ACTE DEUXIÈME
nisation, véritable appel permanent à la concorde et à l'oubli des inimitiés ?
DAME RÉGINA
Mais précisément, dans cette famille « exemplaire», la concorde s' effrite et croule. Le père et la mère ne se comprennent plus, leurs âmes parlent des langues différentes. Les deux fils marchent en se tournant le dos, l'un grevé du caractère paternel, l'autre du caractère maternel. La fille semble un mélange, mais incohérent et bizane comme si les deux éléments unis en elle l'étaient de force et avec un perpétuel besoin de gesticuler face à face dans l'extravagance.
PHILARÈTE
Des cas isolés ! des cas isolés ! dont vous intensifiez l'exception par uii esprit de système.
LOUISE, s'animant.
Exception ! Esprit de système ! Mais vous ne regardez donc pas autour de vous, Monsieur Boudard ? Le milieu qui vous enserre ne serait-il pas visible pour vous ? Pour des mil-
lOO JERICHO
liers d'êtres qui circulent dans notre rayon visuel le même conflit ne s'affirme-t-il pas? Cet anti-sémitisme, universel et grandissant, grondant partout où les deux races sont en présence, vous le considérez comme un phénomène artificiel, suscité par quelques cerveaux dévoyés et malfaisants. Oh ! les magiciens que seraient ces malfaiteurs ayant la puissance de répandre aussi prodigieusement une idée fausse ! Et, d'ailleurs, peut-on commander à ses impressions, même quand elles dérivent des faussetés régnantes ? Les faussetés n'exercent-elles pas leur action tant qu'elles durent? Et ne durent-elles pas quelquefois des siècles ? N'est-on pas alors contraint de s'accommoder de leur provisoire et do s'arranger en conséquence jusqu'au jour, souvent trop lent à venir, où disparaissent ces mauvais nuages ?
PHILARÈTE, nerveux.
Il est difficile de raisonner avec vous. Vous êtes des femmes et vous pensez en femmes, permettez-moi de vous le dire en toute gracieuseté.
A(rrE DKUXIKME lOI
LOUISE, s'exaltant.
Mais combien d'hommes pensent, au temps présent, comme ces femmes gracieusement sermonnées 1 C'est dans cette extension, semblable à un incendie, que mon âme, où ces idées sont en fermentation, trouve un aliment qui les fortifie sans cesse. Cette âme qui travaille sans moi, et presque malgré moi, ne travaille pas seule. Elle n'est qu'un animalcule dans un banc de corail immense, croissant sous les flots des préoccupations sociales contemporaines. Entre races différentes bâille un abîme infranchissable. On se parle d'un bord à l'autre sans parvenir à se toucher. On se crie de loin des choses et on ne se comprend jamais distinctement.
PHILARÈTE, impatienté.
Mais non, mais non, c'est factice et c'est injuste. De nombreux et excellents esprits protestent. Moi, par exemple, je m'en indigne, je résiste, je combats î
LOUISE
Ah! si ceux qui ne voient pas encore le problème en comprenaient le venin terrible !
102 JEKICHO
si tous ceux qui ont cet aiguillon planté dans le cœur parlaient ou osaient parler ! Mais combien subissent la terreur de la puissance juive, prompte aux rancunes et aux exécutions! Si tous ceux qui sont exposés à en souffrir prévoyaient leurs souffrances prochaines î Mais ils ne sont pas encore assez asservis à ces étrangers, assez contaminés par leurs moeurs financières et leur psychologie inhumaine de la thésaurisation par le dépouillement d'autrui Le mal juif ne les a pas encore rendus assez malheureux !
PHILARETE, avec résignation.
Ah! du moment que l'Imagination et la Sentimentalité s'en mêlent, que puis-je contre ces forces, hélas! souveraines, moi qui suis un fervent de la Raison, un disciple des grands philosophes humanitaires du xviiP siècle, un descendant de Rousseau et de Diderot, un apôtre des grands principes de 89, des Droits de l'homme et du citoyen ?
LOUISE, s'exaltant de plus en plus Et quand je vois ces âmes étrangères, ces âmes avec lesquelles le bout à bout des tendresses et des enthousiasmes est si souvent