LES AVENTURES D*OSCAR
maintenant des gilets extravasés et des chapeaux en cône. «Ainsi, mon chéri, prenons patience. Dans deux heures j'en aurai fini avec ces criminels. Un peu de calme, je te revaudrai ça. L'huissier me presse, j'aclicve brusquement. Ce porteépée s'est conduit avec trop de grandeur pour que je ne respecte pas ses scrupules. 11 entend le bourdon du président, et e'prouve le besoin de montrer son frac dauj l'enceinte. Rie de plus juste : la journée a été chaude; il convient de se compter. Je l'abandonne donc à ses destins et aux mouvements de sa brette. Adieu, mon mignon j à bientôt.
«Malvina. »
LES AVENTURES d'OSCAR.
Cette lettre dissipa les visions dont mon esprit était assiégé, Malvina se trouvait hors de péril ; encore quelques heures, et j'allais la revoir. Simon veillait sur elle et lui servait de cavalier. Dès lors, plus d'inquiétude, plus de souci. Ce qu'elle disait pour s'excuser n'était guère qu'une précaution orfitoire. Elle disposait d'elle-même assez librement, et sans y mettre un scrupule excessif. L'essentiel, c'est qu'elle fût en sûreté ; tranquille sur ce point, j'oubliai bien vite les inquiétudes dont j'avais élc la proie.
Je venais de regagner mon appartement, afin d'y prendre quelque repos, lorsqu'un bruit violent retentit sur les marches de l'escalier. J'ouvris ma porte ; elle livra passage à un homme qui se précipita vers moi avecime sorte d'égarement et alla retomber sur le canapé qui meublait la pièce datlente. Je portai la lampe de ce côté : c'était Oscar. L'œil seul d'un ami pouvait le reconnaître. Jamais sa barbe n'avait eu des reflets si mornes et si douloureux ; il était aisé de voir qu'une grande catastrophe avait pesé sur son existence.
-'c m'approchai de lui ; il me serra raclancoliquement la main :
256 JÉRÔME PATUUOT.
— Jérôme, me dit-il, tu es ma seule providence désormais; il faut que lu me sauves.
— Bah, répliquai-je en riant, encore une plaisanterie d'atelier. Tu veux me faire poser.
— Non, mon cher, non ; il faut que lu me sauves ; je ne plaisante pas, c'est sérieux.
— Vraiment?
— Très- sérieux ! N'as-tu pas quelque cabinet sans jour? une cave ! un bûcher ! quelque chose de bien sombre, de bien secret ?
— Tu plaisantes !
— Moi ! Mais vois donc mon air, Jérôme ! vois mes vêlements ! Y a- t-il à s'y tromper ? Au moment où je te parle, je voudrais être dans le creux d'un arbre, dans les entrailles de la terre, partout, excepté ici. Je marche sur des charbons ardents.
— Explique-toi, alors.
— Bah ! explique-toi, explique-toi ! Voilà qui est aisé à dire. Cache-moi d'abord, c'est le plus pressé. Pendant que nous causons, cinquante estaflcrs sont peut-cire à mes trousses. N'entends-lu pas du bruit sur l'escalier ?
— Pas le moindre !
— Ça ne peut pas tarder ; ils vont venir. Cette police a tant de moyens cachés ! Jérôme, je te le répète, précipite-moi dans un lieu sûr; autrement, un grand malheui' va m'arriver.
— Mais lequel? Oscar. Parle donc !
— Eh bien ! mou cher, je suis un criminel d'État, ni plus ni moins.
— Pas possible !
— Indubitable ! et, qui plus est, Jérôme, ma tête est mise à prix. Voilà où j'en suis.
— Tu m' étonnes !
— Maintenant, me cacheras- tu, ou me livreras-tu aux ibires ? dis-le franchement.
L'accent avec lequel ces mots furent prononcés désarma mes défiances. Je vis qu'il y avait là-dessous quelque événement où Oscar se trouvait compromis. Le désordre de sa toi-
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lelte ajoutait un poids de plus à cette supposition. Il fallait se porter sur-le-champ au secours de cette âme en peine :
— Je te sauverai, lui dis-je ; seulement avoue-moi tout : où es-tu allé? qu'as-tu fait depuis que je t'ai quitté?
— Tu vas le savoir ; mais veille aux surprises ! Ton concierge esl-il sûr ?
— Tout ce qu'il y a de plus sûr. Parle donc.
— Tu sais, Jérôme, ajouta-t-il avec mélancolie, que nous fûmes séparés par un flot d'ouvriers. Ces malheureux m'entraînèrent. 11 faut que ma physionomie leur ait plu, car sur-le-champ je fus au mieux avec eux. Ils me demandaient des ordres, ils voulaicnl m'élire leur général. De leur bouche, j'appris qu'ils appartenaient aux ateliers nationaux, et il s'en trouva deux dans le nombre qui prétendirent m'avoir déjà vu. J'eus beau m'en défendre, ils n'en démordirent pas.
— Leurs noms ? lui dis-je.
— L'un d'eux se nomme le Percheron.
— Et l'autre le Comtois, n'est-ce pas ?
— En effet.
— Nos hommes de Ville-d'Avray, le Comtois et le Percheron.
— C'est juste, ce souvenir m'avait échappé. Enfin, n'importe ! Je marche avec eux tout le long du quai. De vrais artistes, Jérôme, des artistes achevés! Tu crois peut-être qu'ils étaient passionnés pour quelque chose ou pour quelqu'un ? Pasle moins du monde. Ils criaient : Vive ceci ! ou : Vive cela ! indistinctement. Je leur aurais fait pousser des cris en faveur du Grand Turc, si je me l'étais mis en tête. 11 n'y a que de l'artdans le peuple de Paris, rien de plus. En veuxtu la preuve ? Au bout de dix minutes, ils criaient : Vive Oscar ! et s'en tenaient à ce vœu. Je les avais fascinés ; il m'e coûtera cher.
— Tu visais donc à Tenipire ?
— Moi, allons donc ! il n'y a pas un poil de ma barbe qui y songeât. Mais que veux- tu? j'exaltais ces ouvriers, jl' les enchaînais à ma personne ! 11 y a de ces phcnoniènes-là ; lacouleuvre et l'oiseau, par exemple. Eh bien ! entre eux et
25S JEROME PATCROT.
moi c était ainsi :il y avait un fluide. Je les aurais fait marcher sur des charbons ardents.
■"- Sans raillerie?
— Non, il y a des exemples : témoin Napoléon. Vois ses grognards, il les enlevait rien qu'en les regardant. Eh bien ! i'ai produit un eflet de ce genre sur ces ouvriers. Une fois f;u'ils m'ont eu rencontré, impossible de les arracher d'à côté de moi ; c'a été lini, ils ne m'ont plus abandonné. Il faut que j'aie des vertus secrètes ; ça ne s'explique que de cette façon. Qu'en penses-tu?
— Raconte d'abord ton histoire.
— C'est que tout e§ï là, raon cher. Ces ouvriers, une fois séduits, ne m'ont plus iâchc ; il a fallu aller partout avec eux : Mon général par-ci, mon capitaine par-là ! Pas moyen de s'en défendre. Et puis, c'étaient des vivat à tout bout de champ, avec mon nom à la suite. Oh ! les imprudents ! les imprudents !
— N'est-ce que cela? La peccadille est bien légère.
— Patience, Jérôme, ça se gâtera toujours assez tôt. Je poursuis. Voilà donc que nous marchons de compagnie, ces ouvriers et moi : le Comtois à ma droite, le Percheron à ma gauche. Un gaillard solide que ce Comtois ! Et ce Percheron, quel être fùté! Nous nous avançons donc en masse tout le long des quais. Une armée, une véritable armée ! il y en avait sur îes deux rives. On criait : A l'hôtel de ville ! et la foule se dirigeait toute de ce côté. Ou n'y allait pas d'ailleurs en se cachant; lesbarmières s'agitaient au vent et les cris remplissaient l'espace.
— Jusque-là, où est le mal ?
— Oui, mais c'est la suite qu'il faut voir. Devant l'hôtel de ville il y avait queltjues piquets de garde bourgeoise, mais peu nombreux. Les grilles étaient fermées et les croisées garnies de monde. Cependant le Percheron me prit à part. — Général, dit-il, il y a sur l'un des côtés une porte qui nous mènera làdedans. En même temps, il me désignait le monument municipal. — Là dedans? lui répliquai-je, et pourquoi faire ? — Nous vous suivons, général, reprit- il ; \enez',
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et ils m'entraînèrent vers la porte en question. — Elle est ferme'e, dis-je en la voyant. — Oui, général, dit Touvricr : mais le Comtois est là. Ici, Comtois? L'athlète accourut.
— Pèse moi là dessus, dit son collègue. Les gonds codèrent, le panneau sauta. — Bien touché, mon ûls ; maintenant, en avant. Général, que vous avais-]e dit? C'est ainsi, Jérôme, que pour la cinquante-deuxième fois l'hôtel de ville a été enlevé.
— Et tu les as suivis. Oscar ?
— Que voulais-tu que je fisse ? Je les fascinais. Impossible de s'y dérober. Des artistes pareils, je les aurais conduits au bout du monde. Ce Comtois surtout, il fallait le voir. U restait trois portes à forcer ; il les coucha sur le carreau successivement ; c'est un être prodigieux. Et tout cela avec ua calme !... Bref, nous arrivâmes sur le grand escalier.
— Je comprends, te voilà en pleine sédition. Continue.
— Nous n'étions pas les seuls, Jérôme ; il y avait foule. Les degrés étaient pleins : on ne savait plus où poser le pied. Les blouses, les habits, tout était mcIé.On se précipilail dans les salles, on s'installait sur les canapés de l'autorité. Le Percheron seul ne se livrait pas. U jetait à la ronde des regards défianlset ne semblait pas content de celle rapide enquête.
— Encore comme l'autre fois, murmurait-il, encore comme l'autre fois. Comtois, attention ; tu lèveras le pied quand je t'avertirai. Fais passer le mot aux autres. Cependant le nombre des vainqueurs grossissait toujours. Que de costumes et de drapeaux divers 1 Bonnets phrygiens et ceintures rouges; drapeau tricolore ou étendard écarlate, l'assortiment des républiques était complet, il ne restait plus qu'à choisir la meilleure.
— L'embarras fut grand, je le parierais.
— Étkorme, mon cher ; chacun voulait faire prévaloir ses couleurs et ses gens. Ou discuta les programmes, un discuta les hommes. U y avait là ua pompier qui entendait composer un gouvernement à lui tout seul : on eut toules les peines du monde à le contenir. Comme dernier moyen, il fallut qHe le Comtois lui uiit la main sur l'épaule.
260 JEUOME PATUROT.
— Encore le pompier, dis-je en songeant au récit de Malvina.
— Il fut maté, reprit Oscar, et renonça à sa combinaison. Mais il en restait vingt-deux autres. Ce fut un véritable écheveau à dévider. Pour le fond des choses on s'entendait passablement. On s'entendait pour dépouiller les riches et mettre la fortune individuelle en coupe réglée. On s'entendait pour désarmer le bourgeois et armer l'ouvrier. On s'entendait pour brandir l'épée et pourfendre l'Europe jusqu'à ce qu'elle se constiluât en République. Mais, quand il s'agissait de noms propres^ il n'y avait plus moyen de marcher d'accord. Chacun avait ses aflections et ses antipathies. Enfm, après d'orageux déliais et un tumulte elTi-ayant^ on dressa une liste de transaction, dont plusieurs copies furent jetées par les fenêtres de l'hôtel.
— Et tu as vu tout cela, Oscar ?
• — De mes yeux, Jérôme. Et ce que je ne puis peindre, ce sont les cris, les mouvements de cette foule turbulente. Une partie était ivre de vin, l'autre ivre d'exaltation. Tous les visages étaient allumés, toutes les lèvres frémissantes.
— Comment as-tu pu t'en tirer ? demandai-je au peintre.
— Dieu le sait, et à quel prix ! Jusqu'ici ce n'est rien ; mais c'est la suite, la suite !
— Ah ! il y a une suite, Oscar ?
— Hélas ! oui : autrement, serais-je si inquiet ? Prête l'oreille, mon cher, nous voici au plus scabreux.
— Je t'écoute.
— Pendant que cecf~sè passait dans l'une des salles de l'hôtel de ville, le Percheron n'avait pas cessé de froncer le sourcil, et sa bande s'était tenue dans ime sorte de réserve. — Encore une afïaire manquée, répétait l'ouvrier. Comtois, ne va pas nous vendre. Ça ne peut pas s'en aller toujours en eau claire. Attention, Comtois. L'athlète écoutait impassible, attendant qu'on lui donnât quelque chose ou quelqu'un à détruire. 11 se tenait prêt à tout événement. Le Percheron observa la neutralité tant que les listes ne furent pas arrêtées d'une manière définitive ; mais, ce travail achevé, il