‹ JérômeChapitre 2 sur 8 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Je la revois.

Ow lo^a les blessés comme cm put, en attendant que l'ennemi évacuât les places qu'il devait nous livrer, d'après les conditions de Ts^mistice, qui bientôt fot suivi de la paix générale. Mon protecteur, qui aimait ses aises et qui pouvait se les procurer, se fit conduire à Milan dans une litière, et il eut la bonté de m'en foire donner une. Nous marchions à petites Journées, l'un à ix^té de l'autre, et nous causions quand le temps laous permettait de faire découvrir nos litières. Il me parlait de sa femme; je lui parlais de qui vous savez bien. Qodquefoîs nous parlions tous les deux ensemble; qnelqueiois un cri arraché par la doolew n^s échappait'

36 * TÈROUÈ.

en même temps. L'angoisse passée, nous nous mettions à rire, et nous continuions à nous entretenir de ce qui nous intéressait tant.

Quand nous arrêtions, le général faisait écrire son secrétaire, et tom les jours il faisait partir pour Paris un bulletin qui rendait compte de son état et du mien. Il se plaisait à répéter qu^ je m'étais conduit incrojrablement, et qu'il me devait la vie. Je faisais ajouter que j'étais loin de me croire quitte envers lui, et il me souriait avec bonté. Tout cela était fort bien; mais je ne pouvais , charger un étranger d'écrire pour moi à la femme charmante. Je n'avais plus que les cendres de ses lettres; ma blessure pouvait me retenir long-temps en

Italie Diable, diable! tout ceci était

tourmentant

Si du moins j'avais Luvel avec moi!

Que fait donc ce gr^nd garçon -là à Aost? Il a certainement reçu mes dé-

JEHÔME. 3^

pêches; il doit être en état de supporter le mouvement du cheval : ne devrait-il pas s'empresser de*venir marquer sa reconnaissance au général? En vérité, cette conduite est bien extraordinaire. Il ne sent donc pas qu'il mè compromet; que je puis passer, dans Tesprit de monsieur Dérneval, pour un étbmrdi qui s'intéresse en faveur du premier venu Pourquoi cette humeur?

Pourquoi ces plaintes? Parce que Luvel avait ma confiance, qu'il la méritait, et que j'en eusse fait mon^ secrétaire. Encore une fois, voilà l'homme : lui, toujours lui, rien que lui.

Nous arrivâmes à Milan, où nous avait précédés la nouvelle de notre victoire et de la blessure du général. Les têtes étaient encore exaltées du récit de la journée mémorable, et l'on regardait avec une sorte d'admiration ceux qui y . avaient eu quelque part. Nous étions à peine descendus de nos l^^ères, que le

38 siftQMX.

général reçut les félicitations et les doléances des autorités civiles et militaires, ce dont il>K serait bien passé alors, et moi aussi. Mats ce qui m iai fut pas indifférent, et ce qui faillit à me faire tourner la tête, c'est que dans un paquet, que le commandant de la jdace venait de recevoir de Tannée, était, entr'autre choses, un brevet conçu dans les termes les plus honorables, qui me nommait colonel de mon régim^it A la vérité, il n'en restait guère que soixante hommes, et de trots officiers^ qui avaient survécu à cette affaire, jetais le seul qui pût remplir un grade supérieur. Mais enfin, colonel à seize ans, c'est beau cela! £t puis, quand je pourrai m'expliquer sans blesser la décence, on ne me soupçonnera pas d'avoir bassement calculé. Un colonel peut prétendre à la main de tout le monde. Elle n'aura .donc rien perdu du côté de la considération ; elle aura tout gajpié de celui du cœur. Ah,

mon Dîeui qae je suis content d'être colonel!

Éeiivez an bas du Inilletin^ dis-je le soir au seorétaâre, que je sui^ cploniel; colonel, entendes&*Yous, monsieur? Madame Demeval, p«nsais*je, ne manquera pas de. loi communiquer ses lettres; elle s'applaudira doublement de ma fortune, parce qu'elle m'aime de toute son ame, et que je suis son oizvrage.

Le générdl avait voulu que mon lit fut dressé à côté du sien. Get arrangement me plut beaucoup, d'abord parce qu^un général et un aide -de -camp, entre deux draps et en bonnet de nuit, se ressemblent de manière que les visitans ne savent auquel s'adresser, et que, placé près de la porte, c'était moi qui recevais toujours Jes premières révérences. J'aurais volontiers fait écrire sur le bois de ma couchette : « Je suis » cokmel, et je n'ai que seize ans; je » ne suis donc pas indigas de votre SkU

» tention, qui se porté si prômptement » à l'autre lit ». L'inscription eût été ua peu longue : elle eût blessé les usages , et peut-être l'amour-propre du général.

Je me contentai de saluer les hommes de la main, et de sourire aux femmes, quand elles en valaient la peine.

Je ne tardai pas à sentir le désagrément de coucher auprès d'un supérieur, à côté duquel on peut tout penser, mais auprès de qui on ne peut tout entendre ni tout dire. • ^

On annonça un officier, et comme vous le devinez aisément, l'ordre fut donné *de l'introduire. On ne met de valets à l'antichambre que pour écarter les fâcheux, et un brave homme n'est annoncé à son général que pour la forme.

C'était . monsieur Luvel , désolé de n'être pas arrivé assez tôt pour être de la fête, désolé que je fusse blessé, dé« sole que le g4|éral le fat aussi :: ce cher

JEROME. ^t^

garçon se désolait de tout, et il était tout simple qu'il se désolât d'avoir manqué l'occasion de se distinguer; qu'il se désolât de trouver son meilleur ami pourfendu des épaules à la ceinture; qu'il se désolât que le chef respectable à qui il devait son état fut étendu sur un lit de douleur. Malgré tous ces moti& de désolation , il s'annonça en homme d'esprit, et, ce qui vaut mieux, eu homme sensible. Son extrême pâleur le mettait au-dessus du soupçon du côté de la bravoure ; sa sensibilité devait flatter ceux qui en étaient les objets :

aussi le générsA l'accueillit avec affabilité, et il voulut bien me dire qu'il reconnaissait mon discernement dans le ch#ix que je lui avais fait faire.

Voilà donc monsieur Luvel installé à l'hôtel, chargé de recevoir ceux qui voulaient voir le général, de les 'admettre ou de les écdilduire, de faire les honneurs' de 'la table, et d'mvitel* ceux

^fà ^ JEROME.

OU celles qui pouvaient prétendre à cett^ distinction. Ces fonctions étaient trèsagréables à remplir. Une jolie ferame, empressée de voir le plus bel homme de Tarmée, n'était pas fâchée de rencontrer pour intermédiaire un jeune' homme 1>ien tourné, plein de grâced dans Tesprit, qui montrait en riant les plus belles dents du monde. Et puis le bel homme était impotent, le joli gar* çon commençait à devenir très-actif, et l'aimable italienne po«ivak prendre avec Tun un avant-goût de oe qu'elle espérait en secret de l'autre.

Ce cher Luvel était devenu, eu deuit jours, d'une importance et d'une utilité dont on ne se Êiît pas d'idée : le géné^ tal s'applaudissait vraiment de Tavair^ et j'étais si beure.ux quand il adressait quelques mots flatteurs à mon ami! En allant et venant, Luvel me faisait des signes auxquels je n'entendais rien du tout, et dont je n'osais lui demander

JÉRÔMis* 4^

rexplicatioQ : 'je voyais dairement que la présence du général Fempêchait de parler.

Monsieur Derneval doraaaît quelque^ fois quand la fièvre de suppuration se modérak. Luvel saisît un de ces oiomens de repos. « Elle est ici, me^dit-il

p 4 l'oreille *— Elle. qui ? m'éoriajrje

» aiissûôt -^ Ah, fripon ! si tu m'eusses

9 confié ton goût pour elle -— Mais, .

» mon ami, je ne sais ce que tu veux » dire. '-«- Tu as déjà oublié cette petite » Tbérè^e, si gentille, $i jeune, si ingé-»

» nue, que ta as» dit-eller. — Conv-

» ment, elle est ici! — Oui, oui, elle est » ici. Elle préteud qu elle est ta femme, » que tu es son mari. — - Pas de mauvaise 3» plaisanterie, s'il vous.plait. — Rien » de plus sérieuxi EUç a abandonné son » couvent, elle a quitté l'habit mona* 3» cal. Elle m*a déclaré que si je ne l'em- » menais avec moi, elle ferait la route » à pied* Je me suis défendu^ elle a crié^

44 jiHOTàÈi

» elle m'a pincé, elle a pleuré, et pour » en finir, j'ai métamorphosé la jolie » enfant en jockei. — Hé, mon ami, que » veux-tu que j'en fasse? Je me perdrais » dans l'esprit du général ; j'éloignerais » de moi sans retour une femme que » j'adore. Non, l'incartade d'une tiuit » n'aura pas de suites fatales. Elle fut » l'effet du hasard; je n'ai rien promis.

» Thérèse est intéressante, je la plains; » mais qu^elle s'en retourne^ il le faut, je » le veux. — Il le faudrait, je le crois. Tu » le veux, c'est bientôt dit. Depuis deux » jours j'ai toutes les peines du monde » à la contenir, et chaque fois que je j> la rencontre , je suis obligé de lui s> faire un roman. A la seule proposition » de s'en retourner à Aost, elle jettera » les hauts cris; elle viendra te relancer «jusqu'ici; elle déclarera ingénijement » au général que tii as couché avec elle, «que tu ne peux lui rendre ce que tu » lui as pris. Je ne sais comment mon*

JEilÔMB. 4^

* sieur Demeyal verra la chose; oom« » ment tu te tireras de ce mauvais pas; 9 mais il est temps de prendre un parti.

»La petite a la tête montée, ellç peut » entrer au moment où je te parle.

» — Hé, quel diable de parti veux-tu » que je prenne? quel parti prendra* » t-elle elle-même? -^ Elle fera de l'é- » dat. -^Hé bien, j'avouerai tout au gé- » néral, qui grondera, ou peut-être ne » grondera pas, parce qu'enfin ce n'est y) pas une faute capitale que de coucher » avec une jolie fille. — Tiens, Jérôme, 9 raisonnons» -^ Tu auras beau dire, je » ne dois pas, je ne peux pas me char- » ger de Thérèse. — Tu ne peux pas » non plus Tabandonner à la misère , » au libertinage. — Oh , j'en suis in^* » capable. — Cherchons . donc quelque » bi^is qui concilie tous les intérêts. -^ » Ma foi^ je n'en vois point. — Ni moi »non plus; c'est pour cela qu'il faut.

* chercher. — Hé, quelle folie aussi de

Digitizéd by VjOOQIC

46 jiiRèMs;

wm'arvoir amené cette petite Thérèse!

V — Hé, mou dieu, je t'ai ctéjà dit qu'elle » serait vernie seule, et eliê eût débuté » par la scène qiie nous voulotts éviter.

» Allons, creuîîons-nous Je cerveau, cha- ^) cun de notre coSké, et faisons -nous «part de nos» idéesi, s'il nous en vient, }» car elles fuient ordinairement quand »^on les dber€h6..r....... Hé, parbleu, j'y

»suis. Ooi, c'es* eela;'à merveitles.

»Dans Tétat où tu es, tu ne peux être » infidèle ; voilà pour ta conscience. Il » estcomraodîe d'être gardé jour et nuit » par laaae jolie petite fille-que personne »ne devine;^ qui-prodigue l<es aitentioils » commei le sentinrent; qui charmé par » ses propos naïfs la solitude du cher et » déjà célèbre blesfsé^: voilà pour l'agré-*

liment........ Allons, aHons, je m'en

» tiens à ce plan; s'il n'est pas sage, il a est le moins extra^s^ant de tous ceux » que j'imagine. -*- Mais explique -moi » donc — ^ Je va^ fee mettre ja» coiir

^rant». Le général fit un mouyement, et s'éveilla,

Luvel savait £aiire ides contes; il en fit qui amusèrent monsieur Derneval, et le disposèrent insensiblement k entrer d^ns ses vues, il lui finsait ^itendre que, commandant de droit dans ia place, ii aurait des ordres secrets à don-»

ner; qu'il ne pourrait se dispenser d'ac* corder des audiences particulières;^ que parmi les solliciteurs (et il devait j en avoir à Milan comme partout) il se trou^ Vevait des femmes charmantes, qu'un tiers intimide toujours; qu'il ne serait pas agréable» de recevoir ces dames dan^ une cbambre qui avait l'air d'un hopi-* tal; que mon respect pour bh» chef pouvait m'avoir déjà occasionné des co-* Kques d'estomac; que jp serais plus ^re, et par* eoxvséquent mieux dans la chambre voisine , et que lui Luvd se ferait un devoir de me remplacer, d'a^* ;ai]giser monsieur Derneval, s'il l'en ju^

geait capable, et de se charger de la to« talité du travail, dont il ne pouvait s'occuper, ni moi non plus.

Tout cela paraissait jeté au hasard.

Le discours était coupé de saillies, d'épigranimes, d'historiettes. Le général, qui répugnait d'abord à m'éloigner de lui, fit un signe d'approbation non équivoque, quand 'on lui représenta que sa chambre avait l'air d'un hôpital. En effet, mon petit lit, arrivé là comme par accident, des emplâtres sur la cheminée, de la charpie à mou chevet, une table de nuit, des pots de toute espèce, que sais-je, moi? XI est constant que cet ensemble prétait à la plaisanterie, et nous craignons plus, nojus autres Français, un ridicule qu'un vice.

Le général ne mit donc pas d'obstacles à mon déménageçiept. Il était dans les cotivenances que' je parusse affecté de cette séparation; mais mon commandant paraissant disposé à s^

l^endre

féRÔME. 49

rendre à Texpression de mes regrets, je me gardai bien d'ajouter un mot Lu* vel fit monter quelques valets, qui me transportèrent, moi et mon lit, dans la chambre en question. Le général pou* Tait de la sienne se faire entendre et recevoir mes réponses , genre de con* yérsation qui ne laisse pas d'être f^ti* gant, et que je prévoyais ne devoir être en usage que dans les cas urgens. Ainsi pas de motif actuel pour ne pas prendre de précautions contre la première explosion de mademoiselle Thérèse, qu'on disait être un peu montée..,.. Un jeune homme prudent pense à tout. Sous le prétexte d'un vent coulis qui me donnait sur les oreilles, je fis fermer la porte de commimication, et j'y fis appliquer une sourdine., faite avec un matelas, d'un pied et demi d'épaisseur.

Vous vous doutez bien que mon ami Luvel était allé chercher la très -jolie jCt trop impatiente Thérèse. Ce.moment ly. 5

èe solitude fit ttaîtte de nôuvtelle^ t^»

ftèxian*. «Malheureux jeun« homtne^

* passeras -tu ta vie à faire des fautes » et à te feptîntir? La fortuwe perfide )i jette dans tes bras des objets piquans,

* qui s'attachent par l'attrait du plaisir, f> ^ <jui te suiv-ent jusque sur les chauipiî S) ée bataille. Asscî énergique pour lévî-- 39 ter les liaisons sérieuses', trop faible » pour rompre •entièrement.... Ah! poilt^ »quoi te grand diable de ^cavalier, au » lieu de m'ouvrir l'épaule, tre m'a-t^il » pas fendu la tête? Je •sierais tiré d'«m- >» barras; la femme charmante m'eut » pleuré; ïhérèse aurait fait... elle aurait

p fait ma foi, ce qu'elle aurait voulu*

Il Et pas du tout ; ma btessure va à mets » veille; il faut que je vote cette petite » fille, que j'entende ses discours ingé- » nus, et je ne sais, en vérité. Comment

» la conversiation Si je me jetais par

p la fenêtre pour en finir jPton, non

^ un colonel, beau à cie qu'on dit, aime

»de la {>kis sâmable des femmes, <{ui une supporte ses douieors, qni n'eslÈ » flatté de sa gloire, que pa^e quUl 9 mettra un jour ses lauriers à ses pieds; » <pe parce qu'ils seront on titre pour » se lier irrévocablement à ette...» Noq, » parbleu, }e ne yeufx pas mourir; jamais jila ^e ne me fut si chère. Vbjons ce % que me dira la petite soeur Thérèse ji.

Elle entra, introduite p» Luvel. J*ai toujours eu le coup d^œil rapide, le vis à la seconde que son habit bleu de ciel, galonné d'argent, faisait valoir la bls^icheur de son teint Ses couleurs rosées, des formes que trahissait son gilet, une cmsse aiTondie, rien ne m'édiappa.

£31é tenait dans ses petites mains son diapeau rond, et roulait machinale* ment le gland attaché au large galon qui en serrait la forme; ses yeux étaient baissés ; en approdiant de mon lit, eBc rougit avec le charme et l'attrait de U pndeur,

S^ JIÉIIlÔME.

Elle «e taisait. orNe me craignez pas, »nïa jolie petite Thérèse; croyez que »je suis votre meilleur ami. — Mon »ami! non, monsieur, non, vous ne » devez pas être mon ami. Que diriez* » vous, si ^e ne vous offrais qi|e de l'a^ » mitié ? -T- Je dirâiis que Thérèse est » raisonnable. — Mais c'est qu'elle ne » l'est pas 9 mpiisieur*; ellç n^ Test pas » du tout. La raison, qui l'a gui4ée jusp qu'à cette nuit cruelle, a fui sans re-^ »tour. — Aimable enfant, vous écou- » terez son langage. — J'en serais bien 3» fâchée, monsieur. Elle me rappelle - Drait ce que j'ai perdu, elle me ferait P pressentir les chagrins que vous me «préparez peut-être, et n'est -il pas tou- » jours temps de verser des laf mes ?

», Souffrez que je ne sois sensible en ce » moment qu'au plaisir de vous revoir ».

Mais bras s'étaient ouverts; elle les en^laça dans les siens ; elle me couvrit de baisers. J'étais blessé; mais je p'éta^8

pas mort, et il eût fallu Têtrc Je lui

rendis ses caressés mais c'est que véritablement Thérèse était charmante.

le combattis cependant encore. « Ma » cbère amie, vous avez fait une faute » capitale en fuyant votre couvent.. — » Je le sais, monsieur Jérôme; mais » est-ce vous qui devez me la repro-

» cher? — Vous aviez un état — J'a-

» vais promis à sainte Thérèse et à Dieu » d'être chaste, et vous m'avez fait oujD blier mon serment. — Mais votre faif blesse était ignorée. — Elle était con- » nue de sainte Thérèse et de Dieu. Pou- » vais-je approcher de l'image de l'une » et des autels de l'autre, les lèvres » brûlantes encore de vos baisers? — » Vous m'affligez, Thérèse, vous m'affli- » gez beaucoup. — Vous m'avez affligée . ».bien davantage. Vous êtes plus beau »que monsieur Luvel,'et cependant x> monsieur Luvel me plaisait plus que » vous. Vous m'avez forcée à Toublier,

A4 li&ÔME.

» pour vous donner mon cœur, et tous » consacrer le reste de ma vie. Oui, mon 9 devoir me prescrit de m'attacher uni* j»quement à celui que la providence »m'a donné; de le soigner en maladie > comme en santé, et de lui rendre ]» amour pour froideur. — Combien je i»suîs sensible, intéressante Thérèse, » aux marques d'attachement que vous urne prodiguez! — Non, monsieur, » vous n'y êtes pas sensiUe. Je (^eure, ^ et vous yeux son secs ; je parle amour, p et vous parles^ raison ».

Elle était assise, ou à peu près cou^ cbée sur mon Ut Elle me pressait les joues dans ses deux petites mains, et pendant que je répondais, un baiser me fermait un o&il, me fermait l'autre, et quelquefois m'otait la parole. Le moyen de résister à tout cela! Ma résolution, déjà très-affaiblie, s'évanouit tout-à<-£atit* Je me livrai sans réserve à la nature et k la beauté suppliante. Le mot mnour

s'échappa plusieurs fois de mes lèvres!

mot fatal, qu'une fiUette naïve ne prend jamais pour l'expression du désir, et qui presque toujours n'est que cela.

Ravie, enchantée, Thérèse tomba à genoux prèa de mon lit, elle leva vers le dcl des yeux hmnides de volupté, elle adressa des actions de grâces à sa patrône, se leva, et sortit en reculant. EUe me souriait comme l'amour quand il avait $aa innocence, et de la porte, ses lèvres purpurines me souflflèrçnt,^ dans, le creii)^ de sa main, un dernier baiseir qui n'arriva point à son adresse; mai^ pûuvais-^je être insensittle à l'intention?

U me semble, dit Luvel,^ entendre appeler de la chambre du général. Vite> il déplace la sourdine, et il ouvre là porte. <«Vaus ête& donc devenus sourds,, dit p monsieur Dern^val? }'allais envoyer:

»par l'autre escalier savoir la cause de » cet accident •^ Pardonnez^^moi^ mon » général. C'est que.... c'est que je eau-

» sais avec Jérôme, et la conversation » était montée sur le ton le plus haut » — Mais je ne vous entendais pas plus » que vous n'entendiez vous-même , c^ » qui est assez extraordinaire. Au reste, » voilà une lettre pour Jérôme, remet-^ » tez-la-lui, et laissez cette porte ouverte; » j^aime à causer, et il vous sera facile .» de vous partager entre votre ami et » moi. — Mais, mon général, les vents

j> coulis —Picard, mettez un paravent

;> dans la chambre de monsieur Jérôme »' Il n'y avait plus de défaites à donner.

Heureusement Thérèse était sortie.

Luvel me remit la lettre. Je les reconnus ces caractères dont l'aspect seul portait le trouble^ le délire, le bonheur dans mes sens. Elle répondait à la lettre que je lui avais écrite après la mort glorieuse de son mari. La sienne était telle que les circonstances l'exigeaient; froide et polie en apparence; mais je savais interpréter.

. i[ Je sais , monsieur, ce que vous avez 3>, fait, pour honorer les restes de mon y> époux. Vous deviez ces soins à un offij> cier digne, à bien des égards , de ser- » vir de modèle à la jeunesse de l'armée, » et j'aime à croire que votre affection j> pour moi est entrée pour quelque chose » dans les peines que vous vous êtes » données. Recevez-en mes sincères re- D mercîmeps.

. « J'ai appris avec la plus douce satis- » faction votre élévation au grade de » lieutenant. Cette favevir distinguée » vous impose l'obligation d'en mériter » d'autres; et justifier mes espérances, » c'est vous acquitter envers moi.

a J'ai l'honneur de vous saluer ».

» Luvel, mon ami, elle ne savait pas, y> lorsqu'elle m'a écrit, que j'ai été blessé, » et que je suis colonel. Elle le sait main- » tenant. Oh! combien elle va me plain-

» dre! combien elle va jouir Et les

y> expressions de sa lettre, les as-tu pe-

58 ràiôxE.

9 sées? en connais-tu la valeur? elle croît y que mon affection pour elle est entrée » pour beaucoup dans les soins que j'ai » pris des restes de ce pauvre Ruder.

s^ Elle ajoute que justifier ses espérances,

» c'est m'acquitter envers elle.. Mon

» affection pour elle, ses espérances

» Sens-tu ce que cela veut dire? Tu ne »t'en doutes peut-être pas? Hé bien, » c'est de l'amour, mon ami, c'est de )9 l'amour caché sous les £cvrmes des » bienséances. C'est à moi de le cber^ » cher, et avec quel délicieux plaisir je » découvre cette étincelle cachée sous la » cendre! Que je la baise, cette lettre!

» que je la baise mille fois! — • Jérôme?

^) — Que je l'enferme dans mon petit sac, » en atteiîdantque d'autres lettres vien- » nent multiplier et prolonger mes jouis- » sances. — Jérôme? — Que toutes les » femmes de la terre s'éloignent de moi; » qu'elles cessent de prétendre à un cœur 2> qui est tout à la bien-aimée^ 6ur qui

««tle régnera toujours $ans pwUge.

js> «~ Jérôme, monsiisur Jérôme? — Par- ^ don, mille pardons^ liitm généta}; mie it voilà à vos ordres- — - Je vois que roonr ^i^ieurLuv^a'votrecoofiaDoe, et j'aime à » croire qu'il la mérite; mais jamais vous » ne m'avefc fait de ocMofidences à moi^Mr.

» — Oh, mon génial , il y a lofig^temp^ 1^ que vous m'avez deviné* ~ Je pour- XI rais, mohsiefmr, n'être pas seul ici; €f ^ vous exposez , sans réâexiom , une » femme hcmnéte à rougir un jour de«n vaiït mes valets* Apprenez, monsieur^ » à renfermait votre' bonheur; voua ne » le sentirez que plus vivement. Nos » àSeux connaissaient mieux leurs véri- 31 tablés intëréls. Pas d'amour alors sans » délicatesse; pds de déliicaftesse sans dis** » erétion. Cettelfnanière d'aimer avait fait 9i naître «ne politesse fitte et flatteuse, iy<^ s'est éieiht^, et que les élégans dn ï> j<>Uï» toà^n^ft* en ridicide, parce qu'ils * ne pèuivetït y afieîndw. ils ôi*f perdu

6o JÉRÔME.

» beaucoup en s'ëloignant delà décence » et de la* discrétion. Un coûp-d^œil , » une légère préférence, la moindre dis- » tinction, étaient des faveurs réelles; p car qu'importent les causes du bon- » heur, pourvu qu'il soit senti , et il Test » doublement quand on sait y ajouter » le charme du mystère.

» Aujourd'hui, on apporte dans la so- ^)ciété peu d'idées, moins de chaleur, » presque jamais d'ame, mais beaucoup » de mouvement. L'homme à la mode » voudrait persuader qu'il a le cœur sen- D sible ; il n'a réellement qu'une tête » active, ou plutôt agitée. Il parle donc 3» au hasard , et il hii échappe de loin » en loin de ces traitt» qui brillent comme » l'éclair dans les ténèbres. Quelques » femmelettes en sont frappées-, parce » que la confusion ressemble un peu à l'ar y> bondance. Elles applaudissant, et mon » fat n'en devient ique plus fatiencore. Il 2) entreprend avec .témérité f^l réussit

JEROME. 6i

9 par des circonstaDces heureuses; ii D échoue souvent, surtout quand il est «forcé d'user de prudence, parce qu'aj» lors il ne prend que de dusses me-* » sures. On le rencontre partout, et par- » tout il fatigue. On s'en plaint rarement, » et on ne le supporte que parce qu'on 9 ne peut brusquer un homme à la modct.

»Mon ami, vous n'êtes pas formé sur »le modèle de ces êtres-là; mais crai- » gnez la contagion de l'exemple ».

La leçon était forte, et son utilité ne m'échappa point. Elle était adoucie par ce ton d'aménité qui fait tout passer.

Je ne méritais pas, en effet, que le général me traitât avec sévérité : j'avais été imprudent, mais je n'avais pas en l'intention d'êti:e indiscret. Une force irrésistible avait agi sur moi sans le secours de la pensée. Les mots qui m'étaient échappés n'étaient que l'éruption d'un volcan long-temps en fermentation, et dont les feux se répandent enfin avec

6% jinànm.

violence, et consument ce qu'ils re»*contrent.

Je vis entrer dans ma chambire un homme à cheveux plats et gras, au vi^ «âge blême, au regard oblique. Il commença^ dès la porte, des révérences qui «e terminèrent, à quatre pas deinon Ht, par la plus humble des inclinations^ il était suivi de deux drole& en gaenilles, dont Tun avait le nez chargé de bourgeoi>s, et Fautre la pâleur d^m buveur d'eau-d^vie : celoihlà se £aisait sentir de TescaUer. Si on n'avait été bâfeu persuadé dans ce pays- là que nous ne plaidions qu'à coups de canon , nous autres milir taires, j'aurais cru voir entrer un mal*heureux huissier, 'suivi de ses recofs.

Thérèse fermait la marche. Elle me souh riait avec sa douceur ordinaire, en me montrant Thomme aux cheveux gras.

La porte du général était ouverte; je tremblai que la petite ne parlât, et^je n'étais pas disposé d'ailleurs à l'écouter

favorablement Je lui fis signe de se taire, mais un signe si impératif^ que le soui?ire disparut de ses lèvres. Elle reprit eet air suppliant qui lui allait si bien, et contre lequel j'avais eu si peu de forces quelques instans auparavant. « Qui étes- « vous, monsieur, et que me voulez- vous, )f dis-je àrhomme aux cheveux gras, avec » un tpn qui annonçait que je n'étais pas j» disposé à prolonger la conversation?

» — Monsieur, j'ai l'honneur d'être prêtre » de l'église romaine. — Monsieur, je » n'ai pas de messes à faire dire.— J'es- » père, monsieur, vous être utile d'une » autre manière. ^ Monsieur, je n'ai pas » envie de me confesser. — «• Pardociiiez*- » moi ^monsieur, vous vous confesserear » — Oh! il est fort, celui-là. — Et nous » passerons ensuite à la grande eérémo'- » nie. — Et à laquelle, s'il vous plaît? -^ » Monsieur, je marie à juste prix les jeu* 9 nés gens qui ne. soipt pas maîtres de » leurs actions, et les douairières qui

}» craignent les sarcasmes du public : ces ^ » deux messieurs m'assistent comme té*- » moins. — Je ne veux pas me marier, jj — Pardonnez-moi, monsieur, vous le » vottlez; mademoiselle ne saurait m'en » avoir imposé d. Ici ^ le général tira sa sonnette avec violence, et je tremblai de tous mes membres.

ff Mon cher ami, dit Thérèse avec naï- » veté et onction, il n'y a que le mariage » qui puisse légitimer notre intimité. Je »me suis informée, et on m'a indiqué D ce saint homme qui... ». Elle avait bien choisi le moment, mademoiselle Thérèse. « Mon ami, dis- je à Luvel, jette* 3» moi ces malheureux à la porte , et » emmène cette enfant. — Jérôme, mon » cher Jérôme, vous voulez donc me faire » mourir. — Non, ma chère amie; mais » je ne veux pas me marier. — Cruel » jeune homme, et vous me le dites de » sang-froid, vous, qui tout-à-l'heure me «juriez amour, fidélité — Je vous

9 trompais, je me trompais moi-même.

»— Ah^ Jérôme! Jérôme»! Elle tomba sur le parquet, et fondit en larmes. Je tenais encore la lettre delà femme charmante, et si ces caractères divins ne m'eussent communiqué une force nouvelle, je sortais de mon lit, j'allais moimême tomber aux pieds de l'infortunée Thérèse, et je me laissais marier.

cf Observez, monsieur, me dit le ma- » rieur à juste prix, que j'ai reçu la con- » fession de ipademoiselle. — J'en suis ^ bien aise, mon ami. — Que je sais qu'il » y a eu séduction. — Vous mentez. — 9 Qu'elle «est perdue sans ressource si » vous ne l'épousez pas. — C'est là ce » qui m'afiQige. — Epousez donc. — Je » n'en ferai rien. — Un procès en se- » duction vous mènera loin. — Au nom »de Dieu, Luvel, défais -moi de cet » homme. — Je me mêle aussi de con- » seiller les filles séduites ». J'étais furieux, et je parlais à demi-voix, comme

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