‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · IG · texte numérisé non relu

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Ï8f JEROME PATUROT.

l'Aube se confondait avec le Lot, la Charente s'égarait en circuits sans fin, et la Marne avait toutes les peines du monde à regagner son lit.

A la suite des départements en chapeaux gris, vinrent les États del'Europe en chapeaux noirs. L'Italie, la Pologne, l'Irlande, se succédèrent sous cet emblème. Quoi de plus convenable ? Le noir, c'est le deuil ; tout autre feutre eût été déplacé pour des nations militantes ou vaincues. La tenue péchait néanmoins; elle était trop bruyante et pas assez recueillie. Évidemment le rôle des Étals de l'Europe défilant au champ de Mars n'était pas de crier à tue-tête et de se démener à qui mieux mieux. L'Algérie seule était fondée à faire un peu d'embarras; elle allait fournir à la France une armée et un gouvernement; c'était là un titre. Cependant elle gardait sousson képi une altitude modeste et pleinede dignité. L'Afrique en remontrait à l'Europe. La leçon était bonne : malheureusement elle fut perdue. Qui se résigne à recevoirdesleçons,aujourd'hui? En donner, à la bonne heure.

Le Luxembourg n'en avait pas le démenti ; on nageait en pleine allégorie. Les souvenirs antiques ou récents étaient dépassés, confondus. La fêle de l'Être suprême s'effaçait de l'histoire. On n'avait ici, il est vrai, ni Robespierre en habit bleu barbeau, ni les effigies de l'Athéisme et du Fanatisme foudroyées par le feu du ciel; mais, en revanche, que d'ornements, que d'emblèmes, que de lanternes, sans compter les vessies! Deux pyramides, douze slatues;, quarante grands mâts, seize pavillons couronnés detrépicds, trente-deux piédestaux, puis des faisceaux et des trophées d'armes à profusion, des lions accroupis à chaque pas, des lances chargées de verres de couleur et de papiers huilés, le tout n'ayant jamais servi et pouvant fournir avec succès une deuxième et troisième représentation. Pour retrouver tant de bric-à-brac et tant de mythologie, il fallait remonter bien haut dans le cours des lemps, et sous les flots de poussière qui les enveloppaient, plus d'une fois les souverains du Luxembourg prirent l'aspect d'un conseil de demi-dieux siégeant dans la région majestueuse des nuages.

Cependant, les corporations défilaient avec leure guidons et leurs drapeaux. Chaque métier marchait à part^ précédé ou suivi de ce qu'il nommait son chef-d'œuvre. Pour la plupart, cenom était usurpé. Rien ne sert de flatter les ouvriers; d'ailleurs, assez de gens s'en mêlent. Le caractère général de ces chefs-d'œuvre était le mauvais goût. Les corps d'élat avaient tous quelque échantillon de palais, quelque plan d'édifice monumental : ceux-ci un dôme en pierres de (aille, ceux-là une colonnade en bois sculpté, d'autres le labyrinthe du jardin des Fiantes, d'autres le temple de Salomon. La manufacture des tabacs fournit un cigare monstrueux, la boulangerie une couronne de dimension colossale; les plumassiers eurent un dais et un drapeau formés déplumes tricolores; le fleuristes une corbeille de fleurs arlistement disposées. Un char portait des instruments de musique qui remplissait l'air de sons plus ou moins harmonieux. Un autre char offrait des panoplies du moyen âge et quatre guerriers bardés de fer. Puis venaient des baldaquins charges d'enfants et ornés d'attributs. Des banderoles déployées au vent servaient d'enseignes à ces professions ambulantes. Le bronze y jouait un grand rôle, l'cbénisterie aussi. Les fabricants de perles d'acier déployaient leur marchandise en festons et en guirlandes. Les orfèvres faisaient assaut de ciselures. Les tapissiers mêlaient la soie et l'or ('.ms un divan somptueux. Bref, c'était à qui déploierait devant le public une magnificence plus grande et donnerait une idée plus avantageuse du génie et des ressources de l'État.

L'intention était bonne, l'exécution beaucoup moins. Ce défilé s'opéra avec une lenteur désespérante ; la patience des curieux était à bout. Puis ces prodiges du travail gagnaient peu à être vus dans un cadre de poussière. Les bourreliers seuls s'en étaient tirés en gens d'esprit : ils avaient disposé des bâts en trophées et les offraient aux spectateurs. Ce détail fut vivement applaudi. Quant à l'ensemble, l'effet en était pauvTe, indigne d'un peuple artiste, Malvina ne pouvait se contenir.

— Camelolte/ disait-elle tout haut, pure camelotte ! maga-

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sin à vingt-cinq sous ! liquidation au rabais ! vente forcée pour cause de faillite! quarante- qualre mille objets à un franc! Voyons, faites-vous servir!

— Tais-loi donc, lui dis-je ; tous les yeux sont fixés sur nous !

— Eh bien ! après ? s'écria-t-elle. 11 faudra prendre des gantsdevelours pour leur parler ! Est-ce que je ne les connais pas^ Jérôme ? Un tas de marchands de bricà brac qui viennent continuer leur commerce sur le dos de la République. Bcaui masques^ vraiment ! Comme si on ne les savait pas par cœur ! Et ils appellent cela une fête de l'industrie ! Tous les rossignols de Paris ! J'en bâille, rien que de les voir ! et allez donc, mes petits amours ! Détalez-moi vite, que nous allions dîner. Quel guel-apens !

Il fallut attendre néanmoins. L'intérêt principal de la fête se concentrait sur un objet lointain autour duquel la multitude s'était rassemblée. Depuisquelqucs minutes cet objetparaissait condamne à l'immobilité, et un sentiment d'inquiétude se peignait sur les visages. Voici de quoi il s'agissait : Fidèle à ses inspirations allégoriques, le Luxembourg avait voulu que l'Agriculture figurât dans son programme à côté de l'Industrie et sur le même rang. Mais comment personnifier cette intéressante Agriculture ? Sous quels emblèmes la produire dans l'enceinte du champ de Mars? C'est ici que le génie des ordonnateurs se donna carrière. L'Agriculture se composa d'un char rempli de produits ruraux et couronné d'un chêne en pleine végétation. Douze chevaux blancs, à harnais pareils, allaient entraîner cet emblème rustique vers l'estrade où siégeaientlesamisdes champs : lableaudigne de Florian et de Gcssner !

Le char n'avançait pas, c'est ce qui répandait un peu d'émotion dans la foule. Effondré par l'orage de la veille, le sol avait cédé sous les roues du véhicule, et les efi'orts des douze chevaux blancs ne suffisaient pas pour le tirer de l'ornière. En sortira-t-il? n'en sortira-t-il pas? Voilà quel fut pendant quarante minutes le problème posé devant le public. L'attelage était vigoureux; mais la résistance était grande.

Enfin un dernier coup de collier l*emporta ; l'Agriculture fut rendue à la circulation et arriva jusqu'à nous. Les pompes du programme s'y trouvaient pour ainsi dire concentrées. Les choristes de l'Orphéon, les enfants de Paris, les élèves du Conservatoire, entouraient ù flots pressés l'échafaudage allégorique ; et à peu de dislance suivaient les cinq cents jeunes ûUes couronncL'S de chêne et vêtues de lin. Quelque intérêt s'attachait à cet accessoire de la fête. Les feuilles publiques y avaient trouvé matière à des récits indiscrets. On pariait de costumes empruntés à la mythologie la plus stricte.

Hélas! sur ce point aussi il fallut en rc-battre. Au lieu de nymphes, un régiment de pensionnaires, et les déceptions de la réalité au lieu des splendeurs de la fable !

— Bravo! s'écria Malvina. Voilà qui est bien imaginé! Des robes jusqu'à la cheville et des guimpes jusqu'au menton ! Vive la Répuljlique ! Elle a des moeurs, au moins. Simon, Simon, vous êtes volé!

— Je m'en doute, madame Paturol!

— Soyez-en fier, Simon; vous vivez dans un temps austère. Voyez-moi ces figures; voyez-moi ces cheveux; voyezmoi ces pieds ! C'est à se faire ermite.

Cependant les chœurs préludaient; mille voix s'unissaient dans un même concert. Le jour était à son déclin ; le soleil, descendu à l'horizon, remplissait l'enceinte d'une poussière d'or et colorait de ses derniers feux la cime étincelante des ormeaux. 11 régnait dans la nature une sorte de recueillement qui gagnait les esprits et les pénétrait jusqu'à l'extase. Dans ce cadre lumineux, la fête retrouvait ses grandeurs. L'imagination se mettait de la partie; elle répandait ses prestiges sur ces jeunes filles aux robustes attraits et sur ces mères pourvues de cabas; elle les tranformail en une légion de séraphins, détachée des théories célestes et prête à reprendre son vol vers les régions de i'azur. Une pluie de bouquets qui couvrit l'estrade termina cet épisode et porta l'enthousiasme au plus haut degré.

Au milieu de ses diversions, la nature ne perdait aucun de ses droits. Depuis une heure, Simon supportait mal le specf

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tacle de la fête. 11 ne savait quel maintien garder, se levait et s'asseyait sans motif, et exhalait des bâillements caraclérisfiqncs. Rien ne le touchait plus, ni les vierges, ni le chcnc ambulant, ni les hymnes qui montaient vers renipyrëc en i;uise d'encens. L'état de ses nerfs ne lui permettait pas de jouir de ces merveilles. Je cherchais à pénétrer la cause de ce malaise obstiné, quand notre représentant se livra :

— Je n'y tiens plus, dit-il; mes forces sont à bout. Dccidéraent, c'est un coup monté.

— Comment cela? lui demandai-je.

'^ — On veut nous réduire par la famine, ojouta-t-il ; c'est clair comme le jour.

— Bah ! lui-dis-je.

— Oui, on nous prend par les vivres: histoire d'avoir bon marché de nous. Quant à moi, je capitule. J'ai l'estomac dans les talons.

Milvina riait comme unefollej elle offrit au meunier une boUe de pastilles de menthe.

— Représentant, dit-elle, voilà de quoi vous restaurer. Puisez là- dedans à pleines muins. Je suis plus généreuse que votre gouvernement.

Ma femme calomniait les ordonnateurs delà fête; ils n'avaient pas oublié le chapitre des approvisionnements. Les salons de l'École militaire avaient été transformés en réfectoire officiel. Les pièces froides y abondaient et le Champagne n'y manquait pas. Une livrée veillait au service, comme dans les réceptions de l'ancienne cour. La République ne repoussait aucune tradition. A l'aspect de ce luxe et de ces morceaux de choix, l'âme de Simon s'épanouit. Tous ses griefs disparurent, et il s'éleva du sein de ses organes une action de grâces en faveur d'un régime si plein d'attention pour ses élus. La poussière, l'action du soleil, cette suite de déceptions en plein vent, n'étaient plus un souvenir pénible, puisqu'ils aboutissaient à un bon repas. 11 fut bon en effet, et Simon le prolongea tant qu'il put aux frais de la République. CTctait sa manière de l'honorer. Nous nous y prêtâmes de bonne grâce, Malvina et moi, et quand nous sortîmes de cet

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