‹ Jérome, ou, Les deux époquesChapitre 16 sur 44 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

RAIMBAUT , en hahit simple , ses cheveux ont grison/ie', GENEVIÈVE et JOLIVET.

Raimbaut et sa femme (înisscnt de déjeuner sur un petit guéridon, Jolivet les

sert.

RAIMBAUT

Ah çà!... ta fille ne veut donc pas déjeûner aujourd'hui ....

GENEVIÈVE, appelant du coté de la chambre, Marianne ! IMarianne ! . . . .

JOLIVET) allant à la porte.

Voulez-vous que je l'appelé.^. . . (^Elevant la voix.) Mamzelle Marianne.... Vos pères et mères vous demandent.

MARIANNE , dan S sa chambre.

Me voilà ....

JOLIVET, revenant.

Ah ! dame. ... les jeunes filles. . . ça a bieu autre chose dans la tète que le boire et le manger.

GENEVIÈVE

Oui... les chiffons .. . les rubans... jolie occupaliort pour la fille d'un marchand. {Elle se lève. ) Enfin, jai fait îaire cette petite fenêtre pour pouvoir la surveiller d ici tout à mon aise, et elle la ferme toujours. {Elle va pour l'ouvrir, Marianne paraît.) Ah 1 la voici.... c'est bien heureux ! . . . .

SCÈ3fE II.

LES MEMES , MARIANNE , mise très - simple , tablier

noir.

MARIANNE

Pardon , maman .... c'est que . . t .

GENEVIÈVE

C'est qiie. . . c'est que. . . vous n'avez jamais la tête à ce que VOUS devez faire , mamzelle , vous voyez que votre père attend son café. . .

MARIANNE

Tout de suite, maman. {Elle va chercher les tas^ ses y etc.)

RAiMBAtrT, bas à Geneviève.

Allons , femme , un peu de douceur.

GENEVIÈVE

Ahl te voilà déjà , toi, pour la soutenir.

RAIMBAUT

Du tout. . . . mais c'est que quand tu t'y mets aussi. . . tu la grondes trop.

GENEVIÈVE, brusquement.

Et toi , pas assez.

RAIMBAUT

Eh bien ! ça se compense . . .

JOLIVET

Air : Vaudeville de l'Anonyme.

Avec un' fiU' j'sais bien dans l'fond de l'ame Qu'on trouve à r'prendre à toute heure du jour j

Arrangeons-nous tous les deux, mabonn' femme»' Pour la gronder cliacuu à notre tour.

Contre un enfant dont Tscurir' nous désarme Tous deuxcnscmbr nousn'devons pas crier... Et , lorsque Tun a fait couler un' larme , N'faut-il pasj quTautr' soit là pour Tessuyer ?

JOLIVET

C'est comme moi, quand mon père me donnait des soufflets, ma mère me donnait des confitures. Pauvre mère! il me semble que je vois encore ses tartines ! Ali ! il n'y a que le cœur d'une mère qui puisse faire des tartines aussi longues !

MARIANNE , posant la cafetière.

Voilà votre café , mon papa. {Prenant la main de sa mère, ) Tu ne m'en veux plus, maman?

GENEVIÈVE , avec tendresse.

Est-ce que ça peut durer! . . . Embrasse-moi.

Elle l'embrasse.

RAiMBAUT , à sa fille.

Et bien ! . . . et moi. . . est-ce que je n'aurai rien ?. . .

Marianne lui saute au cou et s'assied onlre eux deus.

JOLIVET, à part.

Est-elle gentille?. . . et dire qfte je l'aime depuis qu'elle est revenue de nourrice, sans avoir jamais osé m déclarer. . . ça m' dessèche . . . quoi . . .

GENEVIÈVE , à Jolivet.

Et toi. . . tu ne déjeûnes pas ?. . .

JOLIVET , prenant un morceau de pain.

Si , mame Raimbaut. {A part. ) Faut que j' les mette un peu sur la voie. . . pour voir si ses parens y mordraient. . . {Il mord dans son pain et parle la bouche pleine. ) Dites donc, monsieur Raimbaut, vous rappelez- vous. . . un soir. . .

RAIMBAUT

Quel soir?

JOLIVET

Un soir , il y a seize ans , quand vous étiez menuisier .V

Paris.. . que ce monsieur qui se disait mon cousin. . . est venu vous demander à souper, et à le sauver. .• .

RAI MBA VT.

Ail ! ce pauvre émigré. . .

JOLIVET

Que mamzelle Marianne était dans son berceau. . . je la vois encore. . .

RAIMBAUT

Si je m'en souviens.. . Une minute plus tard il était perdu î . . .

JOLIVET

Et maintenant. . . C'est une demoiselle , il faudra bientôt

la marier

RiiMBAUT , sans r écouter.

Pourvu que le pauvre homme ait pu regagner la frontière. . .

JOLIVET , à part et jetant son pain.

Allons, ça ne prend pas. . . ça m'ôte Tappétit. . . MARiAîJjsE , se levant de table.

N'est-ce pas lui (^ui m'a laissé cet anneau que je porte toujours à mon cou ?. . .

RAiMBAn , de même.

Nous l'avons pensé dans le temps.

GENEVIÈVE , avec humeur et se levaiit aussi. Joli cadeau , pour tout ce que nous avons fait pour lui.

RAIMBACT.

EL. bien ! ma bonne Geneviève, est-ce que le mallieur a changé ton caractère? on dirait que tu n'as agi que par intérêt.

GENEVIÈVE

Le ciel m'en préserve ! Mais enfin n'est-ce pas lui qui est cause que nous avons été en prison pendant dix-huit mois, que ton atelier a c'té fermé et que nous avons été obligés de venir nous réfugier à Montargis , où j'avais un cousin qui nous a cédé ce magasin de toiles

JOLIVET

Et moi donc ! . . . est-ce que je n'en ai pas eu ma part , rapport à rémigic ? Obligé do rejoindre l'armée de Samber- Meuse. . . forcé de me battre. • . IMais pour ça. . . j'ai une j;raude consolation. . . je peux dire que je n'ai pas un coup de fusil sur la conscience. . . ] tirais toujours les yeux fermés et le canon en l'air. . . Par ainsi , si j'ai tué quelqu'un , ça n'est pas ma faute. . .

GENF.VIJÏVE.

Et dire qu'il ne nous a pas donné une fois de ses nouvelles !

llAIMBAtJT.

Le pauvre homme est peut-être mort. . .

GENEVIÈVE

Ou rentré dans sa fortune avec une bonne place. . . et il est devenu ingrat ! on ne voit que ça !

TlAlMBAliT.

C'est possible , mais ça ne m'empêcherait pas de rocomniencer. . .

Air : Dans ce castcl Dame de haul lignage.

Oui , des ingrats qu'imporl' rindiffcrencc !

A nos devoirs n'soyons pas moins soumis ;

Un' bonne action porte sa récompense,

Et tôt ou tard on en reçoit le prix...

JN'nous plaignons pas de la gêne oli nous sommes,

Si le peu d'bien qu'uous faisons ici-bas

Est trop souvent oublié parles hommes,

Regardant le ciel.

Il est quelqu'un qui ne l'oubliera pas. Si l'bien qu'on fait est oublié des hommes , Il est quelqu'un qui ne l'oubliera pas.

MA,iiiANNE , émue.

Oh oui ! . . . mon père a raison.

GENEVIÈVE, auec ironie.

Mon père a raison!. . . Avec ce beau désintéressement, nous verrons comment il te mariera . . . Quand not' cotnmcrce va de mal en pis. . . qu' nos créanciers ont un jugement, et qu'aujoura hui même nous i>ouvonsclvc saisis...

O ciel !

Comment ?

MARIA^^E, ejjrayée.

JOLIVET

fi.kivLBkv'x y frappant du pied.

Là ! maudite langue I . . . pourquoi parler de ça devant cet enfant, et reiîVayer. . .

MARIA.NHE.

Il serait possible !... Tous seriez menacés et vous ne m'en disiez rien f

llAIMBAtT.

Rassure-toi , Marianne , nous avons des ressources. . .

GENEVIÈVE

Aussi pourquoi signer des cflets , des lettres de change...

RAIMBAUT

Eh I morbleu ! . . . est-ce que c'est moi . . . Quand nous avons aclieté le fonds de ton cousin , nous avons ci^u bien faire de nous charger des recouvreinens et de quehfues dettes qui ne paraissaient pas inquiétantes... La maison était si bien achalandée- . . .

GENEVIEVE

Je croîs bien... à la Toison d'or , Martin et compagnie... Nous en avons conservé l'enseigne et le nom.

HAIMBAUT.

Oui, mais nous n'avons conservé que cela. . . Les écus ont disparu. . . . Les efîëts sont venus à écliéance. . . . Les marcliands de Paris qui les avaient souscrits ont manqué... et comme il n'y avait plus que nous de bons ... ou retombe sur nous . . .

MARIANNE

El vous n'avez aucun espoir ?

RAIMBALT.

Si fait. . . si fait. . . ma chère enfant. . . nous en serons quittes pour la peur. . . J'ai pressé les recouvremens, et aujourd'hui même... on m'annonce 10,000 francs, qu'un banquier de Paris doit m'envoyer. . .

GENEViiiVE.

EnUn on est heureux de voir tout en rose,

KAIMBAUT.

Ça vaut mieux que de voir tout en noir.

30LIVET

Oui, c'est plus gai.

GENEVIÈVE

11 n'en est pas moins vrai

RAiMBATjT , la poussant.

Ah ! tu vas recommencer ! Descends à ton magasin ;

et toi , Jolivet , va porter ces factures à leurs adresses

GENEVIJEVE.

Est-ce que Marianne ne vient pas?

RAIMBALîT.

Je vais te Tenvoyer , et surtout , femme, fais comme

moi , ne te tourmente pas.

Air : J'ai dTargent.

Ça va bien (bis).

Quand l'honneur ne risque lùen.

Ça va bien (bis), La conscience est Tpremier bien!

J'ai d'ia force pour veiller , J'ai des bras pour travailler j Un ménage qui me plaît Et l'souv'nir du bien qu'j'ai fait.

♦ Ça va bien , etc.

Tans que j'aurai d'Ia gaîtc, D'I'espérance et d'Ia santé, Bravant les coups du destin Je chant'rai soir et matin...

TOUS

Ça va bien , etc., Geneviève son [mr le lond cl Jolivct par U porlc en faiianl do sijjnes a Marianne.

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