‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 22 sur 37 · LES AVENTURES D OSCAR · texte numérisé non relu

LES AVENTURES D OSCAR

leva l'étendard de la révolte. —Toujours des gouvcrneinenls de fracs ! s'écria-t-il j je n'en veux plus ! Je proteste ! Enfants, on nous livre, ajoula-t-il en se retoiu'nanl vers les siens. — Plus de gouvernement de fracs, répéta la bande avec un formidable unisson! — C'est bien, mes amis, reprit l'ouvrier. Laissons ces messieurs à leurs affaires ; nous ferons les nôtres tout seuls. Viens, Comtois ; il y a des portes à soulever. Et vous, ■général, poursuivit-il en se retournant vers moi, pas moyen de s'entendre, n'est-ce pas ? Des fracs, toujours des fracs : c'est insoutenable ! Allons chercher notre combinaison ; et point d'aristocrates surtout. Ici, dans la pièce à côté. Vous nous ordonnez de vous suivre.

— Et tu ne t'es pas retiré ?

— Quand je le dis que je les fascinais. J'ai marché en tête. Comtois forçait les entrées, je les traversais. Nous choisîmes un salon reculé. Coussins de velours, tapis d'Aubusson, rien n'y manquait. Dos tnuneaux peints, des tentures superbes ; enfin un giand goût. On me donna un fauteuil comme au président. Nous étions près de mille. L'autre gouvernement restait presque seul ; le vide s'y était fait à vue d'oeil. Toutes les blouses étaient à nous. Je les fascinais. Cependant il fallait agir ; le temps pressait; l'empire était à dix minutes près. INotre combinaison était simple; toute d'ouvriers. J'étais le seul frac excepté. On me faisait cet honneur, et on y ajoutait la présidence. Je m'inclinai en guise de remcrcîment. Le Percheron avait sa liste; il la lut à haute voix, elle fut reçue par acclamations, et un ouvrier ébéniste la consigna sur une ardoise pendue au mur. La voici :

OSCAR, président du conseil.

Perchekon, ministre des finances.

Comtois, ministre de la guerre.

Casmajou, ministre de la justice.

r'*ESsouvE, ministre des affaires étrangères. Pasticiiom^ ministre de la marine.

Dar»agas^ ministre de ria^truclion publique.

Baricot, ministre des travaux publics. Arléri, ministre de rintérieur, LouBELAÏ, ministre de l'agriculture et du commerce.

— Voilà une liste de choix, dis-je à Oscar. Belle collection de noms propres!

— Point de fracs; c'était toute la combinaison. Les amourspropres s'elTacèrent pour l'obtenir. Quant au programme, il lut d'une formidable simplicité. Tout pour les ouvriers, tout par les ouvriers ; hors des ouvriers, point de salut. Aux ouvriers les armes; aux ouvriers les capitaux. 11 ne devait plus y avoir désormais d'autie influence, d'autre richesse que la leur.

— Et tu écoutais cela de sang froid ?

— J'aurais pu m'y opposer : je les fascinais. Maisque veuxtu, Jérôme? c'était leur marotte, à ces chers amis. Qu'est-ce que ça me coûtait de la leur laisser ? De ce qu'on fascine les gens, ce n'est pas un motif pour abuser de ses moyens et les contrarier dans leurs idées. J'en faisais ce que je voulais, cette pensée devait me suffire.

— Ils ont donc publié ce programme monstrueux?

— Publia, non, mon cher, il est resté à l'hôtel de ville, le séjour des programmes perdus. On peut y trouver aussi sur la fatale ardoise la liste de notre gouvernement.

— Comment n'avez-vous pas anéanti tout cela?

— Tu en parles à ton aise, Jérôme. J'aurais voulu t'y voir. Anéantir cela! Dieu! si je l'avais pu, Jérôme! Je ne suis pas riche, mais je donnerais tout ce que j'ai au monde déplus précieux, ma palette, ma boîte à couleurs, mon meilleur pinceau et ma plus jeune maîtresse, pour pouvoir détruire ces vestiges d'une souveraineté éphémère. J'ai des ennemis au pouvoir; ils vont en abuser contre moi.

— On t'a donc surpris?

— Surpris, cerné, traqué, bloqué, presque confisqué, Jérôme. Un odieux guet-apens. Que diable! On fait des sommations aux gens. On exécute trois roulements de tambour. C'est dans la loi. Ici, non. Figure-toi, j'allais ouvrir

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les croisées pour proclamer ma combinaison et haranguer le peuple, quand la garde bourgeoise paraît en armes à la porte de notre salle de conseil. Je veux parlementer; lu sais qu'ordinairement ma barbe en impose. Elle y échoua cette fois, je le dis à son humiliation. Les gardes marchèrent la baïonnette en avant et nous cernèrent dans un angle de la pièce. J'étais pincé sans retour; j'allais coucher à Vincennes, comme d'autres fabricants de gou vernements, lorsque je vois une porte derrière moi, el près de cette porte, le Comtois qui jouait de l'épaule. Avec lui, c'est à coup sûr ; la porte s'affaisse, et je m'esquive par la brèche qui vient de s'ouvrir. La force armée iioussuit^ nous serre de près. Mais le Couilois est là ; une, deux, trois portes lomb»^nt couu sur coup. Quel homme ! Dieu du ciel ! Quel être ingénieusement doué ! Clôturez-vous donc en présence de muscles pareils ! Nous arrivons, toujours pourchassés, devant un escalier en spirale qui semblait plonger dans les abîmes de rédilice. — Mille morts plutôt que la captivité ! m'écriai-je en me précipitant dans le colimaçon. Les ténèbres y régnaient : on n'osa pas nous y suivre. Le Comtois seul demeurait près de moi ; c'était une précieuse ressource. Nous descendîmes encore soixante marches au milieu d'une profonde obscurité. C'est le puits de Grenelle, me disais-je ; cinq cents mètres au-dessous du niveau de la mer. Enfin l'escalier cessa, et je posai le pied sur vm sol humide. Nous arrivions à la limite des soubassements ; nous étions dans les catacombes de l'hôtel de ville.

— Ceci tourne au roman, Oscar ; n'y raetti"ais-tu pas un peu du tien ?

— Nun, Jérôme ; j'en appelle au Comtois ; il viendra te le certifier. Trop heureux encore d'être en sûreté dans ce cinquième dessous. On entendait le tambour battre d'une façon atroce. L'édifice municipal était cerné de toute part ; on y commettait desariestations en masse. Décidément la journée était mauvaise pour les fabricants de gouvcrnemenis. Celle industrie entrait dans une période ingrate. J'y songeais dans les souterrains de la municipalité. Les ténèbres invitent à la

, méditation. Le Comtois devait s'y abandonner aussi, car iî poussait des soupirs à ébranler les catacombe?. — Ce damné Percheron ! murmurait-il entre ses dents. Il accusait son camarade, et sans doute à bon droit. Les caves de l'hôtel de ville renfermaient ainsi deux infortunes que les leçons du malheur ramenaient dans les bras de la philosophie.

— Me dlras-tu enfin comment tu t'es tiré de là ?

— Pas sans coups de fusil, Jérôme. Écoute la fin. Quand j'eus passé dix minutes dans cet asile caverneux, l'ennui me gagna. Le Comtois ne devait guère s'amuser aussi. — Camarade, lui dis-je, si nous cherchions notre chemin? — A la bonne heure, me répondit-il. — Vous sentez-vous les poignets en état ? ajoutai-je. — Oui, dit-il. — Même vis-à-vis de barreaux en fer? — Enfer, répéta-t-il. Je remarquai que, dans ses réponses, mon compagnon faisait éclater un laconisme digne de l'antiquité. C ela dénotait une nature forte et un esprit égal. — Eh bien ! lui dis-je, puisque les barreaux ne vous font pas peur, cherchons des barreaux à forcer. Les ténèbres étaient complètes ; il fallait marchera tâtons. Des légions de rats circulaient entre nos jambes et les flairaient comme un régal qui n'était point indigne d'eux. J'avais beau leur prodiguer les coups détalons, ils revenaient à la charge avec un acharnement qui donnait la mesure de leur appétit. Enfin j'aperçus, à hauteur d'appui, dc3 croisées qui devaient s'ouvrir sur la place ou sur l'une des mes ordinaires. -— Voici l'obstacle, dis-je à mon compagnon. — C'est bien, répondit-il. A l'aide d'une saillie du mur, il parvient jusqu'aux barreaux et les ébranla de sa main d'athlète : — L'affaire est faite, dit-il : ils sont descellés. Je le rejoignis sur l'appui de la croisée. — Attention à la sentinelle, ajouta-t-il ; et sitôt qu'elle aura le dos tourné, soyez prêt à franchir le pas. 11 y a dix pieds de hauteur. — C'est bien, lui dis-je. L'occasion se fit attendre : peut-être la sentinelle avait-elle des soupçons; enfin elle s'éloigna, et les barreaux disparurent comme une paille. — Vite, engagez-vous là dedans ! s'écria le Comtois; il y a le passage d'un homme. J'obéis et mclaissai tomber sur le sol. Presque au même instant, le robuste ouvrier

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était âmes côtés et poussait un cri d'alarme. — On nous a aperçus ; tiare, dure, détalons, et du côlc des rues ! Au moment où je tournais l'angle du carrefour^ un coup de fusil retentit et une balle siffla près de moi, — Plus de bruit que de mal, dit Touvrier en me jetant ces mots à l'oreille : A droite, monsieur, je prendrai à gauche. — Merci, mon camarade ! m'ëcriai-je ; je vous dois la vie et la liberté. — Il était déjà loin. Yoilà mes aventures, mon cher; que t'effl semble ?

— Je te le disais tantôt; c'est du roman.

— Du rorna.».! historique, alors, car tort cela est bien réel. Tel que tu me vois, je le représente, mon cher, une puissance découronnée. Pendant une demi-heure, j'ai fonctionné à l'état de gouvciiicment. J'ai eu ma combinaison ; elle s'est écroulée. De loule cette grandeur, de toute celte gloire, il ne reste plus qu'un souverain fugitif, o!)ligé de demander un asile à scr. amis.

— Le voici, Oi^car, jouis-en.

— Très-bien, Jérôme ; mais la police ? Est-ce que tu supposes qu'elle va respecter mon incognito? Ton bon sens...

— Que ferait-elle de toi? je te le demande.

— Voilà que tu raille^. Eh bien ! Jérôme, c'est très-mal. Voyons, parlons sérieusement. On est aux cnquôles à l'hôtel de ville ; les agents de !a préfecture y sont déjà. Le juge d'instruction s'y est transporté.

— Tu vois les choses en noir. Oscar.

— Et toi en rose, Jérôme. Dam ! ce n'est pas toi qui iras gémir sur la paille humide des cachots. A Vinconnos, juge donc ! Connais-tu le donjon de Vincennes?On en dit des horreurs. Et penser que j'ai été gouvernement pendant trentetrois minutes! De si haut tomber si bas ! Il me semble que j'entends du bruit au pied de l'escalier. Un sbire, sans doute î

— Tu deviens fou !

— Jérôme, je réclame de nouveau un réduit quelconque ! Je ne veux pas que celte infâme police me mette la main dessus. Donne-moi une cave, un grenier, un trou à charbon, une soupente, ce que tu voudras; mais sauve- moi, de grâce,.

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sauve-moi ? Tu me calfetitrerais dans une armoire, que je ne t'en voudrais pas. J'entrerais au besoin dans un conduit de cheminée. Tout me semble piéférable aux <]uatre murs d'une prison. J'ai toujours délesté ce genre d'édilices.

— Qne tu es donc terrible. Oscar ! Voyons, ne te monte point ainsi. Je suis sûr que ton affaire u'est rien, qu'elle tombera dans l'eau.

— Oui, tu le supposes.

— Je t'en réponds.

— Tu m'en réponds, j'accepte le mot, je l'accepte en plein. Tu es désormais responsable de ce qu'il y a de plus sacré au monde, la liberté d'un être pensant. Tu m'en réponds ! Touche là. Tu es un noble ami. Maintenant, donne-moi un conseil.

— Parle!

— Faut-il couper ma barbe ? on dit que ça donne le change aux gendarmes et déroute les signalements.

— Oui, Oscar, oui, et tes cheveux aussi ! Tu seras en état de subir un traitement dont tu me parais avoir besoin. Dès demain, nous t'administrerons des douches.

XXVUI

LES INFORTUNES I>'l)NE ÉGÉniE.

Oscar put enfin respirer : les foudres dont il se croyail menacé s'arrêtèrent à mi-chemin. 11 s'était fait, dans cette courte usurpation, tant de listes de gouvernement, que la justice fut obligée de choisir. Elle s'appesanlii sur les chefs notoires et négligea le troupeau des conspirateurs. Tout renfermer eût été une entreprise difficile ; les prisons de la République n'y eussent pas suffi. Notre ami échappa à la faveur du nombre.

Parmi les victimes de ce drame étrange, il en est une qui se détache à part et demanderait un Homère pour être celé-

LES INFORTUNES d'UNE ÉGÉRIE. 2G7

brée dignement. Seul il pourrait dire, sur le mode ionien, à quelles vicissitudes elle fut en butte depuis le jour où, quittant le foyer domestique, elle chercha, de philosophe en philosophe et de système en système, un idéal qui semblait fuir dans les profondeurs de l'horizon. Que d'dcueils dans cette existence! que d'aventures! L'Odyssée est complète, sauf un personnage, celui de Pénélope tournant le rouet en guise de préservatif. Hors ce détail, rien n'y manque. Jamais sujet ne fut plus digne d'un cistre magistral : je le signale aux poètes des âges futurs.

Il s'agit d'une Muse qui, dès le berceau, eut la conscience d'une impérieuse mission. Le souffle d'en haut l'animait; en vain eût-elle essayé de s'y soustraire. En d'autres temps on lui eût demandé peut-être de revêtir l'armure et de monter à l'assaut. Notre Muse n'y prétendit pas; elle était de son siècle avant tout. Pas de lance au poing, mais une plume. Au lieu de remparts à franchir, une société à détruire, et, sur l'oriflamme, ces deux mots simples, mais expressifs : réforme sociale. Tu vaincras par ce signe, lui dirent des voix intérieures. Dès lors elle ne s'appartint plus. La nuit, des utopies la visitaient; le jour, elle avait des apparitions.

Comment résister ? Elle partit donc et se mit en campagne. Ses débuts furent obscurs et prescjue ignorés; digne à penie d'un capitaine d'aventures ou d'un batteur d'estrades. Quelques escarmouches dans les buissons du caprice en remplirent la meillem-e part. Ce fut pourtant une période heureuse dans son existence, et la plus fleurie de toutes. Elle y rencontra les poêles ses frères, et les choisit jeunes, afin d'être plus près de la vérité. Où irait une Muse, A ce n'est là? Celle-ci ne s'y oublia point ; elle avait la conscience d'une mission plus haute. D'ailleurs la gloire arrivait; la robe obscure de la Muse se changeait en un vêtement lumineux. Elle prenait le premier l'ang- paiTni les déesses de l'imagination. Une autre ambition que la sienne s'en fût contentée : chez notre Muse la mission l'emporta; ïa gloire n'était à ses yeux qu'an moyen. Elle avai? à parcourir le cercle des fonctions humaines pour reconnaître ce que chacune d'elles rcrt*

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ferme de mensonges el d'écueils. Des poëtes, elle passa aux avocats ; nul contraste ne pouvait être plus tranché. Mai» notre Muse était brave ; les robes noires ne lui firent pas peur; elle en sonda les moindres plis. Tâche déplorable, au bout de laquelle devait naîtr'^ le décrTagemenl! Quel bagage confus ! quel amalgani; jingulieî Des arguties juridiques, des subtilités de glose, des bafijsjités consacrées par des ariêts, voilà où elle vint se heurter. Quant à la réforme sociale, personne, parmi les bonnets carrés, ne l'avait vue passer et ne pouvait en donner des nouvelles. Bon gré, mal gré, il fallut que la Muse plaçât ailleurs sa confiance. Elle avait quitté les poëtes, les avocats la quittèrent; les enfants de la lyre étaient vengés.

On aurait pu la croire ébranlée par cet échec; elle s'y affermit au contraire dans son dessein. J'essayerai de tout, se dit-elle, mais je mettrai la main sur mon phénix. Celte nuit encore, l'utopie m'est apparue avec ses alouettes rôties et ses ruisseaux de chamberlin. J'en aurai le cœur net, dussé-je violer la porte du grand Lama. Je veux la réforme sociale, il me la faut, elle est devenue un besoin pour moi. Qu'elle ait les cheveux blonds ou bruns, qu'elle soit chauve ou use du postiche, je la veux, je l'aurai. Je ne regarde ni à la taille, ni à la couleur, ni à l'âge, ni au caractère; je ferme les yeux sur tout. Courage donc ! encore quelques efforts. Voici déjà bien des ufforts perdus; plus d'hésitation; marchons droit sur ma découverte.

Ce fut ainsi que notre Muse s'encouragea dans ses projets. A aucun i)rix elle n'en voulait démordje. Elle se livra donc à de nouveaux essais, et entama profondément le camp des penseurs. Sa tactique était de viser aux ciieis et de négliger les subalternes. Aucun pontife ne lui échappa. Elle vit les dissidents religieux, les mystagogue.s, les thaumaturges ; elle ne repoussa ni les chapeaux rougis au contact des saisons, ni les collets chargés outre mesure de corps étrangers. Elle pardonna tout aux grands philosophes et se montra tolérante jusqu'à la magnanimité. Elle alla vers l'hérésie d'abord; c'est la ressource des esprits chagrins et des Titans frappés par

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