‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 14 sur 37 · ET TOUS AUREZ · texte numérisé non relu

ET TOUS AUREZ

Des décrets au vert y Des lois au vert, Des ministres au vert, Un président au vert.

C'est sa couleur !

Oscar demeura atterré ; ce placard était pour lui la tète de la Gorgone. Il n'y pouvait ajouter foi, même en le voyant, même en le touchant. Enfin, lorsqu'il ne put plus douter de son malheur, sa colère se fit jour, et brandissant son jonc dans le vide :

— Petit drôle ! s'écria-t-il, si je te tenais ici, je te briserais \es reins.

Les élections s'achevèrent. Des quatre cent mille voix sur lesquelles il comptait, Oscar n'en recueillit que cinq cent quatre-vingt-quatre, demeurées fidèles à sa fortune. C'était bien peu de charpie pour une aussi large blessure. Mais ce qu'on ne lui eût pas arraché de l'cçrit, c'est qu'en dehors de ce fâcheux incidente la vicloire lui était acquise, et que la

responsabilité de son échec devait peser tout entière sur la tête de l'odieux Misligris.

l'assemblée.

Depuis deux jours, je suivais avec une impatience très-vive les nominations que le télégraphe annonçait à Paris, et je me refusais à comprendre pourquoi le nom de Simon n'y ûgurait point encore. J'accusais tout le monde de ce retard, le commissaire, le ministre, le gouvernement; je ne pouvais croire qu'une élection si naturelle ne fût pas sur-le-champ accomplie et connue. On sait quelles chimères se crée une 'magination en travail ; je voyais là dedans un complot et une nouvelle rigueur de ce destin si acharné contre moi.

A la suite d'une course sans résultat, je venais un matin de regagner l'hôlel, lorsqu'à ma grande surprise, je vis ma chambre ouverte et occupée. Je crus à un abus de conliancc et entrai précipitamment. Une femme était installée chez moi ; les paquets, les malles encombraient la pièce et uneparliedupalier. J'allais demander une explication, quand je reconnus Malvina. Elle se jeta dans mas bras, tandis que mon jeune fils se suspendait aux basques de mon habit. C'était ma famille, c'était ma maison. J'eus un moment de félicité sans mélange. Nous étions réunis, et pouvions, serrés l'un contre l'autre, porter des défis au malheur :

— Enfin, lui dis-je, te voici! qu'il me tardait de te voir!

— Vrai, bijou ! Bien vrai ? répondit-elle en m'einbrassant encore. Au fait, je te trouve maigri.

— C'est si triste de vivre seul !

— Tu as raison, mon homme, il faut quelqu'un pour se dégonfler. Ça me manquait aussi ; quand ce ne serait que pour passer ses colères.

— Et puis quand lu n'es pas là, je n'ai du cœur à rien. 11 me semble que tu me remontes, Malvina.

-- Oui, chéri, oui, il y a des hommes comme ça; s'ils ne

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sont pas bourrds, ils s'endorment. N'aie pas de peur, nous rattraperons le temps perdu. Mais j'y pense, tu ne me demandes pas seulement des nouvelles de Simon ?

— Eh bien !

— C'est comme je l'avais dit : il est notre représentant. Le représentant Simon ! Je trouve que ça fait bien. Et loi ?

— Parfaitement !

— Une majorité immense, mon chéri ! Le premier numéro du département ! Un succès fou, fou ! On voulait le porter en triomphe, il s'y est refusé!

— Voilà du sens !

— Oh! c'est qu'il en a! et du choisi ! J'ai peur, ajouta ma femme à demi- voix, qu'il n'en ait trop! Il s'est perfectionné que j'en prends l'alarme !

— El où est-il ?

— Ici, à côté : j'ai voulu l'avoir sous la main. 11 doit se débarbouiller. Tu ne croirais pas qu'avant de nous laisser partir, on nous a assassinés de pétards et de fusées volantes. J'en ai eu une robe roussie. Voilà des hommages dont on se passerait. Ah ! çà ! et notre allaire ici ?

— Rien! rien !

— C'est vite soldé. As-tu vu le ministre, au moins ?

— Pas moyen !

— Voilà bien Oscar î Dieu ! que je le reconnais ! Enlîn, n'importe. J'arrive à temps. Maintenant, mon bijou, laissemoi mettre un peu d'ordre dans cette chambre. Va-t'en voir Simon, la pièce à côté, au n° 14, et dis-lui citoyen. Us sont fous de ça en province.

— Ici de ni(2!Tie. N' 14, n'est-ce pas? J'y vais.

— Ecoule, ajouta ma femme en me rappelant, il ne peut pas rester vêtu comme il est : la veste grise et le cnapeau à ailes de moulin. Tu le feras cuilTer et culotter par tes fournisseurs. 11 est à la lèle de cinq piastres par jour. Ses moyens le lut pcrmelletit. Ainsi, qu'on le culotte et qu'on le coiffe, et cela proprement. Tu m'entends, Jérôme?

— Oui, .Malvina.

— Un meunier, ça a des préjugés et de la carrure; prends

un drap fort. Maintenant déguerpis, car je perds mon temps.

J'entrai chez Simon, qui se livrait à des al)Uitions copieuses. A chaque instant il plongeait, dans une ciiveltc pleine d'eati, sa figure rubiconde et la relevait ruisselante comme celle d'un dieu marin. C'était bien toujours le même homme, bon et jovial. Quoi qu'en dît Malvina, je le trouvai peu dégrossi. 11 montrait seulement plus de réserve. Quand il fut prêt, je lui proposai de le conduire chez mon tailleur et mon chapelier; il y consentit. De lui-même, et c'était encore de sa part une preuve de sens, il comprit qu'il fallait renoncer aux singularités du costume. De mon côté, je fis disposer les choses de manière à ce qu'il n'eût pas l'air trop emprunté sous ses nouveaux vêtements.

Simon offrait un curieux objet d'étude ; je me proposai de l'observer sans prévention et de le juger avec impartialité. C'était un élément nouveau dans la vie parlementaire ; il était utile de préciser quel rôle cet élément y jouerait, essentiel ou secondaire, humble ou élevé. Notre élu n'éprouvait alors d'antre sentiment qu'un embarras naturel chez un homme jeté hors de sa sphère. Toutes les surprises Tavaient assailli à la fois. Il avait à s'accoutumer au bruit et au luxe de Paris en même temps qu'aux grandeurs de sa position. Rien qui ne fût nouveau pour lui ; et, dans cette région des nouveautés, la fortune le portait du premier bond aussi haut que possible.

Je m'y pris avec Simon comme on s'y prend avec un frileux que l'on pousse à l'eau. Dès le premier jour, je le jetai en plein monde parlementaire. De divers points, les représentants accouraient au palais de l'Assemblée, y désignaient leurs places et se faisaient inscrire à la questure. J'y conduisis Simon et y remplis avec lui ces formalités. Il choisit son banc et donna son adresse. En échange, il obtint une carte qui forçait les consignes et lui servait à se faire reconnaître au besoin. 11 vit la salle, essaya son sicge et embrassa d'un œil curieux ces bancs déserts et ces tribunes vides. Ce fut un itinéraire complet, une exhibition sur la plus grande

l'ASSFMBI.ÉE. 159

échelle. Simon connut tont, même le temple suspect ouvert aux limonades et aux orgeats.

En livrant sur-le-champ ma victime, je ne savais pas qtiels assauts je lui préparais. Le lendemain, au petit jour, Simon achevait à peine de se vêtir, lorsque deux coups discrets furent frappés à sa porte. Il ouvrit, et un personnage vêtu de noirse glissa commeune ombredans l'appartement. On voyait à ses allures, à son œil chargé de suppliques, à son organe caressant, que ce genre d'invasion lui était familier. Sa physionomie ne ret'it-elle pas trahi, qu'un portefeuille de maroquin lui eût assigné son véritable caractère. Mais Simon n'en pouvait rien savoir; il allait payer à l'inexpérience un tribut obligé. Dans le personnage qui entrait il ne vit, il ne put voir qu'un visiteur poli et bien couvert ; aussi répondit-il à ses saints par le salut le plus profond :

— N'est-ce pas au citoyen représentant Simon que j'ai l'honneur de parler? dit l'importun en s'inclinant jusqu'à terre.

— Lui-même, citoyen, répliqua Simon en se prodiguant de son mieux.

— Le citoyen représentant n'a fait partie d'aucune des anciennes législatures, à ce qu'il me semble, ajouta l'interlocuteur.

— D'aucune, dit laconiquement Simon.

— Dans ce cas, que le citoyen reprérentant me permette de lui exposer l'objet de ma visite. Une réunion d'hommes d'État, qui se sont adjoint l'élite de nos hommes de lettres, a conçu le piojet de livrer à l'admiration de l'univers les noms des neuf cents représentants du peuple. Il importe, en effet, que ce produit de l'élection la plus large qui ait jamais eu lieu, soit apprécié convenablement et ne soit pas perdu pour la postérité. Comme représentant, vous avez votre place marquée, citoyen, dans ce mémorable ouvrage, et je viens vous inviter à nous fournir les documents nécersaires pour qu'aucun de vos titres ne soit omis ni perdu. Consciencieux et bienveillants, voilà notre devise. Auriez->ous déjà figuré dans quelque biographie, citoyen?

Qu'on juge de l'embarras de Simon devant une provocation si directe : malgré lui il en ressentit un peu d'humeur, et répliqua avec vivacité :

— Ma foi, non, citoyen.

— Beaucoup de vos collègues sont dans ce cas, citoyenreprésentant, reprit l'orateur avec une inaltérable politesse. L'Assemblée se compose surtoutd'hommesnouveaux, et. Dieu merci, cela n'en vaut que mieux. Point d'engagements antérieurs, point de passé à faire oublier; c'est inappréciable. Puis donc que rien n'est imprimé sur son compte, que le citoyen représentant veuille bien nous fournir quelques notes, un abrégé succinct, des dates seulement, ce qu'il voudra. Nous avons des rédacteurs qui se chargeront d'y mettre les développements. Si le citoyen représentant désire voir une épreuve, nous sommes à ses ordres.

La situation de Simon devenait intolérable; il ne comprenait pas le premier mot de ce qu'on attendait de lui, et il n'osait avouer cette ellipse dans ses notions élémentaires.

— Mon Dieu, ce n'est pas la peine, dit-il brusquement. Le hasard l'avait bien servi ; il tombait juste. Le biographe

prit un mot si formel pour un refus. Cependant il voulut essayer son dernier trait, le trait du Parthe : tirant de son portefeuille quelques livraisons déjà publiées, il les mit sous les yeux de sa victime.

— Voyez, citoyen, ajouta-t-il, c'est pourtant exécuté avec soin, papier de luxe, vignettes et culs-de-lampe ! vingt francs l'ouvrage complet, un marché d'or.

— Et que ne parliez vous plus tôt, citoyen? Vingt francs, dites-vous? tenez, les voici vos vingt francs, et n'en parlons plus.

Simon n'était pointun prodigue; les meuniers le sont peu; mais son amour-propre avait été mis à une telle torture, qu'il eût porté sa rançon au double s'il l'eût fallu. Le biographe était aux anges; il précipita son butin dans les profondeurs de son gousset ;

— Représentant Simon, dit-il en prenant congé, je vous laisse les livraisons qui ont paru, vous recevrez les au-

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très plus tard. Quant à ce qui vous concerne, nous vaincrons votre modestie, citoyen, nous l.i forcerons dan? ses retranchements. Vous manqueriez à notre ouvrage, représentant Simon ; les éditeurs ne le souffriront pas : ce sont des amfs trop sincères de leur pays.

En achevant ces mots, l'homme vêtu de noir gagna la porte à reculons, en prodiguant des saints démesurés que Simon s'efforçait de lui rendre. Enfin il partit, et le meunier se jeta sur un fauteuil en faisant entendre un Ouf l de détresse. Je suis convaincu qu'une journée de moulin Teùt moins fatigué que cette audience. La sueur ruisselait sur son front; il était sous le coup d'une prostration générale.

A "peine commençait-il à recouvrer ses esprits, qu'il entendit le même bruit se reproduire, et un appel nouveau retentir du dehors. 0 terreur ! Il sortait à peine des mains d'un exécuteur : était-il destiné h tomber sur-le-champ entre les mains d'un autre ? Que signitlail celte succession de visites et d'importunités ! Il arrivait seulement, et déjà tout Paris prenait le chemin de sa demeure. Que serait-ce quand il y serait plus connu? Cependant, par une sorte d'instinct, il ne se rendit pas sans résistance à celte seconde démonstration. Il garda le silence et ne bougea pas de son fauteuil. Ilélas! il avait affaire à une race qui s'acharne après la proie et ne perd pas la piste facilement. Les coups redoublèrent et devinrent plus pressants, plus forts. Il fallut capituler et ouviir de nouveau.

Celait encore un habit noir, et sous cet habit noir \\n portefeuille. Les habits noirs se succédaient; les portefeuilles aussi. On eût dit la scène où Molière détache ses matassins à la poursuite du genlilhommc de Limoges. Seulement on abordait le représentant Simon par un autre côté. Quant à l'objet de la visite, notre pauvre ami n'avait fait que changer d'art : le piège était le mÎMne.

— Citoyen, dit 1e personnage introduit, une réunion d'artistes vient mettre ses crayons aux pieds de l'Assemblcc nationale. Elle entend et veut reproduire à tout jamais les images des sauveurs de la pairie, de ceux que le peuple a

162 JEROME PATUHOT.

investis de pa souveraineté. C'est là une prétention Ic'gitime, n'est-ce pas, représentant Simon ?

— Sans doute, répondit celui-ci en balbutiant.

— Cependant, citoyen, je voiis prie d'écouter ce qui suit. Si nous avions dû exercer indistinctement nos crayons sur tous les membres de l'Assemblée, pour ma part je n'y aurais pas consenti. C'est une galerie choisie que nous voulons faire, un ensemble des notabilités. A ce titre, représentant Simon, vous êles l'un dos premiers portés sur ma liste. Il serait fâcheux qu'un nom comme le vôtre demeurât étranger à une collection destinée à tlgurer dans touslesmuséeset dans toutes les iconographies. Vous nous appartenez de toutes les manières; et, afin que vous ne puissiez reculer, nous allons prendre séance.

En même temps, avec un incroyable aplomb, l'artiste tira de son arsenal tout ce qui lui était nécessaire pour mettre à exécution sa menace. Simon était livré; il n'avait plus de force pour se défendre. Tout ce qu'il voyait le frappait de stupeur ; il se croyait le jouet d'un rêve. L'arlisie cependant taillait ses crayons et di^osait son papier :

— Un quart d'heure à peine, représentant Simon, vous allez voir cela. "Votre figure est facile à saisir. Vrai, j'éprouve ^ du bonheur à vous croquer de nature. J'ai rarement eti sous

le rayon visuel une figure aussi pleine, une si belle image de la sauté. Uu homme de mciite comme vous, se porter aussi bien, c'est de luxe. La lêle un peu droite, citoyen, que je saisisse h ligne des trois quarts, elle est heureuse ! En pleine face, nous aurions trop de ressemblance avec un astre (jue la pudeur me défend dà nommer. Bien ! bien ! Comme ça, voici juste le point. Je compte livrer un chef-d'œuvre à l'admiration de l'Europe. Combien vous en faut-il, citoyen?

Mais ce que vous voudrez, répondit Simon, n'ayant plus

lu conscience de ce qu'il disait.

— Alors, un cent? Et sur papier de Chine, n'est-ce pas? c'est mieux.

— De Chine, dit Simon.

— C'est cela, poursuivit l'artiste sans quitter le crayon: la

l'assemblée. 163

planche, (f«înre francs; cent papiers de Chine, Tingt-cinq francs. Pour la somme de quarante francs, citoyen Simon, vous pourrez faire jouir cent amis de rotre portrait. C'est, vraiment pour rien. Et quel portrait? vous aurez un che^ d'crnvre. Je vous soignerai, allez. Ceux à qui nous en voulons, nous lem* |irodigiions les nez de travers et les yeux louches. Mais vous, vous me convenez, représentant. Tenez, faut-il vous le dire? vous me faites reffet d'un bon garçon. Eb bien ! ça me va ! Et vous ?

A ce flux de paroles, le meunier n'opposait qu'une contenance stoïiiue. 11 s'était livré à cet homme, il avait posé, il n'attendait plus sa délivrance que du ciel. Enfin l'artiste se leva avec Tesquisse, et la fît passer sous les yeux du modèle. Simon troiiva tout au mieux, et, pour s'épargner un nouvel assaut, il obligea le dessinateur à emporter son salaire Quelle manne pour cet infortuné, et comme il dut bénir le ciel de sa découverte !

En moins d'une heure, Simon s'était donc dessaisi de soixante francs en faveur de deux oiseaux de proie. De la part d'un campagnard, c'était un oubli étrange, une dérogation, ime surprise. Il ne se l'expliquait pas lui-même, et demeurait stupéfait devant sa bourse vide.

J'arrivai dans sa chambre au moment où le dessinateur venait d'en sortir. Simon me raconta les deux scènes où il avait joué un rôle si malheiu'cux.

— Mais, bon garçon que vous êtes, m'écriai-je, il fallait donc m'appeler!

— Appeler, c'est aisé à dire, répliqua le représentant du peuple; comme si l'on pouvait se tirer des mains de vos Parisiens !

Ce fut pendant deux jours la fable de la maison ; Malvina ne pouvait s'en consoler.

— 11 faut les faire pendre ! disait-elle avec un sentiment d'exaspération. Tromper un représentant, c'est tromper le peuple.

Puis s'adressant à son élève, elle entreprit de le dresser aux grands devoirs et aux petites exigences de la vie. Elle lui

enseigna que Pari?, plus qu'aucune autre -"'iWe du monde, abonde en bêtes féroces qui cherchent quelqu'un à dévorer, et lui conseilla surtout de se défier de celles qui cachent leurs grifies afin de mieux dépecer les gens. Le représentant -icoutait ces avis avec confiance, et les suivait avec docilité. Le temps acheva ce que ma femme avait commencé, et Simon put bientôt défendre sa bourse contre les entreprises les mieux conçues, par exemple, les billets de concert, les colonies philanthropiques et les bals de charité. Arrivé là, on pouvait l'abandonner à son impulsion : il entrait dans la classe des invulnérables.

Cependant, de tous les horizons de la France on voyait les représentants accourir. L'Assemblée se complétait; elle allait ouvrir ses séances. Simon s'y préparait en secret ; il voulait, dès le premier jour, se créer une position qu'aucun collègue ne pût lui disputer. Il ne s'en ouvrit à personne, pas même à Malvina. Il est vrai que c'était un de ces desseins que le succès justifie, et qui ont besoin d'être mûris dans le silence pour éclater au sein de l'imprévu. Voici à quoi se rattachait cette combinaison :

Dans son voyage autour de nos arrondissements, Simon avait eu l'occasion de constater quelle était sa force essentielle, celle dont il pouvait user en tout temps, en tout lieu, sans réserve comme sans crainte. Il avait obtenu avec trois mots, trois mots bien simples, un de ces triomphes qui laissent de longs souvenirs. 11 est vrai qu'il avait mis au service de ces trois mots un des organes les mieux nourris qu'il soit donné à la nature de produire. On ne savait qu'admirer le plus, dans cet instrument vocal, du timbre ou de la vibration, du creux ou du velouté. C'était le bourdon ou la foudre, au choix, mais avec des cordes infatigables et soutenues.

Tel est l'instrument que notre représentant ménageait pour le jour de l'inauguration. Quelques pâtes onctueuses tenaient le larynx libre, tandis qu'un système de rasades donnait aux parois cette vigueur sans laquelle les émissions sont douteuses et le registre incomplet. Tant de soinsn étaient pas surabondants. Il s'agissait d'un service extraordinaire et

L'ASSEUBLëE. 165

d'un dessein ariêlé de pousser l'expérience jusqu'à la limite des forces humaines. Simon s'était dit ou qu'il placerai! son organe au-dessus de tous les organes connus, ouquil éraillerait sa voix dans la tentative. Ainsi il olTrait en holocauste à la patrie ce qu'il avait de mieux, le signe le plus incontesté de sa puissance, son moyen d'action dans les lein pèles du parlement. 11 exposait tout cola en un jour pour 1 honneur des institutions nouvelles, et Malvina n'en savait rieul C'était un dévouement à la romaine, profond et secret.

La solennité arriva ; les représentants de la France prirent possession de leur domaine. Devant ce pouvoir nouveau, émanation du souverain, s'inclinèrent les autres pouvoirs. Là dictature désarmait, la rue fit silence. Les partis mômes parurent se résignera une trêve d'un jour. J'élais présent à cette séance ; j'assistais avec Malvina à ce réveil du droit et de la loi. On ne pouvait, sans un certain frisson, envisager l'avenir qui attendait celte chambre souveraine. L'insulte grondait déjà à ses portes, et à peine, dans un ciel sombre, était-il permis d'enlrevoir quelques points lumineux. Ceux mêmes qui marchaient le front hautet l'espoir au coeur vers la conuée de leurs rêves, ne pouvaient se dire par quels chemins ils y arriveraient, et cherchaient en vain à l'horizon la nuée qui devait leur servir de guide.

L'assemblée se réunit sous celle impression; et, aux frémissements qui s'en échappaient, il était aisé de distinguer dans son sein bien des éléuients lévolulionnaires. A celte agitation des esprits se joignaient le trouble et la conlusion du premier moment. Four beaucoup, une assemblée délibérante élait\ine nouveauté, et ils ne savaient quelle coalenance prendre. Chacun s'asseyait à l'aventure, sans tenir compte des affinités. Le hasard porta Simon vers les sommets de la gauche, et sur un banc qui devait bientôt acquérir quelque renom. A peine installé, il nous chercha du regard, et nous adressa un salul majestueux. Malvina ne reconnaissait plus son élève; il avait le port et la gravité d'un mandarin. Déjà il comprenait la dislance qui sépare le spectateur de l'acteur, le curieux des tribunes des [jersomtdgcsquipcuiilenl l'enceinte.

i«C JËRO&IE PATUROT.

La séance d'inauguration n'avuit giiôie qu'un but d'apparat. 11 s'agissait de se voir et »ie se compter; puis de se uianii'esler au pays et de faire acte de puissance. En de telles occasions, cha<iue membre s'efface devant la grandeur de l'assemblée. Tout a un cajactère général, collectif. Simon en avait le sentiment; il comptait sur leselîels d'ensemble et s'y était ménagé un rôle. Aussi surveillait-il avec attention le mouvement des débats, afin d'intervenir au moment opportun. Son regard inquiet trahissait les secrets de son âme. Enfin il se livra. Un orateur discourait à la tribune sur la forme du gouvernement, et en prenait occasion pour exhaler son enthousiasme. Simon comprit qu'il fallait se dessiner; et, réunissant tons ses moyens, il poussa un des cris les plus brillants qui fussent jamais sortis d'une poitrine huœaiue :

— Vive la République ! dit-il.

Vainement essayerais-je de rendre l'impression que produisit cet élan inattendu. Dans aucune assemblée la voix de l'homme ne s'était manifestée avec un tel accent et sous un tel volume. Les vitres de la salle en ressentirent un ébranlement. L'efîet en fut prodigieux.

— Vive la République ! répéta l'Assemblée par voie d'eiv traînement.

Quel succès pour Simon ! tous les regards étaient tournés vers lui : il régnait, il triomphait. On se demandait dans chaque tribune quel était l'élu du peuple doué d'un timbre îi sonore et de dehors si florissants. On voulut savoir son nom, connaître son origine. Les femmes l'envelop(tèrcnt de regards curieux et de prunelles ardentes. Tout autre y eût perdu son sang-froid ; lui ne s'en émut pas ; il resta maître de son terrain. Quelques minutes après, un piétexte s'oiliit; et se recueillant dans un nouvel effort i

— Vive la République! s'écria-t-il.

C'était un autre registre, plus pui'>sant que le premier; on eût dit tout un oichestre. La salle en fut frappée: jamais let •théories du son n'avaient reçu une application plus formida h\e. Dès ce moment, Simon fut classé; rAssemblée comprit qu'elle avait un maître : le sceptre vocal lui échut. L'occu-

l'assemblée. 1G7

sion était belle; il en usa. 11 devint k noie doininaule de la

journée ;

— Vive la République! s'ccriait il à chaque instant. Et l'Assemblée tie répéter avec lui :

— Vive la Républi(|ue !

Cependant une dernière épreuve l'attendait. Simon avait proclamé dix-sept fois la Hépubli(|ue dans l'enceinte dos délibérations; mais au dehors et à l'air libie, cet instrument victorieux conserverait-il ses avantages? Les lois de l'acoustique varient suivant l'espace, suivant les lieux. L'organe garderait-il son rang en chanueanlde théâtre? C'était à vérilîer. Sur rins|»iration de quelques membres, l'Assemblée venait de décider qu'elle s'offrirait solennellement aux regards du peuple, avide de la voir. L'exhibition avait pour siège le perron du palais. Le regard pknailde là sur la ligne des quais et des ponts ; il embrassait les Tuileries et les Champs-Elysées, deux massifs verdoyants, au milieu desquels s'élevait l'obélisiiue égyptien, paieil à un gnomon solaire. Le soleil s'abaissait à l'horizon et chant:eail le feuillage en un crilile lumineux. L'air était doux, la nature calme. Elle semblait inviter au repos ces cœurs agitéà de passions tumultueuses.

L'Assemblée se rangea sur les niaiches du monument, au milieu de cris divers et des oiKlniaiious de la loule. Les baïonnettes étiuielaient au loin, l'hyume p.ilriotique éclatait dans les rangs et se mêlait au roulenieul des tambours et aux fanfares des clairons. Les grilles du palais cédaient éous la pression d'iuie niuUitude désordonnée. On attendait de i'Assemi)iée une manifeskilion publique, im engagement pris à la face du ciel, devant le peuple réuni. Cei engagement se icsumait en uu seul cii que icpciejeul huit cents vojit :

— Vive la Uépublique!

L'expérience fut décisive pour Simon; il s'éleva plus haut qu'il ne l'axait lait. 11 domina tout, ses i^ollègue*;, les tambours, les clairons, les corps de musi(|ue. On put l'entendre de lu Madeleine. Désormais il n'avait plus de rivalilc à craiu-

die dans l'échelle des sons humains; le canon des Invalides pouvait seul se mesurer avec lui.

Malvina avait donné à la représentation du pays la plus belle voix de la république.

L'Assemblée qui venait de se réunir n'était pas homogène : divers éléments avaient concouru à la former. Les hommes se connaissaient peu; l'esprit n'était pas le même. 11 s'ensuivit, au début, beaucoup d'impuissance et d'hésitation. On s'observait; on ne se livrait pas. Point de grands partis qui eussent le dessein et la force de se disputer l'empire. Les opinions se formaient par groupes, par nuances et sur des points de détails. Le sentiment qui dominait était une adhésion passive aux faits accomplis, et le désir sincère de les faire incliner vers .le repos et la sécurité de la pairie.

Si dès le premier jour on eût pu arracher à tous les cœurs leur secret, à toutes les intelligences leur programme, nul doute que rAssemtjlce souveraine n'eût marché d'un pas ferme vers la liberté, et n'eût épargné au pays bien des orages. La circonstance pesa sur ces boas instincts et les comprima. 11 n'y eut d'ardeur et d'élan que dans les partis cumpiices des violences de la rue. Les autres doutèrent de leur a&cendant. Us voyaient devant eux un pouvoir constitué; et, disposés à le haïr, ils manquaient de force pour lo détruire. Les malentendus compliquaient cette situation et eu aggravaient le péril. Au sein d'une réunion aussi nombreuse, le moindre incident sufhsait pour renverser les plans les plus ôuges, les desseins les mieux arrêtés. Une déhance mutuelle s'y mêlait et jetait le trouble dans le débat. De là bien des erreurs de conduite.

Deux grandes nuances se partageaient surtout l'Assemblée, celle des anciens parleuientaiies et celle des paiieinentaires

nouveaux. Malgré beaucoup d'inbi-ls, le pays n'avait pas voulu s'associer au système d'exclusion professé par le gouvernement. 11 renvoyait dans les conseils souverains beaucoup d'hommes honorés par d'ancieinies luttes. L'esprit de haine s'était en vain déchdiné contre eux ; le pays résista. 11 sut les détendre contre le dénigrement et les violences. La Républi(iue eut beau déshonorer son berceau en exerçant sur les élections une influence coupable, ce crime ne profita point à ses auteurs. Ils ne trouvèrent pas la nation disposée à subir Tinsulte de leurs choix. Ni les surprises du snfirage universel, ni l'action directe exercée sur les consciences ne purent la détourner de ses sympathies réelles, de ses vrais penchants, tille n'écarta ni les noms illusues, ni les noms éprouvés, et y associa des noms nouveaux, dignes d'elle et digne d'eux.

Cependant au sein de rAsscmblée, ces éléments ne purent d'aboid se confondre. A côté des aflinilés d'opinion, il y eut des affinités d'origine. Les nouveaux parlemenlaires alFectaienl de voir dans les anciens dos niaiiies su|ieri)es, des vétérans tiers de leurs chevrons. Ils s'en écartaient poin* faire acte d'indépendance. De leur côté, les anciens s'ellaçaient de leur mieux, afin de désarmer ce sentiment jaloux. En toute chose ils abandonnaient aux nouveaux le soin du débat, la responsabilité duvolc.lîs attendaient du temps une fusion nécessaire, un concert des volontés. Au milieu de ce confiit d'amours-propres, tout empirait, tout allait à l'aventure. L'ennemi commun sen aidait pour se maintenir au pouvoir, et disperser au vj^nt les derniers lambeaux de la fortune de la France.

Pour les hommes que la révolution de Février avait investis de la dictature, c'était un moment décisif; d'euxmêmes ils se résignaient à une épuration partielle. Un ou deux de leurs membres devaient se retirer devant l'Assemblée. Le navire était chaigé trof) lourdement; on jetait à i'eau une partie de la caig.iison, alin <le sauver le reste. L'Assemblée acceptait le sacrifice; seulement elle demandait 4U it fût Complet. Lmro le souverain uc la veille et le souve-

170 JÉRÔME PAIUROT.

tain du jour, ce fui le premier dissentimeut, le premier conflit. Plus unie, l'AssemLlée eût lvioiui*hc; divisée, hé. liante, elle fut viiiucue.

Je rappelle cet incident, car pour nous plus d'un mécompte s'y allacha. Depuis quelques jours, Malvina sentait notre ami Simon s'écljapper de ses mains; une influence mystérieuse s'exerçait sur lui sans que nous pussions ni la conjurer ni ia détruire. Calme le matin, il revenait le soir dans un état voisin de l'exallation, et nousavions toutes les peines du monde à le ramener vers de meilleurs sentiments.

— Simon, lui disait ma femme, prenez garde; vous faites de mauvaises connaissances, cela se voit.

— Comment le pourrais-je? répondit le meunier; je ne quitte pas l'Assemblée!

— C'est possible, Simon, mais vous devez y fré(iuenter les dépenaillés; c'est clair connne le jour.

— Parler ainsi de nos collègues, de représentants du peuple ! Oh ! madame !

— 11 n'y a pas d'affront, Simon! l'habit peut êlre râpe et le cœur parfait; cela s'est vu. Tous les fiipés ne sont pas dangereux. Mais n'em|iêclie qu'il y en a de peu. cossus parmi vos collègues, et que ia patrie ferait bien de leur acheter des chapeaux neufs.

— A quoi bon?

— Quand ce ne serait que pour faire aller le commerce! D'ailleurs la tenue en impose, Simon. Ne (piittez pas les gens bien couverts; il n'y a qu'à profiler dans leur compagnie.

— Des aristocrates!

— Comment dites-vous cela, Simon?

— Je dis des aristocrates, madame Palurot; c'est assez connu qu'ils le sont.

— Tu l'entends, Jérôme ! s'écria ma femme en se retournant vers moi, tu l'entends! Qui l'eût imaginé il y a quinze jours ! Un homme qui sortait des mains de la nature, un être naïf, prin)itif! Tu vois où il en est !

— Madame Paturot!.., dit le ropréienlant, qui se sentait louché dans sa dignité.

LES SïïCKETS DES COULISSES. 17t

— ^ Oui, Simon, vous vous gâtez. Vous êtes l'clu du ponple ; m'ïis je ne puis rotirei' le mot. Vous vous gâtez, je le répète, et beaiiooiip. Voyons, soyi'Z sincère. Qne siiîniritMit ces bouts de cipare qui Irainent sur les consoles de votre clianibre? Où auriez-vons appris à fiunor, représentant?

— Mais à l'Assonihlëe.

— A l'Assemblôe ! dit ma femme en bondissant sur son siège; vous êtes fou! mon garçon.

— Et pourquoi ? madame.

— On fume h l'Assemblée? l'Assemblée serait une tabagie? Simon, vous n'y pensez pas!

— C'est pourtant comme je vous le dis. Vous parliez de bouts de cigares; ii n'y en manque pas. Le sol en est jonciié.

— Vrai? i)ien vrai?

— * Tout ce qu'il y a de plus vrai.

— J'aurais dû m'en douter, dit ma femme avec un geste expressif. La France appartient auxcnlottcurs de pipes, ils en disposent, ils l'arrangent à leur façon. Mais, malheureux! ajouta-t-elle en prenant le bras du meunier, savez-vous bien qu'avec ces habitudes-là vous nous perdrez dans l'estime du monde !

— Pour tm peu de fimiée ?

— Merci ! comme si ce n'était point assez! Simon, retenez bien ce que je vais vous dire. Je connais la France, voyezvous ; je sais qu'elle aime ce qui est délicat et de bonne compagnie. Toujours il en a été ainsi. C'est la patrie des troubadours et des chevaliers. Elle a pu être, dans le cours des temps, un peu Pomnadour, un peu Régence, mais avec des manchettes et du [jon goût. On ne se refait pas. Maintenant s'il est vrai qu'elle devienne mauvais genre, c'est qu'eiie est destinée à périr. La France mauvais genre ! Je ne m'aecoutumerai jamais à cette idée-là.

Malgré ccsentretiens, souvent reproduits, l'élève de Malvina lui échappait. 11 devenait l'un des nicmlnes les plus assidus de la tabagie parlementaire. La buvette Tatiirait aussi; avec les habitudes apéritives que donne la vie des champs, Simon supportait mal le jeûne forcéqu'entraînentde longues séances.

!1 ruinnit alors la qnesinre on bouillons et en peti's pains ?on cflucation politi<nie s'achevait ainsi aux frais de l'Étal. Il est vrai que notre ami avait à nourrir la plus !)elle voix de l'Assemblée, et qu'il ne la ménageait pas pour k's grandes occasions. L'excès de dépense se justifiait par un excès de service.

Simon fut réservé à d'autres assauts. Son vote en valait un autre, et il y avait quelque intérêt à se l'assjircr. Dès lor? il se lit autour de lui un siège en règle, dans lequel il devait succomber. Comment aurait-il pu se défendre? Jusqu'à l'heure où le vœu du peuple et Malvina le firent représentant, il n'avait rien connu hors de son moulin et des soins qui s'y rattachaient. Pourvu que la farine eût du débit et qu'il y trouvât de quoi se payer de sa mouture, il ne demandait rien à ceux qui tenaient les rênes du gouvernement. Blancs ou tricolores, il les avait vus passer avec le même désintéressement et la même sang-froid. Son instinct lui disait qu'aucun régime ne se passerait de meuniers, et que, république ou monarchie, le grain n'en arriverait pas moins sous ses meules pour nourrir des hommes libresoudes èlres assujettis. Cette pensée suffisait à son orgueil.

C'est vers cet homme que la politique allait diriger ses pièces de siège. La capitulation était prévue; il devait «e rendre sans combat. De pareilles conquêtes sont, il e.t vrai, plus faciles que sûres, et passent volontiers de main en main. Simon trompa plus d'une fois ses vainqueurs au moment où ils croyaient le tenir, et ne leur épargna pas les mécomptes. 11 y avait en lui deux hommes, celui qui ignore et celui qui se méfie. En apparence il cédait; mais il se dérobait sans scrupule à des engagements pris sans conviction. Dans ses votes, la part de l'imprévu était grande. Un mot, un rien le décidaient au dernier moment; et avec celte ruse qui n'abandonne jamais le villageois, il gardait la neutralité toutes les fois qu'elle était possible. Il faut d'ailleurs lui rendre cette justice, qu'il cherchait à s'éclairer. Les débats le trouvaient ?iitentif, le travail des bureaux assidu. 11 essayait de suppléer >ar im effort soutenu aux lacunes d'une éducation incom-

plète. Zèle inutile ! soins infructueux! Simon n'était point dans sa sphère, et il avait assez de tact pour en convenir. On parlait autour de lui de choses qui n'étaient pas de son ressort, dans une langue qui n'était pas la sienne. Il en éprouvait une sorte d'humiliation. Il se voyait jeté hors de son élément, comme cette créature sans queue égarée dans les royaumes sous-marins dont parlent les Nuits arabes.

Les premières embûches qu'on lui tendit vinrent du côté des importants. C'est sous ce nom que l'on désigne, dans une assemblée, les homn^es qui veulent la lemplir de leurs actes et de leurs discoiu's. Jamais plaie d'Egypte ne fut plus cruelle et ne sévit plus durement. Les importants ne prennent rien comme les autres. Tout est prétexte pour leur vanité. Un siège au parlement leur est un piédestal ; ils y posent. A eux la tribune, à eux les commissions, à eux les journaux. Les affaires du pays ne passent qu'après les soins de leur orgueil. Dans toute question, ils ne voient qu'une chose, le point par où ils pourront y briller. Prononcent-ils quelques mots, ils veulent qu'à tout prix le pays les recueille. Font-ils quelques pas au dehors, ils en saisissent la postérité. Mille notes émanées d'eux vont assaillir les organes de la presse. C'est l'écho d'un comité ou d'un bureau, commenté et arrangé par le héros lui-même. Le public n'ignorera rien de ce qu'il a dit, de ce qu'il a fait. S'il n'a pu mettre en jeu, dans l'intérêt de son nom, toutes les f .nfares de la célébrité, il exhalera sur sa journée perdue des regrets dignes d'un empereur romain. Il iui faut (!e l'encens, il lui faut dos hommages. C'est lui qui a imaginé les insignes et s'en décore à tout propos. C'est lui qui multiplie les démonstrations extérieures afin <pic la foule se pénètre de ses traits et prenne goût au culte de sa personne.

Dans les assemblées que le temps a mûries, la part laissée t ces parasites de l'orgiuil est bien moindre. 11 s'y opère un travail de classement <iui met à leur place les vanités subalternes. La discipline les dompte, le dédain en fait justice. Mais une assemblée nouvelle est une sorte de proie liviée aux importants. Ils y mènent un tel bruit et soulèvent tant de

poussière autour d'eux, que l'attenfion en est forcdmenl maîtrisée, et qu'on Unit par admirer un peu ceux qui s'admirent tant eux-mêmes et avec une si grande candeur. La bonne opinion que l'on a de Soi se communique si aisément aux autres, et fait si souvent des victimes! C'e^t la force des importants, et c'est aussi leur calcul. Ils arrivent ainsi à une sorte de notoriété qui prend les uns par l'admiration et les autres par la lassitude.

Tels étaient les hommes entre les maîns desquels notre pauvre Simon était tombé. Ils s'efforcèrent de l'enrôler dans leur régiment et d'en faire l'appoint de leur parti. Le meunier ne sut pas résister, et chacun d'eux enrichit sa liste d'un nom de plus. Tous s'en crurent maîtres ; l'orgueil est peu clairvoyant. De loin en loin, ils laissaient tomber sur leur client un mot affectueux, et l'admettaient dans le groupe d'auditeurs qu'ils éclairaient de leur auréole. Simon se prêtait à ces honneurs, et en échange ne livrait rien. Il n'était ni ébloui ni subjugué; il discernait ces prétentions et les frappait d'un jugement sévère. Il sentait qu'il n'y avait là ni une force réelle ni une véritable supériorité.

Un jour, pourtant, l'assaut fut plus rude et vint de plus haut. Aux capitaines obscurs succéda un général d'armée. Le moment était grave, il s'agissait d'un vote décisif. Un gouvernement allait sortir du scrutin de l'Assemblée. Tout suffrage avait de la valeur : c'était une question de nombre. Mille influences se croisaient sur les bancs; ceux-ci conduisaient l'attaque, ceux-là veillaient à la défense. Au dehors, les esprits en é'ifcî.f Tivement préoccupés; Malvina avait concentré -«j' ^e point son principal efiort. Elle pardonnait tout au meunier, elle couvrait le passé d'une amnistie sans réserve, mais à une condition, c'est qu'il voterait ce jour-là comme elle le désirait.

— Simon, disait-elle, vous savez ce que j'ai fait pour vous, pour votre succès. Vous savez si je m'y suis prodiguée?

— Oui, madame, répoudait-il.

— Eh bien! je ne vous demande qu'une grâce, c'est celle-là. Plus tard, vous en ferez k votre tête, je sais que les hommes

aiment à avoir la bride sur le cou; mais pour cette Ibis, il faut naviguer dans mes eaux, là, bien franclienienl et sans détour.

— Puisque vous le voulez, madame.

— Oui, certes, je le veux, Simon; et n'allez pas broncher, lu moins, mon polit doigt me le dirait.

— INayoz pas peur, madame.

Cette promesse, dix fois renouvek'e, ne suffisait pas pour desarmer les soupçons de Malvina. Elle craignait que Simon ne lui manquât de parole. Qu'on juge du degré où arriva cette crainte, lorsqu'elle apprit, de la bouche du meunier^ qu'il était iiiviié "i diner chez l'un des membres les plus illustres du gouvernement. Elle comprit que sa proie lui échappait, et fit un efTurl désespéré pour la ressaisir.

— "Vous n'irez pas, Simon! lui dit-elle avec son accent le plus irrésistible.

C'était s'exposer à un échec gratuit. Ou détournerait le cours d'un fleuve plutôt que d'anèter un villageois qui a un bon repas en perspective et en savoure d'avance les raffinements. Aussi le meunier se mit-il, sans hésiter, à l'état de révolte :

— J'irai, ne vous en déplaise, madame Paturot.

— Vous vous prostituerez alors, monsieur Simon, reprit ma femme en le prenant au vif. Mais ne voyez-vous pas, niallicnveux, qu'on veut vous séduire, vous suborner?

— Bah ! un homme si haut placé !

— R;uson de plus, Simon; plus on est en haut, plus la corrnplion est grande.

— Si vous voyiez comme il est poli, madame Paturot, comme il est bon i>our le petit monde! Celui-là pourrait être lier, il a un nom qui va loin ; eh bien ! fier, il ne l'est pas du tout. Figurez-Vous qu'il m'a pris par le bras, là, comme ja vous prends, et que nous avons fait ensemble huit à dix touTs de salle. Coin pères, compagnons, ni plus ni moins. Au bout d'im moment je n'étais plus gêné, mais plus gêné du tout; il a ime façon à lui {tour mettre les gens à l'aise.

— C'est cela! avouez-lc, Simon : dites que vous avez fait

J76 JEnOMK PATL'UOT.

votre marche. Vous êlcs-vous bien défendu, au moins? En airaircs il faut jouer serré.

— Oh ! niadame Palurot, fi donc ! soupçonner ainsi les gens !

— C'est que tout y prête, Simon. Pas moyen de vous comprendre depuis que vous êtes ici. Vous êtes comme la couleuvre : on croit vous tenir, et vous glissez entre les mains. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée, Simon, là, toute ma pensée ?

— Dites, madame.

— Eh bien ! je commence à croire que vous êtesuue de mes crreiirs.

— Vous ne m'épargnez guère, madame.

— Et j'ai raison, monsieur, de ne plus vous épargner. 11 y a terme à tout. Ah! vous avez voire couvert rois chez le gouvernement?

— Pour une fois!

— Le goût vous en viendra, Simon; vous êtes volontiers sur votre bouche. Maintenant souvenez-vous de mon dernier mot. Si vous êtes assez goinfre pour céder, je n'en fais ni ime ni deux, je vous retire ma confiance. Vous vous arrangerez ensuite comme vous pourrez.

Celte menace solennelle ne changea rien aux déterminations du meunier. 11 s'était dit qu'il goûterait des sauces du gouvernement, et rien au monde n'aurait pu le détourner de ce dessein. 11 tenait à s'élever dans l'échelle des cuisines, et à s'assurer par lui-même des jouissances que la fortune réserve à ses favoris. Le souvenir des pains de seigle qu'il avait dévorés ajoutait à ce désir un aiguillon de plus. Pourquoi fuir une revanche qui s'offrait à lui dans les plus belles conditions et le plus naturellement du monde?

— Madame Paturot est une folle, pensait-il en lui-même; un bon dîner se refuse-t-il jamais?

Le dîner fut excellent, en eifet, et le vin choisi. L'homme illustre du gouvernement en fit les honneurs avec une grâce et une aménité parfaites. 11 se mit en frais pour le meunier, et ne craignit pas d'épuiser son arsenal de séductions. Ce fut pour Simon une date mémorable. Tant d'honneurs, tant de

prévenances, et venues de si haut! Il rentra an logis, enchanté, mais confus et presque soucieux. Cet indice ne pouvait tromper ma femme ; elle était trop claiivoyante pour cela :

— Jérôme, me dit-elle, Simon nous échappe.

— J'en ai peur, répliquai-je.

— Gâté en si peu de temps, lui ! un enfant du moulin ! Sur qui compter, hon Dieu?

— C'est triste, repris-je.

Deux jours après, la bombe éclata. Dans le scrutin décisif, le meunier vota pour l'homme illustre et avec le gouvernement. 11 en acceptait les erreurs, il en prenait la livrée. Malvina était furieuse; elle cria à la trahison. Moi, je rejoignis le coupable, et, du plus loin que je l'aperçus :

— Simon, lui dis-je, tu es un nouvel Esaii; tu nous as vendus pour un plat de lentilles!

LES l'UÉPAUATlFS d'un RfcGNE.

On se souvient du vole où Simon manqua â tons ses engagements; ce fut celui qui donna au pouvoir exécutif une forme nouvelle. Devant l'Assemblée, le Gouvernement provisoire tombait de droit; il fut remplacé par une commission de cinq membres en qui se résumaient la puissance et l'action extérieures. Us allaient êlre les bras du pays tandis que l'Asseniblce en serait la tête. Un peu d'union, un peu de concert, et tout devenait aisé, et le plus beau spectacle était oonné au monde.

Les révolutions se ressemblent toutes par im point, celui d'une fluctuation incessante dans la faveur publique. En au cun temps on n'élève plus promptement les hommes, en aucun temps on ne brise plus vite leur piédestal. Un caprice a créé l'idole, un caprice aussi la détruit. Sous cette loi du momert point d'illustration qui résiste, point de grandeur qui ne soit vaincue. Les noms se. succèdent par hécatombes.

La fat,;lit'5 les dévore, le temps les use à vue d'œil. Ne demandez à l'opinion ni éipiité ni mesure, elle ne saurait vous les accorder. Ne lui demandez pas non plus des retours, elle n'en a point. On ne juge pas, on exécute. On exécute sans instruction et sans procès. On condamne sur un mot, sur un bruit, sans entendre. Et quand l'heure est venue, rien ne sert de lutter ; les titres les plus glorieux, les .services les plus grands ne sauveraient point un homme.

Ce moment était ariivé pour ceux qui depuis les derniers jours de février avaient gouverne et administré le pays. l.a défaveur pesait sur eux; l'impopularité s'attachait à leurs actes. Ils voyaient la force s'en aller de leurs mains et la tempête s'amasser sur leur front. Dans le sein de ce gouvernement, produit duha^^ard, il y avait des cœurs élevés et de nobles caractèies. Ils leur manqua un plan arrêté et le désir ardent de le faire prévaloir. Rien ne supplée ici-bas l'esprit de conduite, rien, pas même le talent et les dons de l'esprit. Surtout rien ne supplée le bon sens, cette qualité plus rare qu'on ne l'imagine. Au milieu de tant d'écarts et de vertiges, une inspiration judicieuse, hautement proclamée et fermement suivie, eût suffi peut-èlre pour tout sauver. Les transactions avec le désordre ne réparent rien; elles ajournent la mal et l'aggravent.

C'est là le grief le ptus sérieux encouru par ce gouvernement, produit d'un orage ; il manqua de volonté lors(jue la volonté était le plus nécessaire; il demanda aux transactions un repos trompeur et prit losahle niouvant pour un terrain soii'Ie. Amis et ennemis, chacun allendail, de lui un dernier mot, une pensée ; cette pensée ne vint pas. On ne savait avec qui il était, ni contre qui. Il semblait prendre à tAche de ne rien exclure et de ne s'appuyer sur rien. A ce jeu, il devait rester seul. Toutes les ressources du laciicicn ne valent pas une politique sincère appuyée sur des convictions. Les expédients n'ont jamais sauvé les empires. Ci;iui qiue fonda Franklin, sur l'autre bord de l'Océan, ne fui protège au berceau que par(|uelques doctrines nettes, populaires et précises. Cette société sut d'abord sous quels auspices elle

se formait, et puisa dans sa simplicité même un carnctcre ineiïiiçable de grandeur. On a|tp.iit ce qu'était le gouverner ment nouveau, cequil peruiellrait, ce qu'il réprimerait. Les bons virent qu ils pouvaient compter sur lui; les méchants, qu'il se ferait craintlreetrespcoier deux. Tous eurent le sentiment que ce jiacle ne couvrait ni des haines de classes ni des fureuis de parlis, et <iue le maintien de tous les droits se concilierait avec des institutions libres.

C'était un exemple concluant; ou ne la suivit pas de ce côté des mers. Est-ce dédain? es,l-ce imi>uifsance? Qui peut le savoir? L'existence de ce gouvernement de hasard ne fut qu'un ouragan conliiuiel, et sous un ciei courroucé, au milieu d'ondes mcnaçaules, la main la plus ferme peut faiblir au gouvernail. D'ailleurs, poar des desseins précis, il faut un couceit, un accord, et cet accord n'existait pas. Le gouvernement avait deux défauts, défauts d'origine : il était trop nombreux et se composait d'éléments disparates. Trop nombreux, il était réduit à une action languissante; divisé, il s'affaiblissait par des mesures contradictoires. Je ne parle pas des petites trahisons d'intérieur et de ces conflits d'autorité qui s'exhalaient en paroles ainères jusqu'à la violence. Je ne parle que des démentis publics et des constrastos ostensibles. Que de politiques dans une seule! Que d'initiatives individuelles subies ou désavouées! C'étaient des récriminations sans fil), une guerre de tous les instants. Partout le désordre, et lunilé nulle part. A côté des écarts des membres du gouvernement, il y avait les écarts des ministres, et près des écarts des ministres, ceux de leurs familiers. Et quand le cri public dt'uoiiçait mi scandale ou ini acte malheureux, le gouvernement réuni prononçait, dans un désaveu lormcl, l'exécuiiondunde sesnieuibres, et mettait ainsi à nu la plaie ijecrète de ses dissenlnnenis.

J'ai parlé des familiers; c'est par eux surtout que le? membres du gouvernement se perdirent. Tout pouvoir nou veau voir accourir une nuée des ces insectes qui le dévorent, en le caressant. Les honnues vieillis aux affaires savenMcs eciii'lei' et s'en défondre ; il u'cu est pas de rnème de ceux

qui affrontent pour la première fois les ivresses de la grandeur. L'essaim s'acliarne sur eux, et s'ils cèdent un instant, ils sont envahis. Dès lors tout appartient aux familiers ; ils distribuent les faveurs et poussent leurs empiétemenls jusqu'à la politique. Ils imposent aux bureaux leurs protégés et au public leurs manifestes. Au dehors et au dedans on ne connaît le maître que par les valets. S'il résiste, on le trompe j s'il se fâche, on l'encense. II est l'idole, et ils sont les prêtres. A l'idole les hommages ; aux prêtres les prolits du casuel. Cela dure ainsi tant que le dieu est debout; le jour où il tombe, les familiers vont mettre leurs services aux pieds de son successeur.

Dans de telles conditions, un gouvernement demeurait sans force pour le bien. Il devait laisser en chemin toutes les adhésions sincères, toutes les sympathies honorables, et ne trouver près de lui, au bout de sa course, qu'un innnonde cortège de flatteurs. Pourtant il avait eu entre les mains une puissance sans limite, sans contrôle, presque égale à celle d'un monarque al)solu. Tous les bienfaits, toutes les prospérités dont il avait la conscience et l'instinct, il pouvait les répandre ù pleines mains sur la patrie. Le moment, la mesure, étaient à son clioix. Il ne relevait que de sa propie aut(»?ité et ne devait de comptes à personne. Eh bien 1 cette fr«ulié si grande, cette puissance si vaste, au lieu de l'appliquer au soulagement et à la gloire du pays, le gouvernement l'usa dans des luttes sans dignité, dans des choix sans pudeur, dans des exclusions sans justice; il l'usa dans de petites mesures et de petits moyens, dans des projets faux ou iiiconiplet.s, dans des campagnes insensées contre la fortune privée et la fortune publique. Cette arme était trop pesa.-i> pour son bras; à la manier, il se blessa lui-même. Qu'au bout de cette suite d'entreprises l'impopularité laltendit, c'était dans Tordre. Elle arrivait en guise de châtiment et d'expiation.

Celte pensée était déjà celle du pays, et pourtant l'illusion réguait encore dans les régions du gouvernement. Cinq dit ;es membres venaient de recevoir l'investiture de l'Asseini)iée, et, réunis au Luxombouig, iis s'occupaient a j' leveiiier

les souvenirs du voluptueux Barras. Une pareille résidence convenait en effet à un nouveau Directoire, et il ne s'agissait plus que de rendre I3 vieux palais digne de ses liôtes nouveaux. Le partage des logements ne fut pas un médiocre souci. Lesfenmies s'en mêlaient et cherchaient à faire prévaloir leurs petites combinaisons. Les jardins réservés convenaient à plusieurs ; elles auraient des fleurs sous la main, et à quelques pas la laiterie. Enfin on s'entendit tant bien que mal, on affecta le rez-de-chaussée à l'un, le premier étage à l'autre. Avec un peu de soin, avec quelques ménagements, la question domiciliaire ne fut pas changée en question d'État.

Dans ces divers arrangements pei(^ait néanmoins une pensée, c'est que ce Directoire nouveau, ou la Commission des cinq, comme on la nommait, entendait prendre possession de l'avenir et se l)eiç:iit de l'espoir d'un long règne. Cette installation solennelle dans un monument public, celte répartition des étages et des rez-de-chaussée, des ailes et du corps de logis, tout indiquait le dessein formel de s'abandonner le i)lus longtemps possible aux charmes de cette résidence. L'air y était sain, la perspective pleine d'attrait. Ces massifs de verdure invitaient l'âme au recueillement ; ce bassin peuplé de cygnes reposait le regard et avait toutes les grâces de l'idylle. Et ces parterres embaumés ! Et ces serres garnies de plantes rares! Que de jouissantes sous la main ! Que de richesses 1 Que de beautés 1 11 n'était pas jusqu'aux astres dont on ne pût avoir des nouvelles à tout instant : l'Observatoire était à deux pas, prêt à fournir jour par jour le bulletin des révolutions célestes.

L'ancien Directoire avait eu ses fêles; le Directoire nouveau ne voulut pas se laisser éclipser sur ce point. 11 savait quel rôle le luxe joue dans les grands États et quelb utile production il y alimente. Son dessein était pris, son progranime arrêté. Il comprenait dans sa politique les buffets et les violons. C'était se séparer formellement de la République du brouel noir, des partisans du pain sec et de la démocratie sévère sur l'aliment. 11 y avait là un danger réel, peut-

ISâ Jr.llOME PATUROT.

être une lutte. Le Direclou'C ne s'en laissa point ébranler. Il admettait le luxe comme élément, et l'admettant, il voulait le sanctiGcr par l'exemple. Quant aux Spartiates du Lrouet ïioir, il les tenait pour arriérés et leur jetait un solennel tléfi. Il mourrait au besoin sur ses buffets et ses violons.

Un programme ainsi conçu, combiné sur une pareille échelle, ne pouvait se passer de cuisinier. Ce fut, pour le Luxembourg, une affaire aussi grave que celle du turbot romain. J'ai parlé tout à l'heure de question d'Élat. Le choLi d'un cuisinier s'éleva à cette hauteur; elle agita la politique jusque dans ses bases. Parmi les chefs qui aspiraient aux fourneaux du gouvernement, il s'en présenta beaucoup dont les opinions n'offraient pas de garanties suflisantcs. Les uns avaient figuré dans la bouche du roi déchu; d'autres se faisaient gloire d'avoir appartenu à la branche aînée. Toutes ces nuances furent écartées; le nouveau Directoire ne voulait pas qu'on pût l'accusor d'avoir trempé dans des coulis que la loi bannissait du territoire. Il n'admettait que des menus purs des erreurs du passé. Là-dessus il se montra inflexible. En vain essayait-on de le désarmer par des protestations voisines de l'apostasie; il résista; il lui fallait des marmitons irréprochables et à l'abri du soupçon. Aucun de ceux qui avaient tenu la queue des poêles de la monarchie ne trouva grâce auprès de lui. A peine trouvait-t-il les chefs de bouche des hanquiers déchus digues d'une amnistie conditionnelle. Ils tenaient à l'aristocratie financière par trop délions et de mirotons pour n'être pas suspects aux estomacs démocratiques. Enfin, de guerre lasse, il choisit un cuisinier recommandé parle club des jockeys. 11 ne voulait à aucun prix de la royauté ; il se décida pour l'écurie.

C'est par ces graves soucis que le nouveau Directoire préludait à ses plans d'organisation sociale. Pour assurer la paix de son intérieur, il avait obtenu de l'Assemblée nationale la faculté de s'isoler de ses délibérations et de se retremper dans le recueillement. Quand il n'agitait pas ces problènips délicats, il vivait avec la nature, et se plaisait à écouter, dans les quinconces du Luxembourg, le bruissement des marronniers

et les ariettes des rossignols. Sur tous les points de la \ille s'agitaient des clubs qui éprouvaient le besoin de couper le gouvernement en morceaux. Chaque soir des appels furieux étaient adressés au peuple pour qu'il rompît les fers dont on le chargeait. On eût dit que ces frcmisscmenls lointains venaient expirer au pied de la résidence officielle. Les loisirs s'y partageaient entre Tétude de la botanique et les merveilleux spectacles de la création. Les journées s'écoulaient de la sorte, sans trouble comme sans ennui. Quand le ciel était bean^ les enfants allaient s'ébattre au sein des jardins réservés, et les dames montaient dans les carrosses officiels. Des piqueurs formaient l'escorte, et le tambour batlait aux champs.

Parmi les affidés du Luxembourg figurait en première ligne le représentant Simon, Torgucil et le désespoir de Malvina. 11 avait ses petites entrées au palais; il y dînait souvent, et y était reçu sur le pied de l'intimité. Ma femme n'assistait pas sans un ennui profond au progrès de ce subornement. Milles symptômes trahissaient la gravité du mal et faisaient craindre qu'il ne devînt incurable Simon ne jurait que par le Directoire, ne voyait que par ses yeux. Tout ce que le Directoire faisait était bien fait; tout ce qu'il disait était bien dit. Il acceptait tout de sa main, sans réserve et aveuglément. C'était mic sorte de fascination. Malvina essaya de le ramener vers une meilleure voie et de réveiller chez lui le sentiment de l'indépendance. Vains efforts ! toute son éloquence y échoua. Entre le Luxembourg et Simon il y avait désormais trop de vol-au-vent pour que le pacte pût se rompre. Lorsque Malvina fut convaincue de ce fait, elle se prit à réfléchir et eut des scrupules. Simon était son œuvre; elle en répondait devant le pays. Cette situation l'effraya; clic se dit qu'elle en sortirait, fût-ce au prix d'une esclandre.

11 n'était pas facile de rejoindre Simon. S'armant, comme prétexte, de la question des distances, il avait quitté l'hôtel et s'était ainsi soustrait à notre contrôle. 11 occupait depuis lors, dans îe faubourg Sivnt-Germain, une chambre modeste, louée en garni. Dans les premiers jours de sa défection, il se faisait un devoir de nous rejoindre à l'heure du dîner; et,

quand l'Assemblée ne le réclamait pas, nous passions la soirée ensemble . Plus tard, et à mesure que sa conscience se chargea d'un poids lourd, il se montra moins assidu et peu à peu finit par nous vouer au délaissement le plus complet. Pour rejoindre le volage, il fallut perdre bien des pas ; ce fut presque un voyage de découvertes. Vingt fois nous frappâmes à sa porte, Malvina et moi, sans pouvoir le rencontrer. C'était trop tôt ou trop tard; des consignes étaient données. A l'Assemblée^ mêmes mécomptes, mêmes échecs : Simon devenait inaccessible. Ma femme ne savait à quel c?cpédicnt recourir. Elle avait fourni au meunier la recelte pour écarter les importuns; il en abusait contre elle.

Le hasard vint à notre secours. Un jour que nous traversions les Tuileries, nous aperçûmes de fort loin, sous l'ombre des grands marronniers, une poitrine d'Hercule que recouvraient doux panneaux d'une blancheur éclatante. On eût dit une muraille crépie à neuf. Cette muraille marchait vers nous, et en se rapprochant prenait un caractère plus distinct :

— Dieu du ciel ! c'est notre homme ! s'écria Malvina.

— Qui cela? répondis-je, trompé par le clair-obscur de la perspective.

— Simon !

— En effet, c'est hù; quel air méditatif!

— Et quel costume ! reprit ma fe;nme. Et quel couvrechef !... Voilà du nouveau ! Où a-t-il pris cet équipement?

— 11 vient droit à nous.

— Vite, Jérôme, à Tabri de cet arbre, pour qu'il ne nous aperçoive pas ! Autrement, il serait capable de tourner court et de nous échapper.

La manœuvre eut un plein succès. Cachés derrière le tronc d'un marronnier, nous pûmes voir Simon s'avancer majestueusement et sans défiance. Ce n'était plus le même homme; il avait subi une complète transformation. Au lieu du cos-j lume que je lui avais fait confectionner, il portait l'habit ky queue de morue, le chapeau en cône, et le gilet à revers épanouis qui caractérisaient Içs mcmhres de la nguvelle Mon-

LES PRÉPARATIFS d'UN UEGNE. 185

.tagne. Bref, îi avait suivi à la lettre un décret ridicule dont les autres rcprcscntants avaient eu le bon esprit de s'affranchir. Rien au monde ne saurait donner une idée de Simon dans cet accoutrement. Avec une fraise et une plume, on l'eût pris pour un maillolin. Puis il avait su se donner des airs assortis au vêtement. Il avait une manière de poser le pied et de balancer sa lè(c sur ses épaules. Ce fut sous cette allure qu'il arriva près de l'arbre où nous rallcudions :

— Vous voilà donc, beau fugitif ! dit Mahina en se démasquant.

Simon ne pouvait prévoir l'embuscade ; aussi éprouva-t-il un moment de trouble et d'embarras,

— Ah ! c'est vous, madame Paturot, répondit-il machinalement.

— Et qui voulez-vous que ce soit, Simon? A moins que ce ne soit mon ombre ! Suis-je si changée en quelques jours ?

— Je ne dis pas cela, madame; bien au contraire, répliqua le représentant confus.

— A la bonne heure ; mais c'est vous, mon garçon, qu'on aurait peine à reconnaître. Où diable avez vous pris ce pain de sucre qui vous décore le chef? Et ces batlanls de gilet, et tout cet étalage ? Sortez-vous de chez Babin, par hasard ?

— ■ Je ne fréquente pas ce représentant du peuple, madame Paturot.

— Babin? un représentant ! s'écria ma femme avec un éclat de rire. Le quiproquo est ingénieux! Babin est un costumier, Simon. 11 vous reste à apprendre bien dos choses en politique. Vous êtes moins avancé que votre accoutrement.

Malvina n'épargnait pas son disciple; évidemment elle poursuivait contre lui luie revanche, et voulait lui faire expier les mécomptes dont nous avions à nous plaindre.

— J'obéis à la loi, madame, dit Simon, qui ne savait quel maintien prendre.

— Raison de plus pour vous en faire compliment. C'est un peu Coui tille; mais l'inlenlion sauve tout. Il n'y a que le

gilet qui m'offusque ; on dirait l'étendage d'un blanchisseur.

— Conforme au décret !

— Je le sais, mon Dieu ! je le sais, tout le monde vit de son commerce. Et puis, les goûts sont libres. Des le momeot que vous avez voulu vous procurer cette satisfaction!... elle en vaut une autre. Cest une façon de manifester vos sentiments.

— Comme vous le dites, c'est un drapeau.

— Tu l'entends, Jérôme, un drapeau ! Il en convient ! Cet excès de linge, un drapeau! Ce feutre pointu, un drapeau! Et, sans vous commander, Siraon^ psut-on savoir quel est ce drapeau ?

— Le drapeau des amis du peuple !

— Bah ! Tant de choses dans un gilet?

— Oui, madame^ dans un gilet.

Ma femme se contenait mal; je le voyais au jeu de sa physionomie. Derrière celte ironie se cachait une tempête; elle éclata :

— Assez, Simon ! s'écria-t-ellc. Brisons là, s'il vous plaît. Jérôme, ajouta-t-elle en se retournant vers moi, je te défends désormais de le voir. C'est ii:i garçon perdu ; tu l'abandonneras à son sort. Ah ! vous endossez le gilet extravasé! Ah! vous donnez dans les queues de morue et les chapeaux tyroliens! Eh bien, Simon, notez sur vos papiers ce que je vais vous dire.

■ — Mon Dieu, madame Paturot, comme vous le prenez !

— A' dater de ce jour ma main se rétine de vous, poursuivit soiennellement ma femme. Je vous abandonne à vos liaisons. Mais entendons-nous Lien. J'acquiers le droit de vous désavouer à la face du ciel, et j'en userai pleinement.

— N'est-ce que cela ?

— Vous verrez ce que c'est, Simon. Vraiment, j'admire vos airs dégagés ; ils vont bien avec votre gilet. Vous avez puisé le tout à la même source. Fi, monsieur! vous devriez en rougir! Si vite oublier et se pervertir si vite ! Simon, je vous renie à tout jamais.

— Voyez le beau malheur !

LES PREPARATIFS D UN REGNE. ISt

— Vous n'êtes qu'un factieux, Simon !

— Et vous, madame, une réactionnaire !

Ce fut sur ces gros mots que l'on se quitta. J'eus beau intervenir; les esprits étaient trop montés. Malvina frémissait de colère, et Simon commençait à prendre les choses au vif.

Ainsi, le Directoire n'avait conquis une âme que pour la livrer aux ravages de l'opinion la plus exaltée. Des séductions du Luxembourg Simon en était arrivé, le plus naturellement du monde, aux cnivreinonls de la Montagne. Tous les partis tenaient à s'attacher un organe si puissant. H faut dire, à la louange du meunier, que les sauces du gouvernemciit n'avaient pas tout fait. Un sentiment plus élevé venait de s'y mêler. Simon était du peuple, et il allait vers ceux qui parlaient du peuple avec le plus d'emphase, avec le plus de fracas. Volontiers il se payait de mots et se ralliait aux plus sonores. Ce n'est pas qu'il manquât de bon sens ; mais il avait été transporté d'une façon si brusque au milieu d'un monde nouveau pour lui, il s'y était vu en butte à des assauts si divers et si nombreux, qu'il avait perdu en partie la conscience de son état. C'était le vertige de la première heure. Avec l'hal)itiide et le temps cet éblouissemcnt devait cesser. Plus tard, rendu à ses bons instincts, Simon allait reprendre possession de lui-même, se mieux défendre de l'entraînement, et se livrer à des actes plus rétiéchis. Il n'était pas acquis sans retour au parti des gilets ù revers et des chapeaux en cône. ^

En attendant, il était perdu pour non?, et, comme le disait Malvina, nous avions rompu la paille. L'essentiel, c'était que l'on sût bien et partout que désormais il agissait de son chef et relevait de ses inspirations. Il fallait que la province pût démêler, dans la conduite de son élu, la part qui revenait à ses conseillers et celle qui lui était propre. Voilà pourquoi nous avions voulu le rejoindre à tout prix; voilà pourquoi Malvina avait eu avec lui une explication catégorique. Son but se trouvait atteint; elle n'en répondait plus devant l'univers.

Depuis quelques jours, une idée fixe s'était, err.pare'c lïa Malvina. Elle avait appris, par la voix publique, qu'un club des femmes venait de se fonder et répandait lui certain éclat. Il faut le dire, cette institution réveillait le souvenir le plus glorieux de sa jeunesse. Elle ne pouvait oublier le jour de SCS débuts et le moment solennel où elle avait occupé, avec un rare bonbcur, la tribune de la salle Tailbout. Le temps, qui emporte si vile nos illusions, avait respecté celle-là. Ma femme ne croyait plus aux dieux qu'elle adorait alors; mais l'enivrement du succès, les incidents de cette joute oratoire, avaient laissé dans son âme des vestiges profonds.

On ne pouvait donc parler du club des femmes sans exciter chez elle un vif désir d'y aller, d'y assister. Elle y résistait pourtant de toutes ses forces. Sa crainte était de ne pouvoir se contenir, et d'échanger le rôle de témoin qu'elle voulait garder, contre celui d'acteur dont elle entendait se défendre. Quoique Malvina fût prompte et prît volontiers des airs délibérés, elle avait le sentiment vrai et juste des choses. Ce club des femmes lui répugnait; elle y voyait l'indice d'un désordre moral ; aussi n'épargnait-elle pas les personnes qui avaient fondé l'étab'issement. Cette disposition d'esprit l'obligeait encore à plus de réfîcrve. Mieux valait s'abstenir, dès le moment qu'elle ne pouvait pas répondre d'elle.

Cependant Oscar, qui venait nous voir de loin en loin, ne tarissait pas sur ce club et sur les prouesses dont il était le théâtre. C'était la fable de Paris et le sujet de tous les entretiens. On racontait là-dessus les scènes les plus curieuses et les incidents les plus bouffons. La faveur publique s'y attachait. Au début, l'entrée était gratuite et la société un peu mêlée. En vue d'une épuration, une redevance fut frappée

sur les curieux : cinquante ccnlimes d'abord ; l'affluence ne cessant pas, on porta les places à un franc. Celle hausse n)it le feu aux billets ; on se les arracha : la grande société voulut voir de près ces jupons qui levaient l'étendard de la révolte; il y cul des reventes et des spéculations sur les coupons d'entrée. Si le club des femmes avait vécu huit jours de plus, on l'eût coté à la Bourse.

Ces détails arrivaient à l'oreille de Malvina, et livraient à sa raison des assauts terribles. Laisserait-elle un pareil spectacle s'évanouir sans en avoir joui une fois ? L'établissement rencontrait une vogue qui allait jusqu'au scandale ; raison de plus pour croire qu'il ne durerait pas longtemps. Toute séance pouvait être la dornicre. Cette perspective agissait sur ma femrae comme un aiguillon.

— J'en forais ime maladie ! s'écria-t-elle. Nous irons au club, Jérôme; nous y irons ce soir! Tiens-toi prêt.

Cette comédie bourgeoise se jouait sur les boulevards, dans une salle louée à la séance. Apres un dîner rapide, nous nous dirigeâmes de ce côté. Les abords étaient garnis de monde ; on n'y arrivait pas sans efi'orts. Une double haie de curieux s'était formée, et, avant de pénétrer jusqu'au sanctuaire, il fallait courir les cliances et subir l'oulrage d'une sorte d'inspection. Les femmes étaient ainsi passées par les armes. Loin d'intimider Malvina, cette épreuve ne fit que l'enhardir : elle aimait les aventures. Nous nous engageâmes donc au milieu de cette garde d'honneur, composée d'étourdis et de mauvais plaisants. Les quolibets, les allusions voltigeaient de toute part ; on allait jusqu'aux propos graveleux. Malvina ne sourcillait pas. Quand les choses allaient rop loin, elle ce retournait du côté du coupable, et d'un seul mot savait l'écraser.

— Le malhonnête ! disait-elle.

Il faut que, sur un point, l'insulte ait été plus grave encore, car il me sembla, au milieu de cette foule qui nous comprimait, entendre un bruit sec, suivi de rires uni- Tersels :

— Bien touché, s'écria une voix.

Je regardai Malvina ; sa joue était écarlate, sa narine frémissante, son œil cliargé d'éclairs. Elle venait de se faire justice.

L'espace s'ouvrit enfui devant nous, et, après avoir gravi l'escalier, nous pénétrâmes dans la salle. Elle était nue; à peine quelques chaises, et dans le fond une estrade pour le bureau. En général, les clubs ne brillaient pas par le mobilier ; celui-ci ne faisait point exception. Malvina parvint à se procurer un siège ; moi, je m'adossai à la muraille, afm d'être prêt, en cas d'événement. Les séances passaient pour être orageuses ; un protecteur n'était pas de trup. Malvina en eut deux; Oscar se trouvait là. Il était l'un des clients les plus assidus du club des femmes : il prétendait qu'elles n'avaient jamais posé aussi bien que dans cet établissement, trop heureux, ajoutait-il, d'avoir à si peu de frais le modèle vivant, et de poursuivre cette élude d'après nature.

La salle se remplissait peu à peu ; les femmes arrivaient toutes avec leurs chaperons. Les pécheresses se groupaient à part et semblaient moins jalouses de s'instruire que de s'apparier. Aussi, tant que dura la séance, la présidente promeua-t-elle sur ce troupeau déchu ses lunettes indignées. Faute de mieux, elle protestait par le geste et par le regard. Il faut dire que la fleur des visages se trouvait plutôt de ce côté. On y rencontrait du moins les sourires gracieux et les dents pures delà jeunesse. Sur les autres points, les matrones abondaient et formaient des ombres peu favorables au tableau. Les toilettes n'atteignaient pas un niveau élevé: beaucoup de cabas, et trop de chapeaux issus des champignons du Temple. Quant aux physionomies, on pouvait les caractériser en deux mots : des yeux garnis de verres de couleur, et des nez acquis de temps immémorial aux préparations de la régie. Sans les pécheresses, bon Dieu, qui donc eût osé affronter de tels périls ? Et ne fût-ce que dans l'intérêt de la recelte, la présidente aurait dût prendre, vis-à-vis d'elles, des airs moins courroucés.

J'ai nommé la présidente -, il est temps d'en parler. Ses lu-

nettes ëtaiont ilignes de respect; c'est tout ce qu'on pouvait dire d'elle. Par Iclat de ses formes, elle se dérobait à toute autre appréciation. L'âge et peut-être le malheur lui avaient enlevé les caractères extérieurs de son sexe. Il est vrai qu'elle faisait siéger à ses côtés une vice-présidente vouée à un embonpoint monstrueux. Ce contraste ne réparait rien. L'œil ne fait point de moyennes; il ne transporte pas les excédants du côté des manquants, afin de rétablir cette loi d'équilibre qui gouverne les mondes. Ces dispositions dominaient l'assemblée, composée en grande partie de connaisseurs. La critique s'exprimait sur le personnel du bureau avec une liberté qu'il serait difficile de traduire ; elle signalait d'une part une insuffisance notoire, de l'autre une profusion intolérable. Ces opinions ne s'échangeaient pas à demi-voix; elles éclataient tout haut, et venaient forcer la présidente jusque dans ses lunettes ternies par la confusion.

11 fallait résister néanmoins, tenir tète à l'ornge, sous peine d'en être emporté. La présidente l'essaya; elle agita l'airain, expression de son pouvoir ; et, d'une voix légèrement ^mue, elle déclara que la séance était ouverte. Ces mots, où respirait une certaine dignité, furent suivis d'un silence. Le programme allait suivre son cours, la partie était gagnée, si un mauvais plaisant ne fût intervenu.

— Ne sommes-nous pas au club des femmes ? dit-il avec l'accent d'un doute.

— Oui, oui ! s'écria-t-on de toute part.

La présidente voulut couper court à l'incident, en ajoutant d'un ton doctoral;

— Oui, monsieur, vous êtes au club des femmes.

On crut l'interrupteur démonté, et la réuniou allait civ faire justice, quand il reprit la parole :

— Si c'est nn club de fenuncs, dit-il, qu'on mette donc des femmes au bureau.

Le coup était rude ; les deux dignitaires en furent profondément atteintes. Mise en veine par cotte saillie, la réunion fut implacable :

— Des femmes au bureau ! nous voulons des femnic!- !

La présidente se leva, secoua vingt fois sa sonnette, offrit \iéroïquenient sa poitrine à la tempête des quolibets ; ce fut en vain :

— Des femmes au l)urcau! criait-on toujours ; nous voulons des femmes I

— Mais il nie semble... citoyens, dit la présidente émue.

— Ma foi, non, répliqua un mécontent ; il ne nous semble guère !

Ce fut au tour delà vice-présidente d'opposer à la révolte une surface plus étendue.

— Mais, messieurs, il me semble... dit-elle en répétant une expression malheureuse.

— Oh ! cette fois, s'écria le mauvais plaisant, il ne nous semble que trop !

Le tumulte était à son comble ; aucune force humaine n'aurait pu l'apaiser. La liberté des propos avait atteint sa dernière limite, et la liberté du geste s'y joignait déjà. Les jeunes gens parlaient d'éteindre les quinquels, les pécheress'^s riaient comme des folles. 11 y avait là un danger réel; je me rapprochai de Malvina. Au début elle avait pris cette scène par le côté plaisant ; mais quand les choses eurent dégénéré, elle fronça le sourcil et promena sur les cabaleurs des regards dignes du souverain de l'Olympe. On voyait qu'elle cherchait à les contenir en se domptant elle-même. C'était à la fois une lutte au dehors et un combat intérieur. Enfin, au moment le plus critique, elle m'échappa pour ainsi dire des mains, fendit cette foule en désarroi, et gravit comme un trait les marches de l'estrade. Ce mouvement impétueux, cette apparition, amenèrent im retour soudain dans l'état des esprits.

— Vous voulez des femmes au bureau? s'écria Mahina avec un gusle victorieux ; en voici une !

Un murmure d'assentiment accueillit cette déclaration; l'assemblée s'avouait vaincue. Malvina ne portait pas la tête comme tout le monde, et il y avait dans son air et dans sa

voix de quoi en imposeï' aux plus turbulents. On so tut donc, on écouta :

— Et Inai^ntenant, ajouta-t-elle, que pas un ne bouge ! c'est moi qui fais la police du local.

Grâce à cette diversion imprévue, le club put retrouver un peu de calme et reprendre le cours régulier de ses travaux. La présidente, sauvée par un prodige, se confondait en remercîmenls auprès de Malvina. Elle crut que l'ange de ses théories venait de descendre du ciel.

— Ma sœur, lui dit-elle, que ne vous dois-je pas?

— C'est bien, lui répondit ma femme ; faites votre commerce avec ces messieurs ; plus tard nous réglerons nos comptes.

Le programme eut son libre cours ; on divagua sur les femmes et sur leur condition dans les sociétés modernes. La présidente avait une homélie soigneusement préparée ; elle la versa à longs flots suï le club réduit à merci. Plus d'une fois il se révolta, il demanda grâce. Malvina maintint le droit de l'orateur, envers et contre tous. Seule, elle pouvait l'amener à une condescendance si grande. Elle Je sentait frémir sous sa main, et ce n'était pas sans un secret orgueil qu'elle lui imposait sa volonté. Mieux qu'une autre, elle jugeait ce que pouvaient valoir ces discours que ne relevaient ni le débit ni l'expression. Mais plus l'entreprise était difficile, plus elle avait à cœur de la conduire jusqu'au bout. Bon gré^ mal gré, le club fut forcé de tout entendre; il connut à fond l'existence des chambrières, le sort des brodeuses et la destinée des modistes. On ne lui lit grâce de rien, ni d'une récrimination, ni d'un chiffre, et il put même goûter les charmes d'un projet de colonisation, applicable aux lileuses des provinces de l'Ouest. Amener une assemblée jusqu'à la limite de cette résignation, c'était le comble : un dompteur de bêtes féroces n'eût pas mieux fait.

Quand la présidente eut ainsi abusé du public, l'ordre du programme appela d'autres orateurs. C'étaient des fenunes, hors d'âge pour la plupart. La tribune les intimida, et aucune d'elles ne retrouva la liberté d'esprit nécessaire pour fatiguer

longtemps le club. La séance allait donc finir faute d'orateurs, quand un jeune homme se délaclia de l'enceinte et se dirigea vers l'estrade avec une lenteur étudiée. 11 était blond; ses joues se paraient du duvet de l'adolescetice. Dans l'expression de ses yciix bleus, dans ses gestes arrondis, perçait on ne sait quoi d'efféminé qui semblait justifier sa présence à cette tribune. 11 ne s'y maintint pas néanmoins sans opposition :

— Des femmes! nous voulons dos femmes ! répétèrent les^ ■voix turbulentes.

— Je suis le chevalier des femmes, dit l'uratcur avec un sourire assorti à la déclaration.

Un éclat de vire général accueillit ce commentaire; il se prolongea si irrésistiblement que la cabale en fut désarmée.

— Je suis le chevalier des femmes, ajouta l'orateur, et à ce litre je demande qu'on m'écoute. Je viens parler des femmes aux femmes. Par la même occasion, j'en parlerai aussi aux hommes. La femme ! Dicuî la femme, c'est un sujet sur lequel on ne saurait trop s'étendre !

— A l'ordre, dit une voix.

— Silence ! s'écria Malvina d'un ton sévère,

— J'accepte l'interruption, poursuivit le blondin, et je sais ce qu'elle m'impose. Je parlerai donc des femmes aux femmes et aussi aux hommes. Je dirai aux hommes ce qui louche les femmes, et aux femmes ce qui touche les hommes. Je les révélerai les uns aux autres, car ils s'ignorent, car ils n'ont pas assez de points de contact.

— Joli, dit la même voix.

— Silence donc ! reprit Malvina avec un regard foudroyant.

— Ces critiques ne me troublent pas, reprit l'orateur; je les ai prévues et je les accepte. En me déclarant le chevalier des femmes, je savais bien que la persécution m'attendait. Cette persécution, je la brave ; j'irai jusqu'au martyre, s'il le faut. Pour les femmes, que ne ferais-je pas! N'est-ce pas dans leurs rangs qu'il faut aller chercher nos épouses et nos mères, nos cousines et nos tantes? Défendre les femmes, vanter les femmes, célébrer les femmes, c'est pour moi un culte, une tradition, un devoir; c'est loou titre, rnon héritage. 0 femmes 1

MALYINA AU CLUR DES FEMMES. 105

femmes! que no puis-je mettre votre sort à la hauteur do mes vœux ! vous seriez les reines de l'univers comme vous en êtes les anges !

Ce ditliyrambe aurait pu dui'er longtemps; la lyre du blondin était montée. On l'avait vu, en d'autres séances, prolon ger indéfiniment cet hymne chevaleresque en l'honneur de la merveille de la création. U avait pris la femme à son origine môme, au moment où elle entre nue et innocente vn sein de son paradis, pour en sortir vêtue et coupable ; puis il l'avait montrée^ dans le cours des siècles, racheîant une première faute par un dévouement sans limites et sans fin, préservant l'homme de lui-même, heureuse de sa gloire et secourable à sa douleur, s'eflaçanl devant lui comme une esclave^ et bénissant jusqu'à la main égarée qui payait tant de bienfaits par la violence. Tel était le thème habituel du jeune blond ; à peine en variait-il la forme d'une séance à l'autre. 11 y revint encore cette fois et insista sur la dernière image, en y déployant tout son art.

Ma fenune s'était résignée jusque-là ; elle gardait son sérieux et observait son' rôle. Je voyais toutefois aux mouvements de SCS pieds que sa patience était à bout; et, rapproche de l'estrade, je pouvais l'entendre dire :

— Dieu ! que cet homme me porte sur les nerfs!

Le vase était plein ; à la première goutte il déborda. A travers les brouillards de sa poésie, l'orateur venait ds pailer des mauvais traitements infiigés à la plus belle moitié du geme humain. Malvina n'entendait pas raillerie là-dessus; elle ne souffrait pas que l'on dît d'une femme qu'elle baisait la main qui la frappait. C'était d'un mauvais exemple. Aussi en pritelle occasion pour rompre ouvertement avec l'orateur et avec le bureau.

— Assez, dit-elle en se levant; à mon tour de parler.

Le blondin protesta, essaya de maintenir son droit; mais j un cri imanime le club l'obligea à quitter l'estrade. Un discours de Malvina était de bien plus haut goût; elle plaisait déjà, elle tenait son monde dans la main. Quand elle eut promené sur l'auditoire un regard profond et sûr, elle commeii'ja.

196 /EROME PATUROT.

— Je n'en ai pas pour longtemps, dil-clle ; il faut soulcrnent que j'explique pourquoi je suis ici. C'est l'occasion qui l'a fiit. Je ne connais point ces dames, ajouta-t-elle en se tournant vers les deux dignitaires; je ne connais point monsieur, et elle désignait le blondin. J'ajoute que je ne tiens en aucune manière à prolonger nos relations. On se prenait aux cheveux ici ; j'y ai fait un brin de police. J'ai eu les honneurs de la séance ; on m'a rendu cela en procédés. Partant quittes.

— Eh bien ! alors, dit le blondin essayant de reprendre sa position à la tribune.

— Attendez, mugm/ti quand j'aurai fini, vous vous dédommagerez. Pour l'instant, c'est moi qui ai le dé : laissezm'en découdre. Patience, ça ne sera pas long, et je ne vous mâcherai pas les mots. Vous jouez ici une pitoyable comédie. Comment 1 ce n'est pas assez que les hommes aient la cervelle sens dessus dessous, il faut que les femmes s'en mêlent !

— Voilà de singuliers propos 1 s'écria le blondin en se révoltant.

— Taisez-vous, rnuguet, c'est aux femmes que je parle. Oui, il est honteux qu'on en soit venu jusqu'à nous embaucher. Gomment ï vous, ajouta Malvina en se retournant vers les dignitaires du bureau, vous, des personnes d'âge et qui avez l'expérience de la vie, vous donnez dans ces godans-là ! Un club ! voyez la belle avance ! Livrer des femmes en spectacle, les faire monter sur les planches, comme si elles descendaient en ligne directe des mémorables tricoteuses du club des Jacobins ! Mais, malheureuses que vous êtes, si vous aviez des filles de quîtize ans, les amèneriez-vous ici pour se prostituer aux yeux du public? Et ce que vous ne laisseriez pas faire à vos filles, vous voudriez que d'autres le laissassent faire aux leurs et le fissent elles-mêmes? Songez-y donc!

— Mais, citoyenne, vous ne pouvez pas dire ces choses-là ici ! s'écria le chevalier des femmes j vous allez contre le but de l'institution.

— A la porte, le blondin! s'écria l'assemblée d'une seule voix.

Les sympathies de l'auditoire étaient évidemment pour

Malvina; les lunettes irritées de la présidente n'y pouvaienl rien. Elle continua.

— Voyons, dit-elle, c'coutez un bon conseil. Fermez les portes de ce club ; que cette séance soit la dernière. Il y a ici une occasion de scandale, ne la prolongez pas. Laissez ce rôle aux dévergondées. Si les bommes aiment à bavarder entre eux, à briser des vitres en enfants qu'ils sont, à se parler l'écume à la boucbe, que les femmes soient plus sages ; qu'elles leur donnent l'exemple du bon sens et delà modération. Sommes-nous donc ici-bas pour nous dévorer les uns les autres ? Vos droits ! on vous parle de vos droits ! Un beau venez-y voir! N'en avez-vous point assez, de droits? Vous avez celui de faire faire à un homme tout ce qui vous passe par la tête, et vous ne trouvez pas que ce soit déjà joli ? Vous avez celui de tenir en ordre votre maison, de raccommoder les chausses de vos maris, de surveiller et d'élever les cnfanis, de commander aux bonnes et de veiller h ce que le dîner soit cuit à point! N'est-ce pas là des droits suffisants? Et qu'aurez-vous gagné lorsque vous serez venues ici exercer vos langues pendant trois heures consécutives? Vous aurez gagné que la maison ira à vau-l'eau, que les enfants seront mal tenus, les nippes en mauvais état, et les bonnes maîtresses chez vous. Voilà votre compte clair et net; demandez la monnaie maintenant.

— Bravo! dit l'assemblée en guise d'assentiment; c'est bien cela.

— Ainsi, c'est convenu, nous allons fermer ce club, et les honnêtes gens nous applaudiront. Si vous ne le faites, voulez-vous savoir ce qui vous arrivera? Aujourd'hui on vous hue sur votre passage, on vous insulte, et j'en ai eu ma part ; on vous déshonore par des propos. Si vous pei-sistez, on ira plus loin ; on vous fouettera au coin des rues. Eu avez-vous le goût? Continuez ! sinon, fermez cet antre. J'ai dit.

Ce dernier trait enleva l'auditoire j Malvina descendit de la tribune au milieu d'acclamations sans fin. On voulait la porter en triomphe; elle se refusa à cet honneur. Du reste, elle obtint celui dont elle était le plus jalouse : le club fut formé.

198 JÉROiME PATLROr.

Les rcciti5 de voyages nous ont appris ce qu'est un ouragan sous l'cquateur, et en ont fait des descriptions terribles. Nulle part le désordre des cléments n'acquiert plus d'intensité et ne se signale par des ravages plus profonds. Dans le ciel, les nuages se choquent avec fureur tandis que le vent passe sur le sol comme une faulx tranchante. Rien n'échappe^ rien ne résiste à cet effort, ni les récoltes, ni les bestiaux, ni les habitations. Aux ruines qu'il laisse, on reconnaît le passage du fléau.

C'est ainsi que les révolutions sévissent; elles jonchent le sol de débris. Les hautes existences sont frappées d'abord; puis vient le tour des existences plus modestes. Dans cet ébranlement général, nul abri n'est sûr; il faut subir la loi commune. Aussi, que de victimes autour de nous ! Que de chênes foudroyés! que de roseaux brises à la racine! Tout sert de litière aux révolutions, les privilèges delà naissance et ceux de la richesse, les palmes du talent et la splendeur des arts ; point de grandeur qui se dérobe à leur implacable niveau.

Au nombre des existences que les événements avaient le plus cruellement froissées, il faut compter celle des hommes de style. C'était à faire pitié. On sait quelle gloire et quel profit s'attachaient naguère à ce titre. Un homme de styl^ était un capitaliste ou peu s'en faut. Ses substantifs avaient cours forcé ; on mettait un prix jusqu'à ses virgules. Le fond de ce commerce égalait en solidité un immeuble à Paris ou une tcri-e dans l'Anjou. Rien n'en troublait le rapport, niles inondations, ni la grêle. Pourvu que l'homme de style eût la main prompte au badigeon et se prodiguât en arabesques,

il était sûr de maintenir ses revenus au niveau de ceux d'un flnancier et de faire une très-grande figure.

Ainsi favorisé pour le profit, un homme de style n'était pas moins heureusement partagé du côté du bruit, 11 remplissait l'Europe de ses alinéas; il tenait les populations sous le charme. D'écho en écho son nom était allé surprendre le Samoïède dans ses glaces et l'Arabe dans ses déserts. Un brevet d'homme de style, bien exploité, conduisait là. C'était peu au début : quelques voix d'amis, une industrie limitée. Avec le temps, ces voix gagnaient du terrain; l'admiration mutuelle a tant de ressort! Se traiter d'homme de style, à l'cnvi, à tout propos, en apparence c'est un mince résultat ; en réalité, c'est ainsi que se construisent les grandes gloires. Il en est d'elles comme des fleuves à kur source. C'est im filet de talent, d'esprit, comme on voudra, qui s'échappe de la base du rocher et muruuire dans un vallon discret, à l'ombrc de quelques sureaux : alimenté en chemin par les affluents de l'éloge, il voit ses rives s'étendre, et s'accroître son lit, jusqu'à ce qu'il se jette par sept bouches dans les eaux profondes de la célébrité.

A l'aide d'un procédé si simple, bien des hommes de style avaient fait leur chemin, et dans toutes les nuances de l'emploi. Les uns avaient réussi par la voltige littéraire et les jeux folâtres exécutés sur l'herbe du feuilleton. D'autres avaient abordé les grands moyens et construit leur nid sur les hauteurs de l'anti thèse. Ceux-ci marciiaient à la gloire par le vermillon, et, se sentant vieillir, en usaient comme d'un fard pour cacher leurs rides. Ceux-là employaient l'histoire en guise de balancier, et en frappaient une monnaie dctrcs-i mauvais aloi. Il en était qui inclinaient au pire et poursuivaient leur fortune à travers les décombres. Ils fomentaient au sein des masses les instincts violents et les conviaient à des révoltes sacrilèges. Ou bien pour flétrir notre civilisation, ils n'en montraient au peuple que les impuretés, et le conduisaient à la colère par le dégoût. Ainsi procédaient les hommes de style : grâce à l'emploi de ces modes variés, ils arrivaient le plus naturellement du monde à la richesse et aux hon-

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neurs. Pour être acquise à peu de frais, la couronne n'en était pas moins belle, et semblait être solidement posée sur le front des élus.

Qui eût pu croire à un revers éclatant? Qui eût présagé une déchéance prochaine? L'empire de la forme ne devait-il pas survivre à tous les ébranlements de l'opinion? Ses sphères sereines n'étaient-elles pas au-dessus de la région des orages ? Hélas ! non. L'événement le prouva. Au premier souffle, ces gloires s'effeuillèrent et jonchèrent le sol de leurs débris; ces noms, adoptés par la foule, se perdirent dans le bruit immense que soulèvent les révolutions. Les vanités d'auteurs durent en éprouver un choc terrible. Un tel délaissement après une vogue si grande ! Tant de fanfares remplacées par un silence absolu! C'était à s'ouvrir le ventre de désespoir, à la manière des Japonais. La fortune se vengeait durement. En un jour, sur le premier prétexte, elle jetait dans le fleuve d'oubli des hommes qui avaient fait les délices des deux hémisphères; elle obligeait ces condors de la pensée et de la forme à qui l ter les hautes cimes et le commerce du soleil, pour descendre à des abris indignes d'eux et à des relations plus obscures. Triste retour des grandeurs ! Spectacle fécond en découragements! Les républiques abondent en traits pareils; elles aiment à dévorer les hommes. Celle-ci s'en prenait aux hommes de style; c'était d'un goût plus relevé.

Pour comble d'amertume, l'honneur ne demeurait pas seul uir ce champ de bataille calamiteux; les billets de banque y succombaient également. 11 lallait en conduire le deuil. Adieu, iès lors, à ces raflinements mêlés de créanciers dont se composait la grande vie littéraire. Plus de château mauresque, voué d'avance à l'expropriation. Plus de pavillon sur le lac olTert en holocauste au génie de l'inventaire. Plus de mobilier et plus d'huissiers, deux objets qui se suivent et se complètent si bien. Du môme coup, la révolution avait tout supprimé, splendeurs et misères. Qui l'eût dit aux jours opulents, lorsqu'au bout de chaque ligne se trouvait une pièce d'or, comme le produit naturel d'un filon inépuisable? Qui l'eût dit aux heures de succès, au milieu des enivrements du luxe

et de ces mille fantaisies dignes d'un prince d'Orient! 11 n'était point d'état de maison que l'imagination, de ses doigts de fée, ne pût soutenir. Elle assurait tout à ses favoris, carrosses et gens, table ouverte et train de seigneur. Que ce temps é^ait loin ! et quel déchet dans celte existence asiatique!

En face d'une telle ruine, quelle âme n'eût été ébranlée ? quel cœur n'eût défa«illi? L'homme de siylc ne fléchit pas. Devant ces foudres déchaînés, il garda le front haut et jeta au malheur d'orgueilleux délis. Le destin pouvait le ruiner, mais non l'abattre. L'Europe le délaissait ; tant pis pour l'Europe. C'était une éclipse; quel astre n'en a pas ? Le soleil disparaît dans la brume; en est-il rnoiho le soleil? Ainsi pensait l'homme de style. Dans sa conviction, le globe ne pouvait, sans dommage, se passer louglemps de ses soins. Sans vouloir nuire au soleil, il croyait jouer un rôle plus essentiel encore dans l'évolution terrestre. Le flambeau de l'ànic n'est-il pas supérieur au flambeau du corps? Singulière prétention que celle d'effacer, d'amoindrir l'homme de style, c'est-à-dire le souflle qui vivifie, le pinceau qui colore, la voix qui résonne, l'œil qui sonde les abîmes, la main qui tient le gouvernail et dirige sur un océan plein d'écueils nos générations éplorées et flottantes !

L'homme de style se crut donc un élément nécessaire dans l'économie de l'univers, et il persista. 11 brava l'abandon ; il se remit à l'œuvre. Seulement, à l'exemple des divinités indiennes, il eut le soin de se transformer. Jusqu'alors la politique ne lui avait, paru qu'un objet secondaire, abandonné aux plumes d'un degré inférieur. Longtemps il l'avait couverte de ses dédains. En présence des événements, cette opinion devait se modifier. Ils avaient fait à la politique une telle place que les grands pinceaux de l'époque étaient mis en demeure d'y concourir.

— Ah ! ils l'ont voulu, se dit l'homme de style ; ah ! ils nous y forcent ; eh bien ! ils vont voir. Les écoliers avaient seuls donné ; c'est le tour des maîtres. Le journal était livré aux doublures; place aux premiers sujets, et atlcnlion !

Ce fut ainsi que l'iiommc de style entra dans la politique, la férule en main et sans quitter ses éperons. La suite répondit à ce début. Son premier soin fut d'entreprendre l'éducation des lecteurs et d'initier le pays à une histoire pittoresque de son invention. Faut-il le dire ? un si vaste dessein fut mal servi par les événements. Le génie vint se briser contre la force des habitudes. Ce public que l'on espérait éblouir se refusa aux excès de couleurs ; il préféra le vol du passereau au vol de l'aigle ; il se montra insensible aux fantaisies historiques dont on l'inondait. Triste et dernier échec! Décidément l'homme de style enti'ait dans une veine malhi ureuse. De ce naufrage universel, il ne lui restait qu'une épave, et elle venait de disparaître en le livrant sans défense au flot orageux du discrédit.

Était-ce justice? Je n'oserais pas dire non. Toute fausse gloii'e s'expie ; toute surprise a des retours. Jeune, j'avais pu assister à l'éclosion de ces renommées, et j'en avais baptisé plusieurs de mes mains. Ellec avaient toutes reçu l'eau lus- traie de la réciprocité. Les choses se faisaient d'ailleurs dignement et de la meilleure foi du monde. On s'admirait en famille ; on y échangeait l'expression d'un enthousiasme naïl. Jamais plus de ferveur ne régna dans le culte des lettres; on croyait aux idoles consacrées d'hier; on serait mort pour elles, s'il l'eût fallu. De pareilles dispositions sont contagieuses ; bon gré, mal gré, le public les subit. Les mêmes noms lui sont répétés tant de fois, entourés dhouunages si grands et d'épithètes si sonores, qu'il cède de guerre lasse et désarme devant le bruit. Sous cette pression, les grands hommes ne se discutent pas, ils s'imposent.

Une origine pareille entraînait à sa suite de nombreux inconvénient.5; ils se révélèrent bientôt. Ces parvenus de la gloire avaient tous les défauts des parvenus. Les airs fanfarons ne leur manquaient pas, et ils tranchaient volontiers du matamore. Ils apportaient dans les lettres un élément à la fois fécond et fatal, la jeunesse, c'est-à-dire beaucoup d'audace et point de maturité. Aussi quel empire turbulent et quelle orageuse puissance ! J'ai raconté ailleurs ces débuts

qu'accompagnèrent de puériles exe'culions. Il est superflu d'y revenir. Je ne parlerai pas non plus des violences que les maîlres nouveaux exercèrent sur la langue, et de la sentence portée contre son génie abstrait au profit d'un retour vere de grossières réalités. Ce sont là pourtant des erreurs dignes de châtiment; car c'est quitter le ciel pour la terre, et sacrifier l'idéal à l'enluminure et au relief.

Mais ce que je rc[)roche surtout à ces esprits enivrés d'euxmêmes, ce qui donne à leur chute le caractère d'une expiation, c'est l'influence funeste qui s'est attachée à lci:rs travaux. Chacun d'eux a choisi librement son rôle, et l'on ne saurait dire quel a été le plus fâcheux. Les uns étaient pour la société des baladins; les autres des empoisonneurs. 11 était de mise de répéter à la ronde que l'art ne doit compte qu'à lui-même de l'action qu'il exerce cl des moyens qu'il emploie. On célébrait de toute part la fantaisie, et sous le couvert de ce mot il n'était pas d'impureté, pas d'extravagance qui ne pussent se donner carrière. Les plumes frivoles se jetaient hors de toute voie; les plumes violentes allaient jusqu'aux plus somI)res écarts. Le faux, le monstrueux, composaient la monnaie coiu'ante des lettres. Pas un sentiment vrai, naturel, sensé ; partout un excès de pensée et de forme. Au lieu du mot juste, le mot outre; tout pour l'oreillâ, rien pour le cœur. Au théâtre et dans les livres, ces déviations se retrouvaient; point d'art qui n'en fût atteint jusqu'au pervcrtisscraenl. Les âmes s'en allaient éperdues et comme sous l'empire d'un mauvais rêve. On se deuîandait avec effroi ce qu'était devenue la sainte mission de l'écrivain au milieu de ce désordre des consciences et de cet égarement des esprits. On se demandait si c'était ià une déchéance irrémédiable, et s'il ne fallait voir désormais dans la phalange des lettres qu'une tribu de bohémiens, chargés de vermine et d'oripeaux.

Dans la sphère des arts, ces victimes n'étaient pas les seules. La détresse s'étendait à tout ce qui manie le pinceau ou le crayon, atout ce qui tient l'ébauchoir ou le ciseau. A l'aspect de tant de douleurs. Oscar lui-même était ébranlé. U avait envisage la Républic^uc à un point de vue plus sub-

slantiel, il en avait fait une mère attentive et pourvue de mamelles fécondes ; il l'avait crue incapable de réduire ses enfants au régime de l'inanition. L'évidence ét?.it là pourtant ; impossible de s'y refuser. Des artistes célèbres, des hommes d'un vrai talent, ne trouvaient plus dans le travail accoutumé de quoi suffire à leurs plus urgents besoins. La faim les assiégeait devant leur chevalet vide ; le désespoir habitait leurs ateliers. Les plus forts résistaient seuls; les autres prenaient en dégoût une carrière ingrate et demandaient à la pioche ce que le crayon leur i-cfusait. Il fallait vivre ; le chantier national s'oavrit devant eux. La République n'avait qu'un seul hospice pour les blessés de l'industrie et de l'art : le règne de l'égalité commençait, de l'égalité dans la misère.

N'était-ce pas là une autre et une nouvelle expiation ? Aucun des arts n'avait échappé au désordre introduit dans les lettres. Le faux et l'obscène, l'outré et le hideux y tenaient une grande et large place, et nulle part on n'avait fait plus beau jeu aux intempérances de la forme et de la couleur. Il se trouvait, de par le monde, des brocanteurs et des critiques habitués à touteb es prostitutions de l'encan et de la plume. On les voyait prendi e des réputations à l'entreprise et se mettre au service des talents les plus équivoques et des noms les plus obscurs. Rien de mesuré, rien de sincère dans cet ordre de relations. Une toile ne valait que par le bruit qui se faisait autour d'elle. La bête était toujours assez belle pourvu que le maquignon fût adroit. 11 est vrai qu'on n'y épargnait pas les grands éclats de vorx, ni les enthousiasmes de commande. L'enchère était conduite avec une vigueur qui désarmait le soupçon et ne laissait point de prise aux clauses rédhibitoires. Quel œil pénétrant que celui de ces critiques et de ces brocanteurs ! Quelle vigilante amitié ! Comme ils savaient faire valoir les coluristes qui les honoraient de leur coutiance ! Que de beautés cachées ils découvraient là où le public ne voyait que des masses confuses ! Le mot de chef-d'œuvre ne leur coûtait rien ; à tout propos ils l'avaient à la bouche. Un pâté de couleurs, chef-d'œuvre ; quelques coups d'eslompe, chef-

d'œuvre. Puis ils y mettaient le prix en hommes qui virent au solide et savent ce que vaut une apologie de leur façon.

C'est par de tels procédés que les arts avaient préparé leur ruine; c'est celte période de maquignonnage qu'ils expiaient. La mystification la plus effrontée y avait établi son siège ; on n'y voyait que gloires surprises et noms imposés. Les talents sérieux se tenaient à l'écart et protestaient par le silence ; ils désertaient ce champ de foire où le succès se mesurait au bruit, et regardaient comme indigne d'eux de faire les frais d'un orchestre. La place restait donc libre aux célébrités de la fantaisie et de la couleur et aux champignons qui poussaient à leurs pieds et sous leur ombre. Ce commerce en plein vent dura tant que le ciel se maintint d'azur; maïs un ouragan suffit pour tout emporter, industriels, queues rouges et public. Sur ce terrain, naguère si animé, la solitude régna. Justice était faite.

Ce sort fut aussi celui des comédiens; ils passèrent par les mêmes épreuves. Certes, si quelqu'un pouvait se croire à l'abri de coups pareils, c'était le comédien, ce favori du siècle. Naguère encore il régnait, il faisait la loi. Ses notes de poitrine ou de tête étaient hors de prix; ses gestes avaient cours forcé. Pour lui, la banque n'avait pas assez de billets; la renommée pas assez de trompettes. Les populations se pressaient sur son passage comme sur celui d'un prince du sang. Vienne et Saint-Pétersbourg se l'enviaient ; les deux mondes étaient son domaine. Comment croire qu'une pareille idole serait tout à coup renversée de son piédestal, qu'une industrie si achalandée perdrait en un jour sa clientèle ? C'est ce qui arriva néanmoins; la révolution sévit contre le comédien, cet enfant gâté de l'art et de la fortune. Resté en face de bancs déserts et d'une caisse vide, il résigna l'empire, il entra dans la catégorie des dieux déchus. La vie des planches conduit à l'imprévoyance, et l'ombre des jours prospères ne s'étendit pas longtemps sur les mauvais jours. Le comédien connut la délj'<*.sse; elle vint s'asseoir à son foyer.

Peut-êfcre alors se souvint-il des défis jetés au destin et de tant de richesses dispersées aux vents. Ce fut un examen de

conscience où rien ne fut omis. Qui sait si le rcmorcb ne s'y mêla point? Le comédien n'avait-il pas abuse de tout, de sa santé el de son talent, du public et de lui-même? N'avail-il pas abondé dans cette veine du faux et du monstrueux qui fit du théâtre une école de perversité, et de l'art un instrument de désordre ? N'avait-il pas dégradé la scène par des grincements de tabatière et des hoquets transposes? Ne s'était-il pas joué, dans un type célèbre, des instincts les plus sacrés, les plus dignes de respect ? Non, de pareils excès ne restent point impunis. On ne saurait sacrifier à des cffetî violents sans essuyer, au jour de l'explosion, quelques atteintes de ces violences. C'est ce qui était arrivé. Les compte? se réglaient et embrassaient un passé onéreux. Tout ce théâtre de clinquant et d'oripeaux, ces verroteries que l'on olTrail comme des pierres précieuses, ces cheveux dénoués oii les doigts se promenaient en guise de peigne, ces attitudes de saule pleureur, ces premiers sujets vus de dos, ces tirades haletantes, ces imprécations empruntées au moyen âge comme le décor, ces spectacles où le bruit suppléait l'idée, et où le sifflet du machiniste remplaçait avec avantage les grandes passions du cœur, tout cet ensemble de formes véhémentes et de sentiments outrés ne pouvait pas demeurer sans châtiment, sans expiation. Il fallait que le comédien apprît, comme l'écrivain, que les arts ont leur dignité, et qu'ils se vengent tôt ou tard de ceux qui la méconnaissent. C'était une leçon : peut-on dire qu'elle fût imméritée ? j Ainsi, dans toutes les branches, l'art portait la peine d'ex- 'cès antérieurs : il était mis en demeure de rentrer dans des 'voies plus saines et plus vraies. Le malheur des temps avait fait justice de toutes les prétentions, de toutes les vanités. Des .'fronts altiers se courbaient devant la loi commune : plus d'un Homère était près de tendre la main. Le gouvernement compatit à ces sourPranccs et les secourut à sa façon. Pour les sculpteurs, il eut les statues en plein vent; pour les comédiens, il eut les représentations populaires. Nous jouîmes^ pour notre argent, de ce spectacle gratuit, et il n'est pas sans intciêt d'en consigner ici le souvenir.

Aux jours de sa grandeur, Rome avait prononcé un mot qui causait à notre gouvernement de cruelles insomnies. Attentive aux besoins du peuple, elle les avait cnergiquement résumes : Du pain et les jeux du cirque, disail-elle. C'était un programme simple et court, mais grand comme tout ce qui est simple, et fécond comme tout ce qui est court. Du pain et les jeux du cirque ! notre gouvernement en rêvait chaque nuit, entre deux insurrections. U s'était dit qu'il ne resteiait point au-dessous de Rome, et qu'il ne ferait pas pour le peuple moins que Rome n'avait fait. Malheureusement, en étudiant sous tous les aspects les termes du programme, il restait au dépourvu de la moitié. Il avait le pain ; il n'avait pas le cirque. C'était le désespoir des membres du gouvernement, et surtout de celui que l'imagination portait sur ses ailes :

— Si nous donnions des représentations populaires? s'écria-t-il un beau matin. Faute de cirque, on a des théâtres.

L'avis passa. Il fut convenu que l'on dompterait le peuple à l'aide de spectacles gratuits, qu'on le désarmerait par les chefs-d'œuvre de notre scène. Au contact du tondre Racine, la multitude ne pouvait que s'adoucir, et Molière agirait sur ses hypocondres dans un sens favorable à l'ordre public. Le gouvernement espérait retrouver ainsi des nuits tranquilles et des jours moins sombres. Le commerce des grands auteurs a tant de vertu! Rome avait eu le cirque, Paris aurait la tragédie; c'était le remède à petites doses. U était impossible qu'un régime d'hémistiches bien appliqué, bien suivi, n'amenât pas dant l'état des masses un notable changement.

208 JRROME PATUROT.

L'esprit de désordre ne pouvait résister à un traitement si héroïque.

— Va pour la tragédie, dirent les membres du gouvernement. Que désirons-nous, après tout? quelque chose de romain. Tout chemin mène à Rome.

Cette considération philosophique terminale début; dès le lendemain, la représentation populaire fut annoncée sur les rnurs de Paris. On dit, à la ronde, que, pour la première fois, nos maîtres de la scène allaient trouver leurs juges, et qu'à un auditoire blasé succéderait la fleur des intelligences primitives. Les illustres morts en tressailliraient d'aise dans leurs tombeaux. En même temps on ajoutait que les billets d'entrée se distribuaient aux diverses mairies, et qu'on avait eu le soin de répartir entre elles, d'une manièic équitable, le nombre de places que la salle pouvait contenir. Ainsi le faubourg Saint-Marceau n'aurait rien à envier au faubourg du Roule, et dans ce système d'apaisement fondé sur la tragédie, les divers quartiers fourniraient un contingent égal de passions et participeraient au traitement d'une manière uniforme. On ne pouvait procéder ni avec plus de prudence ni avec plus de justice.

Un incident trompa ces sages calculs. H existe à Paris une tribu qui vit du théâtre et en connaît parfaitement les détours. Elle se compose de marchands de lorgnettes et de contre-marques, auxquels se réunit, dans les grandes occasions, le double commerce des pastilles du sérail et des chaînes de sûreté. Ces vertueux spéculateurs constituent, en matière de spectacles, une force à laquelle rien ne résiste. Plus d'une fois on a voulu les briser. Prétention vaine! Cinq préfets de police y ont échoué. C'est dans les rangs de cette milice que se recrute le personnel de l'entreprise des succès, industrie digne de tous les respects, et qui confine à celle des lettres par tani de points. Ainsi le théâtre se trouve enlacé dans une organisation savante à laquelle il lui est difficile de se dérober. Prétoriens aux abords de la salle, janissaires sous le lustre, ces hommes semblent tenir dans leurs mains son existence et son repos. Ils s'identifient à ses misères et vivent

de sa prospérité, ils ressemblent à ces cristallisations parasites qu'aucun effort humain oe saurait détacher de la masse où elles adhèrent.

Tel était le peuple promis aux représentations gratuites. Il se trouvait sur son terrain et n'entendait pas le céder sans combat. Quiconque a suivi de près ces brocanteurs en plein vent, a pu s'assurer des ressources qu'ils déploient en matière stratégique. C'est un talent voisin du génie. Aux allures d'un homme, ils devinent s'il désire un billet de spectacle et quel prix il y mettra. L'état du ciel, la composition de l'affiche, tout limite et modifie leurs prétentions. N'ayez pas peur qu'ils fassent grâce à qui porte un bouton en brillant! Ils pénètrent jusque dans SCS entrailles pour y lire son dernier mot, et ne se relâchent que de ce qu'ils ne peuvent victorieusement défendre.

C'est à ces vétérans du péristyle que le véritable peuple avait à disputer ses entrées de faveur. Le résultat ne pouvait être douteux. Dans toutes les mairies s'organisa un système d'embûches qui fît tomber la plus grande partie des billets gratuits entre les mains des spéculateurs. Noms supposés, substitutions de personnes, rien ne leur coûta pour arriver h leurs fins. Le point d'honneur s'en mêlait; ils voulaient rester maîtres de leur domaine. Ainsi le gouvernement manquait son but. Ce peuple qu'il espérait captiver par les prestiges de la tragédie était un mélange de marchands de contre-marques et de pastilles du sérail. La seule littérature à laquelle ils fussent sensibles était celle des lorgnettes et des chaînes de sûreté. Leurs vues ne se portaient point au delà. C'était un véritable échec pour les hommes d'Etat qui avaient rêvé l'équivalent des jeux du cirque, et une rude atteinte portée à leur programme.

Je ne parie pas de cette circonstance par ouï-dire et sur un simple bruit. Le hasard m'en fît acquérir la preuve personnelle. Nous passions un soir, Oscar et moi, dans la rue Richelieu, sans dessein arrêté et en curieux. Il y avait foule aux abords du théâtre ; nous allâmes aux enquêtes : c'était un spectacle gratuit :

— Viens voir l'enlrée, me dit le peintre. La pièce qui se joue au ddiors vaut mieux que celle qu'on lepiébcate au dedans. Viens, Jérôme.

— Tant de blouses?

— C'est le plaisant ! Ils s'administrent des poussées à démolir les murs. Viens donc.

J'allais le suivre, lorsqu'un tiers survint. C'était un homme sur le retour, exhalant une odeur infecte où dominaient le ihum et le tabac, et accommodant le français à la façon des juifs d'Allemagne :

— Monsir, disait-il, un pillet de sbegdàcle ! un pon pillet! Ce didlccle avait un tel cachet d'originalité que je n'y démêlai rien d'intelligible :

— Qu'est-ce donc? lui répondis-je, et pourquoi m'arrêtezvous en chemin ?

— Un pon pillet, monsir, un pon pillet, répéta-t-il en nr inondant de vapeurs malsaines. Un tézième loche dé vasse !

Je compris, avec un violent effort, qu'il m'offrait des deuxièmes loges de face. Un coupon jaune qu'il avait à la main me favorisa beaucoup dans cette interprétation.

— Qu'est-ce à dire? m'écriai-je. 11 s'agit de représentations gratuites^ et l'on vend des billets sur le pavé? Voilà qui est curieux.

— Oh! voui, monsir, pien qirieux, reprit l'Allemand en s'emparant de mon dernier mot. Pien qirieux, mcin gott! La coufernmcntbroûssoiie et zou varaille?

Je commençais à m'y reconnaître. Cet homme me proposait en spectacle le gouvernement provisoire et sa famille. La proposition n'eût rien perdu à ne point passer par sa bouche, car elle infectait. Je me détournai avec dégoût et allais quitter la partie, lorsqu'un jeune homme arriva, svelte, élégant, le jonc en main, la lèvre ornée de petites moustaches. Administrer un royal coup de poing sur l'épaule de notre interlocuteur, et lui faire exécuter^deux pirouettes sur lui-même, fut l'allaire d'un instant.

— File, Isaac! ajouta-t-il d'unevoix de maître.

L'Allemand vida leslicnx en homme dresse à cet exercice; après quoi le nouveau venu tira de sa poche un portefeuille de maroquin:

— Voici, messieurs, dit-il; il y a là de quoi vous arranger. Prenez, choisissez.

Le portefeuille renfermait des coupons de toute couleur, verts, jaunes, bleus. Le jeune homme les faisait papilloter entre ses doigts avec une grâce et une aisance incomparables.

— Ces messieurs veulent-ils des galeries? j'en ai. Des premières de côté? j'eu ai. Des balcons? des baignoires? j'aide tout cela. Mais qu'on se presse? rariicle est au feu.

Tout en poursuivant ce dialogue avecnous^ le jeune industriel surveillait du reg^^rd toutes les avenues et détachait quelques avis à l'adresse de ses lieuleuanls.

— Attention, Michel! le trottoir à gauche! il y a là une mine de clients. Et toi, Joseph, vite sur la chausiiée, voici une voiture de remise. Offre des loges de face.

C'était plaisir de voir comme ce garçon se multipliait et suffisait à tout. Un gênerai d'armée n'a pas le coup d'œil plus KÙr, le geste plus bref, le comnjandement plus rapide. Il nous tenait en arrêt comme une proie qui ne pouvait lui échapper. Jamais je ne vis tant de confiance éclater dans le maintien. Nous hésitions encore, que déjà pour lui c'était une affaire conclue :

— Je vois ce qu'il faut à ces messieurs, nous dit-il : deux stalles d'orchestre et numérotées; 66 et 68, voilà; à deux pas du gouvernement provisoire. Dix francs par stalle; en tout vingt francs. C'est donné. J'ai vendu les pareilles quatrevingts francs à un Anglais. Tout l'IIctel de ville y sera; les dames du gouvernement honorent les premières loges de leur présence. Numéi'os 06 et 68, ce qu'il y a de mieux, des stalles à souhait. Enlevé.

Pas moyen de résister à cet homme; d'une main il introduisait les deux coupons dans notre poche; de l'autre il té-

clamait le prix du marché. C'était de la violence ; nous y cédâmes en riant.

La salle offrait !c plus étrange coup d'oeil. Sur quelque point que se portât le regard, on n'apercevait qu'une immense couronne de blouses. C'était le vêtement en faveur ; il tenait dans la cour nouvelle la place que l'habit français occupait dans l'ancienne cour. On m'assura que plusieurs de CCS blouses cachaient du linge fm et des bottes vernies. Je le crois sans peine. Il est des gens qui vont vers le succès et quiont un penchant invincible pour les partis qui triomphent. Néanmoins, dans l'ensemble, le marchand de contre-marques dominait. Il occupait les places qu'il n'avait pu vendre, comme le détaillant dévore ses rebuts de magasin. C'est sur ce public que le gouvernement poursuivait ses expériences; c'est iiur lui qu'il voulait essayer la puissance des grands tragiques.

La représentation suivit son cours au milieu d'incidents variés et romanesques. Cet auditoire d'artisans eut des manières de troubadour. 11 se prodigua vis-à-vis du gouvernement en témoignages d'approbation, demanda la Marseillaise à tout propos, et n'établit pas entre le parterre et le paradis un cours suivi de dialogues. Une pièce de circonstance lui fut offerte; il eût pu dormir, il eût pu bâiller; il s'abstint de ces deux genres de manifestation. On lui adressa à brûlepourpoint des compliments excessifs jusqu'à l'injure; il ne sourcilla pas. La flatterie glissait sur lui comme le dénigrement. 11 se montra admirable en toute chose. 11 est vrai que la salle camptait bien des athlètes vieillis sous les feux du lustre et dont le cœur était inaccessible à l'émotion. Ils avaient assisté, dans la même enceinte, aux combats orageux de l'art, et de ces souvenirs ils s'étaient composé à leur usage une philosophie voisine du stoïcisme.

Cependant il y eut, même pour ces caractères de bronze, un moment d'épreuve, c'est celui où la tragédienne s'avança vers la rampe, un drapeau tricolore à la main. Elle avait une manière de comprendre el de chanter l'hymne républicain qui entraînait et révoltait les ûmes. On eût dit le rugissement de

la lionne quand elle pousse le niàle au combat. Cet accent n'était pas de notre époque; rien n'en motivait l'énergie et la férocité. Il respirait la vengeance ; oùélait l'injure à venger? 11 respirait la conquête; où était le sol à conquérir? Même comme étude d'artiste, l'effet en auraitdù être plus mesuré, plus contenu. Cet effet était grand néanmoins, et personne dans la salle n'y échappait. Sous l'éclair de ce regard, sous la puissance de cette voix^ un frémissement sourd parcourait les bancs et n'était interrompu que par une acclamation universelle. L'enthousiasme se soutenait ainsi jusqu'au dernier couplet, qui formait à lui seul une scène et un tableau. La tragédienne venait de l'achever, quand un dénoùment imprévu attira l'attention de la salle. De l'un des côtés de l'orchestre, venait de se détacher un ouvrier en blouse porteur d'un énorme bouquet de fleurs rares et choisies. Jexmeet agile, il franchit la rampe d'un bond et marcha vers l'actrice troublée et surprise. Arrivé près d'elle, il mit un genou en terre, comme eût pu faire un chevalier, et lui présenta son tribut parfumé aux applaudissements de l'assistance. Au bouquet était attaché un billet, et, bon gré, mal gré, il fallut que le régisseur vînt en donner lecture. C'était un acrostiche ; voici ce qu'il disait :

B eine de l'empire tragique, A vous ce don de l'ouvrier ; C harmez-nous par votre art magique, % D croïne au royal cimier,

E t chantez d'un accent guerrier là 'hymne ardent de la République.

— Bravo! s'écrièrent mille voix.

— Pas mal pour un ouvrier! dirent les membres du gouvernement.

L'auteur de cet incident avait quitté la scène comme il l'avait abordée, c'est-à-dire en franchissant la rampe et en passant sur le corps des instruments à vent. Dans ce second trajet, son visage mieux éclairé me frappa. Je craignais de

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me tromper, d'être le jouet d'un souvenir confus ; au témoignage de mes yeux je voulus joindre celui d'Oscar :

— Ne le reconnais-tu pas? lui dis-je.

— En cflet, j'ai un soupçon vague, reprit le peintre. J'ai vu cette ligure quelque part. Mais dire où...

— Décidément, c'est lui. Oscar, c'est notre homme; plus de doute à présent!

— Quel homme?

— Notre marchand! celui des coupons d'orchestre.

— Tu as, ma foi, raison; c'est bien lui. Où diable la galanterie va-t-elle se nicher ?

Je n'écoutais plus Oscar; mon attention s'était portée ailleurs. Le héros de l'incident avait repris sa place à l'orchestrcp et un groupe d'amis l'entourait.

— Diable de Mitouflet ! disait l'un d'eux, y a-t-il mis de k grâce !

— N'est-ce pas, fiston, que c'était filé un peu proprement?

— En troubadour, en vrai troubadour! On dirait que tu n'as fait que ça toute ta vie.

— Et le bouquet, donc? reprit un autre interlocuteur. Voilà qui est d'un genre un peu cossu ! Plus que ça de tubéreuses! merci !

— Des tubéreuses, fiston! poxn* qui me prends-tu? Pour un étudiant? Toutes fleurs de serre, mon petit, et des noms latins ! Ah bien ! oui, des tubéreuses! Pourquoi pas des coquelicots?

Le groupe poursa de joyeux rires et se dissipa. La salle se vidait peu à peu ;.le gouvernement avait regagné ses carrosses. Sans doute la nuit fut plus calme et des songes riants visitèrent son chevet. Le peuple évidemment s'accoutumait au commerce des grands auteurs, et son caractère ne pouvait que gagner à ce contact. Encore quelques représculations graluiles, et cotte éducation s'aclievalt; il arrivait par rhéniistichc au perfectionnement absolu. Heureux peuple! On le comblait de pain et de tragédies 1 Que pouvait-il désirer de plus T

LES MAINS CACHEES. 2t5

LEi; MAINS CACHEES.

Il est temps que je fasse un retour sur moi-même et dire quelle était, au milieu de ce chaos, la siluatioa de mon esprit.

Je l'avoue, le spectacle déroulé sous mes yeux trompait tous mes calculs et sapait par la base l'édifice de mes illusions. Une foi moins robuste que la mienne y eût succombé. C'était mon rêve pris au rebours. A voir de près les choses, je sentais mon âme se briser de douleur. Tous les reproches que nous avions faits à la monarchie, on pouvait désormais les retourner contre nous. II n'en était point que nous n'eussions pris à tâche d'encourir. Les mêmes abus se reproduisaient obstinément comme ces plantes parasites qui trompent les mains les plus vigilantes. L'intrigue, que l'on voulait bannir du gouvernement, s'y était .seulement déplacée. Avec d'autres noms, c'étaient les mêmes errements. Elle descendait plus bas, et n'en était pour cela ni plus décente ni plus légitime.

L'esprit humain est-il donc destiné à s'agiter dans le même cercle, et ne serons-nous conséquents que dans nos inconséquences? Nous avions blâmé la mendicité organisée autour des fonctions publiques, et jamais celte mendicité ne s'était produite avec plus d'ensemble et plus d'impudeur. Nous avions attaqué, et à juste titre, ces envahissements de famille qui s'exécutaient àl'ubrid'un nom illustre et tendaient à faire de la France un territoire conquis. Ces usurpations n'avaient point cessé, et quelques chefs de race disposaient encore des emplois comme d'autant de Ocfs en faveur des membres de leur maison. Nous avions chargé d'anallièmes les gouvernements qui usaient de la menace ou de la faveur pour peser sur la conscience publique, et portaient

atteinte à la libellé des choix. Ces procédés étaient toujours les mêmes, et jamais l'influence du pouvoir ne s'était exercée d'une manière plus apparente et p\us éhonlée. Nous avions reproché aux employés d'un ordre supérieur d'avoir un pied dans leurs fondions et un autre dans le parlement, et plus d'un s'obstinait à garder une situation qui ne convient guère qu'au colosse de Rhodes. Nous avions demandé aux gardiens du Trésor des exposés sincères et un équilibre sérieux, et nous en étions réduits à attendre encore ces deux garanties financières. Njus avions, par un décret, interdit la sollicitation aux représentants, et pour la plupart ce décret demeurait une lettre morte. Ainsi, sauf quelques noms, rien n'était changé; les mœurs avaient été plus fortes que les institutions. Nous avions la République, nous n'avions pas les sentiments républicains.

Aussi éprouvai-je un découragement profond à l'aspect de ce qui se passait dans les régions politiques; involontairement j'en détournai le regard. La moitié de mon rêve était détruite; il n'en restait que l'autre moitié .-c'était mon idéal de société, à laquelle j'ajoutai de loin en loin quelque perfectionnement nouveau. Tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, justifiait un peu de circonspection dans cette poursuite. Mille plans de réforme étaient offerts au public, et à chacun de ces plans correspondait une secte qui s'en servait d'enjeu pour tenter le hasard. Une fois engagée elle ne reculait plus. Au début, le ton était mesuré ; on sondait le terrain. Plus tard, l'aigreur s'en mêlait; le langage était celui de gens qui sont las d'attendre. Enfin les blcs.-^urcs de l'orgueil achevaient ce que l'impatience avait commencé, et la secte entrait à pleines voiles dans les eaux de ^.a violence et de la colère. Ainsi animée, elle ne voyait dans la résistance de l'opinion qu'un embarras, et dans la société qu'un obstacle. Les ruines ne l'effrayaient pas : elle espérait bâtir à nouveaux frais et fournir les matériaux. Elle croyait à son règne prochain : il y a toujours quelque conscience au fond de la vanité. De ce mélange de jactance et de ferveur, d'esf 'M-ances et de mécomptes , naissait peu à peu une haine

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