‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 19 sur 37 · LES INSTRUMENTS. Î · texte numérisé non relu

LES INSTRUMENTS. Î

— Tu n'y perdras rien, Comtois. Figure-toi qu'ils sont déjà venus sept ou huit au chantier; des messieurs bien couverts, bonne tenue, gants frais, enfin très-bien. On s'est abouché, on a causé. Sais-tu ce qu'ils nous ont offert tout de suite, là, An premier mot?

— Non!

— Un sort à la campagne, rien que ça. En bon air! une vie de seigneur!

— Ça me va, Percheron, s'écria le Comtois arraolié à son impassibilité ordinaire. La campagne! c'est mon rêve de tout temps. J'accepte, vois-tu?

— Voilà bien comme lu es, mon garçon ! Qu'est-ce que je te disais tout à l'heure? Tu ne sais pas résister. Pour un rien tu te rends.

— C'est qu'il fait si bon à la campagne, Percheron !

— On nous offrira mieux, mon fils! Où as-tu vu les gens dire tout de suite leur dernier mot? Ils se réservent, ils fmasscnt. Voyons-les venir.

— Une campagne, juge donc, moi qui eu raffole!

— Ah! pour ça, faut être juste. Comtois, il paraît qu'il n'y manquerait rien. Us arrangent les choses le mieux du monde, ces messieurs. 11 y a abondance de tout, des eaux magnifiques, un parc superbe, de belles constructions. Il y a du. bétail, il y a des pouliches, il y a des cygnes sur les étangs. Enfin une véritable vie de seigneur.

— Ne me dis plus rien. Percheron, ou je vais me vendre.

— Ah ça, crois-tu, par hasard. Comtois, qu'en retour, nous ne leur donnions rien à ces messieurs en habit noir? Un gouvernement comme celui-ci ! Un pays comme la France! Nous autres du peuple, nous sommes de vrais moulons. Voici deux l'ois que nous gagnons le gros lot à la loterie des émeules, et que nous en est-il revenu? Une misère plus grande. Quand i'y pense, ça me i)uUc, vois-tu, ça me jelle hors des gonds. Je ferais quelque esclandre si je ne me retenais. Mais cette fois ça tournera autrement : j'aurai l'œil à la victoire. 11 faudra compter avec moi, et je compterai serré.

— Tu feras bien, Percheron.

226 JÉllOME r-ATUROT.

— Primo, d'abon], point de gants jaunes, point de bottes vernies; condition de lifïuciîr. Les bottes vernies et les gants jaunes, c'est la mort aux révolutions. Secundo, ensuite, quarante-buit heures au peuple; mais, là, bien franrhes, et sans qu'aucun habit y vieni)e faire ses embarras. Par exemple. Comtois, un homme comme toi, un carré,. un puissant, estce qu'il ne serait pas bien place à la guerre?

— Ah! Percheron, ne me raille pas.

— Je ne te raille en aucune façon. Tu as J'étofTe de la chose. Je voudrais te voir avec les broderies et le chapeau monté. La belle figure que tu ferais là-dessous ! Est-ce que tu cr<iis, par hasard, qu'il y en ait beaucoup dans la troupe qui aient des épaules comme les tiennes et des voix de commandement d'une qualité aus';! rare? Que diable! Comtois, il ne faut point être comme ça. Ce n'est pas le frac qui fait l'homme, mais la nature. Et mets-toi dans la tête que lorsqu'on est fabriqué dans ton genre, on est bien placé partout. Ainsi, voilà qui est entendu, tu seras chargé de la guerre.

— Tu y tiens!

— Sans doute, fy tiens; tu fais partie de ma combinaison. Ah! tu t'ii'ingines que j'irai encore uî'exposcr àdos j(Mix malsains sans y être intéressé pour mon propre compte? Je vise aux finances, Comtois, et j'y arriverai. J'y arriverai comme tu arriveras à la guerre.

— Puisque tu le veux. Percheron.

— Quede bien nous allons faire, Comtois ! Que la France va être fortunée ! Plus d'exploitation de l'homme par l'homme ; c'est la première rélormo à introduire dans nos lois. Étions-nous exploités! L'étions-nons ! Mais cela va cesser. Plus de salaires! A bas les salaires! C'est trophnmiliant ! Il n'y aura plus que des associés sur le beau sol de Franco.

— Comme pour le caillou, dit méiancoliquement l'alhlèto.

— Un ouvrier, reprit le Perciieron, aura toujours vingtcinq francs dans sa poche ; l'État les lui garantit. C'est au pins juste, il n'y a pas àmarcliander. L'ouvrier aura un palais pour ses vieux jours, situé dons un canton salubre. 11 pouirajouir du spectacle de lanaLure et duparfimi des fleurs.

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Ce n'est pas les fracs qui feront jamais cela. Avant d'arriver, les fracs promettent monts et merveilles: l'ouvrier aura ceci, l'ouvrier aura cela. Ils n'ont pas la bouche assez grande pouï dire tout ce qu'ils feront pour lui. Une fois nommés, adieu les promesses, adieu les bienfaits. Ils nous faussent abominablement compagnie. Ainsi, plus de fracs, c'est entendu. Comtois j rien de tel que de traiter ses affaires soi-même. Je me charge du sort de l'ouvrier, et tu verras ce que j'en ferai. 11 aura le couvert assuré et tout ce qui s'ensuit. Devant les tribunaux, il aura toujours raison. Dans les grandes cérémonies, c'est lui qui aura le pas. Il faut donner une leçon aux bourgeois. Le bourgeois a assez fait e fendant, c'est au tour de l'ouvrier.

— Mais personne ne voudra plus être bourgeois alors.

— Quand cela serait. Comtois? vois donc le beau mal! Qu'est-ce que le bourgeois, après tout ? un champignon malsain; une société sans bourgeois n'en serait pas plus malade. Pourquoi sont-ils là, dis-le-moi ? pour pomper notre substance, pour s'engraisser de nos sueurs. C'est assez connu qu'ils n'ont pas d'autre emploi, et celui de monter leur garde. Il n'y en aurait plus demain, que les choses n'en marcheraient ni plus nimoinsque d'habitude. Le bourgeois n'est qu'un parasite, on lit cela dans tous les papiers.

— 11 est sûr et certain, dit sentencieusement le colosse, qu'on s'en passerait au caillou.

— Elle riche, voilà uu préjugé 1 Aussi, comme je le supprime ! Oh !là-dessus, vois-tn, jescraide fer. Plus de riches! Plus deiiches ! Et tant qu'il y en aura un, il n'y aura rien de fait. C'est notre plaie que les riches. Comtois. Les papiers publics nous le disent assez. Tout homme qui aura plus de cent francs chez lui sera fusillé ; il faut des mesures de rigueur. Cent francs, c'est encore un joli denier. Et plus de beaux meubles, entendons-nous !

— Bien ! El les ébénistes, Percheron ?

— Ils feront autre chose ; l'ouvrage ne manquera pa<». Plui de beaux carrosses à livrée, avec des cochers tout battant neuls.

— Et les carrossiers ? Et les gens de maison? Et les marchands de chevaux ?

— Ils feront autre chose ! Ne sois pas en peine pour eux ! Plus de services d'argent surtout ! Plus de vermeil ! Un peu deRuolZj et encore, encore !

— Ah ça ! mais Percheron, voilà bien des gens à qui tu fais du tort. Les orfèvres, les bijoutiers, les plaqueurs, les tourneurs, les monteurs ! Qu'est-ce que tout cela va devenir avec toi ?

— Ils feront autre chose, Comtois, ils feront autre chose, n'aie point de souci là-dessus.

— 11 est sûr et certain, pensa le philosophe, qu'ils pourront toujours faire du caillou.

— L'essentiel, vois-tu, c'est d'aller au cœur du riche, de frapper le riche. A quoi servent ces beaux hôtels avec des cours et des jardins ? N'est-ce pas trop de place pour si peu de gens ?

— Et les architectes, Percheron, et les maçons, les tailleurs de pierres, et tous les gens du bâtiment ?

■ — Ils feront autre chose! Tu t'arrêtes à des futilite's. C'est comme aussi les fanfreluches, les brimborions qui garnissent ces hôtels. Des bronzes, des tableaux, des statues, des gravures ! Je te demande à quoi cela répond ?

— Dame, Percheron, répondit l'ouvrier de plus en plus scandalisé, cela repond à faire travailler des peintres, des doreurs, des dessinateurs, des graveurs, des sculpteurs, enfin tous les hommes de l'art ! Ce n'est pas toi qui leur donnerais de l'ouvrage, n'est-ce pas ?

— Us feront autre chose ! Tu asdes vues étroites, Comtois, tu ne prends pas les questious de haut. Voyons, il n'y a qu'un mot qui serve. Veux- tu, om oa non, que la société reste ce qu'elle est ? Es-tu pour l'exploitation de l'homme par l'homme ?

— Mais non, Percheron, mais non.

— Eh bien, alors, faut sangler le i iche. Tant que le riche ne sera pas sanglé, la société sera ce qu'elle est. I/hoinnie sera exploité par l'honim^. Et à sangler le riche, il faut que ce

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