‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · LES INFORTUNES D UNE EGERIE · texte numérisé non relu

LES INFORTUNES D UNE EGERIE

la foudre. Le plus glorieux de tous demandait à la philosophie des armes contre la religion : il lui empruntait quelques montagnes, afin de s'en servir comme de marchepied vers le ciel.

Pour notre Muse, c'était un spectacle nouveau. — Enfin, se dit-elle, je la tiens. Elle croyait avoir dans ses mains la réforme sociale. Alors elle chanta les divinités du mal. L'imprécation sortit de ses lèvres, le blasphème aussi. Ses instincts l'emportaient ; elle éleva jusqu'au ciel ses défis et ses colères. Sa lyre n'avait plus que des cordes d'airain. C'était une crise; elle dura peu. Une Muse ne s'oublie à ce point qu'aux dépens de son génie. D'ailleurs, les hérésiarques no sont pas beaux. La Muse s'accoutumait avec peine à un voisinage pareil. Plus d'une fois le souvenir de ses poètes aimés vint la poursuivre comme contraste et comme remords. Où étaient leurs joues roses et leur souffle si pur? Où étaient leurs propos caressants et leurs confidences d'âmes heureuses? Au lieu de ces jeunes amis, de moroses vieillards; au lieu de ces récits riants^ des théories inintelligibles. Quelle chute pour une Muse, même résignée à tout ! La nôtre n'y tint pas ; elle rompit avec l'hérésie, et chercha ailleurs.

La métempsycose l'attira; c'était bien plus gai. Elle ouvrait à la pensée des régions inconnues. Que de rêves charmants elle alimentait ! Notre Muse en fut séduite et y consacra des tomes dont son nom se fût bien passé. Jamais les visions qui l'obsédaient ne se firent jour avec plus d'évidence ; elle s'égara dans des espaces où l'œil humain ne la suivit plus; livrée aux abîmes du vide, elle perdit d'une manière absolue le sentiment du réel et resta seule à écouter les frémissements de sa lyre. Encore quelques écarts, et elle était perdue pour nous, et sa raison demeurait comme enjeu dans cette gageure insensée. Elle ne fut sauvée que par ses instincts délicats. Le> héros de la métempsycose persistaient à négliger abominablement leurs personnes. Notre Muse les excusa longtemps ; jamais elle n'avait été mise à une épreuve si rude, si co-ntinuc. Sa mièsion lui donnait à peine la force d'en supporter les effets. Elle pria, ce fut en vain ; elle pro-

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digno des conseils qui se trompèrent de destination. Enfin, elle s'avoua vaincue et donna congé à la métempsycose comme elle Kavait donné à l'hérésie.

Après tant d'aventures, la réforme sociale restait encore à aécouvrir ; le problème n'avait pas avancé d'une semelle. L'état de notre Muse s'en ressentit; l'utopie la visita de nouveau. La nuit, elle poursuivait de mystérieux entretiens avec des voixqni se croisaient sous ses courtines. Ces voix l'accusaient d'indiflérence et de tiédeur. A quoi elle répondait que la plus ardente Muse ne peut donner que ce qu'elle a, et qu'elle avait assez soulîert dans la fréquentation des systèmes. Elle ajoutait qu'elle attendait un philosophe qui eût le collet propre et les ongles en état. Hors de là, elle n'admettait que des essais, des combinaisons sans importance. Un peu de pastoral, un peu d'archaïque, c'est ainsi qu'elle trompait les vides de son cœur. Pourtant, au fond de ces désappointements résidait une tristesse amère. Elle y avait vu s'eOeuiller la couronne de ses beaux jours, s'évanouir les illusions de la première heure. L'âge arrivait, et à la suite un embonpoint plein de majesté. Du jour au lendemain, les lignes sphériques acquéraient chez elle un développement qui frappait l'œil le plus inaltentif , Faut-il le dire? cet état florissant captiva un poëte chevelu. Il était jeune, sans fiel et probablement le dernier de celte race éteinte. Le cas, d'ailleurs, était nouveau ; l'antiquité n'avait pas connu de Muse aussi forte. En l'honneur de l'imprévu, C3 barde ajusta les cordes de sa lyre e£ modula son hommage sur un rhythme connu;

LAZZARA ».

^IMITATION LinUB d'TJNE B^iLLADE CONNUE.)

Voyez comme elle enjjraisse ! Aces deux repoussoirs, A ces {jrands monunaeius, érigés en bossoirs,

1 Cette pièce est textuellement reproJuite. Elle appartient ea culiei' au jeun« barde en question.

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Et rivaux de la cornemuse ; A celte pleine lune aux conlours fourvoyés, A ce menton fuyant par cascades, voyez

Comme elle engraisse, notre muse t

Elle est ample, elle est vaste, et quand, d'an pas niasgif, Les cheveux relevés dans un style poncif,

Elle apparaît sous sa mantille ; A voir le sol fléchir soi;s elle en vrai tremplin, On croirai' voir, ma foi, dessus son teire-plcin,

Un éléphant de la Bastille..

Elle'est forte et dodue, el Ole son roman, Qu'à sa fille avec soin dérobe la maman,

Tant il est plein de fondrières ; Elle lance, elle suit, sans jamais dire assez. De buissons en buissons, de fossés en fossés,

Ses divines aventurières.

Quand près du feu, le soir, on juge les auteurs, Pour voir qui sait le mieux, au gré de seslecteurj.

fllanier la langue rebelle ; Que son héros soit Corse, ou Toscan, ou Vauilois, Elle écrit, el la phrase échappée à ses doigts

Nous semble toujours la plus bille.

Certes, plus d'un bourgeois, pour elle, en son beau temps. Volontiers eût donné bien des écus comptants,

Et même quelques pierreries ; Il eût donné ses fiacs et sus vieux pantalons. Ses passe-poils du plus beau jaune et ses galon»,

Tout, jusqu'à ses buffleteries ;

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El ses deux pistolets dans leur fonte engloutis, Et ses revers d'argent brodés au plumelis.

Et ses sonores jug^ulaircs, Et son sabre en croissant, rouillé quand on se bat, Et la rude cartouche, instrument du combat,

Qu'il déchire avec ses molaires.

YII

Il eût donné sa guêtre et son dessous de pied, Donné la riche selle où, de garde, il s'assied ;

Donné son colbacsi commode ; Donné, pour faire honte aux hommes regardants, Sa caisse, ses papiers, sa vaisselle et ses dents,

Chefs-d'œuvre de DésiraboJe.

Il eût donné les serfs qu'il tient sous son pouvoir. Son portier, son frolteur, son commis de comptoir,

' Sa bonne et son valet de ferme ; Le jardin d'un arpent qu'il possède à Saint-Leu, El son appartement, tendu d'un papier bleu Qu'il fit poser au dernier terme.

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Tout, jusqu'au cheval bai qu'il loue au maquignon. Dont il vida la croupe avec quelque guignon ;

Jusqu'au frein où Ruolz cclale; Jusqu'à cette mercière, au quartier MoufTelard, Qui vient six fois par mois décorer sur le tard

Son divan à housse écarlate.

Ce n'est pas le bourgeois, c'est le peuple aux faubourg» Qui l'a prise, et qui n'a rien donné pour débours ;

Car la pauvreté l'accompagne.

Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l'eau des puits, Une blouse percée aux deux coudes, et puis

Quelques amis sur la Montagne.

Ainsi chantait le dernier des bardes chevelus, entraîné par un eiilhousiasme naïf. 11 est douteux que son hommage, issu du cœur, ait eu un succès sans mélange.

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