CONCLUSION
Ainsi, le 19 juin, Jérôme ne pense pas à régner en Pologne et l'Empereur ne pense plus à l'y faire régner. Jérôme l’affirme : sa sincérité n’est pas douteuse et il semble documenté sur les intentions de son frère. Sa joie en mars 1812 n’était d’ailleurs pas celle d’un candidat à un nouveau trône, mais bien celle d’un jeune prince qui saisit allègrement l’occasion de faire acte d’obéissance à l’Empereur en se donnant par uné participation active à la guerre des droits à une Westphalie plus étoffée, plus puissante.
D’avril au 19 juin, il a fait en Pologne l'expérience de l'administration d’une armée en marche ou en station et du commandement de plusieurs corps, expérience dure, non seulement pour lui, mais encore pour un militaire aussi accompli que Marchand. L'opération .qu’était la feinte sur Lublin, a échoué; mais entreprise par un autre que lui, elle n'eut pas eu plus de succès; la fausse manœuvre de la fin n’est imputable qu’à Reynier. Le roi semble avoir eu avec Poniatowski des relations que des tiers seuls auraient pu troubler; s'être fait apprécier du Président du Conseil et des comtesses Potocki; avoir, — autant que le permettaient une situation politique et sociale compliquée, des ressources médiocres, des voies de communication rares et précaires, — longuement louvoyé en face de l’inévitable mécontentement des gouvernants et des paysans miséreux. Il a pêché dans le monde plus par discrétion que par légèreté; il est entré à ses dépens en contact avec l'opinion d’un pays où il ne régnait pas, mais où on l’accusait de vouloir régner et où il avait l’air d’un hébertiste couronné. Du fait qu’il était à Varsovie, il a été le bouc émissaire qu'on à incriminé de tout ce qu’on n’osait reprocher à l'Empereur.
Il a su plaire aux princesses Czartoryski; mais il a troublé le jeu de la Famille par sa visite à Pulawi. Zamojski chef du parti lui rend coup pour coup et prouve au pays que sa Maison
ne se rallie pas à Napoléon. Le vieil Adam atténue l’impression en paraissant répondre à l’appel de l'Empereur et de Matuszewiez à venir diriger la Confédération. La lettre d’Adam Georges du 40 juin résume ces deux tendances : il ne se rallie pas, mais si Napoléon voit clair, il doit proposer Adam à Alexandre. Lui, Adam, veut se dégager du service d'Alexandre, sans s'engager vis à vis de Napoléon; qu'on lui laisse carte blanche : ses partisans reconstruiront la Pologne. Ce sont des mots. Mais Jérôme, c’est-à-dire, — pour Adam, — Napoléon, donnant une franche approbation à cette attitude impartiale, il n’y a plus à en changer : il ne reste à Adam qu’à se retirer en Bohême, s’il veut vraiment écarter de lui tout soupçon. Jérôme l’a ainsi aidé à se perdre : car se retirer de la scène, c'était se perdre sûrement.
En avril, le roi ne pouvait nourrir beaucoup d'illusions sur la prospérité du pays entrevu par lui en 1807; mais il avait déjà beaucoup de sympathies pour le soldat polonais. En juin, son estime pour l’armée polonaise n’a fait que grandir. Il s’y est ajouté beaucoup de goût pour une partie de la Société; mais le chiffre de ses illusions sur les ressources de la future Pologne tend vers zéro.
Sans doute, il est difficile de conclure : il manque trop de letires de Napoléon à Jérôme; on voudrait surtout avoir celles de Jérôme à Napoléon. Mais, de la mi-avril à la mi-juin, quels agents auraient pu, mieux que Jérôme et sans manquer ailleurs à la préparation de la guerre, éveiller l’attention des Polonais, de l'Autriche, de la Prusse, du tsar, les inciter à s’engager à fond, à se découvrir ? Davout, trop redoutable et qui eut manqué autre part, eut fait se terrer tout ce monde. Quelle inquiétude en lialie, si Eugène était venu jouer à Varsovie le rôle qui fut donné à Jérôme : Eugène et le 4 corps devaient du reste arriver trop tard pour le bien jouer. Seul Jérôme a l’apparence légère d’un homme placé là par inadvertance et que ses adversaires militaires ou politiques peuvent écraser, s'ils ont un peu d'audace. Car Napoléon sait qu’il a appris la prudence à ses ennemis et il veut qu’ils s’en départissent. Mais ils s'en gardèrent, Jérôme ayant paru insuffisamment étourdi. Napoléon se trompe Sur la valeur de ses agents : ayant jeté là Jérôme comme un appât, il ne songe pas assez à l’expérience utilisable qu’il lui a fait acquérir. Il ne voit pas que la fatuité de De Pradt en fera un ami de la Pologne du type le plus odieux : l’homme supérieur qui protège ce pays à toute
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heure du jour; que Bignon est un homme précieux auquel il donne trop peu de crédit, de poids, par suite de hardiesse. De même que Bignon à la place de Reinhard aurait été fort utile à Jérôme et à la Westphalie, de même, en confiant à Bignon et à Jérôme réunis ia tâche à accomplir à Varsovie jusqu’à la fin de la guerre, Napoléon eut dû obtenir des résultats que l'hiver même n'eut pu compromettre. « Il aurait pu gagner la terrible partie, dit René Pinon, s’il avait plus fortement constitué la Pologne et la Lithuanie derrière lui » !. Au lieu de cela, Jérôme n'a été là qu'un passant commandant une armée et faisant quelque figure, ce qui autorisait tous les soupçons et toutes les intrigues. Le vice principal de ce rôle, c'est que, n'ayant pu aboutir à un rapprochement avec les Czartoryski, il paraît sans but précis et ne facilite par suite en rien la réussite de cette entreprise vaine, impossible et inutile que sera la campagne de Russie. Napoléon ne sachant pas exactement ce qu'il ferait en Russie, ne pouvait charger officiellement son frère en Pologne d’un rôle plus étendu et plus nettement délimité. Il gaspillait ainsi l’activité de celui-ci sans lui faire atteindre aucun but, et se dispensait de savoir ce qu’elle pouvait offrir d’utile.
Napoléon avait peu connu la Pologne encore vagissante de 4807 : il avait connu depuis lors beaucoup de Polonais; il ne connaissait pas la Pologne de 1812, Îles échantillons qu’il en avait vus, courtisans très déliés, ou militaires, étant trop spéciaux. Quatre Français seulement pouvaient la lui peindre telle qu’elle était; Davout et de Serra qui n’ont plus avec elle que des rapports peu suivis; Bignon et Jérôme qui vont la quitter. L'expérience acquise par ces derniers sera vaine. Napoléon n'appellera Bignon à Wilna qu'après y avoir pris les dispositions essentielles, créé un Duché de Lithuanie, nommé certaines personnalités aux emplois les plus considérables ; et la connaissance des hommes et des choses gagnée par ce résident en Pologne ne servira que pour des détails secondaires. parfois infimes. Le cas Jérôme est plus typique encore : Jérôme a rayonné du sud au nord, de l’ouest à l’est du duché; ses fonctions l'ont mis en contact impromptu avec une foule de choses et de gens qui ont à peine eu le temps de composer leur visage; il à, par suite, de ce pays une vision d'ensemble plus
(1) PINoN (René), Histoire Sparte Collection Hanotaux t. 9, Paris, Plon 1929, 646 p. in 4°,
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complète, plus proche de la réalité peut-être que celle qu’en à Bignon. Or, l'Empereur en vient, comme tous ceux qui ont beaucoup réussi, à croire qu’on peut réaliser n'importe quoi, sur des rapports faits n'importe comment, par n’importe qui. Au lieu de faire blâmer Vandamme par Berthier le 1% juin et d'écrire à Jérôme les 1* et 5 juin, il eut dû appeler son frère à Thorn et le laisse parler : il aurait ainsi plus appris en deux heures qu’en lisant vingt rapports circonstanciés. Or, non seulement Napoléon n'a pas vu Jérôme à ce moment décisif, avant le passage du Niémen; mais il ne le verra pas pendant la guerre, alors que Jérôme vient de faire de la vie publique et du commandement l’expérience la plus sérieuse qu’il aît eu l’occasion de faire, et serait à même de profiter de ses conseils. Napoléon lui laissera quitter l’armée fin juillet sans l’appeler près de lui pour l’entendre : il est vrai que le jeune frère clairvoyant qui lui écrivait le 5 décembre 1811 la lettre jugée si sage par Bignon, puis par Vandal, lui eut crié casse cou en juin et plus encore en juillet. Quand Napoléon reverra Jérôme au moment de l'effondrement de l'Empire, il s’étonnera de la maturité de son esprit, de la sincérité de son dévouement : il n’eut tenu qu’à lui de s’en apercevoir plus tôt et d’en faire son profit en temps utile.
Est-ce à dire que ce passage de Jérôme en Pologne ait été sans aucune influence sur iles décisions postérieures de Napoléon ?
On ne peut ne pas voir le contraste entre deux séries de mesures que sépare chronologiquement le passage du Niémen, mais que cet évènement militaire et ceux qui l’ont suivi, ne suffisent pas à expliquer. D'une part, le 26 mai, il est décrété que le Ministère varsovien sera revêtu de pouvoirs extraordinaires pour une durée indéterminée et succèdera, pour ainsi dire au roi de Saxe; le 2 juin, Matuszewiez obtient de Napoléon l'autorisation de réunir la Diète qui organisera la Confédération du royaume de Pologne; le 5, arrive à Varsovie un Ambassadeur français qui paraît devoir être prochainement accrédité près d’un roi de Pologne. D’autre part, au lieu de déclarer la Lithuanie réunie au Duché, et le royaume de Pologne rétabli, Napoléon, le 1 juillet créé à Wilna un Duché de Lithuanie. Cette Lithuanie n’a rien d’ailleurs du grand Duché de Lithuanie de Ladislas Tagiellon : elle ne comprend que les départements de Bialystok, Grodno, Minsk et Wilna. Ceci n’en paraît
que plus en contradiction avee le rétablissement d'un royaume de Pologne.
Langeron a noté l’existence parmi les papiers de l'Empereur pris par les Cosaques d’une carte portant au crayon rouge l’indication des trois grands duchés de Varsovie pour le roi de Saxe, de Lithuanie pour Poniatowski, de Volhynie pour Davout ?. Ceci confirmerait l’idée que les projets de reconstitution de la Pologne attribués par Fain à l'Empereur au printemps 1812, ont été ensuite abandonnés par lui. Ce qui est sûr, c’est qu’à la conception du Duché de Varsovie, bastion de la Confédération du Rhin, ayant comme glacis le Niemen et le Bug, il a, après avoir dû passer sur ses répugnanees pour une guerre contre la Russie, adopté une conception de la Pologne — bastion avancé, non plus de la Confédération, mais de l’Europe — qui n’est pas un retour à l’ancienne Pologne dépassant la Duna et le Dniepr : la guerre entraîne à ses yeux l'occupation permanente du ierritoire situé entre le Niemen, la Baltique, la Duna, le Dniepr, le Pripet; d’où l’armée de choc s’élança vers Moscou, où elle revint pour se refaire. Mais ce territoire stratégiquement un, est pour lui administrativement et même ethniquement divisible. Outre le Duché de Lithuanie qui en est le réduit central, le noyau organisé, cette région comprend deux autres parties distinctes : 1° ‘les départements de Mohilov, Witebsk, Smolensk qui seront autonomes, 2° le pays entre Memel, Dunabourg et Riga, administré par les ordonnateurs du 10° corps et paraissant un appât pour la Prusse. Le duché de Lithuanie semble susceptible de s'intégrer plus tard dans la Pologne varsovienne, comme l'avait fait jadis l’ancienne Lithuanie; Mohilov, Witebsk, Smolensk constitueraient des confins qu'on eut pu annexer plus tard encore. En attendant, M. de Villeblanche, auditeur des comptes administre à Smolensk, un Portugais à Mokhilov; à Witebsk un Polonais que Marbot est allé chercher au delà de la Duna. Ce territoire sera provisoirement comme lPIllyrie qui n'a pas été réunie à l'Italie voisine, mais à l’Empire français; ou comme la Nouvelle Galicie de 1809 dont les troupes étaient organisées, les villes occupées au nom de Napoléon et qu'on n’annexa au Duché qu’après le traité de: Schœnbrünn : le 15 août, l'archevêque russe de Mohilov chantera un Te Deum en l'honneur de l'Empereur. La distinction
(2) LanGERON (Général), Mémoires, Campagnes de 1812, 1813, 1814, publiées par Fabry p. 71, note 2.
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entre la Pologne varsovienne, la Lithuanie et ces confins semble indiquer deux étapes dans l’annexion, si annexion il doit y avoir. Cette distinction laisse d’ailleurs, lors de la paix définitive, le champ ouvert à toutes sortes d’arrangements avec la Russie, y compris l’absence de toute annexion au Duché de Varsovie, de tout rétablissement du royaume de Pologne. Tout ceci est incompatible avec l’idée de créer de suite sur la Vistule et le Niemen un royaume qui fasse oublier la Westphalie à Jérôme ou mérite du moins qu’on y accrédite un ambassadeur.
Personne autre que Napoléon n'est responsable de ce revirement; mais encore faut-il voir les influences qui ont pu contribuer à cette volte-face dans l’esprit de l'Empereur. Après son départ de Dresde, il n’a guère pu changer d'avis à Poznan ou à Thorn où il est assiégé par Matuszewicz et toute une cour de grands seigneurs polonais. Ce n’est pas à Bassano qu'on peut attribuer cette idée de freiner brusquement à l'égard de la Pologne, ce ministre ayant « aliéné sa pensée en faveur de celle de l'Empereur ». D'autre part, « chaque Polonais était pour lui un Malachowski, un Mokranowski; les Polonais étaient des Paladins, fleurs de la chevalerie, toute représentation sur la Pologne lui était odieuse, le cabraït. A la tendresse qu'il professait pour la Pologne, on l’eut pris pour un descendant des Cazimir, des Jagellons plutôt que pour la progéniture d’un Esculape de Dijon »#. Il y a, pour Napoléon, « ce maître sans entrailles qu'est la nature des choses », la situation en Lithuanie qu’il a traduite à Wilna par ce mot : « Ces Polonais ne sont pas les mêmes que ceux de Posen et de Varsovie ». Mais le mot paraît postérieur : Napoléon est arrivé à Vilna dans la soirée du 28; le décret d'organisation du Duché de Lithuanie a été rendu le 30 à la date du 1%. L’Empereur a done dû commencer à s’en occuper dès le 29, Il a évolué du moment où il a échappé à l'emprise de son entourage polonais à Thorn, c’est-à-dire du 9 au 29 juin. A Dantzig, Kæœnigsberg, Gumbinnen, à la grande revue de Wilkowyszki, il s'est retrouvé dans l’ambiance fiévreuse du commandement : du Duché de Varsovie, il ne lui reste comme données immédiatement utiles que les rapports de Bignon, Jérôme, Vandamme; les difficultés dont a été hérissée la vie de l’aile droite dans le Duché, il les retrouve en Prusse orientale où
G@) De Prapr, Histoire de l'Ambassade, p. 99-100, 109.
sont concentrées tant de troupes, où règne un tel désordre, bien que Jérôme n’y commande pas : et il commence à comprendre la situation de ce dernier depuis trois mois.
Les pouvoirs extraordinaires donnés au Ministère du Duché devraient avoir comme corollaire leur extension aux territoires libérés par la Grande Armée à mesure qu’elle avancera. Sinon, ces territoires devraient être confiés à des gouvernants délégués par la Confédération réunie le 28 à Varsovie. Or, Napoléon se rend compte que, dans l’un ou l’autre cas, ce serait organiser dans la zone de guerre un régime analogue à celui dont Jérôme et Marchand se sont plaints dans le Duché en avril, mai et juin et qui a causé les plaintes des gouvernants polonais contre Jérôme, Vandamme et Reynier. Pour couper court à ces perspectives de conflit, il prévient toute action du Ministère ou de la Confédération : le 30, il y a un Duché de Lithuanie sorti d’un acte de sa volonté. Faire acte de volonté, gouverner directement le pays, c’est ce que Bignon lui a toujours conseillé; c’est ce qui eut supprimé les trois quarts des difficultés dans le Duché, si Jérôme avait pu le faire. S’il était trop tard pour agir ainsi à Varsovie, c'était une raison de plus pour ne pas étendre le mal au delà du Niemen : il y aura donc un Gouverneur de Lithuanie, le Hollandais Hogendorp, et à Bialystok, Grodno et Minsk des auditeurs des comptes. Seuls les membres du Conseil de Gouvernement, sans pouvoirs réels, mais disposant d’une influence à exploiter et les sous-préfets, fonctionnaires subalternes, seront des Polonais. Le séjour de Jérôme dans le Duché aura donc eu son contre-coup sur l’organisation de la Lithuanie : si du moins le gouverneur avait été bien choisi, le résultat eut pu être heureux.
Ce séjour a eu d’autres conséquences : ni Eugène, ni Murat, ni aucun maréchal n’auront fait de la Pologne en 1812 une épreuve de la durée et de l’ampleur de celle dont a été chargé Jérôme; aucun n'a eu en mains autant d'éléments de la question polonaise, et n'a pu aussi bien juger de ses rapporis avec le succès de la campagne qui s’ouvre. Le 19 juin, Jérôme n’a plus guère qu’une raison de croire au succès de la guerre, c’est sa conviction que le génie de son frère est supérieur à tous les obstacles et l’aidera, lui, Jérôme, à triompher de tous ceux qu’il rencontrera. A Mickiewicz enfant voyant passer Jérôme à Nowogrodek, sa silhouette paraîtra encore symboliser les jeunes espérances de la Lithuanie, et ce souvenir chantant encore dans la mémoire du poète en 1833,
Mickiewiez. nous fera entrevoir le roi sous cet aspect dans som chef-d'œuvre, Pan Tadeusz. C’est par les quelques vers dans lesquels est serti son nom, et non par les mémoires peu lus de Niemcewiez que Jérôme est actuellement connu du grand publie en Pologne. Mais il ne pouvait prévoir cette fortune : abreuvé de dégoûts au cours de sa brève campagne, peu rassuré sur la solidité de cetie base d'opérations et de ravitaillement qu'est le Duché, sur l'appui moral qu’elle offre, c’est parce que Jérôme a séjourné du 10 avril à la fin de juin dans le Duché, qu’il quittera l’armée à Nieswiez le 19 juillet et regagnera la Westphalie. Ce geste fait, quand personne encore ne doute de la victoire de l'Empereur, était plein de bon sens : ni les maréchaux, ni Eugène n'étaient assez informés, ni assez libres pour pouvoir se le permettre, n’étant pas des Bonapartes. Quand Murat fuyant en janvier 1813 les débris de la Grande armée, en fera autant, ce sera chez lui un geste d’inconscient, un cri de Sauve qui peut. Si Jérôme s'était retiré le 17 juin 4812, il n'eut paru que pusillanime : la campagne pouvait en effet offrir des éléments de succès inconnus de lui et il devait se juger trop novice pour oser douter de la réussite d’une enreprise conçue par son frère, suriout avant qu’elle ne fût commencée. Le 19 juillet même, il continuera à se croire trop novice pour oser écrire ou dire que l’entreprise ne peut être menée à bien : mais son départ sera celui d’un homme qui ne s’attache pas plus longtemps à une affaire qu'il comprend de moins en moins. Etant en Pologne depuis le 10 avril, il comprend le 19 juillet ce que beaucoup ne comprendront que le 19 août ou le 19 septembre, c’est-à-dire trop tard : à savoir qu'il n’y avait pas de levée en masse à attendre de la population du Duché même de Varsovie; qu’un tel mouvement naiional était moins réalisable encore en Lithuanie et en Russie blanche et que, faute de cela, l’envahisseur pouvait s'attendre au sort de Charles XII, à Poltawa ou de Crassus chez les Parthes,
Le séjour de Jérôme dans le Duché enfin, n’est qu’un exemple de l’incohérence des rapports entre France et Pologne. I est difficile pour des Français de trouver un pays où il y ait plus de personnalités sympathiques qu'en Pologne, plus d’individualités dont la culture se marie mieux à la nôtre, où règne une urbanité plus propre à hâter le règlement de toutes les questions, plus caressante, plus séduisante, ce qui rend nos relations avec les Polonais plus faciles qu’avec nos propres com-
pairiotes. Il était difficile alors de trouver un pays dont les
classes sociales verticalement superposées fussent mieux pré-
parées à résister à l’esprit égalitaire français qui en France a
confondu ces classes sur un même plan horizontal. Avant de . faire la guerre, il aurait fallu réaliser une révolution dans le Duché; mais avant d'opérer cette révolution, il aurait fallu avoir vaincu la Russie. Napoléon n'avait pas le temps de résoudre cette antinomie avec le tact que suppose une solution longtemps étudiée. Napoléon ayant abordé par à-coups la question des rapports franco-polonais, ne l’a traitée que comme l'ont fait tous les gouvernants français et polonais depuis le 16° siècle, d’une façon fragmentaire, occasionnelle. La méconnaissance réciproque de la France et de la Pologne en 1577 est fabuleuse; elle l’est à peine moins pendant la guerre de Trente ans. Le désaccord se poursuit sous Sobieski, lors du siège de Vienne; puis lors de l'élection de Conti; au temps de Louis XV et de Leszezynski. Les partages de la Pologne et la Révolution française qui ont mis en contact tant de Polonais et de Français, ont en réalité créé une longue lacune dans les relations des deux pays, devenus alors plus que jamais étrangers l’un à l’autre. La méfiance à l’égard de Jérôme part moins d'un mauvais vouloir réel que de l’incompréhension réciproque du roi et de ses hôtes.
Et Jérôme ne sera pas le dernier à faire à ses dépens et à ceux de la France, comme de la Pologne, l’épreuve des inconvénients de ce manque de continuité dans les relations des deux peuples. En 1831, en 1846, 1848, en 1854, en 1863, c'est la . même incohérence. En 1919, d’autres malentendus, en appa- . rence accidentels, accompagneroni encore la reprise de contact entre la France victorieuse et la Pologne renaissante. La Frañce, même au temps de Napoléon, n’a pas eu de politique | polonaise; la Pologne, même au temps d'Adam Czartoryski } n’a pas eu de politique française. Toutes deux en pâtissent il est inévitable qu’elles se méprennent sur leurs buts respec- | tifs. Jérôme candidat sans le vouloir à un trône de Pologne } inexistant, ne représente qu'un anneau de cette longue chaîne de méprises.
Constater franchement ces erreurs, c’est déjà travailler à en éviter le renouvellement. Depuis dix ans, des efforts ont été faits en ce sens. Si de longs espoirs et de vastes pensers sont permis à la Pologne et à la France actuelles, il n’est
pas interdit d'espérer qu’on trouvera désormais chez les gouvernants des deux pays une attention assez soutenue pour mettre fin à ces négligences répétées qui, pour constituer de regrettables traditions, ne sont cependant pas de ces phénomènes-lois dont un déterminisme historique pourrait faire envisager le retour comme inévitable. Pour empêcher ce retour, il ne faut que soutenir et intensifier l'effort sincère fait par chacune des deux nations en vue d’étudiér et de comprendre son allié d’outre Allemagne.