‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 52 sur 97 · CHaPiTRE VIII · texte numérisé non relu

CHaPiTRE VIII

À Varsovie :

Relations avec le résident de France, les gouvernants, l’armée, l’administration, la société.

Jérôme parvint à Varsovie le 2 mai « tard dans la soirée » !, la gazette dit « cette nuit » ?. Ce ne fut donc pas une entrée à effet, sensationnelle, royale, mais celle d’un voyageur, d’un courrier important, d’un chef prenant discrètement possession de son Q. G. II lui eût été facile pourtant depuis Hé- - lénow de se hâter pour arriver en ville de jour, ou d’attendre au lendemain pour se faire voir, bien voir, tel un Valois entrant à Milan ou à Florence, tel un roi de Westphalie entrant à Leipzig ou dans une de ses bonnes villes. Peut-être avait-il ordre d'éviter une manifestation de ce genre.

Préalablement averti par lui, le Prince Ministre de la guerre avait, le 1* mai, annoncé en séance du Conseil, pour le lundi 4, l’arrivée du roi et de 1.000 chevaux, le reste de l'armée Westphalienne devant rester ‘entrd Willanôw et Warka. Et les Ministres fort émus de l’avis, avaient jugé qu’une arrivée si rapide causerait de gros ennuis : invraisemblance qu’on pût trouver des fourrages en supplément, quand on n’en avait pas en réserve; nécessité de terminer au Palais Brühl les préparatifs pour faire recevoir le roi par le Comte Potocki, président du Conseil, pour présenter au « Monarque » toutes les autorités, quand le jour d'audience serait fixé. L’argent manque : il est justement question d’un moratorium pour le paiement des dettes du trésor $. L’arrivée de Jérôme le 2 au soir n’en parut que plus une entrée précipitée à la Napoléon, entrée d'un homme qui ne sait pas attendre et va plus vite qu’il ne le promet.

(1) Niemcewicz, Pamietniki, p. 311.

(2) Gazeta Wasszawska, n° 36, mardi 5 mai, p. 627.

(3) Archivum Akt dawnyckh, Protokôl Rady Ministrow, séance 357, 1% mai 1812. Etaient présents le Président du Conseil, les ministres de la guerre, de l’intérieur, du trésor et de la police.

Voilà done le roi dans la capitale de la Pologne : cela suppose une entrée en relations avec le résident de France et le gouvernement du pays; l'exercice immédiat de son autorité sur toutes les troupes, même polonaises placées sous ses ordres, l’espoir d’une entente entre le ministère ducal et le chef de l’aile droite pour solutionner le problème compliqué des subsistances, un effort de la part de Jérôme pour acquérir sur la société de Varsovie un certain ascendant utile au prestige de l'Empereur et à ses desseins.

La façon rapide et sûre dont s’oriente Jérôme dès les premiers jours et la lettre de Bignon à Bassano du 7 mai, attestent que le roi a pris, dès que possible, contact avec notre résident. Qui donc est Bignon ? Est-ce l’homme qu'il faut dans ce poste ? Sait-il voir, comprendre, agir ? Connaît-il la Pologne ? Connaît-il Jérôme ? Leur collaboration est-elle possible ? Peut-elle être fructueuse ?

Bignon est un normand dans le plein épanouissement de ses facultés : il a 41 ans. Volontaire pendant la Révolution, il a pris les armes contre les Anglais en Normandie et fini sa carrière militaire comme secrétaire du général Huet, khef de la force armée en Seine-[nférieure. Nommé en 1797 par Talleyrand secrétaire de la légation près des cantons suisses, et passé, un an après, au même titre en Cisalpine, il y trouve le désordre, puis la panique. Rentré en France, il attaque à propos le Directoire, fait l'éloge des Cisalpins et de Bonaparte : bref, le voilà (décembre 1799) secrétaire d’ambassade à Berlin, puis chargé d’affaires après le départ de Beurnonville. Ce provincial très terne, sans talents de société et qui ne fréquente le monde qu'avec répugnance, a été poussé par Beurnonville à se montrer dans les salons, à la cour; et bientôt il fait des vers de circonstances, organise des bals masqués, se défait de sa gaucherie, apprend les usages du monde. Dès 1802, il ne cache pas ses ambitions à Talleyrand : le 13 juin 1803, il est nommé ministre à Cassel 4. Il est chargé de faire de l’Eiecteur « l’homme d'armes de la Confédération » dont le projet exerce sa sagacité. Mais il a fort à faire avec les intrigues anglaises et prussiennes : l’Electeur lui glisse entre les mains, tombant malade en 1804 pour éviter de rencontrer Napoléon, passant ouvertement à la Prusse pendant le voyage de Bignon à Paris

(4) HANDELSMANN, Rezydenci Napoleonscy w Warszawie (1807-1813 Krakow, Gebethner 1915, 349, P. In-8°, p. 165-177. A .

DST =

en 1806. Au lendemain d’Iéna, Bignon est appelé par Clarke à Berlin (21 octobre) 5 tandis que le roi Louis de Hollande et Mortier font fuir devant eux Guillaume de Hesse (31 octobre) $.

Bignon devient alors le bras droit de Daru comme commissaire impérial en Prusse. Il entrevoit Jérôme qui part.pour la Silésie, il suit de Berlin la campagne de ce prince et le transfert des approvisionnements de Breslau en Pologne‘. Le baron Malsburg et le général Lepel étant venus négocier à Berlin le rétablissement de leur maître, Napoléon après en avoir parlé avec Bignon se résout pour la négative 8. En somme, venant de Cassel, et connaissant la Prusse, Bignon semblait devoir être le ministre de France idéal près de la cour de Wesphalie : ce fut un malheur pour Jérôme que Daru lait retenu jusqu’en ociobre 1808 et que Reinhard aït alors occupé la place. Du moins, Bignon a déjeuné à Custrin avec le tsar à la rencontre duquel il est allé; et à Erfurt, où il s'est rendu, le rôle du couple westphalien entre les deux empereurs n’a guère pu lui échapper ?. Chose cuürieuse : Bignon s'intéresse à cette date à Mlle Paterson et ne semble pas croire que la bonne reine Catherine puisse être utile à Jérôme et à Napoléon même 1. On dirait qu'il prévoit dans quel engrenage dangereux l’Empereur est entré du fait du mariage wurtembergeois.

Nommé ministre à Carlsruhe, près de la cour hostile d’où est sortie la isarine Elisabeth, femme d'Alexandre 4* et maîtresse d'Adam Czartoryski, mais où brille la nièce de Napoléon, Stéphanie de Beauharnais, il trouve là un parti français et un antifrançais, une constitution française, le Code Napoléon et aide adroitement Stéphanie à organiser des divertissements : il est « le tout puissant Bignon »; !t il est aussi bien

(5) BiaNon, Histoire de France, t. 4, p. 127-131.

(6) Idem, t. 5, p. 389. RamBaun, Le royaume de Westphalie et Jérôme. (Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1872), p. 391-395.

(7) Bio, Histoire de France, t. 6, p. 12, 14, 22, 51, 55, 142, 143.

(8) RamBaup, Le royaume de Westphalie et Jérôme, p. 397-398.

(9) Bicnon, Histoire de France, €t. 8, p. 2, 25, 26, etc.

(10) « Ce fut un tribut fâcheux payé par l’Empereur aux préjugés des anciennes dynasties, de ne pas oser faire asseoir sur le trône de Westphalie l’épouse américaine de son frère Jérôme. Il eut tort de ne pas compter davantage sur sa puissance, Comme il avait fait adopter les rois plébéiens il eut aussi fait adopter les reines. La morale yÿ eut gagné et la politique n’y eut rien perdu ». (Histoire de France, t. 8, p. 138-141) ». C’est aussi l’opinion de Norvins qui estime d’ailleurs que Napoléon aurait dû épouser Catherine et non Marie-Louise. (Mémorial, p. 235, tome 3).

(11) Nonvixs, Mémorial, t. 3, p. 259.

placé pour comprendre la situation de Jérôme en Westphalie dont il entend souvent parler.

D'ailleurs à peine la guerre de 1809 a-t-elle commencé, qu'il est appelé à être administrateur-général des finances et domaines en Autriche : il joue à Vienne le même rôle qu'à Berlin de 1806 à 1808, après quoi il espère devenir comte, n’est que baron et revient à Carlsruhe où il compose plus que ja-

mais des poésies de circonstances, lutte contre les antifran-

çais, travaille l’opinion, musèle la presse, la réduit à l’incolore Karisruher Zeitung. Il y à certainement plus de liberté en Westphalie sous Jérôme qu'en Bade au temps de Bignon ”. Ce qu’il dit de Jérôme et de la Westphalie n’est pas négligeable : il eroit comme la reine Catherine, qu’Alexandre consent à donner sa sœur à Napoléon, que la tsarine mère y consent en principe, et qu’il eut fallu attendre. fl blâme à deux reprises Jérôme d’avoir par des mesures financières violé la constitution de la Westphalie, mais estime que c’est le royaume de Westphalie qui a fait faire aux Hessois l’apprentissage de la liberté. Il estime que Jérôme a bien fait de supprimer les petites universités d'Hehnstaedt et de Renteln au profit de Gœttingen et Marburg; il le blâme d’avoir entretenu une trop nombreuse armée. Ayant suivi de près l'affaire du Sanhédrin,

il peut juger de la politique juive de Jérôme en Westphalie et.

plus tard de l'effet qu’elle produira en Pologne #.

La Pologne, Bignon n’a pas manqué d’occasion d’y penser depuis son voyage à Strasbourg à Bâle en 1797 avec trois Polonais qui entrevoyaient le rétablissement de leur pays avec l’aide de la France ayant là Bignon comme ambassadeur. Il a été témoin en Cisalpine de l’âpre lutte de Dombrowski contre Souvorov; il a fait, lors de son premier séjour à Berlin la connaissance du prince Joseph t#; et, lors de son retour à Berlin de 1806 à 1808, il a vu les sollicitations dont Napoléon a été l’objet de la part des Polonais et la réaction produite en Prusse par la création du Duché de Varsovie. Pendant la guerre de 1809, il a vu arriver près de l'Empereur la tardive délégation polonaise dirigée par Matuszewicez. Un rapprochement s’est fait dans son esprit entre la constitution du royaume de

(12) Biexow, Histoire de France, t. 8, p. 196 et HANDELSMANN, Rezydenci Napoleonscy w Warszawie, p. 190-192.

(13) BIGNow, Histoire de France, tome 9, p. 66, 72, 81; p. 21-24, 233, 235; p. 235-239; tome 6, p. 102-3, 269, tome 9, p. 234.

(14) HanNDELsmanN, Rezydenci Napoleonsecy, p. 166, 173-175.

Westphalie et celle du duché de Varsovie. D’autre part il à perçu le risque personnel qu’eut couru pour sa vie le tsar en acceptant qu’un grand Etat polonais se reconstituât au flanc de l'Etat russe encore amorphe. Son attention a été retenue un instant par l’activité d’un publiciste polonais comme Kollontay qui fait l’objet d’un débat entre les deux empereurs #.

Nommé le 5 décembre 1810 à Varsovie avec un titre moindre qu’à Carlsruhe (résident) et un traitement double 16, il doit avoir là un rôle d'observation et d'action, un de ces rôles d’apparence secondaire qu’on confie à des hommes de peu d'envergure et de beaucoup de savoir-faire. Quittant Paris fin février 1811, en même temps que Tchernischev, il se trouve au lever de l'Empereur en même temps que l’agent russe, ce qui ne lui paraît pas fortuit. L'Empereur lui parle @e l'esprit des Polonais comme pour lui « faire la leçon de les calmer » et il a compris que ces paroles n’étaient pas évidemment pour lui seul. Il n’a d’ailleurs pas « d'instructions secrètes contraires à cette déclaration publique » 17. En fait, les Instructions publiées lui demandent de montrer de la vigilance et nullement de faire de l'agitation en Pologne #. La chose lui eut été du reste difficile le 26 mars 1811, lorsqu'il arrivait à Varsovie avec la réputation d’un antipolonais dans un pays qui vivait sous l’obsession d’une invasion imminente et où il n'avait comme ressources documentaires que les papiers illisibles de M. de Serra son prédécesseur.

Quant Jérôme arrive à Varsovie, il n’y a guère que treize mois que Bignon l’y a précédé, — Bignon n’a nulle part séjourné longtemps; — mais comme il s'oriente vite, il a pris pied partout et peut-être fort utile à Jérôme. Il est au mieux avec le Président du Conseil, Stanislas Potocki qu'il appelle « un homme de bien » dont il apprécie les efforts en vue de donner au serf polonais « une instruction propre à le mettre en état de jouir de la liberté qui lui était rendue » 1. Il est entré dans la maçonnerie polonaise et lorsque sont prononcés les éloges funèbres du Grand maître du Grand Orient de Pologne, Gutakowski, on lit une traduction française d’une élégie polonaise, traduction dont Bignon est l’auteur (17 janvier

(5) Brenow, Histoire de France, t. 6, p. 387-391; t. 8, p. 352, t. 9, . 119-120.

3 (16) Idem, t. 9, p. 372. IL a 80.000 frs, Bourgoing 50.000 à Dresde. dnPrden ct 0 Mp012:et- 0 Ep 2 note nl (18) HANDELSMANN, Instructions et dépêches, t. 1, p. 290-293. (19) Brsnon, Histoire de Pologne, t. 10, p. 373-4.

1812) ®. Il a envoyé en 1811 à Bassano une liste des principaux membres du Tugendbund 2 : il n’est pas impossible qu’il lait dûe à ses relations maçonniques. Chargé en fait d'organiser à Varsovie le service des renseignements en prévision de la guerre probable avec la Russie, il est certainement aussi bien informé que Sobolewski dont il a percé à jour l'insuffisance. Il estime le Prince Joseph qui de son côté a confiance en lui et avec lequel il a eu de fréquents et sérieux entretiens ?. S'il. a muselé la presse dans le Grand Duché de Bade, il a trouvé à Varsovie une situation nette qui ne l'oblige à rien de tel : depuis le séjour de Davout en Pologne, l'habitude a été prise de n’insérer dans les gazettes pour tout ce qui regarde les nouvelles de l'extérieur que des extraits du Moniteur #. Bignon. n’a rien eu à changer à cette habitude prise : il serait seulement curieux de savoir quelle influence il a pu avoir sur le choix de ces extraits. Il n’est pas homme à s’en désintéresser. Or, dès le äébut de 1812, Jérôme prend de l’importance dans ces extraits, surtout comparé à Murat et à Eugène, candidats également possibles au trône de Pologne. Bignon aurait-il eu à ce sujet des instructions de l'Empereur ? 11 n’y à nulle part fait allusion. Mais il y a au sujet de ces candidats dans les Mémoires de Caulaincourt ce mot intéressant de l'Empereur : « Jérôme, auquel j'avais pensé » #4. S'il a pensé à Jérôme, il a pu demander à Bignon d’y faire penser les Polonais. A la” vérité, il n’y a pas trace d'instructions de ce genre et, si en. 1809 la Gazette de Varsovie mettait Jérôme plus haut que Frérédic-Auguste, ce n'est pas qu’il se soit agit de détrôner ce dernier.

Il à suivi de près les débats et les intrigues de la diète en 1811 : il à fait cas de l'intelligence et de l'énergie d’un Lubienski, mais il a assez de prudence normande pour ne pas s'approcher de lui #. [1 soutient le gouvernement, mais comprend l'attitude de l’opposition : « Les membres de l'opposition lui exprimaient le désir que le principe de leur conduite ne fut pas mal jugé par l'Empereur qui ne pouvait les blèmer d’avoir fait usage d’une liberté dont il leur avait rendu l'exer-

(20) Zazesxi, O Masonii w Polsce, p. 147-150.

(21) Bicxow, Histoire de Pologne, t. 10, p. 133.

(22) Idem, t. 10, p. 63, p. 365.

(23) HANDELSMANN, Rezydenci napoleonscy, p. 214.

(24) CauLaincourT, Mémoires. Revue des Deux Mondes, 1°" juillet 1928,

(25) HanDELsmManN, Rezydenci Napoleonscy, p. 206.

cice. Au fond s’ils avaient été sévères, leur sévérité était juste. La hardiesse de leur langage faisait constater à l'intérieur la réalité de l’indépendance que le pays avait reconquise et devenait un objet d'envie pour les provinces polonaises soumises à la Russie et à lAutriche » #%. Et Bignon ajoute : « Je ne sais si, dès lors, je ne portais pas en moi le germe de l’esprit qui depuis, en France, m'a placé sur les bancs de l’opposition, mais j'avoue qu'à Varsovie, malgré mon attachement pour quelques-uns des ministres et surtout pour le Prince Poniatowski, je trouvais les plaintes de leurs adversaires fondées et leurs demandes légitimes » 27. Il juge donc très librement de la politique intérieure polonaise.

Il a les yeux ouverts sur les voisins du duché, connaît notamment la situation financière de l'Autriche, toute l’action russe à Vienne de Rozumowski et de Novosiltsov, les tentatives pour marier l’archidue Charles à la sœur de la tsarine Elisabeth. Il connaît la Prusse, et, en Prusse, les idées de la Princesse Louise Radziwill, la correspondance qu’elle entretient « assurément pas dans l'intérêt français », avec l'impératrice d'Autriche *.

Il à pratiqué le monde à Varsovie : il a repris la maison occupée par De Serra son prédécesseur (maison Tepper, ensuite Grabowski, rue Miodowa actuelle, alors rue Napoléon); mais il en a fait une demeure fastueuse et y a donné des soirées aussi nombreuses que belles, des bals réussis, notamment un bal costumé dont « plus d'une beauté maïntenant sur son déclin a gardé de doux souvenirs », dit Madame la Préfète Nakwaska 2. « Conçu et mis au monde sur les plus petites dimensions » #, maigre, noiraud, à peine grisonnant alors que son . prédécesseur était un Céladon à cheveux blancs et frisés, ses abondants cheveux ébouriffés encadrant un front intelligent, ses grands yeux bien ouverts, à la fois chercheurs et parlants,

(26) Bicnon, Histoire de France, t. 10, p. 380. È

(27) BicnoN, Histoire de France, t. 10, p. 380, note 1. Cette opposition n'avait pas l’intransigeance qu’on s’imagine exister dans le pays du liberum veto : « Ceux qui dès le matin et tout le jour discouraient à la tête de l’opposition et criaient le plus vivement et le plus fort, s’amusaient le soir le plus gaiement du monde chez le maréchal de la diète, les Zamoyski ou à la Préfecture. (Gazeta Warszawska 1852, n° 215. Wyjatki z Pamietnikow Wspolczesnych de Mme Nakwaska).

(28) BrenoN, Histoire de France, t. 10, p. 111, 122, 124-127, 132.

(29) Gazeta Warszawska 1852, n° 217. Wyjatki Pamietnikow Wspol-

czesnych Pani Nakwaskiej. 2 (30) HANDELSMANN, Pod znakiem Napoleona, p. 222, note 1. Biogra-

phie pittoresque des députés 1820, p. 428.

escortant un long nez volontaire au-dessous duquel une grande bouche active s’entr'ouvre sans cesse, tandis que le menton froisse col et jabot, cette tête expressive surmonte un corps agile qui « tourne sur lui-même avec grâce et facilité, passe et repasse entre les robes à queue sans effleurer les garnitures ». Silhouette un peu vulgaire d’où s'échappe « une voix douce, insinuante », personnage qui donne une impression de clarté, de bon sens, de logique, d'énergie, de conscience, de curiosité prévoyante et un peu méfiante, qui n’en impose point, mais qu’on sent tout à son métier et à son maître °, même lorsqu'il danse # et qui, tel quel, a plus gagné de sympathies en un an que Serra en trois. De

Il a d'excellentes relations avec le Président du Conseil, et avec Mme Stanislawa Potocka. Il en a eu dès son arrivée avec le Prince Alexandre Sapieha %. Il voit souvent les sœurs d'Adam Czartoryski, Marie de Wurtemberg et Sophie Zamojska : c’est là, dit-il, « une de mes sociétés habituelles » 54, Il s’est cru obligé d’avoir « plusieurs conversations » avec la Princesse Czartoryska leur mère, venue à Varsovie fin 1811 : il a attaché du prix à ces entretiens avec une femme qui « a trop vécu et passé par trop d'épreuves pour qu'on puisse lui supposer les brillantes illusions qui flattent les imaginations plus jeunes et moins expérimentées » %. Il a fréquenté les maisons de la comtesse Chodkiewiez, des princesses Dominique et Louise Radziwill, et visiblement Mme Nakwaska, femme du préfet de Varsovie, est une habituée de son salon. Bassano le 27 janvier 1812 lui a envoyé une provision supplémentaire

(31) HANDELSMANN, Rezydenci Napoleonscy, p. 192 et portrait, p. 164, Gazeta Warszawska 1852, n° 217. —Wyjatki z Pamietnikow Wspolczesnych. — A. Maxsuy, La Colonie française de Varsovie en 1812, (Revue des Etudes napoléoniennes 1915). — HANDELSMANN, Pod znakiem Napoleona, p. 222, note 1.

(82) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Pologne 829, fol. 213. Varsovie, 8 février 1812. « Quoique j’eusse senti dernièrement le besoin de modérer mes dépenses, j’ai encore donné depuis un grand bal où a figuré le danseur Duport et dans le moment où je reçois la lettre de V. E., toutes les dames sont en mouvement pour un bal à costumes que je donne après demain. Je continuerai encore malgré le carême:; on n’est pas ici très scrupuleux sur ce point là. Je tâche de répondre aux intentions de S. M. I, tout ce que je fais, se rapporte constamment au bien de son service.

(33) HANDELSMANN, Pod znakiem Napoleona, p. 237, note 2. Lettre à Sapieha du 20/4/1811.

(34) Arch. Min. Aff. Etr., Fonds Pologne 329, fol. 213, Varsovie, 8 février 1812.

(35) BiGxow, Histoire de France, t. 10, p. 369.

pour couvrir ses dépenses de l’hiver » %. Mais c’est Bignon qui à pris l'initiative et qui a montré tout le parti qu'on pouvait tirer de la femme en Pologne. Dès le 17 octobre 1811, il écrivait à Bassano : « S'il est un pays où les femmes ne doivent pas être négligées en ce qui tient à l'opinion, c’est assurément celui-ci et on ne peut voir qu'avec plaisir la direction généreuse de leurs sentiments sur ce qui touche l’amour-propre national et l’indépendance de leur patrie. C’est vraiment une chose noble en soi que cette espèce d’audace avec laquelle les femmes regardent la guerre comme le seul moyen de salut pour leur pays, osent en provoquer la prochaine explosion ». « Ces sentiments, ajoutera-t-il plus tard, éclataient chez toutes les femmes de la haute société. Peut-être s'y mêlait-il des pensées ambitieuses et s’y joignait-il un espoir secret de prendre place auprès du trône qui serait rétabli et d’avoir de nouveau à Varsovie une cour capable de rivaliser de splendeur avec les autres de l’Europe; mais, dans cette ambition même, il y avait encore du patriotisme et de la générosité » #7, Tout ceci est parfaitement vu et compris : Bignon connaît la femme polonaise. Il paraît donc devoir être pour Jérôme, candidat ou non au trône de Pologne, le Mentor rêvé qui va pouvoir le guider à Varsovie dans le monde tout court, aussi bien que dans le monde politique.

Mentor peut-être, mais pas Minerve sous les traits de Mentor. Bignon a failli compromettre sa carrière en prenant trop à cœur, à Berlin, les intérêts de la replète Mme Chevalier, actrice, retour de Pétershbourg, et en la mettant en route vers Carlsruhe, quand il y fut nommé ministre. Napoléon coupa court à cette idylle en invitant Bignon à choisir entre sa démission et l'interdiction à la Chevalier de l’approcher de moins de 40 lieues %$. Maïs cette histoire le suit; Niemcewiez écrit en 48141 : « M. Bignon s’est marié (plus tard, il se trouva que c'était seulement sa concubine) avec la célèbre actrice Chevalier, maîtresse du tsar Paul qui par son adresse avait tant influé sur le rapprochement de ce prince avec Napoléon. On dit qu’elle à apporté en dot à son mari # millions » *. Falkowski prend le temps de noter que Bignon ne l’amena pas

en) Arch. Aff. Etr., Fonds Pologne 329, fol. 213, Varsovie 8 février

a BiGnoN, Histoire de France, t. 10, p. 368, 371-278. (38) HANDELSMANN, Rezydenci mapoleonsey, p. 186, note 8. (39) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 248.

avec lui à Varsovie et semble croire encore au soi-disant mariage 4. Tout ceci mettait Bignon dans une situation assez fausse vis-à-vis de la société varsovienne.

Il rendit cette situation plus délicate encore par un nouvel exploit. De Pradt écrira en 1814 que Bignon aurait « par des manœuvres longtemps soutenues, forcé le divorce de la femme du chef d’Etat-major du Prince Poniatowski, ce qui faisait un scandale horrible, les circonstances étant affreuses » #1, Il ne s’agit pas ici de Mme Fiszer # mais de Mme Rautenstrauch.

Au retour d'un voyage de Rautenstrauch à Paris, « sa femme se plaignit de ses procédés, se retira dans un couvent, demanda le divorce. Le juge rapprocha les deux époux, elle rentra dans sa maison, puis forma une nouvelle demande pour cause de mauvais traitements. Rautenstrauch se rendit à l’armée sans s'opposer au divorce et reçut même 41.000 ducats pour laisser courir l'action ». L'affaire était en cours à l’arrivée de Jérôme et le divorce fut prononcé en juin. Mme Rautenstrauch, sans fortune, avait dû son éducation et jusqu’à son trousseau à la Princesse Czartoryska : « peu recherchée dans les sociétés qu’elle fréquentait beaucoup, et que sûrement elle ne déparaît point », elle passait pour « très bien ». On a vu avec quelque surprise qu’elle usait des voitures et des gens de M. Bignon. Quelque relâchés que soient la haute société et les casuistes de Varsovie, l’ensemble de cette conduite n’a pas échappé à quelque blâme » #4. « Abandonnée ensuite par le mari trompé, cette femme d’une rare beauté mourut à Vilna, tandis que lui se remariait et continuait à mener une vie de débauche » #. Cette passion satisfaite avec tant d’audace, ne paraît pas avoir valu à Bignon de reproches graves des Polonais qui semblent en avoir conclu qu'il s’attacherait davantage à leur pays #. Mais Jérôme ne put guère

(40) Fazxowski, Obrazy z zycia, t. 3, p. 280-1.

(41) DE PrapT, Histoire de l’ambassade, p. 143-145. « Ayant emmené ensuite avec lui cette femme en Lithuanie, elle fit les honneurs de sa maison, de celle du Duc A son départ, abandonnée à son malheureux sort, elle est restée en Pologne ».

(42) D’abord Comtesse Kwilecka, puis divorcée, remariée à Fiszer, aussi spirituelle que laide; on la comparaît à Mme de Staël; elle mystifia le savant général Ricard et n’était pas femme à se laisser manœuvrer (Falkowski, t. 2, p. 191).

(43) HANDELSMANN, Pod znakiem Napoleona, p. 277-8.

(44) Gasewsx1, Pamietniki, p. 25-6.

(45) Voir HANDELSMANN, Pod znakiem Napoleona, p. 277.

l’ignorer et dès lors lautorité devait manquer à Mentor pour engager le Télémaque napoléonien à modérer ses passions.

D'autre part, si la comtesse Potocka ne dit mot de cette histoire, elle reproche à Bignon de n'être pas « né dans un salon » : « nous ne sûmes pas apprécier cet envoyé, comme il le méritait, dit-elle. Mais aussi M. Bignon se masquait à plaisir et il eut été bien difficile de deviner sous cette enveloppe bourgeoise et vulgaire, la supériorité et les talents dont il donna plus tard des preuves éclatantes. Condamné par sa position à tenir maison, il faisait les honneurs de chez lui d’une manière fort maladroite, — je m'en veux d’avoir trouvé plus d’une fois à en rire » #, Aïnsi, il sait organiser de belles soirées #7, mais il y paraît dépaysé : on peut réussir à Berlin, à Carlsruhe et faute d’une certaine aisance naturelle, ne pas réussir pleinement à Varsovie. Alternativement le Lovelace qui enlève la femme d’un chef d'Etat-major et le bourgeois qui fait rire de lui les petites comtesses, Bignon ne peut vraiment en imposer à Jérôme qui se trouve par suite livré dans le monde à ses propres impulsions. Il est curieux qu’en dépit des contes à dormir faits sur Jérôme, ce jeune homme assisté d’un tel conseiller n'ait pas à Varsovie aggravé sa double réputation d’étourneau et de Don Juan. Mais il est évident que, mettant son exacte connaissance de la géographie politique polonaise à la disposition du roi, Bignon en fut le plus précieux collaborateur.

D'autre part, se tournant du côté polonais, le commandant de l'aile droite de la grande armée, roi de Westphalie, frère de l’Empereur, à peine arrivé à Varsovie « fait appeler de suite le Prince Poniatowski, ministre de la guerre » # commandant de l’armée varsovienne, neveu du dernier roi. Le Prince vient de suite : le roi lui montre les ordres écrits de l'Empereur le nommant chef de Vaile droite et lui demande d’assurer les mouvements, le logement, la nourriture de l'armée westphalienne et de son état-major. Le Prince Ministre

(48) Porocxa (Anna), Mémoires, p. 299-301. Le

(47) IL donnera encore un grand bal à Cracovie à la fin de carnaval 1813, et notant qu’une satire « Tancujacy Krakow » parut alors contre les femmes, Mme Naxwaska dit: « Cette affectation de gaieté pour convaincre de la confiance qu’on gardait en Naopléon, était voulue et entretenue surtout par les Français. Je ne sais si M. Bicnon agissait par conviction personnelle, ou pour obéir à des ordres supérieurs, mais il ne nous laissait pas de repos ». (Nakwask4, Anna z Krajewskich : Krakow i Warszawa w 1813. BLuszoz, 4 février 1928 et 11 février).

(48) Nremcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 311.

ne cache pas les difficultés de la situation, et s’efforce d’obtenir du roi qu’il défende à l’ordonnateur Trousset de s’opposer à ce qu’on use momentanément du foin rassemblé par un soumissionnaire pour l’armée prussienne sur le territoire du Duché et qu’on restituerait ensuite. Il avertit le roi de l’ordre qu’il a donné pour qu’on lui envoie de Cracovie des approvisionnements supplémentaires, ordre dont l'exécution à été entravée par une réquisition de quelques dizaines de mille korey (boisseaux) de blé opérée auparavant par Reynier au profit du 7° corps. Il annonce enfin qu’il à fait faire aux troupes westphaliennes déjà arrivées en ville une distribution de viande #. Et Jérôme, tout en remerciant le Ministre d’avoir fait ce qui dépendait de lui, semble l'avoir chargé de demander au chef du gouvernement de réaliser ce qui n’avait encore pu l'être.

Il est douteux qu’à cette heure tardive le Prince Joseph ait trouvé comme avec Murat l’occasion de parler du royaume et du futur roi de Pologne en affirmant son désintéressement. Rien dans son attitude ne démentait celle adoptée depuis 1806, si propre à lui assurer les sympathies d’un jeune roi envoyé par l'Empereur à Varsovie, chargé d’un si haut commandement et que certains ministres disaient candidats au trône. Il a répondu de suite à l’appel du roi, a fait son rapport en lieutenant zélé et sincère, a encadré tout cela de l’ambiance de politesse et de distinction natives au milieu de laquelle il se meut et qui ne le quitte pas. Jérôme content d'avoir obtenu d'emblée de ce prince royal l’obéissance et les égards dûs au Commandant de l'aile droite et au roi, entretiendra désormais avec lui des relations qui auraient pu se gâter pour plus d’une cause, mais qui resteront toujours d’une courtoisie parfaite et que Poniatowski a caractérisées lui-même en des circonstances trop significatives pour que son témoignage fût suspect. Le 5 janvier 1813, alors qu’il n'échappe pas au Prince Joseph que Napoléon vient de subir le plus grand désastre des temps modernes, alors que l'intérêt ne peut plus guère linviter à orner une missive de phrases louangeuses, ni même à écrire à ce roi lointain dont l’aide ne peut être que médiocre et aléatoire, il mande de Varsovie à Jérôme : « Le départ du capitaine Szymaniecki me fournissant l’occasion

(49) Archivum Akt dawnych, Protokél Rady Ministrow, Séance 358, 3 mai 1812, folios 189-190.

bien désirée de me rappeler au souvenir de V. M. Elle me permettra d’en profiter pour Lui offrir en même tems l’hommage de ma reconnaissance pour toutes les bontés qu’Elle a bien voulu me témoigner dans le tems où j’avais le bonheur de servir sous Ses ordres. Daignez, Sire, être persuadé qu’Elles ne cesseront jamais d’être présentes à ma mémoire et agréer avec bonté l'expression du plus profond respect » 5. Jérôme répondit et sans doute sur le même ton, puisque Joseph lui écrit à nouveau le 28 février : « Ne voulant point laisser partir M. Szymaniecki sans me rappeler au gracieux souvenir de V. M. c’est avec le plus vif empressement que je saisis cette occasion pour mettre encore à ses pieds l’expression de ma reconnaissance pour les bontés dont Elle daigne m’honorer ». Il lui parle de la retraite des troupes alliées, du peu de temps qu’on à pu tenir à Kalisz, à Posen, de sa marche « embarrassée » vers Cracovie, des efforts qu’il fait « sans relêche » pour réorganiser les troupes polonaises « en attendart avec impatience le moment où elles se trouveront en état de signaler encore leur zèle pour la cause commune » 51. Ce n'est pas encore le héros de Leipzig et de l’Elster, mais du 2 mai 1812 au 28 février 1813, il faut signaler l'élégance de son attitude à l’égard de Jérôme.

La nuit du 2 au 3 mai fut agitée au Palais Brühl. Le page Lehsten écrit : « Dans les meubles et les tapis les plus magnifiques, cela grouille à notre grand dégoût de punaises et autres désagréables habitants » °?.

Le dimanche 3, Jérôme entra en contact direct avec la capitale. Dès 9 heures du matin, le Comte Potocki, président du Conseil est au Palais Brühl : échange de politesses 5 et tout de suite conversation relative à la nourriture des troupes et au fourrage *; demande par le roi d'un entretien important à ce sujet avec le ministre de l’intérieur le lendemain. On fixera les besoins pour un mois et les moyens d’y satis-

(50) Archiüvum Glôwne Akt dawnych, n° 2019. Correspondance de 3 princes français, folio 43. A. S. M. le Roï de Westphalie.

(51) Idem, folio 45. A. S.M. le Roi de Westphalie. De Kozeszowice entre Czestochowa et Cracovie.

(52) BoLTENSTERN, Mémoires d’un page, p. 72-83.

(53) Jérôme en juillet 1807 a vu Potocki à Breslau, à Dresde (Gazeta Warszawska, 25 juillet, supplément n° 59. — Wygicxi: zycie moje, p. 293). ee

(54) Niemcewicz, Pamietniki, p. 311,

faire. Il est d’ailleurs décidé que les autorités seront présentées au roi le lendemain %. :

Stanislas Potocki réunit le Conseil en séance extraordinaire : y assistent Luszezewski, Poniatowski. Matuszewiez, Sobolewski. Le prince Joseph parle pain et fourrage, propose de prendre 12.000 quintaux de foin dans les magasins des fournisseurs de la Prusse, de ne pas faire de litière aux chevaux, de moins garnir les paillasses, d'envoyer paitre n'importe où le pare à bœufs pour ménager la paille, de faire venir 45.000 boisseaux de seigle par eau ‘du département de Cracovie. Luszezewski a ordonré qu'on facilite l'entrée par le Bug de fromenis,de seigles, de pois pour faire de l’eaude-vie et demande un acompte pour une maison juive chargée de fournir 10.000 quintaux de foin. À quoi Matuszewiez réplique que très gêné par les dépenses militaires et les travaux de fortifications, il ne peut donner aucune aide. Cette séance d’ailleurs finit brusquement, Jérôme appelant à lui le Président du Conseil 5%,

Le roi demandait au Comte de loger chez lui son Eiatmajor dont les services devaient fonctionner sans retard et dans un local spacieux. Niemcewicz a conté ceci d’une façon assez tragique : « Vers midi, le Préfet de Varsovie reçut du général Marchand avis que sur l’ordre de son roi, il se transférait à l'instant au Palais Potocki. C’est une chose bizarre que l’ordre d’un roi étranger soit exécutoire, quand la maison du chef du gouvernement est exemptée par notre roi de iout logement en quartiers et quand le propriétaire en a refusé l'usage au maréchal Davout. Néanmoins ce général s’y est transporté avec tout son Etat-major, s'est emparé de tout Pétage supérieur et d’une aile. La maîtresse de la maison a dû faire ses paquets » 7. Ce que ne dit pas Niemcewiez, c’est que Jérôme ayant vu deux fois le propriétaire ce jour même, l'a pressenti et ce qui est sûr, c’est que cette réquisition n’a en rien gâté les relations du Comte avec le frère de l’'Empereur.

Le même jour, le comte de la Ville-sur-Fllon, « maréchal

de la cour » de Jérôme « déclare au Préfet que le roi donne-

rait 200 francs par jour, mais qu’en échange lui-même et

sa Cour devraient être nourris à une table convenablement (55) Protokél Rady Ministrow, Séance 358, folios 189-190.

(56) Idem, folios 189-190.

(67) Niemcewicz, Pamietniki, DPI

royale. O cieux ! » 58, gémit Niemcewiez. Il est difficile de savoir si c’est le roi ou le comte qui a fixé ce prix. De plus, n’était-ce pas un fait courant en Pologne que certaines ambassades « devaient être logées et entretenues aux frais du souverain près duquel elles étaient accréditées », à charge de revanche pour les ambassades de Pologne en ces pays ? 5%. Or, il ne s’agissait même pas d’une ambassade d’une durée indéfinie, mais d’une cour réduite à un petit nombre d’aides de camp et d’un roi qui doit à bref délai partir en guerre pour rétablir le royaume de Pologne. Au reste, qui donc est ce préfet qui deux fois en un jour fournit de la chronique à Niemcewiez ?

Fort différent de Garezynski, François Nakwaski, jadis page de Stanislas-Auguste, puis son écuyer, enfin son chambellan, conseiller de préfecture en 1807, est devenu préfet de Varsovie en 1810. Il a 41 ans et en vivra 77%. Le contraste violent entre la nonchalance de l’entourage aimable et désenchanté du dernier roi et l'effort intensif, soutenu, exigé par les préparatifs qu’imposent les Français, rend ces derniers et notamment Napoléon peu sympathiques dans la maison du préfet. On n’y croit pas au succès et peut-être a-t-on raison, car on se connaît soi-même et on croit connaître que le public n’est taillé, ni pour fournir un effort comparable à celui des Français de 1792 à 1798 __ dont d’ailleurs peu de gens en Pologne soupçonnent encore la vigueur en 4812, — ni pour fournir un travail d'organisation et des sacrifices pécuniaires proportionnés à un but dont on trouve plus commode de douter. Dès le 31 mars, Mme Nakwaska écrit de la façon la plus indiserète au sujet de la répartition des troupes qui vont arriver dans. le Duché. La femme polonaise étant reine et impératrice dans sa maison, M. le Préfet doit dire tout à sa femme et sa femme prouve son importance en faisant dans ses lettres état de ce qu'elle sait : « Nos régiments se concentrent autour de Varsovie : les Saxons, Bavarois, Würtembergeois, Italiens occuperont les départements de Bydgoszez, Kalisz, Poznañ et même une partie de celui de Varsovie. Les troupes du Prince Joseph constitueront le 5° corps, Haucke restera commandant de Zamosc. Des magasins de Dantzig, on a réauisitionné la moitié du froment. Mon mari a tant d’affaires en

(58) NiEmcewicz, Pamietniki, p. 312. - (59) Przezpzieck: (Comte Renaud), Varsovie, p. 208. (60) Creszxowsxr, Senatorowie Xiestwa, p. 53,

tête, qu’on en peut devenir fou. Avoir 40.000 soldats dans son département et les nourrir tous en une année de disette comme

celle-ci, quand nos paysans sont déjà réduits au pain de son |

Il semblait que les maux si grands que nous avions supportés, ne pouvaient empirer; mais, à ce qu'on voit, le mal peut empirer sans fin ». Le 5 avril, la préfète écrit : « J’ai la tête bourrée de choses désagréables auxquelles il ne m'est pas possible de ne pas penser. Nos troupes avancent; Westphaliens et Saxons viendront les remplacer. Je ne sais quand viendront les Français; mais ils viendront et il faudra les nourrir tous, quand le pays est dans la misère. Les cœurs éclatent à la pensée de cette misère dont on entend parler du matin au soir. Dans notre département, on prendra par réquisition tout ce qui est nécesaire aux troupes. Mon mari est abimé de travail »%1. Le 19 avril, elle poursuit : « Nous sommes tous dans l'attente, mais de quoi ? Personne ne peut le dire. Nous attendons quelque chose d’inconnu, n’escomptant de toutes façons rien de bon. Jadis, dans des moments aussi critiques l'enthousiasme nous soutenait; maintenant tous sont désenchantés, personne ne nourrit d’espérances. Je puis même affirmer que la vraisemblance d’une fin heureuse pour nous de cette guerre ne produit déjà plus aucune impression sur les esprits; tous les cœurs sont accablés et le mal général. Il y a des moments même où je donnerais la part de bonheur qui me reste à prétendre, pour être loin de cette malheureuse terre ». C’est un principe que chez les administraiteurs doit régner un optimisme de commande : ce n’est pas par là évidemmeent que l’on pèche dans cette maison. Le 26 avril nous apprenons : « Tout va d'un pas de tortue, sauf la misère qui fait des progrès gigantesques. Nos troupes n’ont déjà plus que pour quelques jours de vivres; pour les chevaux il n’y aura plus dans quelques jours ni avoine, ni foin, ni paille, absolument rien. Il arrivera ce qu’il plaît à Dieu. Nous avons un temps froid, chaque matin une gelée blanche : on craint à nouveau pour les récoltes et alors ce sera la fin de tout. Nous mourrons de faim tous : ainsi finiront nos ennuis et la guerre cessera faute de combattants. Mon mari est trés malheureux : il travaille du matin à la nuit et par les réquisitions, il se fait de tous côtés des ennemis; c'est

(61) Fazkowsxr, Obrazy z Zycia, t. IV, p. 3-4.

toute la récompense que recevra son zèle » 2. Visiblement cet homme est un geignard dont la femme s’érigeant en prophétesse de malheur, ne serait pas longtemps en bons termes avec l'Empereur : tout ceci est proprement du défaitisme. Le 3 mai, les indiscrétions continuent, le pessimisme ne décroît guère. Jérôme commence à faire figure d’indésirable. M. le Préfet ne sait plus ou donner de la tête : « Le roi de Westphalie nous est tombé hier comme une bombe. Ses troupes, 16.000 hommes, s'étendent de Wilanoôw à Warka sur dix milles. Nos troupes continuent à être concentrées dans le département, si bien qu’il nous faut nourrir 50.000 hommes, quand les magasins sont épuisés. La nouvelle d'aujourd'hui est que le corps du duc d’Abrantès, 40.000 hommes, vient par Kalisz, à Plock. Les généraux disent qu’on n’a encore jamais vu une si énorme armée sur le pied de guerre. Il est vrai que les préparatifs en vue de la lutte sont gigantesques. Puisse tout cela finir par une sérieuse guerre. Si cela se résout par la paix, nous sommes perdus ». Quelle indiserétion dans ces rapports à des personnes privées ! Si les Russes n'ont pas été informés de tout par leurs partisans en Pologne, c’est qu’ils n’ont pas voulu l'être. Si la guerre est la seule issue possible, pourquoi ce préfet ne se taît-il pas et n’impose-t-il pas silence à sa femme ? Vraiment, s’il s'agissait de bâtir « par le fer et par le feu » une nouvelle Pologne, n’eut-il pas mieux valu remplir les administrations d'émigrés polonais revenus de France, au lieu de les confier à ce personnel qui en est resté aux habitudes du temps de Stanislas-Auguste ? Jérôme paraît à ce couple un personnage fort encombrant : « C’est tout au plus, dit la préfète, si mon mari n'est pas devenu fou, quand on lui a énuméré tout ce qu’il fallait pour ce roi : On ne sait pas s’il paiera; en tout cas, il faut tout lui fournir, depuis les meubles jusqu'aux plus menus ustensiles ». Qu’eût-on dit de son sybaritisme, s’il avait apporté avec lui meubles et ustensiles ? « $S. M. dort sur mon matelas : on n’a pu en effet en trouver d'aussi larges qu’il le voulait. Monsieur François (son mari) lui a offert alors très galamment le mien et moi je dors sur un lit sans matelas » %. Jérôme coucha donc le 3 sur le matelas de la préfète, mais on pouvait être assuré qu’il n’aurait jamais ni ses

(62) Fazxowski, Obrazy z Zycia, t. IV, p. 4-5. (63) FaAzxowski, Obrazy z Zycia, t. 4, p. 9-10.

nsp |

sympathies ni celles de son mari par suite. Incarnation visi= | ble et présente de Napoléon et de la France, il est exposé à | devenir le boue émissaire sur dequel pleuvent les imputations et reproches qu'on n’ose proférer contre Napoléon. = Au-dessous de Jérôme et de la Préfecture d’autres ineidents analogues se produisent. D'après Niemcewicz, il est également demandé à la municipalité de faire que « tous les officiers et chambellans soient nourris dans les logements où ils sont en quartiers, et soient pourvus de vin, de café et de rhum »%4, Si cet ordre fut donné, il témoigne certainement d'une méconnaissance des lieux où l’on se trouvait, ces boïs- | sons d'usage courant en France et en Westphalie étant des | produits de luxe dans le Varsovie d’alors. Une conversation | du Président de la municipalité avec Marchand eut éclairei | l'affaire. Ce président, Stanislas Wegrzecki, est, il est vrai, un homme assez difficile : il a 47 ans, et en vivra 80. Antoine : Ostrowski voit, en lui un patriote éprouvé, un fonctionnaire soucieux des intérêts de la ville, résolu, énergique, très populaire. Mais en 1809, il a, au dire de Niemcewiez, perdu la tête : et obligé les habitants à satisfaire aveuglément aux exigences les plus injustes de l’armée autrichienne, donnant ainsi une faible idée des fonctionnaires polonais %. En 1810, le Général Zajaczek s’est plaint à Nakwaski du mauvais vouloir de Wegrzecki dans une affaire de police. Le 5 avril 1812, Wegrzecki reçoit du Préfet une note l’engageant à persuader le publie que les mesures qu’il aura à appliquer n’ont rien de mystérieux ni de partial 6. En mai, Niemcewicz l’accusera à nouveau d’avoir perdu la tête : il semble alternativement faible et violent, mais faible surtout à l’égard des Autrichiens. Mais pour ce dimanche, 3, comme dit Niemcewiez, « ce n’est pas encore assez : le maréchal du roi, général La Ville, a occupé la poste et ouvre toutes les lettres. Et c’est ainsi que quiconque vient chez nous, commande et gouverne » 67. En fait, au moment où tout annonce la guerre, mais où rien encore n’est rompu, où Davout dissimule de son mieux le glissement de la Grande. Armée vers l'Est, l’arrivée de Jérôme

(64) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 312.

(65) Creszxowski, Senatorowie Kiestwa, p. 68 — Zywot Tomasza Ostrowskugs, t. 2, p. 186. Nremcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 49.

(66) Archiwum glôwne Akt dawnych, 1812, n° 1. Akta zazalen na prezydenta Municypalnosci, Warszawa 9 czerwea 1810. — N° 167. Akta

zarzadzen Municypalnosci wydanych w czas przechodu wojsk skombinowanych, 1812.

(67) Nremcewicz, Pamietniki, p. 311-2.

à Varsovie, événement voulu par l'Empereur, qu’on ne peut taire, dont on veut tirer un effet, est de ceux dont il faut surveiller les répercussions. N'est-ce pas à Napoléon à savoir le premier où en est l’opinion publique ? Jérôme ne doit-il pas pouvoir en juger séance tenante pour savoir quelle conduite tenir ? Au reste, cette guerre imminente et qui doit profiter à la Pologne, n’étaient-ce pas les Français qui avaient l’entière responsabilité de sa conduite et par suite devaient avoir tous les moyens de la faire, done « commander et gouverner » ?

Tant de nouveautés, dès le premier jour et un dimanche, ne laissèrent pas de causer de l’émotion en ville.

Soudain, à deux heures, sur un cheval arabe, paraît, place de Saxe, Jérôme en uniforme vert à revers ponceau, chapeau approprié à la Napoléon. De taille sensiblement supérieure à l'Empereur, il lui ressemble pourtant étrangement d’allure et de visage. Il est suivi de ses aides de camp et chambellans : le cortège défile le long de la belle voie qu'est le faubourg de Cracovie jusqu’ au Château royal. Mais au lieu d’y entrer, il tourne à droite et traverse la Vistule : dès le lendemain de son arrivée, cette après-midi de dimanche, Jérôme va inspecter la forteresse de Praga. C’est un roi, non pas un Frédéric- Auguste, mais un Bonaparte : il s’occupe sans débrider des choses pour lesquelles il est venu. Ayant examiné la place, « il dit qu’elle ne valait pas trois gros », jugement sévère, venant d’un Napoléon, d’un roi qui possède le fameux Magdebourg, qui à pris Glogau et Breslau, bref qui doit s’y connaître. Niemcewiez esquisse bien une objection : « Pourtant cette forteresse nous à coûté 2 millions et a été faite sur l’ordre et selon les plans de Napoléon » . Deux millions, c’est peu; d’ailleurs elle pouvait ne pas répondre aux plans : en fait, Praga en 1815 n’arrêtera pas les Russes comme le fera Modiin.

Au reste, il est le chef et le Prince Joseph lui écrit ce même jour : « M. le Général de Division, comte Marchand, chef de l’Etat-major de l’aile droite de la Grande Armée, vient de me faire parvenir une lettre de $S. À. le Major général d’après laquelle le 5° corps fait partie de cette aile placée sous les ordres de V. M. Je fais publier de suite par un ordre du jour cette disposition et je la prie d’être convaincue qu'’ainsi

(68) Kozmran (Kajetan), Pamietniki, 6° partie, p. 78. Frepro (Comte

Alexandre), Trzy po trzy, 228 p. in-8°, 1880, Gebethner et Wolf, p. 205. Niemcewicz, Pamietniki, p. 311-312.

que toute l’armée Polonaise, je m'’estimerai heureux de Lui prouver notre entier dévouement. Daïignez, Sire, agréer avec bonté l’hommage de mon profond respect » %. Effectivement, « le soir parut un ordre du jour »®, daté du 4, émanant du Prince Commandant en chef le 5° corps, et faisant connaître, que « S. M. le Roi de Westphalie prend le commandement de l’aile droite de la Grande Armée », dont il énumère les corps et les chefs. Un ordre complémentaire mentionnaïit les attributions de Marchand, Allix, Mériage et Pelet 71. Niemcewiez voit déjà Jérôme à la tête de 150.000 hommes et lui subordonne les Bavarois ? : d’autres que lui sans doute sont éblouis. Jérôme investi à ce point de la confiance de l’Empereut et la justifiant par son activité, sa sévérité, est évidemment quelqu'un. Ceci ne peut être en contradiction avec le but que se proposait Napoléon en envoyant son frère à Varsovie.

D’autres bruits courent dans le « monde » varsovien, dont une lettre de Mme la Préfète Nakwaska nous donne, le 3 même, des échos. Les habitudes de la cour de Jérôme sont celles des anciens rois de France : il y a de grandes et de petites réceptions; le Préfet a reçu, dès le 2, une autorisation de paraître aux grands levers et aux grands couchers, les levers ayant lieu à 10 heures du matin, les couchers à 9 heures du soir. On ne sait pour combien de temps le roi est à Varsovie, mais Mme Nakwaska à déjà réussi à faire la connaissance d'officiers westphaliens, d'en apprendre et d'écrire à sa sœur, qu’il attendra l'Empereur dans la capitale polonaise. On dit que, dès avant cette date, il donnera des dîners, « ce qui nous sera, remarque celte sémillante personne, une occasion de sortir nos toilettes » 8.

Décidément, le frère de l'Empereur fait impression : une foule dense entoure le palais Brühl où se tient le Roi : elle contemple les voitures, qui remplissent la cour: la suite nombreuse et somptueuse, qu’elle entrevoit, l’étonne ». Et Niemcewiez de noter aigrement : « Partant en guerre, ne pourrait-on s'arranger sans tant de chambellans et de courtisans ?

(69) Archiwum Gtôwne Akt dawnych, Nr. 2019. Correspondance de trois princes français, folio 40, 3 mai 1812. :

(70) Nremcewicz, Pamietniki, p. 312.

(71) Archiwum Gtôwne Akt dawnych, XW. liasse 555, Rozkazy okôlne oryginalne, fol. 115.

(72) Niemcewicz, Pamietniki, t. 1, p. 311-2.

(73) Fazkowski, Obrazy z Zycia, t. 4, p. 10.

Il est vrai, que tout cela ne coûte rien, que tout cela mange, boit et se loge gratis » T4.

Pourquoi Napoléon, qui a si vertement attrapé Jérôme en 1809 pour s’être ainsi entouré en partant en guerre, a-t-il laissé Jérôme agir si royalement cette fois ? Un mot à Reinhard ou à Jérôme et rien de tout cela ne se fut produit. Mais ne faut-il pas admettre que Napoléon veut voir son frère le représenter dans la capitale polonaise comme il sied à un roi, à un prince du sang impérial, au propre frère de l’Empereur ? Ne connaît-il pas les aptitudes de son frère à déployer dans le domaine de la représentation des qualités d’aisance, qui produiront le meilleur effet sur la bonne société de Varsovie. Jérôme n’a rien du faraud de village, du fils du cabaretier de la Bastide, du Franconi, qu'est Murat; rien du bonhomme Joseph, de l’hypocondriaque Louis. Encore sur les banes de l’école, quand son frère était Premier Consul, il a reçu jeune l’empreinte du monde, y évolue avec une facilité, un naturel non douteux. Le transporter tout de go à Varsovie, en le laissant dans un cadre, même réduit, de dignitaires de cour, c’est le laisser maître de ses plus sûrs moyens de séduction. La campagne une fois commencée, on verra bien ce qu’il y aura lieu de faire de tous ces gens à ramages. En attendant, Jérôme en 24 heures avait fortement secoué toute la capitale polonaise et avait imposé à l'attention de toutes les classes de la société la personnalité du frère de l'Empereur.

Avec iout cela, il n’oublie pas qu’il est roi de Westphalie : par une ordonnance qu’il a rendue à Varsovie le 3 mai, le comte de Schulenbourg-Embden, préfet de PElbe, à été nommé conseiller d'Etat ®. La Gazeta Warszawska enregistre cette petite chose comme pour souligner les préoccupations du roi.

On n'oublie pas non plus ailleurs son existence; on surveille ses déplacements. Yakovlev écrira le 4 mai de Cassel à Kanikof : « Quoique la Gazette de Berlin annonçait l’arrivée du Roi à Varsovie, on n'en a ici que de ses nouvelles de Kalisz; d’après ses lettres du 26 de cette ville, le Roi n’en était parti que pour faire l'inspection de ses troupes, mais V. E. aura à ce sujet des nouvelles plus positives LE

Le 4 mai, le Palais Brühl, préparé quelques jours aupa-

(74) Niemcewicz, Pamietniki, 3 mai, p. 311.

(75) Gazeta Warszawska, Nr. 44, mardi 2 juin, P. 776. Cassel 16 mai.

(76) Glavny Archiv, Nr. 5010. Lettre non signée, mais de l'écriture d’'Jakoviev.

ravant pour recevoir le roi de Westphalie, fut le cadre où il se rencontra officiellement avec l’ensemble du Gouvernement et des autorités polonaises. Il y a là un événement assez important, à côté duquel les historiens en général sont passés sans l'honorer d’un regard : Masson lui-même, qui eut pu s'en emparer pour faire un vaudeville, paraît l'avoir ignoré.

Ce nom seul, Palais Brühl, devait éveiller dans l'esprit de Jérôme les souvenirs les plus doux. Quand le 4* juillet 1809, il était entré à Dresde à la tête de sa garde et des cuirassiers saxons, au bruit des cloches et des salves d'artillerie, aux acclamations du peuple, au chant des Te Deum, une réception solennelle au Palais Brühl avait été l'évènement central de cette glorieuse journée 77 Qu’allait apporter à Jérôme le Palais de Brühl varsovien ? Quelle comparaison faire entre sa courte expédition en Saxe, qui lui avait demandé un mois et deux jours, qu’il avait faite aux portes de ses Etats et ce que Napoléon a appelé la deuxième guerre de Pologne, ce que l’histoire appeilera la campagne de Russie ? En 1809, il commandait à 16.000 hommes : ses généraux s’appelaient Rewbell, Bernterode, Bongars, En 1812, il va commander à 80.000 hommes, ses sous ordres s'appellent Vandamme, Marchand, Reynier, Latour Maubourg, Prince Joseph Poniatowski.

Le palais Brühl, demeure des Ossolinski, des Lubomirski, de Janusz Sanguszko, enfin du Comte Brühl, ministre et favori d’Auguste IIT, restatiré par lui dans le style rococo saxon, était et reste l’un des beaux édifices de Varsovie. 8 Derrière les quatre piliers porteurs de gracieuses statues, œuvres du saxon Deybel, encadrant des grilles et une porte en fer forgé, que couronne le chiffre du favori, s’étend une cour large et profonde entre de légers pavillons. Au fond se dresse le Palais, dont le fronton central relevé par le Comte Brühl s’adorne de ses armes et de celles de sa femme. Le tout est d’un 18 siècle assez cosmopolite.

Le puissant favori avait déployé dans ce palais tout le luxe possible sans y gagner la moindre popularité. Après sa mort, son fils avait aussitôt loué cette belle demeure à l'ambassadeur de Russie pendant l’interrègne qui avait précédé l'élection de Stanislas Auguste. Le comte de Kaïserling, les princes Repnin

(77) MARTINET (André), Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, D: 72.

(78) Voir les gravures et plans du Palais dans Konarski : (Palac Bruhlowski w Warszawie. Varsovie, Société des amateurs d'Histoire, 1915, III p. in-8°, p. 42, 60, 72, 96 et suivantes.

et Wolkonski, le comte de Saldern se succèdèrent dans ce palais devenu le centre d’un travail politique qui tendait de plus en plus à assujettir la Pologne à l'influence russe. En 1775 les héritiers du Comte Brühl vendirent ce splendide hotel au Prince Poninski, grand trésorier, qui y reçut avec force honneurs le mystificateur Cagliostro. Le roi de Pologne ne le racheta à son trésorier ruiné que pour y loger encore l'ambassadeur russe Stackelberg. L’ambassade russe étant partie en 1794, le palais servit de prison aux Russes faits prisonniers : on exécuta, en face, des dignitaires polonais traîtres à leur patrie. Le dernier partage effectué, les gouverneurs prussiens Von Vedensen, puis Kôhler, y résidèrent. En 1806, le Général Gouvion Saint Cyr, nommé gouverneur de Varsovie les y remplaça. ® Napoléon à quelques pas de là sur la place de Saxe passa ses troupes en revue. Cette maison, qui garde l’air aimable des choses du 18 siècle, n’évoquait guère pour les Varsoviens que des souvenirs pénibles. 5 Mais Jérôme n’y pouvait être sensible : le dernier seul <omptait pour lui; l’histoire moderne ne commençait elle pas à ses yeux avec celle de son génial frère ? L’empereur et lui même n'était ils pas doués d’une espèce de puissance magique, qui leur faisait effacer les mauvais sorts ?

Donc, le 4 mai 1812, à 10 heures du matin, toutes les autorités avaient été invitées à se présenter au roi en son domicile. Nous avons longtemps attendu, 51 dit Niemcewiez, secrétaire du Sénat. Tous ces personnages eurent le temps de se donner en spectacle les uns aux autres.

Les premiers arrivés avaient été les militaires, convoqués comme il sied pour 9 heures 1/2 par Fiszer, chef d’Etatmajor général du Prince : tous les généraux, les colonels et administrateurs militaires de même rang en tenue de parade et en bottes s’étaient rendus à cheval devant le petit palais Pod Blacha ®? et de là avaient défilé par la place de Saxe jusque dans la cour du Palais Brühl. Le Prince Joseph précédait, la czapka en tête, en dolman amarante de lancier, re-

(79) Przezpzieckr (Comte Renaud), Varsovie, p. 207-208.

(80) A noter pourtant les « diners patriotiques » organisés en 1809 par Thomas Ostrowski, président de la Diète, pour la « crême de la Société varsovienne ». KOonArsKI (Kazimierz), Palac Brühlowski w Warszawie. Varsovie, Soc. des amateurs d'Histoire, 1915, III p. in-8°, à (81) Niemcewicz, Pamietniki, p. 312. | (82) Archiwum Gtowne Akt dawnyckh, liasse 555. Rozkazy ogélne oryginalne (1809-1812), folio 105. Rozkaz dzienny, 3 mai 1812.

vers et parements de même teinte, culotte à broderie d'argent, épaulettes de grande tenue. Derrière lui, Fiszer, petit, blond, son grand nez émergeant de sa longue figure, toujours sa courte pipe à la bouche, difforme, juché sur une grande ju-

ment, miniature caricaturale, qui imite le Prince comme Berthier imite l'Empereur, bras droit de Poniatowski, mais bras

emmanché dans une épaule plus haute que l’autre #. Avec celà un beau passé : ancien aide de camp de Kosciuzko, fait prisonnier à Maciejowice, libéré en 1797, passé à Paris, devenu sous Kniaziewiez colonel à la légion du Danube, où il fut blessé et fait prisonnier. Rentré en Prusse méridionale, il a été l’un des premiers à prendre les armes en 1806 et sera tué à Taroutina le 8 août 18125 Personnage sympathique, avec lequel Jérôme et Marchand seront souvent en contact, il contraste avec son sous-chef d'état-major, Rautenstraucht, maigriot au teint jaune blafard, aux cheveux roux, d'air maladif, humble, flatteur, laquais de tout le monde, adroïit, prompt, consciencieux, quand c’est son intérêt, jparesseux, vindicatif, aimant l’argent et les femmes, avide d’honneurs, ignorant l’amitié, ayant su gagner la confiance du Prince, intermédiaire obligé de ses amourettes, capitaine en 1806, brigadier en 1809; il passera à Alexandre aussitôt que le Prince Joseph aura péri. Fredro rappelant qu’il est fils de tanneur, dit : « L’Etat-major relié en maroquin jaune, par M. Rautenstrauch » et ajoute : « Difficile d’être plus hideux, mais de grandes capacités comme chef de bureau ». Il sera Général-lieutenant russe, aura tous les ordres russes, recevra mille faveurs des tsars, « deviendra un knout dans la main du Grand Duc Constantin, se constituera un sérail de ballerines et mourra à 75 ans dans les bras de sa sultane favorite » 5. Rien d’un enthousiaste des Bonapartes.

Puis venaient sans doute les trois généraux de division, Dombrowski gros de corps, de visage, figure sans expression, personage d’allure point militaire, ce qui ne l'empêche pas d'être le grand soldat que l’on sait; Zajaczek, grande silhouette, belle et martiale figure qui dans quelques années laissera voir au contraire une absence totale de caractère: Kameniecki qui ne sera sous les ordres de Jérôme que jusque

(83) FREDRO, Trzy po trzy, p. 116.

(84) FREDRO, Trzy po trzy, p. 115-116 et Gembarzewski, Wojska Polskie 1807-1814, p. 14.

(85) Gasewsx1, Pamietniki, t. 1°, p. 24-26 et Frepro, p. 115.

Grodno. Ensuite Wielhorski, ministre suppléant; Hebdowski chef du recrutement; Rozniecki, agressif, petit, laid, blond, le cavalier parfait %. Enfin la troupe des aristocrates de l'armée, princes, comtes, tous bien montés et bien montant, en élégants uniformes de fantaisie richement brodés.

Tandis que plastronne ce brillant escadron, voici les autorités civiles du Duché, les Ministres d’abord, mais point tous semble-t-il : l’imposant et très décoratif Stanislas Potocki est là et va faire en parfait grand seigneur les présentations. Là aussi est Matuszewicz : son regard clair et vif, son air résolu disent qu'il a un but et sait comment l’atteindre. Sobolewski fait figure de brave homme. Luszezewski fatigué et pressé de besogne, semble compter les minutes qu’il va perdre à cette réception. Lubienski ne paraît pas être venu pendant tout ce début de mai, il s’abstient d’assister au Conseil du Cabinet. Sa santé lui procure un alibi commode : il pourra faire remarquer aux Saxons et aux Russes qu'il s’est abstenu de toute participation à la réception de Jérôme.

Il y à là aussi vraisemblablement une délégation du Conseil d'Etat, encore que le référendaire Kajetan Kozmian n’en parle pas dans ses Mémoires. Il y en a une du Sénat : Niemcewicz nous dit qu'il en faisait partie. Le sympathique Wybicki devait donc être là, le vieil Ostrowski également, si toutefois il était remis de sa congestion, le comte Zamojski gendre du vieil Adam Czartoryski assurément. Rien ne permet de supposer que des membres de la Diète de 1811, laquelle légalement a cessé d'exister, aient cru nécessaire qu'elle fui représentée en celte circonstance. Par contre M. le Préfet Nakwaski, et M. Wegrzecki, président de la Municipalité de Varsovie appelés à être en relations avec le roi Jérôme ou son entourage, paraissent avoir été présents.

Au total, probablement, tant militaires que civils une quarantaine de personnes. Le trait commun à tous ces hommes, remarquables ou non, c’est qu'aucun d'eux vraïmenkt n'est un homos novus. Fort peu comprennent, beaucoup ne veulent pas comprendre cette vérité simple : « Il ne s'agissait pas seulement de restaurer l’ancienne Pologne avec les malheureuses traditions dont elle était morte » $7, mais d’en fonder

(86) Frenro, Trzy po trzy, p. 115 et 205. GEmBarzewskr, Wojsko: polskie, p. 26 et 38. Dr (87) Drraur (Edouard), Tilsitt, p. 205.

une nouvelle. Plusieurs sont fort habiles et eussent fait figure dans n'importe quel grand Etat. Tous ont beaucoup vécu, beaucoup douté; ils voient bien un Messie, mais se demandent s’il est venu pour eux; même s’il en était ainsi, peu sont résolus à le suivre. Jérôme qui paraît son précurseur et annonciateur, n’est peut-être qu’un jeune homme en quête d’un trône. Bref, tous, en attendant longuement dans le salon, sont par avance tous yeux et toutes oreilles : ni un mot, ni un geste de Jérôme n’échappera à ces esprits aux aguets. Il a assez d'intelligence naturelle pour s’en douter et Bignon Pa documenté.

Qui sont maintenant, de l’autre côté de la porte du salon du Palais Brühl, ces gens qui se préparent au rôle de messagers d'avenir indéfini et que Jérôme range autour de lui, qu’il s'efforce de styler avant ce premier contact dont l’importance est indéniable ? Si nous en croyons Frédérie Masson, il s’agit d'une bande d’aventuriers sans vergogne, affamés de titres de noblesse, de décorations, de pensions, de domaines, sans dignité morale, sans courage militaire, sans valeur, compagnons de plaisirs et parasites éhontés d’un roi jeune, prodigue, qui aurait besoin d’un conseil judiciaire, figurants d’un vaudeville effarant, personnages de mardi-gras dont les habits de fête dissimulent mal les personnalités falotes.

Ce n’est pas le lieu de revenir sur les faits cités par Masson à la charge de ces personnages. Il suffit de dire que dans toutes les armées alliées de l'Empire français, on pouvait trouver des individus et même des collections aussi surprenantes d’allures que celle là. [1 n’empêche que lorsque se produit la menace d’un Dornberg, ceci forme un ensemble qui se tient, agit et en impose. Quand on voit ce qu’ont été un Murat, un Masséna, un Thiébaut, un Coignei, il ne faut pas songer à étudier l’Empire français à la loupe, voire au microscope, en espérant le trouver sans taches. C’est, comme toutes choses, un grand corps formé d’atomes très divers. d'êtres doués de défauts variés et multiples, lesquels se compensent, et Se neutralisent comme leurs qualités ei qui constituent néanmoins un tout d’un aspect très pren!

Il y a un témoin à décharge d’une sûreté abso se

.Hyaun et d’une sincérité irrécusable : c’est Yakovlev qui, inforn2 le chancelier Roumiantsov de tout ce qui se passe à la cou le Cassel. lai à transmis une « Note des personnes qui se ‘ent au-

près de $S. M. le Roi de Wesiphalie dans son présent voyage en Pologne » avec des appréciations sur chacune d'elles.

Le premier personnage présenté par Yakovlev, c’est « le comte de Fürstenstein, Ministre d'Etat et des Affaires étrangères, français de naissance, qui jouissant d’un crédit et d'une confiance particulière et bien méritée, s’est fait estimer généralement par la droiture et la loyauté de son caractère » $. Lecamus, comte de Fürstenstein, rencontré par Jérôme à Saint- Domingue et qui l’a accompagné aux Etats-Unis comme secrétaire, l’a suivi dès lors partout : sur l’Ering avec Mlle Paterson de Baltimore à Lisbonne; de là, à Milan où il « commence à montrer une véritable valeur personnelle » en prouvant à Jérôme la nécessité de rompre avec sa femme et de devenir « un prince français » (6 mai 1805). Il fait avec son maître la périlleuse croisière sur le Vétéran (décembre 4805) #, il est son secrétaire des commandements dans la campagne de Silésie %. Jérôme promu roi, il deviendra son ministre des affaires étrangères. L’auteur des mémoires de Jérôme dit : « Homme d’un certain mérite, il se forma assez vite aux affaires; dans le principe, il dut la grande faveur dont il jouit à la cour de Cassel à ses anciennes relations avec le Prince plutôt qu’à ses talents et à son entente de la politique ». Ce n’est pas d’un lyrisme débordant comme éloge. Pourtant, il faut reconnaître que Lecamus n’est pas une nullité : il marie une de ses sœurs au Général Morio, une autre à Pothau directeur de la police, puis directeur général des: postes; sa famille devient la plus influente du royaume, où elle constitue le noyau du parti français et entre en lutte avec le parti allemand : lui-même, on l’a vu, entre l'affaire Dôrnberg et la campagne de Saxe, en année 1809 si troublée, fait ce tour de force d’épouser une Hardenberg %. Le 13 juin 1809, au lendemain de ce mariage, Reinhard évidemment impressionné par les manœuvres heureuses du ministre de Jérôme reconnaît : « De tous les ministres d'Etat, M. de Fürstenstein est le seul avec lequel je n’ai pu établir des rapports de confiance et qui garde toujours avec moi, et même assez bien, l'attitude de ministre. Je dois dire que M. de Füurstenstein

(88) fie Archiv : Novia diela N° 4602, 28 avril/2 mai, C. 5 Cassel, ad. N° 33, 2 fol.

(89) Mémoires de Jérôme, tome 1, p. 131, 167, 169, 298, 380, 409.

(90) Mémoires de Jérôme, tome 2, P. 61.

(91) Idem, tome 3, p. 175-176.

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