Jérôme
Nous arrivâmes enfin à Pavie, pendant la nuit du sào au ai prairial. Là, on nous refusa des chevaux de poste pour l'armée, parce qu'elle était à peu de distance de cette ville, et qu'on s'attendait à une action vers la pointe du jour. Ruder demanda à l'instant et obtint des x:hevaux et un conducteur de charrois jmilitaires. Il proposa à -la petite Plompock de la mener jusqu'à nos avantpostes : elle accepta résolument, et nous repartîmes tous les trois.
H n'était pas jour encore, .et le canon commençait à tirer de toutes parts. A mesure qvie nous avancions,. nous dis*-
tinguions le bruit de Ul rnoosqueteiie.
Ruder nous faisait aller aussi vite que le permettait la pesanteur de nos cheyaux, et le soleil commençait à peine à pa« raître, que nous vîmes, du haut d'une colline, les deux armées se former en combattant 1^ ravoaapaî, ce spectacle içiposant et terrible me fit éprouver une sensation ^ue je ne connaissais points Ce n était pas de ta frayeur, c'était une tris^sse profonde, ^m abaissement d'organeSf causés par Taspeel -des blesf ses qu'on rapportait 4ftéjà en foule, ^ par Tévidence du danger^ Ruder allait me précipiter mnec lui. Il me regarda fixement : «Tu pâlis, Jérôme. — Tavone 9 que je suis jnal à mon aise; mais je ne p romprai pas d'une semelle. — ^Tu ^eras
4> brav«,sansétvefoi:tfi8r)»n: voilà tKmmie
V j'aime les hommes. »
S^ous asTiâtâvDes au premier poste, et
il s'tttformâi ou iétak son baftailîon. On
le Iw monfeDi^ faisant partie de TaTant'-
SÉM&MM. 3
gardas, jqui soujtenail; seule alors tout Peffort de Tarmée ennemie. Il sauta à tcarre ayec lal^ècfté d'un jeune hojnme; a^£gUDe s'souma d'un feu i|ouveau; il mkt le sabre à la mam, je tirai le mien, et je le smvi& « le n'iâ pas «ssuyé le pl^emiier feu, me dit*- M; mais l'atfaire i> sem .cb^ude, et corbleu, A est encore 9 temps .de se joontmr a
Kqs ^e»s attaquaieatMontebeUo, qui donna son nom à cette journée. ITous ne ms^doiioQS plus^^aous volions au feu.
A chaque pas Ruder rencontrait des camarades qui a^^aiept vfi^ncu avec lui pu gioiis lui, et partout j'entendais crier :
yivie ile brave Huder. <t J^ veux <$fi soir, ^jae jdit-'il, qu'xm crie aussi : Yive ie # i>i:ave lérome. Mons,inon jeune ami, 9 jjoiià rin«ta»t. »
Nous arrivâmes dans les rang»s «de son l]|ataillon , où une artillerie supérieure avait jeté .du 4ét$ordre. Dès .qu'on le re^ 4)onmJAy un pri géaéa^al de joie ctiébra
4 Jl^RÔlCE.
son retour, et les rangs se resseirerent avec autant d'^Dire qu'à une parade.
Elégant du jour, qui brillez par un calembourg, par une charade, par une cravate nojLiéje de telle ou telle manière, qui, forts du s.uffrage de femmelettes aussi futiles que vous, versez le ridicule sur celui qui dédaigne vos puérilités, c'est devant Montebello qu'il fallait voir Ruder, si petit dans vos salons, si grand par sa valeur et la confiance de l'armée.
Il fit battre 1^ charge, et s'avança tête baissée, suivi de tous. les siens.
Jje copyipns que je ne vis pas trèsdistinctement ce qui se passa alors : j'estais agJLté d'un trouble extraordinaire.
3'avançais machinalement au milieu des combattans, des blessés , des morts ; j'en^ trai dans le village, sans savoir com-^ment j'y étais parvenu.
Le feu cessa; ma tête se remit, et je reconnus que nous étions maîtres du poste. Je cherchai Ruder des yeux ; il
était près de moi ; je ne Tavacs pas quitté.
« Je suis content de toi, me dit-il. Tiens, s> prends deux doigtis d'eau-de-vie, cela » te donnera des forces pour recommen- » cer, car ces b..^...-là ne ùous laisseront » pas ici. »
Le héros auquel j'avais eu Thonnéur d'être présenté, vint reconnaître à'il était possible de se retrancher dans le village. «Bien^ jeune homme, bien,mfif » dit-il ; nous nous verrons après la ba-- » taille »*
On commençait à peine à fermer les principales issues, et à établir des postes dans quelques maisons avantageusement situées, que l'ennemi revint à la charge avec des troupes fraîches et une fureur à laquelle nos sqldats, fatigués, ne pureQ| résister long -temps. Nous reculâmes à notre tour; mais notre retraite fut celle de braves gens, décidés à vendre cher la victoire. Dix fois les baïonnettes se croisèrent. Ruder était partout, et par-
6 rÉRÔME.
tout il portait la mort Les efforts soutenus de renûemi reiD|yortèrent enfin sur son exemple, sur sa bravoure. Ce tpA restait du bataîHon recula tont-à^ ^up de plus de' cinq cents pas. Ruder, écumant de fureur, parvint encore à le reformer sous le feu d'une batterie qui enlevait des files entières.
On ne se battait pas aVeC plus d'avan--' tage sur les au^es poiùté. Le nùttibre allait enfin décider dé la victoire, lorsqu'ime division tout entière pafut dans là plaine, et cbàngeft kl face du coitïbàt.
Hos g€$ns reprirent un nouveau côtirage^ et tidus matchâme^ une seconde fois à Tatta^ticr dû village. ]f oùs essuyâmes d'àbord des décharges die inousqueterîe si lèDtirriès et si soittenucfs, que je me crus k mon heure fatale^ Je n'éprouvai cependant aucun sentiment de craitite ni de regret de là vie. Elle avait voulu que je fusse là, et c'en était assez, ce Allons, me yt dis-je, la dernière goutte de mon sang
jiBÔÎlE. ^
« è^ ïûon pays , et mon dernief Tœu à » l'amour. i>
Je m'étourdis siir ma position, je ne voulus plus voir le sang qui coalait à flots autour de moi, et, sans regarder si on me suivait ou non , je me précis pîtai, sal>rant tout ce qui se trouvait de*»
vant moi. Étais-je poussé par mon courage, ou par le désir de me soustraire, par une mort prompte, à Tagonie du péril, sans cesse renaissante? C'est ce dont je n'ai jamais pu me rendre compte.
J'arrive à l'entrée d'une principale rue qiie défendaient quatre pièces qu'on avait mises en batterie, après nous avoir chassés du village. On finiifôait de les charger; les canonniers avaient là mèche
à la main; ib allaient mettre le feu.
On me saisit le bras avec violence. C'est Ruder, qui ne me perd pas de vue, qui s'est attaché à mes pas. Il me fait faire une volte, et se jette devant moi en criant : «Vis, malheureux enfant, rtloi
8 JJÉRÔMïr.
» j'ai relDpli ma carrière ». Le catio»
tonne à Finstant. Il était chargé à mitraille. Le brave, l'infortuné Ruder, couvert, criblé de coups, tombe morfr à mes pieds.
Non, de ma vie, je n'ai éprouvé de &rear égale à cèlle^ qui me transporta Men ce moment. Je n'étais plus ce faible en&nt qui s'exposait pour obéir à une femme adorée. Je rugissais comme le lion; comme lui j'étais altéré de sang.- <ic Vengeons notre commandant, lÉi^é^ »criai-}e. Vengeons- le ^ répètent mille y> voix ». On avance dans le désordre du désespoir, désordre toujours terrible.
On enlève la batterie, on égorge ceux qui la défendaient, on la tourne contre l'ennemi. U hésite, on le pousse; il se débande, on le poursuit. On lé cherche dans les maisons même d'où,, peu d'ins^ tans avant, il vomissait la mort sur nous.
11 demande quartier;. on tue, on immole tout aux mânes de Rùder.
Les autres corps de l'armée n*avaient pas eu heureusement le même motif de se battre avec cette résolution qui ne laisse à Tennemi que Talternative de la fuite ou de la mort; mais le dernier soU dat s'était montré français. Six mille prisonniers, parmi lesquels on comptait des généraux, une artillerie nombreuse abandonnée par l'ennemi, et le champ de bataille resté à nos troupes, attestèrent notre victoire.
Un silence affreux succéda au bruit des armes, des tambours, des trompettes, aux cris méprisés des mourans.
Ce fut alors que, rendu à moi-même, et capable de ii'éflexion, je vis la guerre dans toute son horreur. Des générations éteintes dans leurs sources, des mères, des épouses, des amantes en pleurs, des terres sans culture, et le dernier laboureur arraché au ooia qu'il cultive encore, pour remplacer celui qui n'est plus. Oh, qu'il est coupable le souverain qui pro-
to JiaôuE.
Yoque,qui alimente une guerre injuste!
Et il n'est comptable à personne dusang^ qu'il Élit verser! Et cette main venge-»
réssè, à laquelle il feint de croire, ne s'appesantit pas sur lui! Cette main est donc une chimère, qii'mi oppose au faible, et que brave le £9rt.
Ces idées générales ne m'occupèrent pas long -temps; c'était le dernier cri que jetait du fond de mon cœur l'humanité outragée. Je revins à ce qui m'était personnel, et mon premier sentiment fut à Ruder^ à Ruder, tué en me sauvant la vie. J'oubliai le moyen affreux qui avait forcé la bien-aimée à se donner sans retour, et la haine que cet attentat ayait allumée dans mon ame; pour la première fois, j'oubliai la femme adorée et mon amour ; je ne pensai pas même que cette mort la laissait libre de....M..< Je me livrai tout entier au» regrets les plus légitimes*
Je revins sur mes pas, cherchant l'ift-
7iH0M£. 1 1
fortuné commandant dans une multi-* tude de cadavres. Je le trouvai le visage dans la fange, les habits déchirés, et, semblable à Charles, XII, tenant encore son arme, que je ne pus ôter de sa main.
Je le soulevai avec respect; je le traînai sur un banc de pierre; je m'assis près de lui, attendant quelqu'un qui voulût m'aider à lui donner la sépulture.
Des soldats passaient et repassaient sans cesse; je les invitais à se joindre à moi, aucun ne m'écoutait. Us paraissaient n*étre sensibles qu'à la joie d'ei^is* tet encore ; le reste n'était rien pour eux.
L'égQÏsme est donc naturel à Thomme!
Il «'isole donc de la société lorsqu'il n'en sent pas le besoin, et il ne s'en rapproche que poussé par son intérêt personnel !
La petite Plbmpock passa aussi avec sa voiture, traînée par un cheval autrichien qu'elle avait eu je ne sais comment, et auquel elle ne s'était pas donné le temps d'ôter son équipement uni-
i^ Sterome;
forme. Elle vendait de l'eau-de-vie aux blessés qui avaient de l'argent; elle la donnait avec bonté à ceux qui n'avaient pas de quoi la payer. J'ai remarqué que les femmes galantes ont toutes le cœur excellent; soit que l'amour ne puisse épuiser leur sensibilité, et qu'elles soient forcées de la répandre sur des objets indifférens; soit qu'elles tâchent d'acquérir des qualités qui fassent pardonner leurs faiblesses.
La petite femme me reconnut, quoique je fusse couvert de sang, de poussière et de fumée. Elle s'arrêta; je lui montrai Ruder; elle quitta son tonneau pour m'aider à le charger sur sa voiture. Deux soldats, honteux de la peine que prenait une femme délicate et jolie, ou peut-être impatiens de boire, s'empressèrent de la soulager. Tétais occu^ pé à remplir ce devoir religieux , lors^ que monsieur Derneval arriva dans un état à-peu-près semblable au mien.
JEROME. l3
le courus à lui pour savoir s'il n'était pas blessé : le sort avait respecté mon bienfaiteur. Il ignorait la mort du com-> mandant; il ne savait pas davantage que je me fusse battu pendant toute Faction : il me marqua d'abord son mécontentement de ce que je m'étais exposé sans son ordre ; mais il s'adoucit lorsqu'il entendit les éloges flatteurs que donnèrent à ma codduite ceux qui nous entouraient alors. Il sourit quand il sut que le grand homme m'avait trouvé dans le feu, et m'avait marqué sa satisfaction ; enfin il ne s'occupa plus que de faire rendre à Ruder le dernier hommage que l'affection ou la reconnaissance puisse offrir aux morts. Il fit creuser une fosse particulière, et on y déposa le brave homme, enveloppé dans un manteau ; on forma une élévation e.n terre, sur laquelle on posa une large pierre. Le .général se proposait d'y faire graver une. inscription : Ici repaie le
l4 7iRÔM£.
premier grenadier de V armée. Il ne prévoyait pas que quatre jours après , une bataille plus sanglante ^ une victoire plus signalée ) nous éloignerait de ces cantons.
C'est près de Montebello, dans un champ qui toucbe au presbytère , que Ruder est enterré, sans pompe, sans la plus faible indication de ses restes, lorsque le marbre et le ciseau le plus habile consacrent le souvenir de l'orgueilleuse opulence et du vice.
Le général avait des ordres à donner; il continua sa route, et je le suivis.
Je tournai la tête aussi long-temps que je pus distinguer la maison presbytériale. «Adieu, dis- je enfin, les yeux en )» pleurs, adieu pour jamais, n
Monsieur Derneval me regarda avec un intérêt qu'il né put dissimuler. « J'é* x> crirai cela, me dit-il, à quelqu'un qui Dvous intéresse; je sais qu^elle vous »aime, je veux quelle vous estime. »
linàut. i5
Je ne répondis rien ; mais ces mots me rappelèrent mon bonheur «passé , et Ta- Tenir heureux que je pouvais espérer; j'écartai ces sentimens : m'y livrer alors m'eût paru un outrage à celui que je pleurais.
Le général descendit de cheval, et je m'assis sur l'affût d'un canon. Je crus qu'il étajt contre les convenances qu'elle n'apprit la mort de son nlari que par les papiers publics. Je tirai cette écritoire de poche qui avait été si souvent l'interprète des sentimens les plus doux, et qui, en ce moment, ne pouvait être que celui de la décence : « Je sors d'une » à£failre, écrivis'^je, où Ton dit que je A me siiis distingué. Vous n'avez plus » d'époux, mats il emporte avec lui l'es* ]» timé et les regrets de l'armée. »
Je dolmài nia lettre ouverte au généraji, en le priant de la joindre au pre*mier paquet qui partirait de l'état-ma*jor. Il la lut^ et en parut Satisfait. Nous
l6 JÉRÔME.
continuâmes de marcher, et je m*aper« çus seulement alors qu'il n'avait pas ses aides- de-camp; je lui demandai de leurs nouvelles. « Leur absence doit » vous apprendre leur sort : ils sont » avec Ruder ». Je laissai tomber ma tète sur ma poitrine, et je ne proférai plus un mot.
Nous arrivâmes â Tétat-major^ La joie bruyante qui suit les succès éclatait de toutes parts; chacun félicitait le chef suprême, et je crois que chacun s'attribuait intérieurement l'honneur de la victoire, car on racontait, d'un ton trèsmodeste à la vérité, ce qu'on avait fait de bien ; mais on présentait l'action la plus ordinaire sous le jour le plus important Pour moi, je me taisais, et je n'en étais pas moins vain; on m'avait donné tant d'éloges ! et il m'était permis de croire à leur sincérité; je ne pouvais protéger personne.
Monsieur Derneval me présenta une
second^ fois; il répéta avec complaisance ce qu'on lui avait dit de Ddoi : il parais-** sait fîer de mes premiers succès, et il ajoutait d'un air de satisfaction, que j'étais son élève. Hélas! nous avons beau Élire, Thontime perce, toujours! Gh! Té-* goîsmel régQÏsme!
« Jérôme^ ttie dit le héros, je veux tfaé » vous imitiez fe Brave Ruder, et que D vous avanciez comme lui, à force de D mérite. Je vous accorde une lieute-^ ;p^nançe de hussards : je vois que vous j> BÎmez cet haïbit-là. Tâchez, à la pre-' » mière affaire, de mériter une compa- » gnie. Moi, dit monsieur Derneval, je i> le prends pour aide«de-camp : la place » est périlleuse; mais, ma foi, mon ami, 9 quand on a commencé comme vous, il » n'est plus permis de s'arrêter. — Il » vous^ faut plusieurs aides-de-camp, gé- » néral, et si j^osais...., — Osez, Jérôme, vosez; un vainqueur ne doit pas être » timide.— -J'ai laissé à Âost un ami in-*
^8 >m6ÉtÉ.
)» time, le jeiime Luvei, plein dé cpialitéf » et de "^aleur^ et qui n'est encore que ^ soldat, parce qu'il n'est pas connu. Il » me semble, dit le ^rand homme, aroir » vu ce Luvd sur une liste de conscrits » réfractaires. -^^Ob! génétal^ (fe^t qu'il j> est amoureux, et on quitte difficile-* » ment sa maîtresse. Difficilement, oui, ]> dit monsieur Derneval ; mais on la » quitte : et s'il fallait un eitemple, je » n'irais pas le chercher loin d.
Je sentis cpie madame Derneval avait révélé le secret confié à l'amitié.
« Général, dis- je au héros, votre suf* 3» frâge est la plus gloifieuse des récom-»
» penses* Doniieat ma lieutenance à mon » ami, et sans autre titre que celui de » protégé y je suivrai monsieur Derneval » dans les dangers, je porterai ses or- » dres partout, et je me croirai trop y> heureux de pi^ouver mon dévouement » à ma patrie , et ma reconnaissance à » mon bienfaiteur, -^ Allottsyallons, on
» ne résiste point à cela. Deux brereU » de lieuienanl, puisque je nie peux m'ea » tireF à moins : qu'cHd les* remplisse à » Vinstant. E^ que <!e monsieur LuTel xr-soit mon second aide-* de^ camp ^ dit » monsieur DetneTal n.
On tne remit ks deiix brevets. « EaL^ y> pédie2 vous-même celui de votre ami} ]b qu'il sache que c'est à f oti* qu'il le » doit; et dites*4ni que votre recomman^ ]> datîoiï lui impose le devoir de marcber » sur vos traces i>. .
J'étais conteot! oh^ j'étais content!
Cependant, lorsque nous fâmes rientrés sous la tente^ que je pensai à cette ven*^ géance éclatante que j'avais tirée, di-^ sait-on, de la mort de Ruder, qûâiid je me rappelai les rapports exagérés des officiels du bataillon, qui assuraient que je les avais conduits à la victoire, tan^ dis que j'ignorais s'ils me suivaient oo non, et que je cédais à tioe rage pure* mèikt animaie^je compfis qu^e^ gueta*e
ao sÉKéinÉ.
comme en finance, les circonstance^ font souvent beaucoup, quelquefois tout, et que plus d'un homme célèbre, qui né s'en irante point, leur doit la presque totalité de sa gloire.
«Vous ne me demandez pas, me dit y> le général, lorsque j'allai le lendemain 1» matin prendre ses ordres^ s'il n'est pa$ y arrivé à Tétat* major de lettres pour » vous. — G'est que je crois, monsieur^ » que ce n'est pas le moment dé les lire.- » — Mon ami, le titre d'honnête hommer » demande la réunion de bien des qua* » lités : vous les aurez toutes, je l'espère* » Voilà un paquet que je dois vous re- » mettre; vous l'ouvrireis quand vous le » jugerez, à propos; »
Je rentrai sous ma tente; je m'assis; sur mon lit^ et je posai le paquet devant moi. Il renfermait douze à quinze lettres* au moins ^ et il y avait si long-temps que je n'en avais reçu ! Je savais bien que je ne lirais rien que je n'eusse déjà
lu cept fois. Les amans n'ont pas tou^ jours quelque chose à se dire; mais ils ont toujours à se parler, et il est si doux de se répéter ce qu'on aime tant à en-r tendre!
.Cependant, e3t-ce sur le corps fumant de son malheureux époux que je me lir yrerai à cette fièvre d'amour que donne la vue seule de ces caractères? he brave homme serçiit-il mort pour ne conserver que l'amaQt.de sa femme! Que l'amant de sa femmp! . . . Non , je ne le suis plus. . . . non, îe ne dois plus rêtre. J'outrageai Ruder vîVant; j'offrirai à sa mémoire et £( la reconnaissance le sacrifice le plus dou]ou|*eux que puisse imposer la délicatesse; elle-mêipe, sans doute, me donnera l'exemple; ellie 3e naontrera digne du grand nonçi qui Ijui est légué.
A-llons, Jérôme, du courage..... Pu courage, malheureux enfant! Ré, ceJui que tu a^ montré sur le champ de bataille est -il à toi? n'appartient-il pas tout en^
aa hIrômTe.
tier à l'amour, à cet amour qui te maîtrisa dès ia plus tendre enfance, et qui, e^ ce moiment encore, règne sur toutes les facultés?
Pendant que je me parlais, que je me répondais, le paquet a^aitéité tourné, retourné, baisé, mouillé ^e larmes, et le cachet s'était rompu je ne sais comment.
J'étais entom^4e ces lettres éparses; je les regardais Fœil enflammé, la poitrine oppressée; tous mes membres étaient agités jd'un mou^emes^ convulsif. J'en prisAine, je l'ouvris....... Pouvais -je ne
pas lire les autres ?
C'était elle, toujours elle. Non, personne ne >fut aimée comme toi; mais comme toi, personne ne connut cet abandon absolu, cette abnégation de soi-roéme, ce délire céleste, qui, -s'il durait toujours, ferait de fliomme un dieu. Un <lieû ! idée consolante qu'il faut laisser au malheureux. Mais lé désordre physique et moral, mais Paffiiiblisse»
hErôvk: a3
fnent de nos organes, et, par suite, celui de notre intelligence; la nécessité de dépénr a^auat de rendre à la matière étemelle Timperceptible portion qn^dle nous a prêtée ; la Téunton letite, mais certaine, de nos débris à cette croûte de ruines qui enveloppe ce triste globe, stmtrce là des signes d'immortalité?
« Jérôme Gomment, f érôme, vous
«n'entendez pas le bofite*selle1 il faut 9 .que je "vienne vous avertir! — Oh, gé- »ii<^al.... général!... — Je vous en« B tends , jeane bomme. iTtiéroîâme que y vous affectiei; était dans votre tête, et » non dans votre cœur. Vous n'avez pu p ?vous défendre de lire ces lettres. Sou- »venez*vo«s, mon sam, que Thomme p^vmient ne s'engage à rien sans avoir p consulté ses forces. On n'est jamais » &yiÊgé de promettre; on Tçst toujours p de tenir ce qu'on a promis.
»jQil'aMez-vous*aîi^ de tous ces pap pien^? » ?e les rassemblais en effet
« liCS serrer sur votre poitrine? » J*avaii ouvert ma chemise, et il pouvait voir mon petit sac déjà si plein! « Nous allons » Qous battre encore. Il se peut que vous » fiuissiez à seize ans, avec la gloire d'un » vieux soldat; et alors que deviendront »ces lettres? Celle qui vous confia sa » réputation , regrettera-t-elle de vous » avoir cru incapable de la compro- :» mettre? Brûlez tout cela, monsieur, » tout, sans exception. — Oui, général, » oui, j'en aurai la force; mais qu'au » moins j'en conserve la cendré. Ce gage ?>4e son ampur, si éloquent pour moi, » sera muet p<^ur tout l'univars. » -
J'allumai une bougie , et sur un terti^e, dont j'écartai soigneusement la pous^ sière , je livrai aux flammes ce que je n'eusse pas échangé contre un empire , sans les représentations du général Je recueillis ces cendtes précieuses ^ je les enfermai dans mon petit sac, et je l^ replaçai sur mon cœur,. Je montai à
pheval.
cheval, phis fier de ce triomphe sur moimême que de mes prétendus explcHts, et je sentis que les sacrifices les plus pénibles peuvent quelquefois ne rien coû'ter à l'amour, parce <|u'ils portent toujours avec eux leur récompense.
L'état-major de l'armée, et moi, qui avais l'honneur d'en faire nombre, couchâmcis à Voghera. Toutes nos troupes défilèrent pendant la nuit, se portèrent sur Tortone, et campèrent à la vue de cette ville.
Nous marchâmes le lendemain sur Alexandrie, où l'ennemi, pressé de toutes parts,a.vait rassemblé ses forces. Nous débouchâmes dans la plaine deSan-Juliano, où nous nous rangeâmes en bataille.
L'ennemi, au lieu d'engager l'action, se borna à garnir d'artillerie et de troupes les avenues du pont de la Bormidà.
Le chef suprême, suivi de son étatmajor, examina, le soir, la plaine et le village de Marengo. U donna dés or- IV. a
â6 JÉRÔME*
drçis fréquens aux généraux qiit l'entouraîeat, el se retira avec ce calme et cette çoqtfiasyce qui a'abandoanent jamais un hoiiHne né pour commander.
m Hé bien^ lérome, me dit monsieur » Derneval, t<mt annonce pour demain »june ^fhîto décisive. — Tant mieux, gé-?
»-néral. le me Sfiisi battu à Moutebello »» comme ua fou; j'espère me montrer » digne demain de porter vos ordres, et p de les faire exécuter». U me parla de sa femme et de ses enfans : la nature ne perd jamais ses droits. Vamour aussi sait, conserver les siens,, çt d'une voix timide, je parlai de la bien^aâmée : il m'ér> coûta avec indulgence. Il expédia des pvdres pour que, le lendemain^ à 1$ pointe du jour, on lui envoyât trois jeunes offîders^ qu'il désignait, et qui devaient &ire.près ds iui les fon^cttOQs d!aide»-de*campt pendant éette &nieuse journée. Nous soia{Dâake& téte4-téte^&ur Çalement^ mais, avec une gaité que n'ont
pas toujours ceirx qui du scHnmeil peuvent passer à la raott Nous nous couchâmes^et je m*enilor mis profondément Uniquement aimé de ma maitresse, chéri de me» supA^ieurs^ élevé à un grade honorable pour mon âge, tout concourait à remplir unes v^eu:^, et on dort toujours bien quand fesprit esV satisfait
Il falltic qu'on m*éreillât pour monter à cheval ; semblable en cela du moins à Alexandre et au grand Conctey ^^^^ j'avoue franchement quô je n'ai ni les ta- Jens, ni Téclat, nii la réputation.
La bataille çom-mença au- levetr âtt solldil, et dura pendant quatoi^ef heures.
Comutie à Méntebellô, la vale» nous fot d'abord' inu4?ile. Pressées par lé nfoml' bi^e, nos trompes se replièrent, ti'eutlemi ëtencttt ses lignes; ii dépassa nos aHeS| et semblait vouloir lés prendre en flanc.
La garnison de Tortone fit une sortie, et vint nous attaquer ' pas derrière. A jquatre heures après Qiidi, presque tOuto
a8 JERÔIVE.
notre artïlerie était démontée ou prise, et il ne restait dans la plaine que six mille hommes d'infanterie, mille cavaliers de toutes armes, et six pièces de canon en état de servir. Le gros de notre armée s'était retiré vers un défilé, flanqué d'un côté par un bois, de l'autre par des vignes épaisses et éle^ vées; et là on disputait encore la victoire, que déjà l'ennemi croyait ne pou-* voir lui échapper.
Nous étions du nombre de Ceux qui tenaient ferme dans la plaine, et nous faisions une puissante diversion. 11 fallait nous accabler pour attaquer le dé^ 61é dans les formes, et la mort volait autour de nous. Inébranlables à notre poste, nous paraissions la défier. Je voyais avec une orgueilleuse satisfaction le régiment ^auquel j'étais attaché, se dis^ tinguer sans cesse, et exécuter avec in-^ telligence et prestesse les ordres que jp Isii posSais à chaque instant^
JÉRÔME. a^
Tout -à- coup plusieurs régimétis' de grosse cavalerie autrichienne se mirent en ligne pour charger cette poignée de gens, à cheval, et culbuter notre infanterie après les avoir défaits. Monsieur Demeval sentit combien il était iinpor^ tant de repousser cette charge. Il partit au galop pour se mettre à la tête de mon régiment, et le soutenir par son exem* pie. Il m'avait sauvé la vie au passage du Mont^Saiiit-Bernard; je brûlais de m'acquitter envers lui, et je m'attachai exclusivement à sa personne.
Cette grosse cavalerie s'éhranla, marcha sur nous au grand trot, et se dispersant à vingt pas de nos escadrons affaiblis, elle nous chargea en fourrageurs', afin de profiter de l'avantagé du nombre, et de.nous envelopper de joutes parts. Nos gens se défendirent brave* ment; mais les premiers assaillans se retiraient pour faire place à des hommes frais, qui revenaient combattre des soU
3o jiKOWt.
dats déjà fatigués. Ils entamèrent enfin nés rangs, et l'un d'eux s'arança, le sabre levé, sur monsieur Dierneval Je me jetai «entre mon bienfaiteur et^on ennemi. Je reçus le coup : il fut terrible. Il me prit -siïr l'épaule droite^ m'ouvrit le sein, et glissa ensuite le long des côtes. li ne œ'ota ni le courage ni Le jugement : peor dant que le cavalier relevait son sai»*e, je lui passai le mien au travers du corps.
Il semble que dans une telle sttuaetioix on n'ait rien à donner aux affeclioiis douces : le général trouva cependant le moment de me serrer dans ses bras, .et il ordonna un â goiu^e au gaiep. Cette Manœuvre s'exécuta parfaitement, parce que l'ennemi, débandé, parut craindre quelque surprise, et se hâta de reformer ses rangs. Nous nous remîmes en bataille.
Legénéral n'ignorait pas que les Français avaient prouvé k Marignan qu'ils sayent, comme d'autres peuples belli*
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qiieni, se défendre, et recevcnr ia mort à leur poste; mais il était persuadé M^oe Timpatience qui accompagne toujoars la vivacité, les tend plus propres à attaquer sans réflexion qu'à disputer le terrain pied k pied. Il osa concevoir le projet de diarger à son tour des troupes victorieuses. Il n*eut qu'un ordre à donner, et les chevaux volèrent. L'infanterie, notre rivale d'émulation et de gloire, s'avança aussitôt, et nous seconda par un feu nourri.
Le sang' coukit en abondance de ma blessure. Le général m'avait ordonné plusieurs fois de me retirer, avec le ton de l'amitié; il me parla enfin en supérieur qui veut être obéi. « T'ai promis, » lui dis-je, à madame Demeval, de ne » vous pas quitter. Ma place est -à vos » côtés. Vaincre ou mourir avec vous ; » marchons ».
J'ignore quel eût été le résultat de cette attaque; mais la division du brave
3a JIÉRÔME.
Desaix s'avança dans la plaine, et après une marche forcée de dix lieues, elle tomba sur l'ennemi au pas de charge, et la baïonnette en avant
Les Autrichiens s'étaient étendus sur toute la surface de la plaine, et déjà ils nous cernaient sur plusieurs points. Ils n'avaient pu occuper cette immensité de terrain sans affaiblir considérablement leurs lignes : elles furent enfon<5ées de toutes parts. Je ne vis que le com^ mencement de leur dé£siite. Mes forces, épuisées par la fatigue et la perte de mon sang, m'abandonnèrent tout-à-fait.
Je m'évanouis.
Lorsque je revins à moi, je me trouvai dans une chambre assez propre. Je demandai où j'étais, (c A Marengo, me ré- » pondit-on. — Nous sommes donc vaincs) queurs? — L'ennemi demande quartier » à genoux. — ^ Et le général Derneval 39 est -il parmi les blessés, parmi les » morts? — Nous ne savons pas encore
» de, détails. — Qui donc m'a envoyé »ici? — Un ordre supérieur. — C'est »lui, c'est lui qui l'a donné! Il vit, et » j'oublie mes douleurs.
» Où est-il? où est-il »? dit une voix affaiblie que je crus reconfiaître. C'était monsieur Derneval qu'on soutenait sous les bras. Il était blessé d'uu coup de feu à la cuisse. « Pourquoi, m'écriai-je, » n'ai- je pas reçu encore celui-là »? Je me soulevai avec peine; j'étendis mes bras vers lui, et je retombai sur mon oreiller.
Brave comme Saint -Hilaire , et magnanime comme lui : « Ce n'est pas mon » sang, me répondit-il, qui doit exciter » vos regrets. Pleurons , que la France » pleure l'intrépide , le sage Desaix, mois- » sonné à la fleur de son âge, au milieu » àe la plus brillante carrière ». '
Arrêtons-nous, lecteur, pour honorer la mémoire d'un héros. Que la flatterie s'avilisse devant les grands dii jour : ses
éloges, prodigués à tous, doivent toujours être suspects. La reconnaissance des siècles est la digne récompense que doivent ambitionner les grands hommes : c*est la postérité qui plante sur leur tombe ces palmes qui croissent sans cesse, et qui bravetit le temps et roubli.