'apotre. — Ah! mon Dieu ! qu’il a fallu que les hommes, mes frères, aient souffert, pour qu’ils soient pervertis au point, je ne dirai pas seulement, hélas ! de rester sourds à la voix qui les convie au bonheur, mais de la couvrir de malédictions.—Un jour, je lui demandai "ce qu’il ferait s’il voyait quelqu’un cracher avec mépris sur les livres du Maître, la chose qu’il respecte le plus au monde.

A celle question, il resta silencieuxj et quand il porta les yeux sur moi, je les vis briller d’un feu sombre; je crus que celte tète du midi allait s’enflammer . Mais il se contenta de me répondre : « Je me dirais :

Pardonnons-lui, il ne sait ce qu’il fait, »

j — L’homme de la science oubliaif, en (lisant ceci, (|n’ilnc faisait que répéter les paroles de l’homme d’amour, du Dieu niarljT.

Ce litre de martyr , celle glorieuse auréole, rien ne lui a manqué pour qu’il puisse s’en parer fièrement. Toutes les humilialions, loules les douleurs que la société inflige aujourd’hui , il les a subies sans se plaindre, sans abandonner un instant la mission qu’il a entreprise Il sait

que chaque souffrance dans le présent lui est un titre dans l’avenir j et puis, il faut ledire, si lemarytre a ses tortures, l’apostolat a ses joies pures et vives, immense satisfaction d’une conscience satisfaite.

Souvent, lorsqu’il se préparait à quitter un de ces théâtres improvisés,—carrefour, rue, café, salon, etc. —d’où il exhorte la foule, une main furtive venait presser d’uncî étreinte /ralernelle sa noble main, = C’était quelquemalheureux rongédesceplicisme, auquel il avait rendu l’espérance et la foi en Dieu ; quelque jeune femme qui tout-à-coup, à la voix du poète, s'était senti battre le cœur, ce cœur oublié et flétri au milieu des fêtes du monde.

Alors le poète partait heureux; il gar-

(lait longtemps dans son âme la sensation de cette précieuse étreinte; il l’emporlaii sur la colline, là où il se retire, dans le calme des soirées, pour méditer et recueillir l’esprit saint.

Car, comme s’il avait voulu commencer à le récompenser dès ici bas de ses peines.

Dieu lui a donné le don de la poésie. Le vers éclot naturellement dans son cerveau inculte; il semble que la pulsation du cœur qui l’inspire soit si forte, que l’intelligence ne puisse résister et qu’elle produise, à son insu, ce qui coûte tant de veilles aux poètes vulgaires. Ainsi, il lui arrive souvent, au retour de ses courses, après un travail, après d’impuissants efforts, de rencontrer une chaleureuse inspiration sur sa route, parhasard, ainsi qu’ot rencontre au fond d’un buisson une blaiv che fleur d’églantier qui a échappé au veut d’automne. Il la recueille et va l’ollrir, dans la ville voisine, à quiconque voudra respirer ses parfums. — il compte commi des grâces du Seigneur les pièces de vers que Dieu lui a accordées, et jiarce qu’il sait quo cala est beau, il l’offre à cem qu’il rcncojitrC) bien qib’il soit apotro cl nobi poète. f

Cel homme inouï, celle autre Pierre l'hermite, bien supérieur à son modèle,— puisqueaulieudeprovoquer, il travaille à rendre impossible l’elTusion du sang humain,—vient de passer parmi nous. Il a compté les partisans des idées en faveur desquelles il combat partout et contre tous ; il a vivifié leur intelligence, ranimé leur charité, à l’élan de laquelle la société eilemême venait de mettre si inoportunément des barrières.

Le passage de ce géant obscur, de ce ihiliintrope embrasé d’un zèle sans bornes, e contact de ce cœur qui est l’écho de toutes les misèreset qui cherche à les soulager toutes; celle rencontre étonnante, à notre époque, d’un esprit convaincu et plein de foi, a fait du bien à ces pauvres jeunes gens, encore meurtris du coup qui venait de les frapper au sein de leur obscurité et de leurs bienfaisants travaux.

Ils vous remercient avec effusion, frère à la voix harmonieuse. Les derniers accords de voire voix vibreront longtemps encore parmi eux. Iis entretiendront, avec la pieuse assiduité des vestales, le feu de votre inspiration et du culte que le Maître a révélé.—Puissiez-vous, apôtre, dans le .

pèlerinage que vous continuez, ne rencontrer que (les toits hospitaliers, des oreilles attentives et bienveillantes. Mais si les ronces du chemin ensanglantaient vos pieds; si les yeux s’obstinaient à ne point voir, les oreilles à ne point entendre; si votre frère vous refusait le coin de son foyer pour vous permettre d’y exhaler de fortifiantes paroles, revenez, revenezparmi nous, apôtre, nous vous attendons et nous vous gardons la première place parmi les gens de cœur,

Le Coiiservalcur de la Dordogne du 59 février 1844.

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