LE
Si nous ne sommes pas la proie du premier venu, il faut en rendre grâce à l’éncergie du roi et à l’étoile de Napoléon » 56. Les désillusions ne portent done pas encore sur la personne de Jérôme. En 1810, il veut attacher à son armée le général Launay, gendre de Siméon (14 campagnes, plusieurs belles actions) et l’obtient de l'Empereur à l’insu de l'intéressé. Siméon luimême n’a jamais voulu prêter serment au roi, afin de rester
conseiller d'Etat de l'Empereur ». À Erfurt, Jérôme insistant
pour l'avoir à soï, Napoléon veut que Siméon poursuive ses deux carrières; Siméon écrit deux fois en ce sens à l’Empereur; Jérôme tient bon : Siméon est effacé de la liste des conseillers français : « Bon gré, mal gré, dit-il, il me faudra devenir westphalien. on n’évite pas son sort. Maïntenant que faire ? Quand j'avais deux carrières, je pouvais choisir. A présent que je n'en ai qu’une, il faut bien que je la suive » 57. C’est une bonne note pour Jérôme que d’avoir mis tant d’énergie à conquérir ce collaborateur vieilli peut-être, mais sérieux et probe. Il ne lui a peut-être manqué pour bien gouverner que d'avoir bien connu le personnel administratif &@e l’Empire français et d’avoir pu y faire son choix : « Quoique fort jeune, dit le témoin oculaire, il avait l'esprit juste et le jugement solide. Toutes les fois qu’il n’était pas trompé par un intrigant ou obsédé par un Tigellin…, il était assez porté au bien; s’il avait eu un premier ministre gui à une grande probité eut réuni la connaissance des affaires et des hommes, il se serait fait aimer. [] aimait la vérité » 58.
Il ne parvint pas à garder Eblé comme Ministre de la guerre; mais ce ne fut pas sa faute. Quand Eblé, vouiant nettoyer les écuries d’Augias, allait trouver le roi et lui disait hautement la vérité, il en obtenaït satisfaction. Mais le Général fatigué de la bassesse de ce qui l’eniourait et voyant que son Ministère ne pouvait guère lui rapporter de gloire 5, expliqua son eas en deux mots au roi : « V. M. ne peut rien faire pour moi, puisque je suis Français et elle voit très bien qu’en restant à son service je suis oublié de l'Empereur; je commence à vieillir et je sens le besoin d’avoir mon sort fixé ». FI y a done ici auestion de solde et d'avancement. Et Jérôme écrit à son frère : « Je fais une perte; les hommes comme lui sont
(66) THIBAUDEAU, Mémoires, p. 262.
(57) TnimsunEeAau, Mémoires, p. 277.
(58) Un témoin oculaire, p. 28.
(59) Fdem, p. 71 et 126.
rares. Je ne puis m'empêcher de recommander à V. M. ce militaire estimable et de l’assurer qu’elle n'a pas de sujet plus honnête, plus dévoué » °°.
Avec tout cela, il a tout ce qu’il faut pour choquer des Allemands et même des Polonais : « Vif, étourdi, léger comme un écolier qui vient d'échapper aux classes, il avait la manie de singer son frère en public; mais dans l'intérieur des jardins de son palais, on le voyait se livrer sans retenue à la folle gaieté des enfants, mettre bas ses habits pour mieux remplir son rôle dans une partie de cheval fondu, » à la grande stupeur « d’un essaim de curieux regardant des fenêtres d’une maison voisine » 61, Il a parfois des gamineries stupides, ridicules. Le margrave de Bade, son hôte du 27 février au 4 mars, note : au retour d’une promenade à cheval à Napoiéonshôhe, « le roi tira quelques coups de pistolet sur des pores, ce qui m’étonna fort » ©. Wachler, professeur d'histoire à l’université de Marbourg, lui reproche sa timidité au début, sa vanité ensuite, son manque de goût, une connaissance de la littérature française qui paraît superficielle, acquise peutêtre au cours de conversations et au théâtre, pas assez classique, des lectures qui semblent se borner aux gazettes et aux Bulletins. Il sait quelque chose en mathématiques, mais n’a que des notions légères de l’art militaire qu’il n’a pas étudié. Et surtout, il n’est arrivé à apprendre en allemand que des phrases de conversation, se montre d’une servilité craintive vis-à-vis de Napoléon, reste parfois quelques mois sans assister aux séances du Conseil d'Etat, se relache de ses attentions au début pour les Allemands, bref n’est pas un chef dEtat dans le haut sens du mot, n’est pas même convenablement préparé à jouer son rôle 5.
Et pourtant, il agit autour de lui par une espèce de séduction qui s’exerce aussi bien sur les hommes que sur les femmes. Wachler doit avouer : « Sa mère Loœtitia affirma à Jeanne von Müller qu’il était le meilleur de ses enfants, on peut l'en croire. {1 était spirituel, s’exprimait bien, librement, sans préparation; l’exposé de ses idées au Conseil d'Etat se distinguait, par sa précision, la sûreté de ses vues. Il était doué d’un tact extraordinaire en ce qui touche les convenances.
(60) Mémoires de Jérôme, t. 4, p. 203, 25 octobre 1809. (61) Un témoin oculaire, Le royaume de Westphalie, p. 28.
(62) Mémoires du Margrave de Bade, p. 13.
(63) Von SrEcxr, Le royaume de Westphalie, p. 11-12, 15-16.
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Unissant l'esprit et la bonté, il eut fait le bonheur de ses sujets,
si c’eut été possible sans travail. Suppléant à l'insuffisance d'indépendance par une magnificence visant à lui attacher ses sujets, il réussit mieux qu’on n'eut pu l’attendre à mettre dans sa dépendance et à s'attacher les familles les plus marquantes, les princes de Salm-Salm, de Lôwestein-Wertheim, de Hesse Philipstadt » 54, ce dernier devenu le favori de Jérôme, depuis son attitude, lors de l’affaire Dôrnberg %; le comte de. Hammerstein, hanovrien qui a bien servi à la vérité, mais allié à des familles ayant des relations avec les ennemis extérieurs et qui en attendaient grâces, emplois et pensions %. Jérôme beau joueur en fait son premier aide de camp. Le margrave de Bade est surpris : « Le roi fut tout à fait courtois, prévenant, me dit qu’il espérait m'avoir sous son commandement, qu’il ferait mon éloge à l'Empereur, lui rapporterait combien il était content de moi et de nos troupes ». Courtois plutôt que sincère. « La cour fit sur moi une impression toute particulière. Les Français, abondaïent; à côté, des aventuriers de tous pays. Je m'étonnais surtout de voir comment des personnes des plus vieilles familles d'Allemagne se pressaient pour rendre hommage à un roi éphémère ». Mot écrit après coup. On apercevait là « des hommes qui avaient fait la guerre d’Amérique — le Général Langenschwarz — ;le Général Ochs.. aussi distingué qu’instruit, le comte de la Ville sur Illon, ancien major badois », devenu préfet du Palais à Cassel, et gendre du landgrave de Hesse-Philipstadt 57. Ce roi léger qui attire à lui de grands noms et fait épouser de nobles allemandes à ses familiers français, n'est pas un sot. Dans Cassel passée de 48.000 habitants (1805) à 22.000 (1812), où affluent les fonctionnaires, les nobles, les riches, l’industrie, le commerce florissent, la valeur des biens s’est accrue, et l’on voit, notamment dans la classe moyenne, un bien-être qui n'existait pas auparavant »%. Tout ceci est l’œuvre du roi, œuvre qu’une longue paix eut pu rendre féconde.
Mais puisque Jérôme, le lazzo au cou, a accepté de jouer dans la guerre le rôle de vedette de la Confédération, où ceci va-t-il le conduire ? A régner sur une Westphalie agrandie
(64) Von SPEcHT, Le royaume de Westphalie, p. 11-12, 15-16. (65) Mémoires de Jérôme, t. 3, p. 369.
(66) Un témoin oculaire, p. 193.
(67) Mémoires du Margrave de Bade, p. 14-15.
(68) Von Srecur, Le royaume de Westphalie, p. 95.
ou à être transplanté en Pologne ? Ni lui, ni ses sujets ne voient bien clair dans tout cela; chacun s’efforce de tirer de ce qu’il voit, des conclusions permettant le choix d'une ligne de conduite. Jérôme ne se départit pas de la sienne qui consiste, tout en obtempérant à l’ultimatum, à défendre pied à pied la Westphalie.
Le 6 février, nous apprenons d’une part que M. Pichon a fait au roi un rapport rappelant que « l'Empereur fait dépendre de l'exactitude avec laquelie la Westphalie remplirait ses engagements, les nouveaux avantages qu'on pourrait lui accorder ». D'autre part, M. Malchus, ministre des finances fait un contre rapport demandant que des compensations soient faites d’abord, sinon « on suspendait le paiement des créances françaises ». M. Pichon veut « encore discuter »; le Roi « refuse de l’écouter et la chose en reste là » S.
Le 10, Reinhard fait part au Roi d’une note de Bassano du 5, renforçant l’ordre de l'Empereur du 1%, l’informe que le 4x7 « la Grande Armée a été créée et mise sur le pied de guerre » et lui fait connaître « les obligations sacrées et importantes qui en résultent pour la Westphalie ainsi que pour tous les Etats Confédérés ». Cet entretien qui fut long, « sans jamais s’écarter du respect dû à S. M. LE. et plein de protestations de dévouement pour Elle « rappela trait pour trait celui du 23 janvier. Expressions « choisies avec une intention marquée »; impossibilité de pourvoir aux fournitures qui seraient faites pourtant pour l’armée française jusqu’à « la dernière exirémité »; demande à $S. M. I. quand l'impossibilité serait absolue, de rembourser les sommes dues à la Westphalie; sinon d’« ordonner des réquisitions auxquelles les autorités ont déjà reçu l’ordre d’obtempérer et que le Roi faciliterait sautant qu’il serait en lui ». Ceci arrêtera la rentrée des coniributions, suspendra la marche du Gouvernement; le Roi s’y résigne ; cessant de pouvoir gouverner », il cesserait de fait d’être Roï : mais jamais il n’apposerait sa signature à des ordres pour lesquels détournant à d’autres usages les fonds nécessaires à la marche du Gouvernement, il se détrônerait lui-même » "©,
Fout en rejetant des torts sur le Roi et le luxe de la Cour,
(69) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 214, Reinhard à Bassano, 6 février. Dépêche n° 311 (Arch. Min. Aff. Etr.).
(70) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 219-221 Ï février, dépêche n° 314. Ë RE ee
Furstenstein tient même langage à Reinhard : « Notre ruine est certaine : si S. M. I. croit que la faute en est aux Ministres, le Roi peut-être lui-même désirerait que S. M. placât près de lui des hommes du choix de la France pour se convaincre que nous ne pouvons lutter contre l’impossibilité » 71. Ainsi, roi et ministres sont prêts à passer la main. L'homme du choix de la France est du reste près d’eux, c’est M. Pichon: et ils ont tout fait pour l’amadouer. Le 17 février, Reinhard écrit : « M. Pichon garde le silence, depuis qu’il habite le Palais le mieux meublé de Cassel » 72.
Ce qu’il y a de plus clair, c’est que Jérôme et ses ministres défendent la Westphalie au péril, non de leur vie, mais de leur situation, ou s’en donnent les airs, laissant l'Empereur responsable des mesures dont souffrira la Westphalie, gardant les sympathies des Westphaliens. Ils ne rêvent donc pas de quitter ce pays.
Que pensent les Westphaliens ? Hanovre, Magdebourg qui « par des regrets tiennent encore à l’Angleterre, à la Prusse », Brunswick « le Moscou de la Westphalie plus ouvertement mécontente parce que moins malheureuse », Cassel, la résidence royale ? « Le malaise est partout, dit Reinhard, la fermentation nulle part... L'Angleterre est séparée par des barrières d’airain; la Prusse abimée mendie notre alliance : comment des vœux stériles, pourraient-ils éclore en actions ? J’ai recueilli quelques traits qui semblent indiquer qu’un véritable esprit de nationalité westphalienne commence à germer à Brunswick. On y sait discerner les défauts accidentels du gouvernement des bienfaits inhérents au nouvel ordre de choses. A Cassel, la majorité, c’est le gouvernement avec tous ceux qui lui sont attachés. Quatre ans ont faconné cette population apathique.. Ses ressources lui viennent de la Cour; ses fardeaux sont compensés par des avantages. Depuis deux ans, aucun désordre en Westphalie, les impositions perçues avec rigueur se payent, la conseription n'éprouve aucun obstacle. Des preuves non équivoques d’attachement personnel au souverain ont éclaté dans plusieurs occasions et sur plusieurs points » #8. Le ministre de la France
(71) Idem, p. 223.
(72) Arch. du Min. des Aff. Etrang., Fonds Westphalie n° 315, folios 187-190, Reinhard à Bassano, Cassel, 17 février.
(73) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 183-187, dépêche n° 304, Reinhard à Bassano, 19 janvier.
croit done Jérôme susceptible d’attacher à sa personne un peuple westphalien, et nullement acculé à chercher un autre royaume.
Ce qui est inquiétant, c'est autre chose : « La masse $e persuade que les changements opérés ne sont que le commencement de l'exécution d'un système dont le résultat sera la destruction de la nationalité allemande %. Persuasion générale, indéracinable; impression profonde, douloureuse; on ne voit plus que l’Empire romain et celui des Parthes et ce qui fut l'Allemagne devenant le théâtre de la guerre de deux grandes monarchies, les invasions des Barbares en perspective. Aucun moyen de changer cette manière de sentir, quand même S. M. EL. répandrait sur tout son empire la prospérité que les circonstances refusent encore. Mais les Allemands qui sont ainsi, sont avant tout Bavarois, Wurtembergeoïis, Westphaliens, et convaincus que l’avenir est hors de leur portée; que qui que ce soit, n’a le pouvoir ni l’obligation de changer les destinées de l’Europe, que c’est à la Providence seule à ratifier le plan de Napoléon ». Si, en Westphalie, on peut attendre une « réaction forte et pénible », ceei viendra, non de la conduite du roi, mais de l'attitude de la Prusse ©. Et la conduite du Roi leur inspire la crainte, non le désir de le voir partir. « Le publie de Cassel qui a entendu parler des dernières libéralités du Roi, témoin des plaisirs du Carnaval, prétend que la Cour jette l’argent par les fenêtres, parce que le Roi sait que Cassel ne sera plus longtemps sa résidence » ©. Le Roi avait dit : « Tous les fonds de l'Etat sont insuffisants aux dépenses courantes; mais le moment presse; voilà ma liste
(74) A notre époque la thèse de Mlle Hélène WEceNnEr (Die Relationen Napoleons Ï mit dem Kônigreich Westfalen, (1807-1813, Breslau 1905, 1 vol. in-8°) est à peine différente. Etudiant le but de la constitution de la Westphalie, elle y voit une mesure de centralisation, d’introduction des codes civil et pénal français, de l’impôt français, de la conscription. Elle rapproche cette constitution de celle reçue par la Bavière (1° mai 1808), de l’organisation donné au Duché de Bade, de la Patente d’organisation du Prince Primat du 16 août 1810; elle estime qu’il y a là une mesure tendant à l’assimilation, et devant aboutir au bout d’un délai plus ou moins long à l’annexion. Elle compare du reste à ce point de vue la Westphalie avec Naples, l’Italie et la Hollande (p. 6-7).
(75) Arch. du Min. des Aff. Etrangères, Dépêche 305, folios 53-54, Cassel 20 janvier, Reinhard à Bassano.
(76) Idem, n° 307, folio 73, Reinhard à Bassano, 23 janvier. C’est la sans doute ce qui a fait dire à M. Lacour-Gayer (Napoléon Paris, Hachette sd. (1920), 587 p. in-4°, p. 311) que les bourgeois de Cassel eussent donné le démenti à Napoléon affirmant que son frère gagnait en maturité.
civile de 6 millions. J’en consacre un pour l'entretien des troupes de mon Frère; plus de bals masqués, jusqu’à ce que j'aie pourvu à l'essentiel. L'emploi des capitaux que m'a cédés l'Empereur, sera pour l’armée ». Mais en fait, on montre, une avidité scandaleuse pour faire payer d’avance le cadeau de 400.000 frs qu’on à fait offrir par la ville à la Reine et on laisse les casernes à moitié achevées. On se fait remplacer par des domaines d'Etat, ceux qu'il a fallu restituer aux donataires Impériaux ». D’autre part, « l’idée qu'on a de la pompe asiatique de la Cour, aliène les esprits. On ne croit pas à la pureté des mœurs. On exagère sans doute, dans les contes qu'on en fait; mais cela attire une grande mésestime; et les impositions toujours nouvelles occasionnent des plaintes aussi toujours nouvelles et mènent au désespoir. Si le cœur compatissant du Roi savait la pure vérité, tout changerait bientôt. De plus, on s’imagine que le Maître actuel pourra recevoir une autre destination. Le manque d’héritier augmente les inquiétudes. La Cour vit dans une dissipation qui fait dire que
| le Roi n’agit ainsi que parce qu'il se voit au dernier jour de
son règne » 77. Ainsi, bien que Jérôme veuille des domaines en Westphalie, un malentendu est né. Il multiplie les dépenses pour faire marcher le ecommerce à Cassel et y entretenir sa popularité à tout prix; ses sujets voient là un indice de son indifférence, l'annonce de son départ et de leur annexion à l'Empire.
L'Empereur voudrait chasser de l’esprit de Jérôme cetie idée qu’un Roi se rend plus populaire en dépensant qu’en économisant. Reinhard n’osant lui en parler, en entretient Furstenstein qui assure « que lui et d’autres serviteurs du Roi n’ont jamais cessé de faire des protestations à ce sujet. Mais S. M. avait répondu qu'elle dépensait sa liste civile ». A quoi Reinhard riposte que « cette liste empiétait parfois sur les revenus de l'Etat, tandis que le Roi eut trouvé gloire et avantage à la faire venir au secours de l'Etat » "6.
Mais Jérôme n'en démordra pas : il en conclut seulement certains jours que tout cela tend à le détacher de la Westphalie. Alors, il précipite le mouvement, il liquide, il veut se faire des amis : « Il y a eu pendant le Carnaval six
(77) Arch. du Min. @es Aîff. Etr., n° 309, folios 115-117, Reinhard à Bassano, Cassel, 30 janvier.
(78) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 222, Reinhard à Bassane, Cassel, 11 février; dépêche n° 314 (Arch. Min. Aff. Etr. folio 155-165).
bals masqués chez les Ministres et les Grands Officiers, deux bals masqués et deux bals parés à la Cour, et un bal paré chez Furstenstein ». Le Ministre Malchus a reçu du Roi « le 9 février 20.000 franes de sa cassette et 100.000 francs en obligations de l’emprunt forcé, bonnes à employer comme argent comptant. A ces faits connus du public, il faut en ajouter qu’on ne croit pouvoir expliquer que par la supposition que le Roi a cessé de prendre intérêt à son Royaume. Il a donné à Rondelard, son deuxième chirurgien 100.000 frs en cbligations. Cet homme à qui le Roi n'avait presque jamais adressé la parole, est tombé des nues. M. de Blumenthal, ancien maire de Magdcbourg, chambellan retiré, revenu à Cassel, a reçu 12.000 francs. Le Roi regarde la Westphalie comme perdue pour lui. Il met toutes les chances dans son armée et dans le commandement qu’il espère obtenir. Tous ses regards se tournent sur la Prusse et la Pologne. Mais l’impression sur le public, sur tous ses serviteurs honnêtes est inexprimable. Les conseillers d'Etat allemands sont sans la moindre influence. L’abattement est dans toutes les âmes » ®. Masson a parlé du soulagement éprouvé par Jérôme au âébut de février à la nouvelle qu’il doit partir en guerre. Il voit là pour lui la seule issue à ses prodigalités du mois de mars , et ajoute : « Une seule préoccupation : durer jusqu'à la déclaration de guerre. Il jui faut la guerre » 1. En fait, l’idée de quitter la Westphalie affole Jérôme et plonge les Westphaliens dans l’abattement. Ainsi le disent les faits, si l’on veut respecter l’ordre chronologique.
Jérôme ne veut pas quitter la Westphalie : il la regarde seulement comme perdue pour lui du fait de l'Empereur, dans les actes duquel il croit lire la volonté arrêtée de la traiter en pays déjà annexé. Le 5 mars, Reinhard est très explicite : « Ge prince, au lieu de se subordonner de bonne grâce à S. M. I. comme chef de sa dynastie dont il tient la couronne, comme Birecteur des opérations, se plait à voir dans des dispositions qu'il croit attentatoires à sa Souveraineté un présage sinistre, et en tire des conséquences alarmantes pour
(79) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Westphalie 1812, n° 315, foli - 190, Reinhard à Bassano, Cassel, 17 février. d FRS
(80) Dont plusieurs ont le caractère d’un cadeau d’adieu et dont une au moins est de février.
(81) Massow, Napoléon et sa famille, tome 7, p. 108-110.
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son avenir et même pour la conservation de sa couronne #. Le publie pense comme Jérôme : l’arrivée d’un courrier de Berthier émeut l'opinion %, le départ du Roi pouvant n'être suivi d'aucun retour. Reinhard n’en croit rien : « Mes réponses, dit-il, sont faciles et courtes. Il m’en resterait à faire que le respect m’interdit, dont les Ministres possèdent les éléments; mais lorsqu'après mes premières répliques les mêmes plaintes reviennent, il m'est d'autant plus aisé de me renfermer dans le silence que le Roi finit constamment par l'expression de son respect et de son dévouement pour $S. M. [ »%. Reinhard semble donc rassuré : dès l’instant que Jérôme professe de tels sentiments ni les Westphaliens ni lui n’ont rien à redouter. Napoléon exigeant trop de son frère, Jérôme effrayé croit que l'Empereur lui aussi « presse le bouton » pour lui faire lacher a Westphalie, alors que tout s'explique assez par les besoins que crée la grande guerre en préparation. Tout cela ne prouve, ni que Jérôme soit le candidat que l'Empereur met en avant en vue d’un futur royaume de Pologne, ni même que l'Empereur l’autorise à poser sa candidature, ni même qu’il y ait là une couronne à convoiter.
L'affolement du Roi n’a pas d'ailleurs pour uniques causes les exigences impériales prémentionnées. Il est abreuvé de dégoût comme chef de l’armée, de l’administration, comme chef de la politique étrangère de son royaume. Incontestablement l’armée est l’objet de ses soins attentifs. Il veut remplacer Morio par le Général Allix, colonel disgracié après Saint-Domingue qu’il a mis à la tête de son artillerie en 1808 %. militaire simple, instruit, d’une rude franchise aveë le Roi. étranger à toute coterie, baptisé « l'ours » par les courtisans %, Reinhard tout en raillant cet « excellent officier, très sourd au physique et au moral, et ne connaissant que ses mathématiques » « rend justice à la prodigieuse activité d’un général qui a créé tout l'établissement de l'artillerie, hommes, instruments, fonderies, pièces, école » 87. Jérôme fait là un choix très sensé.
(82) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 233, Reinhard à Bassano, Cassel, 5 mars.
(83) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Westphalie n° 318, folios 216-218, Reinhard à Bassano. Cassel, 2 mars.
(84) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 233.
(85) Idem, tome 3, p. 265. Jérôme à Napoléon, 27 juin 1808.
(86) Un témoin oculaire, p. 61 et 146. Voir Duviquet, p. 247 : le dialogue entre Jérôme et Allix au bal masqué du 19 janvier 1812.
(87) Arch. Min. Aff. Etrang., Fonds Westph., n° 801, fol. 5-11, Cassel,
Le 30 janvier 1808, Napoléon avait écrit à son frère : « Au lieu de 20.000 hommes, ayez-en 30.000 ». Le 30 octobre 1811, Jérôme ayant réalisé ce vœu s’aitire de son frère le reproche d’avoir trop de troupes # : à sa réponse, Napoléon satisfait ou non, ne répond pas. Le Roi se prévaut de ce silence : à un certain moment, il aurait eu 33.000 hommes. Alors, le 5 février 4812, Bassano écrit : « Le Roi se plaint ? Ce n’est pas la France qui a fait porter à 33.000 hommes l’armée westphalienne » %. Quel comble que ce reproche à cette date ! Siméon alors de s'écrier : « Ah ! voilà ce que je lui ai toujours prédit »°%, Et le 11 février, Siméon qui retenait Jérôme, est blamé par Bassano de l’avoir poussé dans la voie des armements %. Querelles périmées d’ailleurs. Fin février 1812, Jérôme a, en Westphalie, 19.955 hommes, 4.445 chevaux, 40 pièces de canon *, 3.400 hommes à Dantzig; un bataillon de 600 hommes en Catalogne; un régiment de 600 cavaliers à l’armée du Midi (Espagne). Total : 24555 hommes. Berthier lui de- . mande 21.000 hommes sans ceux de Dantzig % : il les aura.
Que vaut cette armée ? « Vous paraissez douter, écrit Reinhard à Bassano, si le Roi est sûr de son armée. Il faut distinguer entre les officiers supérieurs et les subalternes. Parmi les généraux et colonels, il est des Français, des Allemands d'un talent distingué, d’une grande expérience. Leur habileté n'a pu se montrer que dans l’art de dresser les soldats. Ils y ont réussi : guidés par l'esprit militaire français, ils ont mis en jeu les ressorts nobles; pédantisme, injures, baton sont exilés, le soldat a le sentiment de son bien-être. Il n’en est pas de même des officiers subalternes presque tous jeunes, tenant en partie à des familles mal disposées, manquant d’expérience, instruction. L’armée laissée à son propre esprit, même ayant le Roï à sa tête, soutiendrait difficilement le premier choc. Quand à la masse des soldats les souvenirs de
9 janvier, à Bassano; n° 306, Cassel 23 janvier, post scriptum, à Bas- | sano.
ET Mémoires de Jérôme, t. 4, p. 497-8, Jérôme à Napoléon 30/10
(89) Idem, t. 5, p. 209, Bassano à Reinhard. KLeinscHmiprT dit (p. 374) de 30 à 835.000.
(90) Arch. Min. Aff. Etrang., n° 314, fol. 160-165, Cassel, 11 février.
(91) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 218 et 223. MARGUERON, Campagne de Russie, p. 116. L'Empereur à Bassano, 2 février.
(92) MarGuERON (Colonel L.), Campagne de Russie, p. 239-240, Berthier à l’Empereur, 26 fév.
(93) Arch. Min. Aff. Etr., n° 316, fol. 194. Reinhard à Bassano, Cassel, 20 février.
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l'enfance y réagissent encore, l'exemple de la division restée en Espagne est devant leurs yeux. On leur a entendu dire qu’ils n'iraient ni là ni en Pologne, qu’on pourrait les fusiller. Une résistance active me paraît impossible; mais leur force d'inertie pourrait causer quelque embarras; elle se manifesterait par des désertions. Il s’agira de bien manier la machine où chaque rouage engrenant dans l’autre ne peut produire que l'effet calculé, l’âme lui sera ensuite infusée sur le champ de bataille » %. En janvier, Reinhard plaisante Allix qui s’est « décidé à ne laisser dans l’arsenal qu'une quantité de troupes insuffisantes pour nous faire sauter » %. En février, Jérôme
désire que les Westphaliens de Dantzig rentrent dans son
Corps : il en résulterait « l'avantage d’une plus grande énergie d'esprit militaire »%. Le 1% mars, la revue et le passage des Badois nous édifient.
Le vice capital de l’armée, c’est la propagande prussienne qui la mine. Des embaucheurs paraissent çà et là; des soldats désertent; on voit « en pays hanséatique une foule de vagabonds que la Westphalie semble vomir ». Reinhard signale « Nous avons, m'a dit M. de Furstenstein, des preuves certaines d’un véritable embauchage que se permet la Prusse dont les officiers écrivent à nos soldats, les engagent, leur ordonnent de déserter ». M. de Senfft m'avait raconté que la Police avait fait distribuer dans les casernes des lettres pour éprouver la fidélité des soldats. J’ai fait part de cette insinuation du Ministre de Prusse à M. de Furstenstein qui m’a répondu que ces lettres étaient originales, signées et que le Roi les avait transmises à $S. M. I. Plusieurs Officiers prussiens
sous des prétextes frivoles viennent en Westphalie, font par-
fois semblant de vouloir entrer à son service; plusieurs ont reçu des congés limités; M. de Senfft raconte le fait comme une preuve de la sécurité de la Prusse » °7. Reinhard prend tout ceci assez philosophiquement. Ceci rend forcément platoniques les représentations que fait faire Jérôme à Von Goltz à Berlin par le Baron de Linden, son ministre *.
(94) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 188, Reinhard à Bassano, 19 janvier.
(95) Arch. Min. Aff. Etr., n° 806, fol. 62. Post scriptum, 23 janvier Reinhard à Bassano. - (96) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 218. Reinhard à Bassano, 11 février. (97) Arch. Min. Aff. Etr., n° 286, Rovigo à Bassano, Paris, 13 janvier,
fol. 18, et 309, folio 109, Cassel 30 janvier. $ c (98) KzerNscHmipT, Le royaume de Westphalie, p. 469. Cette affaire
D'autre part, Jérôme se répand près de Reinhard en plaintes contre M. de Saint-Marsan qui paraît être « plutôt ministre prussien que ministre de France » en Prusse, qui « appelé à Berlin le Sauveur de la Prusse », « cherche à excuser tout ee qui s’y fait ». « Un nombre incroyable d'officiers westphaliens servent en Prusse ». Le Roi de Prusse vient de nommer « le Prince de Hesse Barchfeld, sujet westphalien, Lieutenant-Colonel de ses gardes. Ce jeune homme paraît un très mauvais sujet. Le Roi en a cité des preuves méritant une animadversion éclatante » %. Dès lors, Saint-Marsan est coupable de laisser ainsi offenser Jérôme. Le 2 mars, Reinhard annonce que cette affaire « va s'arranger : le jeune prince ayant fait près du Roi Jérôme des démarches pour obtenir de servir en Prusse, cette permission sera probablement accordée » 1%, Peu brillante façon d’arranger les choses. C’était bien la peine de s’exposer au reproche paradoxal d’avoir trop de soldats, pour être forcé d’endurer les tentatives de débauche organisées par la Prusse sous l'œil bénisseur de Saint-Marsan.
Le pire, c’est que, quand Jérôme se défend contre ce mal prussien servi par des complicités si inattendues, Davoui l’aceuse de faiblesse, témoin ce rapport de Berthier : « Il y a dans les troupes prussiennes beaucoup de Westphaliens que le roi de Wesphalie a autorisé à y rester. Quelques-uns viennent, munis de permissions, voir leur famille : D’Alvensleben, commandant d’un bataillon prussien composé en partie de déserteurs westphaliens est venu à Magdebourg faire un emprunt : le préfet de l’Elbe son beau-frère lui en a facilité les moyens. M. le Prince d'Eckmühl pense que cette facilité à laisser venir des militaires au service de Prusse en Westphalie, peut-être une des causes de la désertion qui y existe ». Napoléon écrit en marge : « Ecrire à mon ministre en Westphalie, lui faire sentir la conséquence de cela » 101, De Jérôme en Davout, on retombe par Berthier, Napoléon à Reinhard et Saint-Marsan. Jérôme jeune et sans appui contre tout
fait l’objet d’une correspondance entre Senfft d’une part et Von Goltz, le roï Frédéric Guillaume de l’autre qui dure du 26 janvier au 2 mars. (99) Arch. Min. Aff. Etr., n° 312, fol. 146, Reinhard à Bassano, Cassel, 6 février.
; (00) Idem, n° 318, fol. 218. Reinhard à Bassano, 2 mars, post scripum4 (01) Dernières lettres inédites de Napoléon 1‘, publiées par Bro- TONNE, Paris, Champion 1903, 2 vol. in-8°, tome 2, p. 250, 11 et 18 février 1812. Les Alvensleben ont donné un ministre à la Prusse (Lefebvre : La Révolution, p. 287).
ce monde, enfermé dans ce cercle vicieux, était réduit à s’exaspérer sans espoir d’être aidé, ni même cru.
C'est loin d'être tout : le mal s'étend du monde militaire au personnel civil : un préfet westphalien, le Baron Schele a été destitué le 15 janvier 1811, pour être allé très en secret à Berlin 2. L’affaire Barchfeld n’a pas pris fin, que le 1* mars 1812, le Ministre de Prusse apporte à Reinhard une lettre de Saint-Marsan réclamant ses bons offices en vue de réaliser une combinaison qui était une trouvaille de génie ou un attentat contre l’existence de la Westphalie, mais ne pouvait passer pour ce qu’elle voulait paraître, une affaire de pure convenance personnelle sans importance politique. Saint-Marsan ne voulait qu'obtenir pour M. de Bulow, ex-ministre des finances de Westphalie « la permission de servir en Prusse, où on lui destine le Ministère des finances ». Il s’agit done de remettre les finances de Prusse à l'homme qui sait tout des embarras financiers de la Westphalie. Il fallait le cynisme prussien pour oser proposer cela; il eut fallu à Jérôme une dose de naïveté inouie pour accepter : on manque de termes pour qualifier les personnalités qui cherchèrent à faciliter cette combinaison. La seule excuse à invoquer était la convention du 24 février qui faisait de la Prusse une alliée occasionnelle de la France. Mais en faisait-elle une amie ? Supprimait-elle les raisons si fondées de suspicion que la France et la Westphalie se devaient de ne pas oublier ? Pour la Westphalie, cette alliance, c’est la porte fermée à tout espoir d’agrandissement aux dépens de la Prusse : or la Westphalie, comme le duché de Varsovie, semble un état voué à une croissance rapide ou à la mort; et aux dépens de qui grandir, si ce n’est à ceux de la Prusse ? Parlant de Jérôme, Frédéric-Guillaume mande alors à Krüsemarck à Paris : « Seine Gesinnungen für uns sind nicht weniger als gut. Unsere Allianz mit Frankreich war für ihn ein Donnerschlag » 1%. En réalité, Jérôme pouvait s'attendre à ceci depuis le 21 décembre : mais la nouvelle
(102) Gazeta Warszawska, 1811, n° 11, mardi 5 février, de Cassel, 20 janvier. Il est curieux que les Mémoires de Jérôme soient muets sur ce fait. Peut-être est-ce ce Scheele qui est en question dans la lettre de Jérôme à l’Empereur du 16 janvier 1811 (Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 85). C’est d’un autre qu’il s’agit dans le Journal de la Reine (t. 5, p. 159, 7 janvier 1812).
(103) KrenscHmipT, Histoire du royaume de Westphalie, p. 480 et 483-4, Dépêche chiffrée du Conseiller d'Etat Le Coq à Krüsemark, 14 mars 1812, (Geh. Staats-archiv in Berlin. Frankreich Rep. 1 n° ee
n'en avait pas moins dû être désagréable pour lui, et elle ne
pouvait l'inciter à la confiance.
« La Prusse, dit Saint-Marsan, a en vue de choisir un Ministre des finances capable et agréable à la France. M. de
Bülow a déclaré n’accepter qu’autant que la Prusse suivrait le
système de la France. M. le Chancelier m'ayant demandé une lettre pour vous, j'ai déféré d'autant plus volontiers que M. de Hardenberg m’a dit dans le temps que quand M. de Krüsemark, ministre de Prusse à Paris a causé de ce projet avec M. le Duc de Bassano, ce Ministre lui répondit que S. M. I. verrait ce choix avec plaisir, en ajoutant quelque chose d’obligeant pour M. le Chancelier, proche parent de M. de Bülow. Ainsi cette affaire est ourdie depuis longtemps : Hardenberg, Krüsemark, ont mis Paris en branle. On argüe de paroles obligeantes; on attribue à Bassano une déclaration polie de nonopposition où paraît l'Empereur, mais au conditionnel. Et Saint-Marsan, manœuvré par Hardenberg, abonde en ce sens. « M. de Senfft de son côté était chargé par le Chancelier de demander cette permission au Roi Jérôme en audience particulière ». Hardenberg avait écrit « à cet effet une lettre d’introduction à Furstenstein, et le beau-père de M. de Bülow venu exprès de Berlin était porteur de la requête » de l’intéressé à Jérôme. De Senfft et le beau-père firent chacun leur démarche. Voilà une affaire bien présentée où tous les aeteurs ont donné. | C'était trop peu. Tout pouvait se régler entre Furstenstein, Bassano et Hardenberg. Mais fort de l’exemple de Saint- Marsan, Reinhard intervient « officieusement » en faveur de la Prusse. Que Saint-Marsan l'ait fait pour rendre amicaux ses rapports avec le Gouvernement près duquel il est aecrédité, soit, encore que ce fut là politique à courte vue. Mais que Reinhard ait pris parti pour Saint-Marsan et la Prusse contre le roi de Westphalie près duquel il est, lui, accrédité, contre un roi français, le frère de l'Empereur, voilà qui est absurde. Reinhard en « cause d’abord » à Siméon, Ministre de la justice — non des finances ou des relations extérieures, —— donc à quelqu'un qui n’en devait rien savoir « d’abord ». Mais il s’agit de faire pression sur le Roi; Siméon est homme de poids; pressé lui-même, il témoigna « tout son désir que le Roi accordât la permission ». Fort de ce succès, Reinhard s’est « ensuite » rendu chez Furstenstein, et lui a avoué que son « devoir » à Jui, Ministre de France, était « d’être neutre
dans cette affaire », « d'autant plus qu’elle se trouvait dans un certain contraste » avec une lettre du 28 février qu’il avait reçue de Bassano et communiquée la veille à Furstenstein. Un auire en fut resté là : mais Reinhard, cet aveu fait, se permet d’admetire « qu’on ferait tort à M. de Bülow de lui appliquer le contenu » de cette lettre et ajoute : « Mon désir personnel est qu'il obtienne ce qu’on réclamait » 104 Fnitiative difficile à justifier.
Quel est done ce Bulow pour lequel les diplomaties prussienne et française faisaient bloc ? Un homme qui chargé provisoirement des finances en 1808, était alors fort en état de mener une intrigue, mais qui, incapable d'application en affaires, s’endormait profondément, si un chef de division travaillait avec lui plus d’une demi-heure. Il bégayait fortement et on se perdait en conjectures sur l’origine de sa faveur. Or, il l’avait établie sur une base inébranlable en déterminant lisréalite Iacobson à prêter de temps en temps quelques millions, ce que l’on ignorait. On vivait au jour le jour avec des
emprunts forcés et le secours des juifs. On avait à faire à des
gens qui ne demandaient pas de comptes des exactions, pourvu qu'elles fussent à leur profit. M. de Bulow fit l’interim de la guerre : le Juif Simon Meyer qu’on fit munitionnaire, appela en Westphalie tous ses compatriotes, comme dans une autre Palestine. Qui était à la tête du service des finances ? Un juif. Des vivres ? un juif. Des hôpitaux ? un juif. Du casernement ? un juif. Dans son ministère, il évinçait les Français pour placer ses compatriotes, surtout ses affidés. Il avait fait des finances un grimoire, où lui seul se reconnaissait, pour rester longtemps en place. Il dissimulait certaines ressources pour tenir le roi en tutelle, avait des relations suspectes en Prusse, des créatures partout. On lui tendit un piège, il l’éventa et tout le pays en fit « un petit Necker ». Siméon même erut en lui 1%, Vainement, Provençal, le secrétaire général de Bulow, ancien pasteur des réfugiés français de Berlin, et son chef de bureau, Sigismond, sont signalés à Furstenstein par le baron de Linden, ministre de Westphalie à Berlin comme des espions prussiens 1%, Ce qui maintient en-
(104) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Westph., n° 321, fol. 260-265, Cassel, 9 mars, Reinhard à Bassano.
(195) Un témoin oculaire, Le royaume de Westphalie, p. 49, 53, 54, 136, 140.
(106) KreixscHMipT, Histoire du royaume de Westphalie, p. 413-414.
core quelque temps Bulow, c'est que les Français de Cassel voudraient lui voir pour successeur le « capable » Pichon, Directeur général du Trésor, alors que le Roi voudrait éviter de paraître franciser à outrance et songe au Directeur général de la Caisse d'amortissement, le baron V. Malsburg {°7. Une mission à Paris perdit enfin ce ministre : d’après des personnes dignes de foi, il aurait insinué à Napoléon, d’annexer la Westphalie et l'Empereur aurait signalé à Jérôme ce manque de fidélité 1%. À en croire Kleinschmidt, il se serait rendu compte que la rupture entre la France et la Russie était inévitable et imminente. On l’aurait soupçonné alors de relations avec la Prusse; on aurait fait courir le bruit du débarquement par les Anglais d’un corps prussien sur la côte baltique, et mêlé à ceci son nom et celui de Provençal, le tout pour compromettre la Prusse et s’agrandir à ses dépens 1°.
Averti par le Baron Bongars, chef de la Gendarmerie, qu'il avait perdu la confiance du Roi, ramené sous escorte dans sa terre à Brunswick (8 avril 4811), il a su s’en absenter malgré la police ‘1°, Senfft a fait tous ses efforts pour le voir avant son départ, signalé cet événement au roi de Prusse dans tous ses détails 11, Reinhard s'est plaint qu'il y eut « dans un gouvernement manquant tellement de talents, encore un talent de moins ». Bulow reste, pour notre envoyé, le Ministre qu'il affirmait en 1811 être « véritablement attaché au roi », quoique « assez capable d’avoir enflé à dessein les budgets de certaines parties de son administration pour se donner les moyens » de payer ses fidèles; et qui a vendu des couvents pour 30 millions, peut-être pour 10 12. C’est l’homme qui a un correspondant à Posen. « Son tort principal, dit Reinhard, dont il doit s’être corrigé aujourd’hui, est d’avoir fait sentir non seulement à d’autres, mais au Roi une supériorité dont il fallait garder le secret, quand même elle aurait été suffisamment justifiée ». Elle ne l'était done pas pleinement ? « Ce qui le justifie en grande partie » — on ne le peut done
(107) Idem, p. 412-413.
(108) Un témoin oculaire, Le royaume de Westphalie, b159:
(109) KLEINSCHMIDT, Histoire du royaume de Westphalie, p. 417-8.
ci ce témoin oculaire, Le royaume de Westphalie, p. 168-9.
KLEINSCHMIDT, Dépêche de Senfft à sdéric i Ï
Ut re p enfft à Frédéric Guillaume, 10 avril
(112) Mémoires du roi Jérôme, tome 5, Reinhard à Champa 102 107 408, Cassel, 8 et 22 avril 1811. HEC À
complètement ? — « c’est que depuis qu’'it est sorti, les choses sont allées Ge mal en pis; les bonnes idées qui depuis ont soutenu Pédifice chancelant, procurant des ressources, on
- le doit à son administration ». C’est donc un financier de ta-
lent; mais plus grand est ce talent, moins il est séant qu'il passe à la Prusse dont le mauvais vouloir pour la Westphalie n'est pas niable.
Mais il y a autre chose : Bulow n’a jamais cessé d’être Pennemi du régime. Furstenstein qui l'a vu de près, dit à
Reinhard : « Il avait voulu conserver les anciennes formes,
n’exécutait pas les ordres du Roi, mentait, quand on lui en faisait reproche, cherchait à s’isoler des autres ministres pour lui proposer des mesures qu’on reconnaissait ensuite comme mauvaises; plus de six mois avant sa démission, il avait inspiré au Roi des défiances indéracinables ». Reinhard avoue lui-même à Bassano : « Sans vouloir trahir son maître, M. de Bulow peut avoir eu des arrière-pensées (et je l'en ai soupçonné moi-même) qui auraient contrarié les vues du Roi et peut-être aussi celles de la France ». Et c’est aux menées ouvertement prussiennes de cet homme que collabore le Ministre de France. Ici, Jérôme n’est plus Jérôme, c’est un Français qui se défend, le seul en toute cette affaire.
Furstenstein, désarçonné par Reinhard, se remit vite « Tout en me parlant dans le même sens que moi..., il se prononça contre M. de Bulow beaucoup plus ouvertement que je ne Jui avait entendu faire auparavant ». Il répondit à Senfft et au beau-père que Bulow « ayant été Ministre des finances en Westphalie, le Roi ne consentirait jamais à ce qu'un homme qui connaissait les secrets de son Etat entrât au service d’une autre Puissance ». Comme fiche de consolation, il leur « offrit (et comme il paraît du consentement du Roi) de céder sa place de Chancelier de lOrdre de la couronne à M. de Bulow ».
Ce n’était pas là leur compte : De Senfft répondit que cette cffre pourrait satisfaire Bulow, mais que son gouvernement « dans les nouvelles relations où il était entré avec la France... avait besoin d’un homme capable et jouissant de la confiance du Gouvernement français pour remplir les engagements contractés. Il insista à obtenir une audience particulière : l’affaire en était là, quand le Roi est parti pour Paris ».
Jérôme ne s’est done pas laissé fléchir. Reinhard n’a plus qu'à laisser l'Empereur et Jérôme régler cette affaire, et il
confesse : « Rien ne pouvait être plus désirable pour moi DE cette solution lui épargnant une ‘dangereuse responsabilité. En fait, il continue à intervenir, insinue à Maret : si Bulow n’est pas nommé ministre des finances en Prusse, « une parole officieuse de vous, raffermira le Roi (Jérôme) dans sa déterminstion de le tirer de sa situation actuelle qui deviendrait désc'nte. Humble plus que jamais, condamné à lPinaction et sers fortune, quoique le Roi ne veuille pas le croire, ce serait un homme totalement perdu » 114, Reinhard, terreneuve de Bulow, insoucieux des dangers qu’il fait courir à un Etat napoléonien, oublie qu'il a éerit à Champagny que Jérôme, en mettant Bulow à pied, lui assurait une pension annuelle de 6.000 frs et une année de ses appointements (60.000 frs) à dater du 8 avril 1811 15. Il passe d’ailleurs à l'offensive : « Si S. M. I. ne voyait aucun inconvénient à ce que M. de Bulow servit en Prusse et si V. E. daignaïit y prendre quelque intérêt, quelques paroles officieuses suffiraient certainement pour faire envisager au Roi cette affaire sous le point de vue le plus convenable ». Ce petit capricieux de Jérôme, craignant d’être privé de dessert par Bassano, cédera. Pour en finir, une dernière giffle à cet enfant vaniteux que Reinhard regarde d'avance comme mâté : « Il était facile de prévoir que le Roi éprouverait une forte répugnance à accorder à M. de Bulow la permission d'occuper une place de la même importance que celle qu’il lui avait fait perdre. Peut-être son amour-propre l’emportait-il sur sa véritable dignité. De mon côté. je prévoyais et savais que sa susceptibilité porterait sur ce qui pourrait avoir l’air d’une intervention de la France et en effet, il a accusé M. de Bulow d’avoir cabalé pour l'obtenir » 16, Mais vraiment est-ce parce que Reinhard est enrôlé dans cette cabale qu’il faut lui donner un autre nom ? Est-ce parce que les Ministres de France auraient compris leur rêle à rebours que Jérôme devrait accepter d’être la risée de la Westphalie et de la Prusse réunies ?
Napoléon a commis à l’égard de la Westphalie et des grands prussiens des erreurs manifestes. M. Driault a signalé LU . x LA .
l'instruction à Clarke, touchant Schulenburg et Stein 117. Mais
(114) Arch. Min. Aff. Etr., n° 321, fol. 260-265, 9 mars. (15) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 101, postscriptum du 9, à sa lettre
du 8 avril. Senfft a signalé ceci aussi à Frédéric Guillaume (Kleinschmidt, p. 417). Le 10 avril.
(416) Arch. Min. Aff. Etr., n° 321, folio 260-5, 9 mars.
Napoléon n'était pas sur place, Saint-Marsan est un Caulaincourt de dernière qualité; Reinhard, est coupable. Quant à Jérôme, s’il se défend contre les audaces de Bulow, c'est que tout en jetant par instants le manche après la cognée, il ne lache pas encore la proie pour l'ombre, et se cramponne au sol westphalien.
Il est dans la main de Reinhard : Qui cela Reinhard ? Il y a de ce Mentor deux portraits bien différents, et tous deux de Frédéric Masson : « Reinhard, l’homme le plus ponctuel et le plus exact, le mieux informé et le plus instruit des choses allemandes, car il est lui-même de famille allemande, est né en Wurtemberg, a épousé une Hambourgeoise, a partout des parentés, des amitiés, des liaisons 118 ». Ceci est de 1808; Masson ayant entonné ce couplet de bravoure, se moque de Jérôme qui a essayé d’avoir barre sur cet homme. En 1812, voici l’autre Reinhard : « I] n’est dévoué qu’à ses intérêts; et s’il est patriote quelque part, ce n’est pas en France. Pour | accuser le roi et ses ministres, clairvoyant et subtil, pour ren- Æ seigner sur l’état de l'Allemagne, aveugle et muet. Quel besoin de dauber sur des amis, des parents, des concitoyens » 1° ! Clairvoyant peut-être, agissant contre la France assurément. |: c’est un homme qui par sa présence à Cassel et le rôle qu’il y à joué, sapait le prestige, non seulement de Jérôme, mais encore de Napoléon en Allemagne 12. Or Masson, bien que l’appréciant à sa valeur, accepte sans les critiquer ses inculpations contre Jérôme, et l’auteur des Mémoires du roi Jérome croit l’avoir déjoué, en faisant des coupures dans sa correspondance.
11 faut le voir collaborant à cette duperie qu'est l’alliance prussienne, et, loin de se faire le protecteur de Jérôme, l’attaquant à la tête du corps diplomatique devant Bassano et l’Empereur. Il montre à Maret « la Prusse, son gouvernement divisé, succombant sous les embarras politiques et financiers, ses peuples aigris, attribuant leurs maux à la France. Si elle est admise dans le système français, le Gouvernement sera paralysé par le soin de ramener l’esprit national à son système, trouvera de grands obstacles, mais restera vainqueur. Si elle
(117) DrrauLT, Tilsit, p. 200.
(118) MAssoN, Napoléon et sa famille, tome 4, p. 304.
(119) Idem, Napoléon et sa famille, tome 7, p. 107.
(120) Fort attaché d’ailleurs à Talleyrand. "DE LAcOMBE, La vie pri vée de Talleyrand, Paris, Plon 1910, 435, p. in-8°. D. 106).
en est repoussée ou le repousse, elle sera exposée à une guerre acharnée et destructrice. Pour les deux hypothèses, il y aura une réaction sur l'Allemagne; légère si la Prusse devient. notre alliée; et dès que l’harmonie entre le Gouvernement et la Nation sera rétablie, la tranquillité de l’Allemagne sera garantie..; forte et pénible, si la Prusse, s’attachant à la Russie, rend la lutte quelque temps indécise. La Westphalie s’en ressentira dans les provinces autrefois prussiennes, peut-£ire aussi dans les dispositions de son armée » 1. L'opinion contraire était tout aussi admissible : une guerre menée en 1812 contre la Prusse et Russie réunies aurait été sans doute Poccasion d’un succès décisif pour Napoléon. Reinhard est partisan de la manière douce dans les rapports avec la Prusse; au reste, il reconnaît : « Le Ministre de Prusse depuis quelque temps n’accable de confidences » 12. « Homme tracassier que les malheurs de la Prusse ont rendu modeste, qui a toujours un air mielleux » 1%, M. de Senfft en dépit de ses ridicules en impose à Reinhard.
Le 23 janvier ce dernier écrit à Bassano : « Il paraît que... le Roi boude le corps diplomatique 4. Entre les bals masqués qui se donnent chez les Ministres, il y en a à la Cour même dont les Ministres étrangers sont exclus. Cela fait beaucoup de peine au Ministre d'Autriche qui a été mon principal instigateur, mais qui n’en aime pas moins à savoir où passer ses soirées » 1% C’est une maladresse pour un roi même jeune de bouder le corps diplomatique, mais l’existence de bals non diplomatiques est-elle une preuve de bouderie ? D'ailleurs le Baron de Schall est amateur du jeu d’hombre, et aussi de bons dîners, voire de petites niches 126 : son goût pour le bal masqué semble avoir, au plus, mérité une remarque à Furstenstein, et nullement les honneurs d’une dépêche à Bassano. De petits riens, Reinhard a l’art de faire des montagnes de désagréments à Jérôme. c
Cela n'empêche pas du reste Schall — « son naturel est
. (21) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Westph. n° 305, fol. 54, Cassel, 20 janvier.
(122) Idem, n° 315, fol. 187-190, Cassel, 17 février.
(123) Idem, vol. 10, n° 336, fol. 50, Cassel 30 avril, Reinhard à Bassano.
(124) Voir également Du Casse, Les Rois frères de Napoléon, Paris, Baïllère, 1883, 486 p. in-8°, p. 398.
(25) Arch. Min. Aff. Etr., n° 307, fol. 73, Cassel 23 janvier, ne se
route ot à la dépêche insérée dans les Mémoires de Jérôme, tome 6,
bon » — de s’associer au Ministre de Russie, M. de Yakovlev, contre Reinhard dans des questions de préséance. Au sujet dun duel entre les Ministres de France et de Russie à Naples, Yakovlev dit froidement à Reinhard : « Si vous avez peutêtre des instructions secrètes, nous en avons aussi ». « J’ai lieu de croire, remarque Reinhard, que non seulement M. de Yakovlev, mais même le Ministre d'Autriche a des instructions secrètes à ce sujet et qu’elles le chargent de faire cause commune avec le Ministre de Russie. Ce n’est point que le rang me soit disputé; mais en me le laissant, ils affectent d’être inséparables » 127,
Décidément, le roi boude : un soir « à un cerele où le Corps diplomatique est invité, il n’adresse pas une seule parole à aucun membre de ce corps ». Il a tort évidemment. Lors de la revue du 1% mars, on met à la disposition du corps diplomatique « une chambre de valet de pied en désordre avec deux croisées, tandis qu’à deux pas est la Reine avec toute sa cour qu'il n’osait approcher » #8, Reinhard en fait une affaire d'Etat. Le Roi étant parti pour Paris, il écrit à Bassano : « Ma situation devient pénible, puisque je suis le premier en ligne et qu’il semble à ceux qui supportent de pareils traitements, que le Ministre de France devrait savoir les en préserver. Je me suis en effet permis quelques plaisanteries sur le Pavillon de la Reine; mais je me propose d’en parler à la première occasion sérieusement à M. de Furstensiein ». N'eutil pas été plus simple d’en parler à ce dernier avant d’en écrire à Bassano. et de faire laver la tête au maître des cérémonies, au lieu de la faire laver par l'Empereur au maître de la Westphalie ? Il à tout un réquisitoire à faire : « Le Roi ne voit en nous que des espions; il serait plus exact de nous considérer comme des observateurs instruits et impartiaux dont le devoir est de rectifier les rapports des espions. Je livre ces réflexions à votre discernement, à votre bienveillance. C’est moins pour me plaindre que pour me justifier au besoin que je vous en rends compte. Car j’ai quelque lieu de croire que le Roi a voulu, me punir d’une indocilité à laquelle je ne
(126) Idem, vol. 10, n° 336, fol. 50. 4
(127) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 208, Reinhard à Bassano, F février. :
(128) Leurs Majestés auraient pris un déjeuner sous leur pavillon, tandis que les diplomates mouraient de faim (KLEINSCHMIDT, p. 412).
l'avais pas accoutumé, en me cachant son voyage De En principe, Jérôme eut dû avertir de ce voyage le Ministre de France; mais quel usage ce dernier eut-il fait de cette nouvelle, avec ses amis Senfft, Schall, et même avec Yakovlev, ce « brave homme » ? En fait, Reinhard se hâte d’accuser le roi pour parer aux accusations qu’il redoute.
Vraiment, Jérôme peut désirer échapper à la tutelle Saint- Marsan-Reinhard, au voisinage de cette Prusse qu'il rencontre à chaque pas. Mais pour fuir cette situation, est-ce en Pologne qu'il doit chercher un trône ? Eut-il ainsi évité le voisinage de la Prusse, son ingérence dans les affaires de ses voisins, l'appui qu’etle reçoit des Ministres de France ? Jé-. rôme est un jeune homme, parfois un étourdi; ce n'est ni un « grand prince », ni un homme de sens rassis. Mais l’instinet de conservation parlait en lui d’un ton fort droit. Saint-Marsan, Reinhard, Senfift, Schall, Yakovlev n'ont cure de son royaume, Quand Jérôme est allé jusqu’au fond de son dégoût, il se reprend à vouloir s'attacher à la Westphalie : il veut qu’elle vive, c’est son principal tort aux yeux de ce corps diplomatique. Lui et la Westphalie sont deux indésirables : raison de plus pour ne pas se séparer. La Pologne est une autre indésirable aussi; mais alors pourquoi changer ? Au surplus, il connaît l’Histoire de la Pologne 1*, peut-être mieux que Napoléon, — histoire intéressante pour un Français, mais peu pour un Roi.
Si Reinhard empoisonne l’existence de Jérôme, le général … Bongars, placé à la tête de la police, est tout aussi propre à éloigner Jérôme de la Westphalie. « Serviteur fidèle et dévoué », d’une « activité pesante et étroite », il pêche par excès de zèle, « donne à ses rapports une importance dont il n’est plus le maître d’arrêter l'impression, — lorsque la vivacité du Roi l'emporte au delà des bornes : il a été forcé par le Roi de faire plusieurs arrestations qu'il aurait voulu différer ou empêcher ». Il fait arrêter le Baron de Harthausen, chanoine de Paderborn, neveu de M. de Windt, évêque du Palais, et menacer ce dernier par le Roi, pour des vers, un éloge du moyen-âge, des aperçus qu’il assimile à ceux de M. de Chàteaubriand. Bref, tous les ministres parlent « avec indigna-
(129) Arch. Min. Aff. Etr., n° 322, fol. 265-267, Cassel 9 mars.
(130) Arch. Dom. XX Czartoryskich, bez liczby. Szafa 7, pélka 3. Listy Ordynatowej Zamojskiej, Lettre de la Comtesse Zamojska à son père le Prince Adam Casimir Czartoryski, 19 mai 1812.
tion de la Haute Police qui obsède le Roi et fait un mal incalculable au royaume » 1, De fait, Jérôme est « préoccupé de ces idées au point d'en avoir le sommeil troublé ». « Les pièges gratuitement tendus, le danger continuel de fausses interprétations, des méprises provenant de l'ignorance de l’une ou l’autre langue, de la jalousie nationale, si difficile à contenir réciproquement, ces arrestations multipliées et trop précoces, ces procédures presque publiques fondées sur des lettres confiées à la poste, ont produit partout une espèce de terreur ». Le danger est d’autant plus grand que cette organisation policière s'étend « jusque dans les plus petits villages » #2.
En réalité, les ouvertures faites au roi par M. de Scheel, chambellan et Conseiller d'Etat de Westphalie pour des « puissances de première ligne » de janvier à mai 1811, lui avaient appris davantage #* sur sa situation que toutes les tracasseries de Bongars aux habitants de la Westphalie.
Mais la question policière dépassait de très haut Bongars que, sans cela, on eut pu regarder comme « un imbécile faisant naître un danger qui n'existe pas ». Bongars agit sous « l'impulsion de la police de Hambourg. Cest Mgr le Prince d’Eckmühl qui doit tenir les fils dont la ramification peut s’étendre jusqu'à Cassel et à en juger par la sévérité qu’il a déployée, . il faut qu’il ait des appréhensions fondées » 1%, Aïnsi, c’est Davout qui assure le repos et fait les terreurs du prince et de ses sujets, Davout supérieur à Murat, roi et beau-frère de l'Empereur, à Bernadotte, prince royal de Suède, Davout qui a vice-régné à Varsovie, qui enserre l’Allemagne dans sa forte main, qui groupe, organise, pousse la Grande-Armée, sur qui repose la préparation de cette entreprise à la Xerxès dont la Pologne sera la base, peut-être le but, la Russie le champ d'action. Il y avait entre Davout et Jérôme une animosité ancienne : le frère du Maréchal et Jérôme, étant dans la garde consulaire, s'étaient, à Vincennes, battus sans témoins avee acharnement. Jérôme avait été blessé : Bonaparte, furieux, leur fit quitter la garde, Davout ne pardonna jamais à Jérôme
(131) Mémoires ddu roi Jérôme, tome 5, p. 192-195, 19 janvier Reinhard à Bassano.
(132) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 194.
(133) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 85-87. Jérôme à l’Empereur. Cassel 16 janvier 1811; p. 36-39. Journal de la Reine, 9 mai 1811. - (134) Arch. Min. Aff. Etr., n° 305, fol. 50-51, Reinhard à Bassano, Cassel 20 janvier.
cette disgrâce de son frère #5 qu’il aime beaucoup, qui n’est que colonel en 4842 et qui, tombé malade, a dû demander un congé au lieu de partir en campagne. Davout, en marlant son frère, lui a donné 100.000 frs qu’il lui verse peu à peu, notamment à l’aide du revenu de ses dotations en Westphalie et à Nauheim 1%. Tout ceci rend très présent au Maréchal l’antagonisme entre son frère Alexandre et le roi Jérôme. La façon dont s’exercent en Allemagne les pouvoirs de Davout, à lieu d'impressionner Jérôme et ses sujets. De plus, le bruit se répand en Westphalie que Davout sera roi de Pologne “7. Du moins, le 20 décembre 1811, l'Empereur écrit au Maréchal
« Il faudrait avoir un espionnage monté à Varsovie, um Polonais intelligent à la tête avec bon nombre d’agents. Ces individus viendraient vous joindre à votre Q. G.; ce serait une machine montée pour la guerre » #8. Candidat ou non, voilà Davout bien placé pour handicaper Jérôme en Pologne; et son attitude hostile est propre à inspirer au roi de justes appréhensions.
Un capitaine de cuirassiers français ayant été tué à Bruns-.
wick 1% le maréchal y envoie vivre à discrétion deux régiments qui y entrent au pas de charge, mèches allumées. Jérôme jette alors à son ministre de l’intérieur ce reproche qu’inspirait la terreur : « M. de Bulow m'a fait perdre le Hanovre; vous allez me faire perdre Brunswick ». M. de Wolfradt en pleurs s'était retiré, serrant convulsivement la main de Reinhard et Furstenstein inquiet pressentait Reinhard à ce sujet 140, Trois jours après, le roi qui sent le mécontentement général le soutenir contre Davout, expose les faits à Reinhard « avec un calme parfait, ne parlant qu'avec une grande estime de M. le Maréchal ». Et c'est le tour de Reinhard de trouver choquante la manière de Bavout : « Je ne puis, dit-il cacher lPimpression douloureuse que cet événement à produite
(135) Du Casse (Baron), Souvenirs d’un aide de camp du roi Jérôme. Paris, Savine, 1890, 315 p. in-16, p. 90-91, note.
(136) BLrocquevizre (Marquise de), Le Maréchal Davout raconté par Jes siens et par lui-même, Paris, Didier, 1879-1880, 4 vol. in-8° ; tome 1°’; p. 104, 115-119; tome 3, p. 38-39.
(137) MARTINET (André), Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, p. 124. ; D RENE (De), Dernières lettres inédites de Napoléon 1°, tome , p. 232.
(139) Par un bourgeois qui lPavait surpris en flagrant délit avec sa femme : Un témoin oculaire, p. 183-5.
(140) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 204-205, Cassel 3 février, dépêche 310, et p. 215, 6 février.
en temps de paix, dans un royaume ami, sous un roi qui ne peut être soupçonné de ne pas protéger les Français, au regret universel des militaires français témoins : fouler ainsi aux pieds ce qui est le plus sacré !… A quoi cela peut-il mener ?
T1 peut être nécessaire de faire un exemple, mais la circons-
tance a été mal choisie » #1.
Reinhard et Saint-Marsan ont le tort fréquent chez les politiques français, rare chez les Allemands, tort doublé de naïveté, de croire qu’on se donne barre sur un adversaire en lui sacrifiant, ici l’un de nos intérêts, là un autre. De même, Davout qui punirait un blessé-croix de guerre parce qu'il n’a pas les cheveux coupés, se montre dur pour quiconque a un par-
- ticulier devoir de déférence envers l’Empire. C’est commode )
mais odieux et démoralisant. Cela choque plus que les procédés de Reinhard; ce sont les mêmes, rendus plus blessants par les règlements militaires. Le Ministre de France et le Maréchal avilissent à tort un roi français devant ses sujets étrangers; ils découragent en Jérôme un jeune homme moyen, de bon sens et de bon vouloir.
Bientôt Davout amené à voir son erreur rétractera « ses ordres sévères pris sur de premiers rapports exagérés et démentis par tous les militaires intéressés à la cause ». Il s’en prend alors aux témoins, aux juges et Reinhard prouve la bonne foi des uns et des autres 1#, Ainsi done, deux fois à propos du même fait les rigueurs de Davout ont porté à faux, blessant inutilement les Westphaliens. Le pire, c’est qu'après avoir déclanché les sévérités de l'Empereur, lequel veut faire de Brunswick « un exemple si sévère que les enfants des habitants s’en souviennent dans cent ans ». il s'expose à son courroux en provoquant des ordres contraires. Force lui est d'exécuter un décret mettant Magdebourg en état de siège et un ordre de faire juger toute insulte à nos troupes par une Commission militaire française 1#3.
C’est entre l’incident de Brunswick et la menace à Magdebourg que Jérôme répond le 8 février à la lettre de Napoléon du 27 janvier : « Toutes mes mesures sont prises pour
(141) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 216, Cassel 6 février, Reinhard à Bassano.
(142) Idem, t. 5, p. 224, 225, Cassel 11 février, Reinhard à Bassano.
(143) MARGUERON, Campagne de Russie, t. 4, p. 116, Napoléon à Bassano, 9 février; p. 117 Davout à Napoléon 4 février, Décision du 9; p. 118, idem, Hambourg 6 février; p. 119, Napoléon à Berthier 9; Davout à Napoléon, 13.
que mon Corps soit rigoureusement prêt à l'époque fixée. Les soins que V. M. prend pour faire respecter les Etats de la Confédération imposent à tous les princes qui la composent, le devoir de seconder de tous leurs moyens les justes efforts de leur auguste protecteur; c’est dans ce sentiment, Sire, que moi et mon armée sommes prêts à combattre sous la direction de V. M. et pour la légitimité de sa cause » 1#{. Tout ceci sans ironie : la situation en était assez riche, sans qu’on en mît dans les mots.
Le Général Michaud chargé de Pétat de siège, agissant d'abord avec « mollesse », Davout lui adjoint un commissaire de police « ferme, sage, dévoué »1#; puis lui fait signifier au préfet d’avoir à transférer ailleurs avant le 10 mars ses services, en avise le roi, arguant de ce que l’état de siège peut interrompre toute communication avec le dehors et fait part à Berthier de son peu de confiance en ce préfet 16, L'avis à Jérôme se corse d’une phrase demandant « aux habitants de plusieurs maisons des ‘faubourgs de les quitter parce qu'elles doivent être rasées » 147, Jérôme fait le 4 mars « sur la manière indirecte dont il a été informé, quelques observations » à Reinhard qui invoque « l’urgence » et reconnaît ne rien trouver dans les instructions de Bassano qui appelle les autorités à quitter Magdebourg. C’est donc Davout qui est encore ici en cause. La situation du roi est d’ailleurs délicate vis-àvis des habitants molestés : « il ne lui reste point de domaines pour indemniser ses malheureux sujets dont les maisons vont être démolies ». Pour calmer les appréhensions au suiet de Paugmentation du nombre des mécontents, Reinhard se fait Fartuffe avec Bassano : « Jai lieu d'espérer que le cœur paternel du roi ne les abandonnera pas et déjà M. de Malchus m'a parlé de les indemniser en bons à employer en achats de domaines » #8, Tout cela ne donne pas un toit.
À quoi attribuer les rudesses de Davout ? A l’aigreur de ses relations avec Berthier qui sape la confiance qu’à en lui
(144) Mémoires de Jérôme, tome 5, p. 217-218.
Le Mazape, Corresp. du Mal Davout, Paris Plon 1885, t. 3, in-8° p -) 2 L] -:
Ho 10.
(146) Arch. Nat., AF IV 1642, 3% dossier 1 Corps ü j Général, 58 pièces, pièce 22, Paris 2 mars. Dé RAPROTSESSS
(147) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Westphalie n° s 2 mars, Reinhard à Bassano. PRESS
(148) Mémoires de Jérôme, t. 5, p. 282, Cassel 5 mars, dépêche n° 319.
Napoléon ? 1#. À l’animosité du vieux jacobin, dédaigneux du jeune et trop peu méritant parvenu qu'est pour lui Jérôme ? A l’animosité d’un candidat au trône de Pologne qui en veut
. brimer un autre ? mais alors, il devrait laisser à Jérôme le
goût de la Westphalie. De toutes façons, l'hostilité de Davout n’est pas ce qui incitera Jérôme à chercher fortune en Pologne, où il se sent exposé à de rudes heurts avec lui, alors qu'en Westphalie la dictature de Davout n’est qu’un fléau
passager.
Une dernière question nous éclaire sur l’état d'esprit de Jérôme. Reinhard signale à Bassano le 6 février : « Le roi s’est chargé d’obtenir la permission de se faire naturaliser Westphaliens pour six de ses serviteurs auxquels il avait accordé des titres héréditaires, les comtes de Furstenstein (Le Camus), de Wellingerode (Meyronet), les barons de Rotterode (Du Chambon), de Keudelstein (Laflèche), de Sorsum (Brugnière, secrétaire du Cabinet) et de Bongars. Le Comte de Hône (Salha) hésite encore » 150, Le 18 juin 1811, Murat avait fait l'inverse par un décret exigeant de « tous les étrangers occupant des emplois, une demande de naturalisation avant le 1 août », faute de quoi ils seraient « censés avoir renoncé volontairement à ces emplois ». El dit à Excelmans « que toutes les personnes attachées à sa cour, surtout celles qui remplissent les premières charges doivent faire sur le champ leur option et qu’il leur saurait mauvais gré d’hésiter ». Le résultat avait été qu'Excelmans, grand écuyer et une série de dignitaires s'étaient préparés à rentrer en France. Murat avait fait de cette naturalisation une arme contre les Français ©. Jérôme au contraire se charge d'obtenir de l'Empereur le droit de naturaliser westphaliens ses favoris : c’est un témoignage de son affection, la preuve qu’il veut se les attacher, non s’en débarrasser. Reinhard précise : « Un assez grand nombre de français a déjà adressé des demandes en naturalisation. Le roi ne veut l’accorder que dans un petit nombre de cas ei pense surtout qu'aucun Français au service mililaire de la Westphalie ne doit le demander » 152. C’est clair.
Justement le 10 février, l'Empereur ordonne à Bassano
(149) MME DE BLOCQUEvILLE, Le Maréchal Davout, t. 3, p. 138.
(150) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Westphalie, n° 311,, folio 139.
(51) EspiTALIER (Albert), Napoléon et le roi Murat (1808-1815) vi-51% p. in-8°, Paris, Perrin 1910, p. 133-137.
(152) Arch. Min. Aff. Etr., F. W., n° 311, fol, 139.
« Ecrivez à mes ministres à Cassel, à Naples, en Espagne... que je n’accorderai aucune permission de naturalisation à des Français au service des rois de Westphalie, de Naples, d'Espagne, mais des lettres patentes qui les autorisent à prendre du service chez ces puissances » 1%, Alors Reinhard nous apprend : « Le roi a consenti que ceux de ses serviteurs en faveur desquels S. M. s'était adressée au Grand Juge, me remissent leurs pétitions. Il a déclaré adopter en masse tous les Français à son service qui, avant de demander à $S. M. I. la permission d’y rester, avaient dû s’assurer que le Roi voulait les conserver. Ainsi rien ne s’oppose à ce que les Français établis en Westphalie fassent par mon entremise près du Grand Juge les démarches prescrites par les Décrets impériaux » 154, L'attitude de Jérôme en tout ceci est-elle d’un souverain qui se prépare à tirer sa révérence aux Westphaliens ?
De décembre à mars, l'horizon paraît de bien des côtés à Jérôme noir de menaces : le premier réflexe est de fuir l'orage, le second de s’accrocher à un abri, là où l’on est, pour plus de sûreté; de s’y en constituer un, si possible.
153) BROTONNE (Léonce de), Lettres inédites de Na oléon 1°" 398-9 154) Arch. Min. Aff. Etr., F. W. n° 317, Cassel 27 Re to 7206.
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