ACTE PREMIER
Voyageur aux contrées Shakespeariennes».
— « C'est plus vaste, disait-il, que les cinq parties du Monde ». — Et il ajoutait, fixant sur moi ses yeux chargés de malice scintillante : — « Sachez, Monsieur l'historien Fabricius, que c'est plus vaste aussi que tout le Passé ». —
DAME RÉGINA, pensive.
Oui, je me souviens !
FABRICIUS
Et ce sont ces souvenirs qui, maintenant, vous font triste ?
DAME RÉGINA
Non, car ils grandissent le Mort et attendrissent sa noble figure. Voici quatre ans qu'il est libéré des misères de l'existence. Les premières cruautés de la séparation passées avec leurs animales souffrances, je me suis habituée, suivant l'humaine coutume, à cette mutilation de notre couple conjugal, à la rupture du pont de chair qui nous reliait, et mon vieux cœur, lui aussi proche de la fin et impropre aux grands émois, demeure apaisé. Ami Fabricius, je suis triste plus étrangement.
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FABRICIUS, «'asseyant.
Bonne amie, bonne mère, puis-je l'apprendre?
DAME RÉGINA, frappant du doigt sur le livre.
C'est Othello que j'ai là! C'est la Tragédie d^ Othello, le More de Venise \
FABRicirs.
Ab, oui! Il vous émeut le sort lamentable de Desdémone ?
DAME RÉGINA
Non. Pas cela. Autre chose qui m'est venu soudainement, il y a un quart d'heure, presque au moment où l'on vous annonçait. Un rapprochement bizarre, brusquement illuminatif comme une lampe électrique dont on tourne le bouton.
FABRICIUS
Quoi ? Quoi ? je suis intrigué.
DAME RÉGINA
Voici. L'incident est curieux par sa nature comme par son imprévu et digne de votre
AOE PKKMIEK
méditation de penseur. (Cherchant ea feuilletant le livre) A la scène III,... oui à la scène III, Brabantio, le sénateur, père de Desdémone, dans la salle du Conseil, devant le Doge, quand Othello \ient d'avouer qu'il a séduit la patricienne, s'écrie, indigné (Elle lit) : « Une » enfant toujours si modeste, d'une essence » si douce et si paisible qu'au moindre mou- » veiujnt elle rougissait d'elle-même ! Deve- » nir (elle insiste et élève la voix) en dépit de la » Nature, de son âge, de son pays, de sa » réputation, de tout, amoureuse de ce qu'elle » avait peur de regarder... »
Eh bien ?
DAME RÉGINA, feuilletant plus loin.
Et à la scène IX, Jago, parlant de la tendre et passionnée Vénitienne (Elle lit): « Avoir » refusé tant de partis qui se proposaient
» (elle insiste et élève la voix de nouveau) et avaient
•» avec elle toutes les affinités de patrie, de » RACE, de sang dont tous les êtres sont » naturellement si avides! » (Elle regarde Fabriciusd'un air interrogateur).
lO JÉRICHO
FABRICIUS, après un silence.
J'entends, mais je ne comprends pas.
DAME RÉGINA
Fabricius, vous qui savez tant de choses que jamais, pour converser, vous n'avez besoin de recourir à la médisance ; vous qui fréquentez cette maison et y voyez vivre et fonctionner le ménage de ma fille Louise et de son mari Alfred, qui n'est pas seulement Alfred, mais aussi, et peut-être faut-il dire
surtout, NEPHTALI JACOB, LE JUIF ! avez-
vous une opinion sur la façon dont va ce ménage ?
FABRICIUS
Mais... convenablement. Comme beaucoup d'autres... Un peu froids réciproquement, peut-être, ces époux.
Mon fidèle ami, c'est pis ! Je ne m'en doutais guère avant de m' être installée ici et d'être devenue, sans l'avoir prévu, la surveillante involontaire en même temps que l'hôte de cette demeure que je croyais heureuse et harmonieuse. Vous savez que depuis la mort de