‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 18 sur 37 · LES INSTRUMENTS · texte numérisé non relu

LES INSTRUMENTS

— Plus loin, à quoi bon? répondit l'Hercule, se refusant à changer de place.

Tout ofTort pour l'ébranler eût été superflu : un roc a moins de solidité. Le Percheron se résigna.

— Victoh'e, dit-il, c'est décidé.

— Quoi donc? dit l'athlète.

— Ah! tu en es là! M'est avis qu'il faut te mâcher les mots. Eh bien! on s'insurge ! Y es-tu, maintenant?

— Vrai? répondit le robuste ouvrier sans en être ébranlé. On s'insurge, et quand cela?

— Limdi, ajouta le Percheron on étouffant sa voix. El motus.

— N'aie pas peur! Ah ! c'est pour lundi, poursuivit l'ilercule en secouant philosophiquement la tète. Ça va bien. Allons faire du caillou.

— Dt'Jà, Comtois? que tu es donc pressé! Écoute, vieux, on fait fond sur toi.

— A la bonne heure!

— 1! y aura des portes à enfoncer! et des solides!

— On verra, répondit l'athlète avec un profond sentiment de confiance. Ah ça. Percheron, si j'enfonce, encore faut-il savoir pourquoi. En as-tu une idée?

— Si je l'ai! Y serais-je sans cela? Voici, Comtois. Le gouvernement manque à tous ses devoirs; il n'y a plus moyen de tolérer la chose. C'est déjà la quinzième fois que les ateliers nationaux lui ont pardonné. Pour lors, ça va de fièvre en chaud mal. On a été trop bon pour eux. Je le disais dès février; on nous sert des gants jaunes, ils nous perdront. Faut tout de suite les confier à la Seine. On n'a pas voulu m'écouler : voilà. Aujourd'hui ils sont à démolir. Il en cuira peulêlre, tandis qu'en février ça allait comme de cire. La Seine s'en serait chargée avec plaisir.

— Tu crois. Percheron?

— Oui, Comtois ; mais n'importe; c'est à reprendre : il en coûtera ce qu'il en coûtera. On ne peut plus garder cette drogue de gouvernement; faut en purger le pays, Dabord, moi, il Y a là dedans un homme qui ne m'a jairiais convenu.

224 JEROME PATLIIOT.

— Et lequel?

— Un petit gros; assez louche. Et puis un nez! De ma vie je n'ai vu un nez comme celui-là ! c'en est humiliant !

— Adjugé ! Percheron, le nez y passera. Maintenant, viens faire du caillou.

— Est-il tannant avec son caillou ! Ton bon sens, Comtois! Du caillou la semaine qu'on s'insurge ! c'est bien d'autres cailloux que nous allons manier si la chose réussit! Tu verras, mon fils, tu ven-as ! J'ai là un plan, ajouta-t-il en se frappant le front avec un geste expressif.

— Tiens, c'est juste, dit le colosse après s'être adossé à un tilleul qui fléchissait sous son poids! Je vois bien ceux qu'on démolit; mais les autres?

— Les autres! s'écria le Percheron, dont loeil pétillait; ah ! tu veux les connaître, les autres ?

— Je n'y serais point indifférent, répondit le Comtois sans se départir de sa tranquillité; puisque j'aide à démolir, c'est bien le moins que je sache ce que je fais.

— Curieux!

— C'est comme ça. Percheron.

— Attention, Comtois, reprit l'ouvrier en jetant à droite et à gauche des regards soupçonneux, tu vas tout savoir. Seulement, n'en parle à âme qui vive !

— N'aie pas peur.

— Nous ne sommes que six dans les brigades à connaître le fin du fin. Tu es le septième.

— C'est comme si tu le déposais dans un tombeau, Percheron.

— A la bonne heure. Comtois ! Eh bien ! tu sauras qu'on a traité avec nous. Il faut se tenir ferme, mon garçon, et ne pas se laisser peloter comme en février. C'est moi qui conduis l'affaire, et ne va pss nous vendre comme tu fais toujours!

— Par exemple ! dit le colosse.

— Pas volontairement, mon fils, qui ne le sait? mais tu es bon! tu es facile, et l'on te joue. Ainsi, cette fois, j'ai carte blanche, n'est-ce pas?

— Carte blanche, soit!

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