‹ Jéricho; comédie-drame en trois actes et 24 scènesChapitre 5 sur 99 · ACTE PREMIER II · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER II

mon mari la solitude pesait lourdement sur moi dans le logis vide qu'endeuillait son souvenir. Ma fille, très aimante, désirait m' avoir auprès d'elle pour m'assister pieusement dans l'achèvement de ma vie. Cette précaution sentimentale et tendre trouva, apparemment, un appui dans la prudence financière de mon gendre, le banquier, car, liquidation faite de la succession de mon mari, il me reste une fortune mobilière qui n'est pas à dédaigner et dont il lui convient de contrôler l'emploi.

FABRICIUS

Chère amie, chère amie, comme vous vous révélez tout à coup soupçonneuse! Et pourtant vous êtes posée et réfléchie, calme et calmante comme une belle solanée. Vous avez horreur des préjugés et de la vulgarité. Votre sérénité morale est rare; vous êtes modérée en toutes choses. Je vous compare à Minerve. Aussi je vous aime avec une respectueuse tendresse. Votre image grave et souriante est en moi comme un sjinbole. Et voici que brusquement je vous trouve agitée, défiante...

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Laissez-moi suivre mes pauvres idées.

Après, si c'est utile, nous raisonnerons. — Me voici donc chez eux depuis quelques mois, bien traitée, bien soignée, vivant beaucoup dans ce grand hall où nous causons maintenant, sorte de place publique où se déroulent en grand nombre les événements de la Famille^ terrasse commune, lieu d'assemblée comme le pont d'un navire à passagers. Et je regarde, et j'écoute, et je vois, et j'entends, et je réfléchis, et je juge. Eh bien, Fabricius, malgré tant d'années de mariage, malgré les trois enfants qui en sont issus, malgré les intérêts communs, malgré l'universel désir humain de bonheur, malgré un ensemble rare de conditions usuelles pour constituer ce Bonheur^ je sais maintenant, à n'en pas douter, qu'il n'y a aucune entente entre Louise et son mari.

FABRICIUS

Que me dites-vous là? Est-ce de votre fille elle-même que vous tenez cette révélation?

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DAME REGINA

Pas encore. A peine de temps à autre quelque allusion. Ma présence, sans doute, est trop récente. Mais je pressens des aveux amers. Puis il y a la pudeur douloureuse des misères comme il y a la pudeur charmante des nudités. Et quand je dis aucune entente, peut-être l'expression est-elle trop molle? Malgré moi je guette, malheureuse, pour mieux décou\Tir la mauvaise réalité.

Mais... (pardonnez au savant l'insurmontable puérilité de son besoin de netteté) en tout ceci le More de Venise, et la scène III, et la scène IX... quoi?

DAME RÉGINA

Vous parlez de votre prétendue puérilité. Ne s'agit-il pas plutôt de la mienne? Vous méditez beaucoup sur les grands problèmes de l'Histoire. Je dois à vos causeries qui ont fait de moi, depuis tant d'années, A'otre élève et votre disciple, des vues supraféminines, dirais-je, sur le problème de l'évolution des sociétés humaines. Vous m'avez instruite au

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point que j'ai craint souvent de l'être trop pour mon sexe, d'autant plus que tout savoir ouvre, jusqu'à présent, plus de portes, me semble-t-il, aux inquiétudes qu'aux espérances. Que de choses vous m'avez dites quant à l'influence de la Race sur les destinées historiques, qu'il s'agisse des peuples ou des individus! Or, tantôt, avant votre arrivée,... peutêtre à cause de votre prochaine arrivée,... comme des dards venant de points divers pour frapper mon cerveau au même point et s'y enfoncer par une blessure unique, profonde, douloureuse, vous, vos leçons, ma fille, mon gendre, leur mariage, Othello, Desdémone, la Race, se sont réunis en un seul faisceau de flèches aiguës et vibrantes.

FABRICIUS, lui pienant la main

Bizarre amie !

DAME RÉGINA

Bizarre? voici ce qui est surtout bizarre! Je me suis demandé si la vraie signification de la tragédie d'Othello, le More de Venise, dans la pensée secrète et pénétrante du grand Will, à qui il plut de laisser dans ses œuvres

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