‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 29 sur 37 · LES DOULEURS D UN REPRESENTANT. Î · texte numérisé non relu

LES DOULEURS D UN REPRESENTANT. Î

cer le pied avec plus de majesté. On se donne des airs assortis à l'emploi. C'est une faiblesse ; elle dure peu.

— Et pourquoi, mon garçon ? Quand vous poseriez indéfinimenl, voyez le mal.

— Ne raillons pas, madame Paturoi, reprit le meunier d'un Ion mélancolique ; j'ai besoin de ménagements. Vous me retourneriez de cent façons, que ce serait la même chose. Le mal du pays me travaille ; il faut que notre vie sédentaire soit cause de cela. 11 me semble que j'étouffe et que le souffle va me manquer. Vous le voyez, c'est une idée fixe; rien ne saurait m'en guérir. J'ai beau la chasser, elle revient, elle m'obsède. Ainsi, plaignez-moi, madame, mais, je vous le répète, ne me raillez pas.

Ces paroles furent prononcées avec un accent si plaintif, que Malvina en fut touchée.

— Simon, dit-elle, il faut vous distraire; il le faut.

— Est-ce possible? répondit-il. Est-ce qu'un représentant s'appartient? Est-ce qu'il peut disposer de lui-même? Quand il n'est pas aux affaires de l'État, il est aux affaires des particuliers. Je vous ai parlé des discours et j'oubliais les importuns. Une plaie vaut l'autre.

— On forme sa porte, Simon.

— Bah ! lia sont là des le matin, ils s'informent des habitudes du représentant, savent à quelle heure il se lève, où il prend ses repas, quel chemin il suit et quelles réunions il fréquente. Us relanceraient un homme en plein bois, comme si c'était un daim ou un cerf. Les solliciteurs, madame Patuirot! Vous ne les connaissez donc pas?

— Mieux que vous, Simon! La race des Michonneau ! J'a vu cela de près.

— Us tiennent de l'épngncul pour l'odorat et du limier pour les jambes. Le gibier a beau faire, il ne leur échappe jamais.

— Alors vous capitulez?

— Il le faut bien. A peine snis-je sur pied que; le défilé commence. Ces gens-là ne dorment que d'un œil. Au petit jour, ils sont chez vous.

— Comme c'est ça ! comme c'est ça ! Toujours les mêmes.

— Et ils nous assiègent du malin au soir ; et ils nous poursuivent jusqu'à TAsserablée. Quand nous croyons en être quittes, un billet nous avertit qii'ils sont à la grille du palais et se réclament de nous. 11 faut alors quitter la salle et aller nu-tête les recevoir, les faire entrer. Nous sommes à eux à toute heure, à tout instant. Bon gré, mal gré, ils nous mettent de moitié dans leurs petites intrigues^ dans leurs petites passions. Et vous ne voulez pas que j'en aie assez de celte servitude et de ces tourments? Et vous ne voulez pas que je regrette ma vie du moulin où j'avais de l'air à souhait et de l'appétit à en revendre? Vos honneurs, madame Paturot, j'en fais le cas qu'il convient. Je sais ce qu'ils rendent et ce qu'ils coûtent. J'ai eu mon vertige ; il est passé. J'y renonce désormais, j'y renonce.

— Mais non, mais non, reprit Malvina se piquant au jeu. Vous ne commettrez pas un enfantillage pareil. Ça ne rime à rien ; vous ne le ferez pas, vous dis-je.

— Je le ferai, répliqua le meunier d'un air décidé.

— Vraiment^ dit ma femme poussée à bout, vous iriez jusque-là, Simon, malgré mes conseils?

— Malgré vos conseils.

— C'est qu'il y a une question d'argent là-dessous. 11 s'agit d'un joli denier, réfléchissez-y.

— Fi donc, madame Paturot!

— Je le sais, Simon, je l'ai toujours dit; vous êtes au-dessus de cela. Ce n'est pourtant point à dédaigner ! Cinq^piastres par vingt-quatre heures !

— Assez, de grâce !

— Eh bien, soit ! n'en parlons plus ! Pure affaire d'intérêt ! Vous traitez les choses en Romain.

— Mes intérêts! mes intérêts, madame Paturot ! Tenez, j'aime mieux tout vous dire. La confession est commencée •, rien ne sert de la laisser en chemin. Mes intérêts ! Ah ! vous croyez qu'ils reposent dans les libéralités de la patrie ; vous croyez que je fais ma fortune, que .je me couvre d'or; eli bien! écoutez-moi.

En achevant ces mots, Simon porta la main vers l'une des poches de son habit, et en retira une lettre qui, à en juger par l'usure, semblait y avoir fait un long séjour. C'était un interminable morceau de papier, orné de quelques arabesques à la plume. Il l'examina d'un œil soucieux, le déploya lentement, comme s'il eût contenu sa sentence, et le remit à Malvina après avoir exhalé un soupir :

— Lisez, madame, lui dit-il ; ceci explique tout.

Ma femme s'empara du manuscrit; sa curiosité était vivement piquée. Les ornements qui en décoraient le frontispice trahissaient la main d'où ils sortaient : c'était celle d'un magister du pays, fort connu par des fantaisies de ce genre. L'écriture en était fine et serrée ; il fallait quelque attention pour en déchifier les caractères.

— 11 faudra vous dire, ajouta le meunier, qu'avant de quitter le moulin j'ai dû régler mes alTaires. Absent ou présent, la mécanique devait marcher. J'avais un bail; pas moyen de le rompre. Et puis, à parler franchement, jo ne le voulais pas; je sentais qu'un jour je serais trop heureux de retrouver mes meules et mon blutoir. J'ai donc pris un remplaçant, un enfant du métier, un homme en qui j'avais toute confiance. Il avait été dix ans mon premier garçon ; il connaissait le travail comme moi. Un sujet parfait, madame; jamais il ne m'avait donné un motif de plainte. Au moment de partir, c'est à lui que je m'adressai : — Gaspard, lui disjc, me voici bientôt loin; te sens-tu capable de faire marcher les choses? — Comme sur des roulettes, maître Simon. — Rien ne pâtira, tu me le promets? — Rien de rien. — Tu auras soin du client? — Comme de mes yeux. — Tu veilleras à l'honneur de l'élampe? — Soyez tranquille. — Tu feras la police de l'établissemenl? — Comme si vous y étiez. — El

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surtout, Gaspard, pas de coulage; c'est de ce côté que les nooulins s'en vont. — N'ayez pas peur, maître Simon; j'y veilleiai. — Eh bien, mon fils, à partir d'aujourd'hui, c'est toi qui es le chef ici : commande, ordonne, je te passe tous mes pouvoirs. Et comme il est juste que tu aies un profit, je te double ta paye. A ces mots, madame, il eût fallu voir la joie de ce garçon : il ne tarissait plus en remercîments, il m'appelait son bienfaiteur, il me comblait, il m'accablait. — Bon, me dis-je, le moulin est en bonnes mains; les choses iront comme si j'étais là. C'est sur cette confiance que je partis.

— Et puis?

— Lediable s'en est mêlé, et je n'y reco.;;"?'- ".lus rien, llest à croire que le commandement a tourné la tête à finspard; ce n'est plus le même homme ; on me l'a changé. Éviaemment, rien n'est en ordre là-bas; on m'y fait des sottises. Lisez, madame Paturot, lisez; vous allez voir quel genre se donnent les garçons de moulin. On l'a aidé, c'est évident; c'est ce cuistre du marché Neuf qui lui a fait sa lettre. Ses épaules payeront cela quelque jour. Lisez ; rien de plus curieux.

Rien de plus curieux, en effet. La tête de l'épître portait, dessinés au trait, les faisceaux delà République, et, dans des médaillons raéuagés avec art, on lisait les trois mots : Liberté, Égalité, Frateiiiité. Puis venait ce qui suit ;

LE CITOYEN GASPAJÎD, INDUSTHIEL, AU CITOYKN SIMON, RE^RÉSE^'TA^•T DU PEUPLE.

« Citoyen,

« A.vant ton départ d'ici, tu m'as chargé de gérer tes affaires et de conduire ton moulin. Les mortels se doivent une mutuelle assistance; Jean- Jacques l'a dit quelque part. J'ai donc accepté. La civilisation ordonne d'aller au secours de ses semblables : c'est ce qui nous distingue des brutes.

« Tu me connais, citoyen, tu sais de quoi je suis capable;

tu as pu me juger, quand je snivnis, sous tes yeux, le chemin pénible du salariat : c'est te dire que j*ai continué mon service avec le même zèle. Ma natiire est d'être dévoué : je suis du peuple, et le peuple a cette vertu : il est dévoué ! J'ai donc fait la besogne du moulin en toute conscience. La mécanique a marche ; les sacs se sont emplis comme si tu avais été présent; le travail est en pleine activité; la clientèle est toujours la nième. Deux cents sacs la semaine dernière, cent cinquante celle-ci, tu vois que le roulement est bon. Si les eaux n'étaient pas basses, nous irions plus loin; mais les eaux sont basses, et l'homme, si dévoué qu'il soit, ne peut commander à la nature. Jean-Jacques l'a dit quelque part.

« Cependant il est de mon devoir, citoyen, de t'cntretcnir de diverses circonstances qui exercent une influence sur le travail du moulin. L'être qui vit sous le joug humiliant du salariat en est réduit à cette condition : il relève de son semblable; il a des comptes à rendre. C'est pénible, mais c'est ainsi. La loi de l'avenir est encore à trouver. Je me soumets, tout en exprimant des réserves.

« Depuis février le peuple est souverain, et il exerce en plein sa souveraineté. 11 est ton maître comme il est le nôtre, citoyen. Mais on n'est pas souverain, on n'use pas delà souveraineté sans y consacrer quelques heures.

Aussi, en toute occasion nos garçons se rend-ent-ils à l'appel de la patrie avec une ardeur qui fait plaisir. Le moulin chôme ce jour4à et la mécanique s'arrête; il faut en faire son deuil.

La première journée a eu lieu pour l'élection des représentants. Tu y étais, citoyen, tu en sais quelque chose. Les enfants du peuple t'avaient adopté; tu es leur produit, tues leur œuvre. Ne va pas l'oublier, représentant, ne donne pas de démenti à ton origine. Le peuple veille sur toi ; il te suit de l'œil. Tu es filà de la balle, comme a dit Jean-Jacques ; soisle toujours, autrement il en pourrait mésarriver. Le peuple est confiant, mais il est terrible. Enfin, passons. Pour rme élection comme celle-là, il est évident que nos garçons de' valent avoir congé. Us ont pris trois jours pleins, c'était bien

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le moins. Un représentant et un homme du métier, quoi de plus naturel? La mécanique aurait enrayé une semaine que je n'en eusse pas été surpris. Ils se sont contentés de trois jours, c'est de la discrétion. Va donc pour trois jours, trois jours de moins sur le travail, sans compter qu'on se rouille un peu à chômer. Conclusion, citoyen, le moulin aura cela de moins.

« Autant de pris sur la mouture.

« Passons. Le hasard veut que, dans notre département, il y ait un représentant nommé en double. Cela s'est vu. Il y a vacance, il faut aviser. Tu comprends, ciloyen, qu'on ne pouvait moins faire celte fois que l'autre; c'eût été humilier le nouvel élu. Les garçons ont donc pris la clef des champs pour deux jours encore. Deux jours, c'est un de gagné. 11 est vrai qu'ils sont rentrés au moulin en assez mauvais état. Les amis de l'élu s'étaient montrés prodigues sur le chapitre des boissons. Bref, la mécanique s'est arrêtée de nouveau; il le fallait, comme dit Jean-Jacques. Somme toute, citoyen, deux jours h dcfahiuer; le déchet est clair.

« Autant de pris sur la mouture.

« Maintenant voici la garde nationale ; il.-s'agit de lui donner des chefs. Eu fait de droits imprescriptibles, ceux-ci figurent en première ligne. Conférer l'épauletle, est-il rien de plus beau? D'ailleurs nos garçons étaient tous candidats; les plus modestes aspiraient aux galons de sergent. Je te le demAnde, citoyen, pouvaient-ils moins faire pour la patrie? Je les ai donc encourages dans leur dessein. Le moulin s'en est bien un peu ressenti. On ne garnit pas les cadres en un jour. Il y a le clief de bataillon; il y a les capitaines et les porlcdrupeaux; il y a les lieutenants et les sous-lieutenants, puis la série des grades inférieurs. Tout cela prend du temps : une semaine y a il peine suffi. Mais le moulin a eu les honiwurs de l'éleclion : cinq caporaux et trois fourriers, voilà sa part, et elle est belle. 11 est vrai qu'il en coûtera qticlque chose; mais qu'est-ce au prix du renom que l'établissement se fait?On le cite dans le pays comme un foyer de civisme. La gloire en remonte jusqu'à loi, ciloyen. En attendant il fauts'y résigner.

« Autant de pris sur la mouture.

« Ce n'est que le début, une manière de se préparer la main. D'autres droits imprescriptibles nous attendent. Par exemple, les conseils municipaux vont s'organiser. Tu comprends, citoyen, que le moulin ne peut pas demeurer indifférent à cette institution. Il est essentiel que nos garçons s'en mêlent ; autrement rien ne marcherait. Si nous pouvions y enlever une l'charpe, ce serait un acte d'éclat. Le moulin est souverain ; il faut qu'il le fasse voir. A lui le pompon, comme dit Jean-Jacques. Ce sera encore quelques jours de perdus, mais la République nous en tiendra co\npte. Conclusion :

« Autant de pris sur la mouture.

« Après les conseils municipaux, voici les con?eils généraux. Tu comprends, citoyen, que nos garçons ne peuvent pas laisser passer des conseils quelconques sans dire leur mot. Et pour surcroît, ceux-ci sont généraux. 11 va de soi que nous userons de nos droits imprescriptibles. Il importe que tous les pouvoirs de la Républi(]ue comptent avec le moulin : il en coûtera ce qu'il en coûtera. Les meuniers ne sont pas à cela près; ils ne lésinent pas avec la patrie. Trois, quatre jours, tout ce qu'il faudra.

« Autant de pris sur la mouture.

« Et les conseils d'arrondissement, peut-on les négliger? Et les conseils de prud'hommes, qui osciait s'y montrer insensible? Les prud'hommes sont au moulin ce que l'eau est à la mécanique. Nos garçons me l'ont déclaré ; ils éprouvent le besoin impérieux d'avoir d'excellents prud'hommes, lis éprouvent surtout le désir de l'être. Pour obtenir bonne justice, rien n'est tel que de se la rendre soi-même ; on s'épargne ainsi une foule de dé.^agréments. Je ne dis pas qu'une fois prud'hommes nos garçons n'en usent contre toi, citoyen; mais que veux-tu ? c'est leur droit, et il est imprescriptible. Ils iront donc à l'élection, tu peux y compter; ils y jetteront feu et flamme; et je crains bien qu'ils ne rentrent pas tous intacts. Enfin arrive que pouna : après la bataille nous ramasserons nos blessés. Le malheur, c'est que Vont ce qui s'en ira en brocs de vin sera autant d'enlevé à la pitance de la fa-

mille. Patience! on n'élit pas éternellement des prud'hommes, et d'ailleurs le moulin viendra au secoui^s des malheureux. N'empêche qu'il aura encore souffert de cette oisiveté. Et de fiept!

« Autaat de pris sur la mouture.

(' La patrie ne nous tient pas quittes encore, citoyen ; elle est prodigue de droits de plus en plus imprescriptibles. Ainsi il y aura à élire des tribunaux de commerce, des chambres de commerce : il se peut que nos garçons aient quelque chose à y voir. Si on les évince, ils protesteront. Mais là où le moulin brillera de tout son éclat, c'est pour l'élection dw président de la République. Oii ! à ce moment le temps d'arrêt sera illimité; on pourra mettre la mécanique sous la remise. Un président ! Nos garçons n'entendent pas raillerie à ce sujet : la chose ne peut pas se passer sans eux. Ils demandent un être de leur choix, un mortel parfait de la tète aux pieds. Un président! Ils mangeront les semelles de leurs sabots plutôt que de faire ime nomination indigne de la patrie. Ils prétendent tout savoir du candidat, les faits et gestes privés. Ils les veulent sans défaut et sans tare. Ah! mais oui, c'est ainsi. La fleur des pois, comme dit Jean-.ïacques. Tu comprends, citoyen, que cetl;e disposition d'esprit n'est guère favorable au travail. Le moulin peut s'en enorgueillir, mais ce qu'il trouve du côté de l'honneur, il le perd du côté du profit. Encore un peu de résignation : un président de la Répuldiqne vaut bien cela; la nature n'en produit pas tous les jours. D'ailleurs l'habitude est prise ; il ne s'agit que d'un sacrifice de plus.

« Autant! de pris sur la mouture.

« Maintenant, citoyen, récapituloras. Président, représentants, gardenationale, conseils municipaux, conseilsgéneraux, conseils d'arrondissement, conseils de prud'hommes, tribunaux de commerce, chambres de commerce, sans compter le jury et les factions hors de tour, quelle perspective pour nos garçons ! Tout cela à élire ! Tous droits reconnus et impresrcriptibles ! On ne peut plus leur en arracher un seul ! Sans compter qu'il y a parmi eux des caporaux, des fourriers, des

prud hommes, des conseillers municipaux. Le moulin prend un bien beau rang dans le monde; il marche à bien grands pas dans la carrière des honneurs. Une chose commence pourtant à m'inquiéter, c'est de so.voir où nos gens trouveront le temps de monter les sacs et de charger les charrettes. Le cas «^st grave; il appelle l'attention. La patrie paye en gloire, ces* peu substantiel. Qui payera en argent ou en vivres? Év'iemmcnl le moulin. C'est toi que ce soin regarde, citoyen : i! faut encore s'alléger de cela. Le mieux est de s'exécuter sur-le-champ. Tes moyens te le permettent.

« C'est le cas de te dire que la question est ici à l'ordre du jour. Nous avons un club où l'on agite tous les soirs le problème du salariat. Nos garçons ne manquent pas une séance ; ils s'y abreuvent du sentiment de leurs droits. Les di'oits de l'homme, c'est le mot de Jean-Jacques. Je dois ajouter, citoyen, que le salariat soulève dans le club une opposition formidable : je pourrais même dire qu'il réunit contre lui l'unanimité. Le club s'accorde à y voir un legs de la féodalité et une forme évidente de l'esclavage. 11 a déclaré avanthier de la manière la plus solennelle que l'avenir n'appartient pas au salariat. C'est un acte qui ne manque pas de gravité. Nos garçons de moulin l'ont pris au pied de la lettre, et leurs propos ne présagent rien de bon. Ils se demandent, citoyen, pourquoi tu ne les associes pas à tes profits et ce que tu fais des trésors que tu amasses. On ne comprend pas que toi, homme du peuple, au lieu de convier tes frères au partage de tes biens, tu les enfouisses comme ferait un aristocrate ou un financier. Voilà ce qui se répète dansions les étages du moulin. On ajoute qu'il serait d'un bon exemple d'abolir le salariat dans ton établissement, et d'y donner le spectacle de meuniers puisant au même broc et mangeant à la même gamelle. Il y aurait là un noble mouvement, une grande pensée. Le club t'invite à y réfléchir; il est prêt à te voter des palmes civiques.

« Cette détermination aurait en outre le mérite defépargner d'autres embarras. En effet, citoyen, le club a voula s'assurer par lui-même du régime qui prévaut dans le moulin.

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Il a entendu les ouvriers, recueilli les griefs et suivi une sorte d'enquête. Le résultat en est des plus fâcheux. On sait maintenant que tu opprimes tes garçons, que tu les traites comme des nègres de Guinée, que tu les exploites sans pitié et que tu abuses odieusement de leurs forces. Voilà ce qu'on sait et ce qu'on dit. Chez toi, le travail ne discontinue jamais; ni de jour ni de nuit il n'y a de repos pour tes gens, {/est la torture du salariat, portée à sa dernière expression. On raconte des choses incroyables là-dessus, on cite des détails à donner le frisson. Des enfants de dix ans, travaillant vingt-cinq heures sur vingt-quatre, conduits avec un nerf de bœuf, et, pour comble d'horreur, privés de nourriture. Les cheveux se dressent sur la tête, rien que d'y penser. On parle encore de règlements d'uue injustice révoltante, de retenues exercées sur leurs salaires, enfln d'une foule d'abus qui appellent sur toi des représailles vengeresses. Jean-Jacques l'a dit : la peine arrive en boitant.

« Le club a déclaré qu'il ne tolérerait pas plus longtemps un pareil état de choses. C'est un abus des forces humaines; c'est une abominable exploitation de l'homme par l'homme. Son devoir est de s'y opposer. 11 s'occupe de tracer un projet d'arrangement, et si tu n'y acquiesces pas, citoyen, tu seras mis en interdit, toi, ta personne, ton moulin, tes richesses connues et tes trésors cachés. Laplussimple réflexion indiquequeleclub est dans son droit. Un homme ne peut pas disposer à son gré des bras et des sueurs de ses semblables. Ce qui s'est fait est de pure tolérance et ne préjuge rien. Le salariat est un principe faux ; tout ce qui en découle doit être faux également. Le club avisera donc. Il dira quel service tu peux exiger de tes gens et réglera la durée et les conditions du travail. Déjà il a adopté un point de départ qui me semble très-iécond. 11 a décidé, pour n'y plus revenir, que tes garçons travailleraient deux heures de moins et gagneraient un liane de plus. Cette mesure a été accueillie avec un enthousiasme général. Le club s'est étonné que tu no l'aies pas prise spontanément et de toimême. C'était pourtant une idée bien simple, citoyen, et qui t'eiit épargné une inlinité d'ennuis.

« Il est encore une chose dont le club a failjuslicc sans licsitalion. Tu as un règlement dans ton moulin ; tu imposes des amendes. De quel droit? Je cherche en vain les auteurs sur lesquels tu peux t'appuyer. L'homme sort des mains de Dieu ! s'écrie Jean-Jacques. Est-ce là-dessus, citoyen, que tu fondes ta prétention? Le mot au contraire te condamnerait. Quoi ! un homme comme toi, un homme ton égal, fait à l'image du Créateur, te sacrifie son temps, ses soins^ ses bras, ses sueurs; il te livre, il t'abandonne tout, sans rien exclure, sans rien retenir, et toi, tu spéculeras sur cet homme, ton égal, ton semblable? Tu lui rogneras sa ration, tu le réduiras à la part du bon plaisir? Le club n'a pas eu des mots assez durs pour flétrir cet arbitraire comme il le mérite. C'est un instrument de despotisme qu'on arrache de tes mains. C'est ie fouet appliqué à la race blanche. Tu n'en useras plus désormais, citoyen ; le club te le défend. Plus d'amendes, plus de retenues; intégralité absolue et illimitée du salaire.

" De celte façon, citoyen, le moulin sera régénéré. Il sera cité, dans toute l'étendue de la Fiance, comme une usine modèle. On fera mille lieues pour le venir voir; les étrangers en tireront le plan pour le proposer à l'admiration de l'Europe. Vois quel éclat il doit en rejaillir sur ton nom ! Prépare-toi à recueillir, de tous les points du globe, des hymnes de louange ! Que serait-ce, si tu pouvais y joindre un système de soupes économiques à l'usage des garçons de moulin ! Oh ! alors, il n'y aurait plus de bornes à l'enthousiasme universel. Pour couronner l'œuvre, il ne manquerait que do compléter la réforme par l'abolition du salariat. Ce serait l'attique du monument et l'embryon de l'industrie future, Un moulin d'associés! L'exemple ferait du chemin ; il aurait une vertu contagieuse. Égalité de parts, égalité de droits, toujours imprescriptibles! Combinaison idéale I Le cœur s'exalte, rien qiu^. d'y penser.

« Citoyen, citoyen, il y a là un beau rôle; le laisseras-tu échapper? Tu serais porté sur le pavois et on le couronnerait de feuilles de chcne: récompense glorieuse et digne de ranliqtiilé! En attendant les garçons de moulin sont aux

ch:imps quand il y a élections, et le club parle d'exdciiter d'autorité le règlement qu'il t'impose. Il n'y a donc point de temps à perdre ; il convient de se décider. Quant à moi, citoyen, je ne te cache pas que je supporte avec peine le régime du salariat. Au fait, est-ce juste? Tu te promènes à Paris, les mains dans les goussets, et c'est moi qui ai tout le mal. Si ce n'est point là l'exploitition de l'homme par l'homme, c'est que rien ne mérite ce mot. En remontant dans le cours des âges^ on trouverait difficilement un abus plus caractérisé et une oppression plus évidente du travailleur par le capitaliste oisif. Comme fait, je pourrais supporter cette situation; je ne le puis pas comme principe. Ainsi, pour mille motifs, il faut prendre un parti et mettre le moulin sur un autre pied. Les droits en raison des besoins, comme a dit Jean-Jacques. C'est la devise du club, et c'est également mon dernier mot.

Salut et fraternité,

Gaspard, premier garçon de moulin.

(Nô sacbant pas écrire, a fait sa croix.)

Pendant que dura celte lecture Simon ne fit pas un geste, pas un mouvement : il garda l'immobilité d'une statue. Seulement on pouvait deviner qu'une rage sourde couvait dans son cœur et qu'il en contenait à peine les élans.

— Eh bien, madame Paturot! s'écria-t-il quand ma femme eut achevé.

— Singulière lettre, dit-elle. Un garçon de moulin écrire ainsi !

— Ce n'est pas lui, madame! c'est ce cuistre du Marche neuf! Avec quelle satisfaction je lui caresserai les côtes! Maudit instituteur primaire! Un pédant! Un chien de cour qui s'est fait président de club et qui tourne la tête à mes garçons.

— Et ils l'écoufent?

— Ils écouteraient Lucifer ! Vous ne savez donc pas ce que

e'est que desgaiçoiis de moulin ? De bons diables, mais qu'il faut mener avec des bourrades; piochant dur, pourvu que le maître soit là. Au demeurant, d'assez pauvres cervelles : voilà mes gens ; comment voulez-vous qu'ils se défendent? Le vieux jacobin les aura retournés à sa façon. C'est si simple, un garçon de moulin! Tant il y a que le feu est aux étoupes.

— En effet.

— Vous convenez donc qu'il est tcrapsquc je paitc! L'aveu est bon à recueillir.

— Mais non, Simon, rien ne presse ! Nous pouvons arranger cela d'ici. On vous aura exagéré les choses. Attendez encore.

— Attendre ! pour que la situation empire! Vous ne savez pas ce que c'est qu'une usine, madame Paturot ! puis, voyons plus loin, songeons à l'avenir. Vous me portez quelque intérêt, n'est-ce pas?

— En pouvez-vous douter, Simon?

— Eh bien ! raisonnons de sang-froid. On a élu de pauvres ignorants comme nous pour une fois seulement.

— Quelle supposition !

— Pour une fois, croyez-le, et rien de plus. Nous sommes tombés du ciel dans un jour de tempête : de pareils phénomènes n'arrivent pas fous les jours. On nous renverra donc les uns à nos champs, les autres ànos métiers; moi, on me rendra à mon moulin. Si c'était demain, l'inconvénient ne serait pas grand : je ne suis pas rouillé encore, et je me remettrais sans peine au travail. Au bout do Juiit joiu's il n'y paraîtrait plus : le passé s'effacerait, et je icdcviendrais Simon comme devant.

— Quel philosophe vous faites, mon garçon !

— Ainsi, en prenant mon congé demain, peu dédommage; mais qu'on me le donne dans doux ans, cl tout change. Pendant ces deux ans, j'aurais vécu de la vie du bourgeois et non de celle de l'ouvrier; j'aurais porté le frac noir, dinéau restaurant, accoutumé mes bras à l'inaction ; et au bout de ce temps, il me faudrait reprendre le hainais et demander âmes muscles le rude service qu'ils faisaient autrefois! Rien ne s'y

prêtera plus, ni mon corps ni ma tête. J'aurai tout oublié et n'aurai rien appris. J'aurai cesse d'être un bon meunier, sans être autre chose qu'un pitoyable représentant. Voilà mes chances sans déguisement, sans illusion. Oseriez-vous encore me conseiller d'attendre?

Malvina eut beau faire, elle ne put guérir ce cœur blessé. Simon se montrait inflexible; i! voulait à toute force se dé-j mettre et aller ramener ses garçons dans le devoir. Surtout! il éprouvait le besoin d'administrer à leur suborneur une leçon mémorable. Ma femme l 'écoutait avec patience et le sermonnait avec douceur. Pour le dompter, il fallut abonder dans son sens et renchérir sur sa plainte. A ce prix elle obtint quelques jours de délai. On écrivit au préfet pour lui signaler le magister qui exaltait les meuniers avec des citations de Jean-Jacques et des sorties contre le salariat. Le commissaire de police devait le rappeler à des délassements moins subversifs. Un peu plus rassuré sur ce point, Simon se calma et se résigna à attendre.

LE RETOUR DE l'AIGLE.

Depuis quelques jours, le plus étrange spectacle était donné à la population de Paris. Entre huit et dix heures du soir, la partie des boulevards située entre les deux portes Saint-Denis et Saint-Martin se couvrait spontanément de groupes où s'engageaient des débats animés. La politique en était l'aliment, et toutes les opinions semblaient s'y confondre. Longtemps la République à tous crins avait été maîtresse du pavé : hier encore elle y régnait en souveraine ; seule elle agitait ses bannières au vent et remplissait l'air de ses clameurs. Cet empire exclusif venait de cesser, un autre drapeau essayait de se produire : c'était celui d'Austerlilz et d'iéna, le drapeau de nos grandeurs guerrières. L'Empire revenait sur l'eau ; il avait ses emblèmes et ses cris, il avait aussi ses candidats.

Cette manifestation se fît avec la rapidité de l'éclair. Jusqu'alors, p.irsonne n'avait songé aux culottes de peau et à leurs dérives ; cette race commençait à se perdre dans la nuit des temps ; l'éclat des souvenirs la rattachait aux âges mythologiques. On l'y tenait pour reléguée indéfiniment. Il en était d'elle comme des armes des paladins, trop lourdes pour nos bras dégénérés. Tout paraissait dit sur la vieille garde et sur l'Empereur ; celui-ci dormait sous la pierre des Invalides ; celle-là, sculptée sur la colonne, montait en spirale vers les cieux. Mémoires consacrées, pourquoi vous troubler par de folles pvélcwtions ? pourquoi faire peser sur vous la responsabilité d'entreprises ridicules ? Votre plus grand honneur, voire i)l'.is beau titre, c'est de ne tenir à rien, ni dans le passé ni dans l'avenir, et de figurer dans l'histoire comme un météore toi rible et lumineux.

Tout le monde ne le prenait point ainsi ; les débris de la grande armée avaient leur prétendant. Ils le portaient aux élections, ils le soutenaient dans les rues. Un certain bruit s'attachait à ce dessein ; il n'était question que de cela. Le peuple semblait y tremper: H va volontiers vers la nouveauté. 11 faut au peuple des idoles, et les plus brillantes l'attirent surtout. Quand il en est fatigué, il les brise, et s'en crée d'autres smle-cliamp; ce sont ses menus plaisirs. 11 s'enflannne et se refroidit avec la même facilité. Pourvu qu'il s'agite, le prétexte lui importe peu. Les choses en étaient là ; la rue venait de changer de progiamme; Du jour au lendemain, le mot d'ordre avait subi une complète transformation ; les émotions lévolutionnaires cédaient le terrain aux émotions impériales. Étai'.-ce tacticjue ? Était-ce entraînement, mobilité ou calcul ? On l'ignore. L'un et l'autre peut être : lactique et calcul de la part des chefs, entraînement et mobilité de la part du peuple. Peuple singulier, ami de la poudre et du bruit, qui descend dans la rue sans motif et s'y bat à outrance, sans savoir pour qui ni pourquoi !

Oscar n'avait pas hésité à se jeter dans le parti nouveau : la force l'allirail, 11 ue tai'issait plus sur l'Empire et sur les

personnages qui en avaient fait rorncment. 11 .se vantait d'y posséder de très belles connaissances. D'ailleurs, à l'enlendre, l'Empire avait été la plus grande époque des arts. Nul régime n'avait plus fait pour la brosse et le pinceau. Les grands peintres devenaient sénateurs, et obtenaient des châteaux en Bohême et en Ulyrie. Ils avaient leur couvert misa la table du souverain, entraient chez lui sur le pied de l'intimité, et l'aidaient à passer ses boites à l'écuyère. Quand le grand capitaine était absent, Joséphine les recevait à la Malmaison, et leur offrait des repas composés par l'archichancelier de l'Empire. C'était leur moment : il n'y en avait que pour eux. De Moscou, l'Empereur leur envoyait des tabatières enrichies d'émeraudes. Per.-onne ne faisait les choses comme lui. Aussi Oscar s'était-il rallié au premier appel ; il voulait un régime ami des arts, et ne s'en cachait point : peutêtre ne le séparait-il pas des dîners fins et des tabatières.

L'une de nos grandes distractions était de parcourir le théâtre de ces mouvements. Rien de plus original ; tout s'y exécutait avec une précision mécanique. On pouvait reconnaître là-dessous une grande habileté de main. A sept heures, le boulevard était libre ; on y circulait sans embarras. Vers huit heures, les groupes commençaient à se former à l'état inerte : pas un cri, pas un mot; une immobilité absolue. A neuf heures, les orateurs paraissaient ; ils engageaient et soutenaient le débat. Que de pauvretés! que d'inepties! Le bon sens du peuple, ce bon sens si vanté, n'y brillait guère. L'attitude des groupes n'avait d'ailleurs rien d'offensif: nulle colère, nulle clfervescence ; seulement, ils s'obstinaient à ne pas quitter le terrain. A dix heures, toute circulation était devenue impossible; les voitures abandonnaient la place, les magasins se fermaient. 11 y avait atteinte à l'ordre, il fallait sévir : les baïonnettes paraissaient à l'horizon, e^. an roulement de tambours annonçait l'approche de la force armée. Les groupes se dispersaient alors pour se reformer le lendemain. C'était réglé et immuable comme un cérémonial : la même pièce jouée par les mêmes acteurs. Prolongé outre mesure, ce spectacle devenait monotone et alarmait les ia«

térêls. Aussi la patience publique commençait-elle à s'en lasser. On accusait le gouvenienient d'en être complice, de s'en servir comme d'un moyen, et de vouloir régner par la misère.

Un soir que nous étions plongés au plus fort des rassemblements, Oscar y ût une rencontre à laqutllc il ne s'attendait pas. C'était sous la porte Saint-Denis, devant Tun des trophées d'armes qui en décorent les parois. Dans un groupe composé de blouses, il était question de l'Empire et de l'Empereur. Je sentais le peintre frémir sous mon bras; je voulus l'entraîner, il était trop tard: il avait pris la pai'ole. Je dois avouer qu'il fut éloquent; le sujet l'inspirait. Un silence profond s'établit, et l'auditoire se grossit à vue d'œil. Oscar s'abandonnait: frappé par un bec de gaz, sa barbe s'élevait aux plus grands effets de lumière. Il racontait à ce peuple attentif les merveilles du palais impérial et le baptême du roi de Rome. Ces récits en plein air n'étaient pas sans dangers: la police nous entourait, et il me semblait, parmi les curieux, reconnaître quelques-uns de ses agents. Alors je pressais le bras du peintre en guise d'avertissement, lly avait, entre autres, sur notre droite, un homme qui portait un jonc suspendu à sa boutonnière. Cette tenue m'inquiétait.

— Assez, Oscar, lui dis-je à demi-voix.

11 était lancé et ne faisait aucun cas de mes avis. L'homme au jonc se rapprochait et paraissait énm jusqu'aux larmes. Un tel atlendrissemeut me parut suspect. J'insistai avec plus de force.

— De grâce. Oscar, partons, dis-je en l'attirant vers moi.

Entin il céda et consentit à rnc suivre. Déjà nous commencions à nous dégager, (juand une main robuste s'appesantit sur l'épaule de mon con)pagnon. Je crus que c'était celle de la police et essayai de lui échapper à la faveur de la foule. Mais nous avions affaire à une main obstinée qui ne lâcha pas prise ainsi. 11 fallut s'arrêter et capituler. C'était un ouviier en blouse, construit de manière ù commander le respect.

— Mon général, dil-il à Oscar en ôtant sa casquette et la tenant n^jilitairement à la hauteur de l'œil.

— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il, mon ami? répondit 0;car, ne sachant à qui il avait alTaire.

— Quoi ! mon gôncral, vous ne me remettez pas?

— A peu près, mon ami, vaguement.

— Comtois! votre Comtois, celui de l'Hôtel de ville! Il est vrai qu'il faisait un peu noir là où nous nous sommes vus.

— J'y suis maintenant! Ce cher Comtois ! Comment diahle ne l'ai-je pas reconnu tout de suite ? Touchez là, mon garçon, touchez là. Jérôme, je le présente mon sauveur. Sans lui, mon cher, je pourrirais sur la paille d'un donjon. Mais que faites-vous ici. Comtois? Toujours en train de conspirer, n'est-ce pas? Remettez donc votre casquette, mon ami!

— Pardon, excuse, mon général, répliqua l'athlète sans quitter sa position ; mais c'est que j'ai une faveur à vous demander.

— Tu vois comme je les fascine, Jérôme, me dit tout bas Oscar.

Puis se tournant vers l'ouvrier avec une majesté pleine de bienveillance :

— Parlez, Comtois, parlez, lui dit-il.

— C'est que, voyez-vous, poursuivit l'ouvrier avec un embarras visible, j'ai une grâce à vous demander, et ça me gêne sensiblement.

— Remettez-vous, mon ami, et exposez votre requête. Que monsieur ne vous inquiète pas; c'est le citoyen Jérôme Palurot, honorablement connu dans son quartier.

— Eh bien, mon général, voici le fait. J'ai rompu avec le L^rcheron, et je voudrais savoir si j'ai eu tort.

— - Le motif. Comtois?

— Oh! mon général, je sais trop bien ce que je vous dois pour vous expliquer cela dans la rue. Il y a ici près un bouchon où l'on me voit d'un bon œil. Si ce n'était [las-pour vous manquer de respect, je vous y offrirais un verre de vin et un cabinet pour causer. Allez, j'ai bien des cho:cs à vous dire.

— Mais, mon ami...

LE RETOUR DE l'aIGLE. 313

— Ne me refusez pas, mon général; venez, et lotre compagnie aussi: vous n'aurez pas sujet de vous en repentir. Venez, vousdis-je.

L'ouvrier joignait le geste au discours: il entraînait Oscar d'une manière irrésistible. Bon gré, mal gré, il fallut entrer au cabaret et s'attabler à l'enlre-sol autour d'une bouteille d'argenteuil cacheté. A peine étions-nous assis, que le Comtois prit des airs mystérieux.

— Vous ne savez pas ce qui se passe? dit-il.

— Non, répondis-je.

— Et vous, mon général, vous n'en savez rien non plus?

— Uien, dit Oscar.

— La chose fait pourtant quelque bruit. Quatre chamoiseurs me l'ont assuré, et c'est public dans les aleliers de mégisserie.

— Mais encore, qu'est-ce, Comtois? Expliquez-vous, reprit Oscar,

— L'Empereur est de retour ! dit l'ouvrier d'une voi.x solennelle.

— L'Empereur? dîmes-nous à la fois.

— Lui-même, en personne; le petit tondu, comme l'appelait mon père. De retour depuis hier, dix heures vinyt-cinq yiiuutes du matin.

— Bah ! Comtois.

— On l'a vu en voiture, près de la mare d'Aute^iil. Un landau attelé de deux chevaux blancs, tout ce qu'il y a de plus simple. Il a déclaré qu'il voulait rentrer sans bruit. Histoire d'être prudent. Un mauvais coup est bientôt fait. Ce qu'il y a de sûr et certain, c'est qu'il est rentré.

— Vraiment? lui dis-je en riant.

— Bien rentré, et avant peu on le verra. Maintenant, où se cache-t-il? personne ne le sait. 11 y en a qui affirment qu'il est dans la lanterne du Panthéon, d'où il examine tout avec sa lorgnette. C'est possible, mais je ne le garantis pas. Il y en a d'autres qui assurent qu'il est descendu dans les calacombes, à la tôle de quarante-deux mille Indiens. Cela me parait plus vraisemblable. L'opiaion générale, c'est qu'il a

là

314 JÉUOJIE PATUROT.

un plan pour réduire Paris en trois minutes, montre en main. Il n'y a que lui pour ces invenlions-li: ce trait le peint.

L'ouvrier, en parlant ainsi, était d'une bonne foi évidente. Son visage respirait l'enlhousiasine et la naïveté. 11 y avait là un danger pour lui ; on pouvait abuser de celte disposition d'esprit. J'essayai donc de me porter à son secours et de le guérir de sa chimère.

— Mais, mon ami, lui dis-je, l'Empereur est mort.

— Vouscroyez? me rcpliqua-t-il avec un singulier sourire.

— Si bien mort, que tout Paris a pu le voir. On a ouvert son cercueil à Courbevoie ! Les culottes blanches, les bas de soie, l'habit à revers, le petit chapeau, tout y était ! Puis on l'a inhumé aux Invalides ! mort, mon garçon, tout ce qu'il y a de plus mort.

— Mort? Vous clés de ceux-1?., me dit l'ouvrier en promenant sur moi des regards plehis de déliance.

— Sans doute, lui dis-je.

— El vous, mon général, vous en êtes aussi ? ajoula-t-il en se retournant vers Oscar.

— C'est le sentiment public, Comtois, répondit le peintre en homme qui évite de se compromettre.

— Allons! il n'en manquera pas un. Lui, mourir! On vojt bien que vous ne l'avez pas connu ! Écoutez, mon générai, j'en sais plus long que vous là-dessus ; je n'ai pas vu l'Empereur, mais mon père était au mieux avec lui. Jugez donc, un dragon de rimpéralrice! U a monté cent factions à sa porle.U l'a vu comme je vous vois, le matin, le soir, à tout instant. U l'a suivi à l'armée^ au feu, partout. Us ne se sont jamais quittés. Eh bien ! c'est mon père qui m'a fait la leçon. — Comtois, me disait-il, quand on t'annoncera que l'Empereur est mort, réponds tout de suite : U y a une intrigue là-dessous. C'est l'Anglais qui fait courir ce b^uit-là ; son intérêt s'y trouve. Oui, mon lils, quand tu serais seul de ton cùlt, dis toujours: — Il n'est pas mort, et ajoute :J1 reviendra. Dans la cour de Fontainebleau, il nous l'a promis, et il n'a jamais manqué à sa promesse. Vous comprenez, mon général, qu'a-

près cela il n'y a plus un mot à ajouter. One voulez-vous de plus fort? Un dragon de Tlmpéralrice, un(^ moustache qui a vieilli près de l'Empereur! C'est authentique au moins.

— Ainsi, lui dis-je en me prêtant à sa chimère, l'Empereur est de retour?

— Oui, et c'est ce qui m'a bronilU^, avec le Percheron ; sitôt qu'on m'a parlé du fait, je me suis déclaré. — Je passe à TEmpcrcur ! me suis-je écrié. Là-dessus, le Percheron m'a cherché noise. 11 est comme vous, il croit que l'Empereur repose sous le monument. J'ai tenu bon, il s'est facile et a lâché les gros mots. Je suis endurant do ma nature, mais la mort de l'Empereur me portait sur les nerfs : juste comme du mauvais vin. Alors j'ai un peu cogné, et voilà.

Au moment où le Comtois achevait ces mots, un bruit sec retentit à la porte. C'était comme un appel et un signal. L'ouvrier dut y reconnaître la présence d'un ami, car il se leva pour ouvrir.

— Soyez calmes, nous dit- il ; deux minutes seulement, et je reviens.

La porte resta entrebâillée, et je pus voir à qui l'artisan avait affaire. C'était un monsieur vêtu de noir, et qui me semblait appartenir aux classes élevées. Un cabriolet de maître l'attend lit à la porte. L'entretien eut lieu à voix basse, et pourtant il nous en parvint quelques mots.

— A dimanche, disait la voix ; c'est le grand jour.

— Entendu, convenu, répondit le Comtois.

— Vos gens sont prêts ?

— Prêts et ficelés ! Tous en ordre! D'un coup de sifflet je les réunis. Vous serez content, allez !

— Je le crois; et l'Empereur aussi !

Le reste nous échappa, et c'est à peine si les dernières po rôles arrivèrent jusqu'à nos oreilles.

— Demain, ici ? dit la voix.

— Demain, et toujours, répondit Comtois.

Puis il revint prendre son siège h nos côtés. Son visage avait revêtu une expression nouvelle : la joie y brillait dans lout son éclat et tout son abandon.

— Qu'on me dise encore qu'il est mort ! s'ccria-t-il en se frottant les mains et comme s'il eût répondu à une pensée intérieure : qu'on me le soutienne ! 11 n'y a plus de risque maintenant.

— Qu'est-ce donc ? lui demanda Oscar.

— Mon général, je n'y tiens plus, dit l'ouvrier, ça m'é-' toufferait si je ne me dégonflais pas ; c'est trop lourd à garder.

— Parlez^ Comtois; vous avez affaire à des gens discrets.

— L'Empereur, qui s'est informe de moi, dit l'athlète plongé dans une sorte d'extase, l'Empereur !

— De vous ?

— Oui, de moi, Comtois, né natif de Baume-lc3-Dames : il n'y a rien omis ; il sait tout, et il a ajouté : « C'est le fils aîné d'un dragon de l'Impératrice, un de mes braves. y> Voilà ses propres expressions. Et vous ne votilez pas qu'on se fasse écharpcr pour un homme comme ça ? Mais je serais sûr d'être haché en petits morceaux que j'irais tout de même. Oh ! dimanche, dimanche ! je voudrais y être déjà.

— C'est donc dimanche? demanda Oscar.

— Oui, mon général; et ça chauffe sensiblement. Il paraît que nous le sacrons à Reims le mois prochain ; le pape a promis d'y venir. Puis, l'Empereur a dans sa poche quinze cents millions qu'il distribuera aux pauvres le jour de son couronnement. Le soir, il y aura grand dîner aux Tuileries, où les anciens maréchaux trouveront un million sous leurs serviettes. Quant au peuple, huit jours de gala, mâts de cocagne et noce perpétuelle. 11 n'y aura plus de mendiants ; l'Empereur n'en veut plus. Vous verrez, vous verrez !

11 régnait dans ces propos une confiance si sincère et si robuste, que nous ne nous sentions plus. Oscar et moi, la force de l'ébranler. Cet homme était si heureux ! 11 croyait si bien à son Empereur ! 11 avait une conviction si profonde de son existence !

— Ainsi, vous le sacrez le mois prochain ? lui dis-je.

— A Reims, c'est arrêté : on vide la fiole : le pape l'a promis. 11 le fera en personne.

LE RETOUR DE l'AIGLE. S17

— Et d'ici là?

— D'ici là, les plans sont faits : tout est réglé, l'ordre et la marche. Pour ma part, je suis décidé à cogner comme je n'ai jamais cogné de ma vie. Je sais bien que l'Anglais sèmera l'argent dans Paris afin d'empêcher l'Empereur de réussir ; mais nous avons aussi nos petits moyens et nou^ en userons.

— Vos petits moyens ? demanda Oscar.

— Oui, mon général. Aux derniers les bons, comme dit le proverbe. Ça va faire un effet, je m'en flatte. Jugez donc. Personne ne s'y attend.

Le Comtois avait repris ses airs mystérieux et semblait craindre que ses confidences ne transpirassent au dehors. Use leva et fil une inspection minutieuse des lieux. Quand il se fut bien assuré de notre isolement complet, il passa la main sous sa blouse et en retira un objet qu'il avait tenu caché jusque-là. C'était im aigle empaillé et monté avec soin. Son œil de verre exprimait une llerlé mêlée de colère ; son plumage gardait un lustre éclatant^ et il portait la tête avec l'orgueil qui sied au souverain des nues. Tout trahissait en lui des projets de conquête. H était bien de la famille des victorieux. On eût dit qu'il allait déployer ses ailes pour voler, comme son aïeul, de clocher en clocher. 11 regardait l'Empire comme son bien et la terre comme sa proie. Qu'il fallût pour cela déchirer dans ses serres quelques chairs vives, peu lui importait. Il ne craignait ni la vue ni l'odeur du sang : ses instincts de race n'y répugnaient pas.

— Voilà, dit le Comtois, en mettant sous nos yeux ce chef-d'œuvre. Qu'on résiste maintenant, on trouvera à qui parler.

— Comment l'entendez-vous, mon ami ? lui demandai-je.

— C'est simple comme bonjour. Il y a lieu de se bûcher, je suppose : très-bien ! J'aimerais mieux les voies de douceur ; mais dès le moment qu'on n'en veut pas enlendie parler, en avant les poignes. Mon costume est prêt ; je le liens dans un colîre, bien net, bien brossé pour le grand jour. Ce jour arrive : en avant donc, et à la grâce do Dieu '

3i8 JEROME PATUROT.

Je le prencls pièce à pièce : la culotte de peau d'ahord, la veste à revers, le casque, le sabre, les bottes de sept lieues, tout le bataclan. En moins de dix minutes, le tour est fait. C'est mon père qui revit. Un dragon de l'Impératrice en co!=tnme du temps ! Vous figurez- vous l'air que j'aurai? C'est-à-dire qu'il n'y a pas dans l'univers une force capable de m'arrcler, quand je serai culotté et coiffé à la mode impériale. Une culotte de peau et un casque ! Le casque et la culotte de peau de mon père ! Ah bien ! je suis curieux de voir ce que je démolirai là-dessous ! Les mains m'en démangent, rien que d'y penser.

L'idée, toute guerrière qu'elle fût, avait un côté bouffon qui nous frappa. Ce gros garçon, avec ses membres de lutteur, élait destiné à produire un certain effet en dragon de l'Impératrice. Je doutais, pour ma part, que la culotte de peau pût y résister. Lui ne doutait de rien : il marchait vers son but avec une confiance inaltérable. Ce qu'il avait décidé un£ fois, il n'y renonçait plus. Dût-il marcher seul, il mar" chcrait sur l'Hôtel de ville avec son casque et les accessoires. C'était un plan fait; nulle puissance au monde n'y aurait rien changé.

— Et votre aigle ? lui dis-je.

— Mon aigle ! répliqua-t-il avec un coup d'œil triomphant.

— Vous allez le montrer pour de l'argent ? lui dis-jo.

— Fi! quelle idée ! Moi, jouer avec ce grand souvenir ! Allons donc ! Il a un bien autre emploi, monsieur : c'est notre drapeau pour le grand jour ! Un poulet semblable ! un si glorieux oiseau ! Va-t-il faire courir Paris ! J'ai déjà la perche au bout de laquelle je le mettrai. Au moins, ça a du cachet, mon aigle. Ne l'emprunte pas qui veut. Le drapeau tricolore, qui ne l'a pas ? Les gouvernements se le repassent l'un à l'autre. Mais l'aigle ; l'aigle ! on ne l'apprivoise paS: ainsi ; il n'a qu'un maître, c'est l'Empereur.

— Eh bien, Comtois, voilà une idée ! s'écria Oscar. L'aigle, c'est l'Empereur ; l'Empereur, c'est l'aigle. Rien de l>lu.s logique.

La séance fut levée, et l'ouvrier remit sous sa blouse son emblème glorieux. U sortit décidé plus que jamais à lui procurer les honneurs de l'exhibition publique. On a vu comment il comprenait le complot auquel il était associé et au nom de qui il y entrait. Celte illusion fut commune dans ce temps. Plus d'un artisan de Paris, plus d'un villageois de l'Ouest, crurent déposer dans l'urne électorale un vote en faveur de l'Empereur. Dans ce qui se passa alors, il y eut bien des malentendus et bien des nuages; il y eut plus d'un appel fait à l'ignorance et à la crédulité. L'ambition s'en mêla aussi, et .sans doute plus d'un personnage entrevit dans les perspectives du complot un avenir de grands cordons et de sénatoreries. Oscar y avait placé l'espoir de quelques commandes et des festins dignes de l'archichancelicr.

Cependant l'émotion extérieure durait toujours, et les boulevards étaient encombrés chaque soir d'une population parasite. H fallut recourir aux grands moyens et comprendre dans une rafle générale les curieux et les mécontents. Par une manœuvre savante, on les enferma dans un cercle de baïonnettes. Nous pûmes assister à cette scène sans en être atteints. Placés à une petite distance, nous suivions de l'œil les événements. Un instant l'émotion fut vive ; un homme se débattait seul contre une légion entière. Pressé dans une ceinture de fer, il luttait avec l'énergie et la force d'un géant. Vingt hommes le tenaient au collet, et il trouvait le moyen de s'en dégager. Enfin, dans un dernier effort, il renversa ses assaillants les plus proches et s'ouvrit violemment un chemin à travers la milice étonnée. U triomphait, il était libre, il avait les honneurs du combat. Ce fut ainsi qu'il arriva près de nous. Qu'on juge de notre surprise ! c'était le Comtois. Oscar l'aborda.

— Eh bien, mon brave, lui dit-il, où en êtes-vous d« vos projets?

— L'oiseau triomphe, mon général, répondiU'alhlèle. Vive l'Empereur ! Et au premier jour la grande affaire!

Si ce jour-là le Comtois avait son aigle sur lui, l'animal dut réclamer, le lendemain, les services d'un naturaliste.

$20 JÉRÔME PATUKOT.

Ma femme avait eu le dernier mot dans son démêlé avec Simon. A force d'instances, elle l'avait vaincu. Il se résignait à porter sa croix jusqu'au bout. Agir autremant eûl été manquer aux convenances. On Tavait envoyé à Paris pour y faire une constitution : pouvait-il s'en retourner les mains vides ? 11 y allait de son honneur. C'est sur ce point que Malvina insistait. L'argument était décisif, etlemeunicr n'y opposait que des soupirs exhalés des profondeurs de sa poitrine. 11 inclinait la tète devant la nécessite. La gloire le touchait peu; mais il cédait au devoir.

— Va pour la constitution, dit-il en courbant le front gous un sentiment douloureux. Dès le moment que ça ne peut pas se passer sans moi !

Nous ne nous quittions plus; Simon accourait dès qu'il avait quelques instants de liberté. Tous ses billets de tribunes publiques étaient pour nous, et quand cette ressource lui manquait, il prenait ma femme sous le bras et assiégeait les huissiers jusqu'à ce qu'elle fût placée ; aussi ne bougoail-elle plus du palais ; on l'eût prise pour une dame de la maison. Elle se tenait au courant des grands tournois politiques et des l'écils (jui se débitent à l'oreille et dérident les froutS soucieux. La petite pièce après la grande. Elle savait comment avaient dormi les chefs de l'État, et quel diplomate étranger s'était montré à leurs soirées. Un diuer avait-il lieu? elle n'en ignorait rien, ni les noms des convives, ni leur lang à table, ni les mois charmants échappés à la bouche d'un ambassadeur. Les cpigrammcs qui circulaient sur les bancs lui parvenaient presque aussitôt , elle ne les voulait qu'en primeurs.

A tout prendre, l'aliment abondait : celle assemblée offrait un spectacle qui ne manquait pas de grandeur. Elle tenait

LES TRIBUNS PITTORESQUES. Sîl

dans ses maîn<! lo? 'p"îtinées du pays, son repos, son honneur, son salut. Elle était la dernière cpave de ce naufrage où tant de choses avaie-nt péri. Que le flot la brisât, et tout s'en allait avec elle ; la France était livrée aux démons. Résister à la pression du dehors ou en être emporté à la première faiblesse, voilà le problème dans sa redoutable simplicité : l'Assembloe n'avait encore rien fait pour le résoudre. Elle hésitait, et, sur ce sol en feu^ ne savait où poser le pied. Elle obéissait à des courants contraires : un jour résolue jusqu'à l'audace, le lendemain réservée jusqu'à la timidité. Elle donnait un gage à l'ordre et le retirait, faisait une avance aux factions et ne tardait pas à s'en repentir. Ce qui lui manquait surtout, c'était un point d'appui. Pas un nom en qui elle pût avoir conliancc. Tous ceux qu'entourait quelque éclat lui semblaient compromis dans des engagements suspects ; aucun ne répondait à ses sentiments, à sa pensée. Les uns étaient en arrière d'elle, les autres en avant ; de là ses tâtonnements et ses doutes. Elle invoquait une clarté qu'elle pût suivre, une devise qu'elle pût adopter.

Cependant, sur cet ensemble encore confus, deux partis se dessinaient. Là plus d'hésitation ni de tiédeur; les croyances y étaient nettes et précises. Ces deux partis avaient chacun une devise et un but: l'un voulait réparer, l'autre voulait détruire. Le premier se composait d'hommes modérés, qui, sans regarder la République comme l'œuvre de leurs mains, lui apportaient cependant un concours judicieux et sincère. Le second parti ne le prenait pas aussi froidement : la République était son idole, et il l'entourait d'un culte jaloux. Seul il l'aimait comme elle voulait être aimée. Entre elle et lui, les choses ne dataient pas d'hier; c'était un dévouement ancien, une affection invétérée.

Ces deux partis, en se rencontrant à l'Assemblée, comprirent sur-le-champ que le débat se passerait entre eux, et, dès le premier join*, ils échangèrentdes qualifications empruntées à l'histoire révolutionnaire — Voici la Montagne, dirent les modérés. — Voici la Plaine^ dirent les exaltés. Le choix des l»ancscorrespondit à ces dénominations. Laplainecomprenait

82Î JEROMB PATUROT.

un mélange de parlementaires anciens et nouveaux, légion calme, prudente, ennemie du bruit. Ses plus glorieux membres étaient des champions aguerris qui connaissaient les ressources de l'art etsavaienlconduireunecampagnedansles règles. Ils ne se prodiguaient pas et ne prodiguaient pas leurs gens, mais donnaient à propos et disposaient bion leurs forces. Avec de tels exemples, la Plaine ne pouvait qu'acquérir; elle avait le nombre, elle avait la discipline, et, ce qui vaut mieux encore, des instincts profonds de justice et de modération.

La Montagne n'avait pas le nombre, mais elle y suppléait par le bruit. Des hauteurs où elle siégeait, elle suivait d'un œil ombrageux la marche des débats, et, sur le moindre prétexte, elle intervenait. Si le motif était léger, elle n'employait que les notes adoucies et les interruptions bénignes. C'était le petit jeu, celui des jours sereins. On mettait alors une sourdine sur les organes. Mais l'objet prenait-il de la gravité, à l'instant la scène changeait d'aspect : des cataractes d'apostrophes descendaient du haut des bancs : on eût dit une trombe fondant sur un navire en détresse. Les yeux s'allumaient, les joues se coloraient; la lumière se jouait vivement au sein des barbes révoltées. Le geste et la pose complétaient le tableau. Trente hommes debout dirigeaient vers la tribune des bras courroucés, et roulaient des yeux incroyablement farouches. Les épilhètcs, les substantifs voltigeaient en se croisant; le diapason arrivait peu à peu à sa dernière limite. Enfin, dans un suprême élan, la Montagne se précipitait de ses sommets, et venait, le plus poliment du monde, proposer à l'orateur une partie de chausson ou de pugilat.

Dans le cours de ces scènes, le président gardait une contenance toile pour toucher les cœurs. Dès qu'il voyait courir sur les hauteurs de la gauche ces vagues frémissements, symplùmes de la tempête, il adressait à ses amis égarés un regard mélancolique et suppliant. Ce regard demandait grâce. Hélas! il ne l'obtenait pas; le dignitaire de l'Assemblée avait affaire à des âmes de bronze : ses airs attendris les effleuraient

tout au plus. Un concerl formidable y répondait. Le président ne se rebutait pas ; dans un geste de détresse il exhalait toute sa pensée. Peine perdue; le bruit redoublait d'intensité. Alors Àl comprenait qu'il devait faire quelque chose de plus pour ses amis. Entre eux et lui, il ne pouvait y avoir qu'un malentendu; il était impossible qu'ils eussent conspiré la ruine de toutes ses sonnettes. Comment les calmer? se demandait-il; comment dompter cette Montagne? Et, en guise de réponse, il se mettait à rudoyer vigoureusement la Plaine. Justice distribulive digne d'un esprit ingénieux ! La Montagne raccueillait à sa façon, c'est-à-dire par un abominable vacarme.

Ce n'est point ainsi que Malvina l'eût pris; elle eût réglé ses comptes autrement. Ces scènes l'exaspéraient : volontiers elle y eût mis bon ordre.

— Encore ces hérissons ! s'écriait-elle. Il n'y en a que pour eux. Et allez donc, mes petits amours ! Sont-ils eu colère aujourd'hui ! Bien ! démolissez les banquettes, le mobilier du gouvernement! Brisez tout; on fera du neuf! La patrie a de quoi ! Ne vous gênez pas, mes agneaux! Quelles figures, bon Dieu ! quelles figures! Parions qu'ils ont tous des faux nez. Et les barbes! et les crins ! Ah çà ! qu'est-ce qu'ils font donc? ils marchent en masse vers le président. Parole d'honneur, ils vont le couper en quatre et le mettre en pâté. Mais, malheureux, ne voyez-vous pas que ce serait une détestable nourriture ! Btm, maintenant c'est à un collègue qu'ils en veulent. Dieu! que je grifferais volontiers 1 Comme ça me démange! comme ça me démange! Trois heures de fauteuil seulement; trois heures, et nous verrions bien. Us trouveraient à qui parler. Enfin les voilà qui se mettent au repos ; ça n'est pas malheureux. Et penser que tout ça a des épouses ! Pauvres femmes ! Leur faut-il de la vertu? C'est-à-dire que j'aimerais mieux aller vivre chez les hippopotames. Des nez pareils ! Parions qu'ils sont faux.

C'est par ces propos empreints de peu de respect ({ue Malvina saluait chaipie jom- les membres de la Monlaunc. Elle était indigne de les comprendre, do les apprécier. Elle ne les

pénétrait pas comme moi. Sous des moyens assez Nulgaires ih cachaient de hautes conceptions. Leurs cris étaient de la tradition pure: leurs piétinements, un legs qu'ils ne pouvaienten aucune manière répudier. Us avaient hérité de tout cela comme du chapeau en cône et du gilet à revers. Ils étaient les fils des révolutionnaires du siècle passé; ils en étaient la survivance. Leurs airs, leurs vêtements, leurs discours, leurs actes relevaient de ces modèles fameux; ils hrandissaientle poing comme Danton, et lançaient l'apostrophe à l'instar de Saint-Just. Leius murmures remontaient à Lehas; leurs interruptions, à Legendre. S'ils se plaisaient aux émotions de la rue, c'était on vue de Camille Desmoulins; s'ils parlaient de découper l'Europe à leur guise, c'était en mémoire de Jean Debry. Ainsi rien n'était à eux, ni leur turbulence, ni leur politique, ni leurs discours, ni leurs gilets. Ils s'agitaient sur leurs bancs, ils péroraient dans les banquets en ombres glorieuses, en fantômes vénérés. Dès lors toute responsabilité personnelle s'effaçait. Pourquoi le blâme? pom-quoi la louange? Ils ne siégeaient pas à l'Assemblée, mais à la Convention; ils abdiquaient au profit des morts.

En dehors de ces partis, nettement dessinés, la représentation nationale offrait d'autres éléments d'observation et d'étude. La plupart des orateurs qui avaient marqué sous le dernier règne y avaient repris une place qu'aucun talent nouveau n'aïuait pu leur ravir. L'art de la parole ne semblait pas avoir gagné beaucoup ausuiTrage universel. Sur un point seul il y avait progrès. Le genre pittoresque, naguère délaissé, se relevait d'une manière évidente, il fournissait de curieux échantillons, et il n'est pas sans intérêt d'en consigner ici le souvenir. Plus tard peut-être iront-ils rejoindre les races perdues.

Le plus mémorable de tou3 est celui qui sut apporter à la tribuisc le juron dans toute sa pureté. L'histoire lui en donnera le brevet; elle dira en outre que le juron reçut le baptême solennel aux rires et aux acclamations des réprésentants de la France. Elle ajoutera que le juron ne fit point une e:)- Irée iiontcuso devant celte élite du pays, qu'il ne se piodui-

sit pas timidement, à demi-voix, comme un parvenu qui rougit de lui-même ; mais qu'il éclata d'une manière irrcprochable, pleinement, à diverses fois, et sous les auspices d'une acceniLialion triomphante. C'est qu'il s'était trouvé un iiomme en position de se permettre un tel écart : cet iiomme avait pris la tribune pour une table de café, et cela avec tant d'abandon, que ce qui eût révolté de la part d'an autre et encouru un châtiment, fut accepté de sa part et couvert d'une amnistie joyeuse. Ce fut un véritable succès. L'aspect de l'orateur, son langage, y prêtaient beaucoup. 11 portait une tête presque juvénile sur un buste d'athlète, cl s'exprimait avec une bonhomie pleine de raffinement et une trivialité qui ne manquait pas de grâce. La borne eût été pour lui un meilleur trépied, mais la tribune ne l'intimidait pas. Toujours est-il que sans lui jamais le juron n'eût ol)lenu devant une assemblée décente des lettres de naturalisation. 11 s'y maintint glorieux, superbe, obstiné, jusqu'au jour où, en compagnie de son parrain, il lui fallut partir pour les rives de l'exil.

Ce qui caractérisait un autre tribun, c'était une mèche de cheveux associée à ses mouvements oratoire i et à une éloquence émanée du cœur. Cette mèche de cheveux ne lui laissait ni repos ni trêve; elle allait et venait de manière à maîtriser l'attention et à captiver le regard. On ne voyait, on ne suivait qu'elle. Du reste, on eût dit qu'elle avait le sentiment du rôle qu'elle jouait; en bien des moments elle semblait être un reflet, une émanation, ou tout au moins un interprète de la pensée. Ainsi^ elle était au besoin sévère cl chevaleresque, d'autres fois pensive et mélancolique. Au gré du sujet, elle variait, se transformait. Tantôt elle retombait mollement, tantôt elle procédait par bonds impétueux. Elle tenait un jour de l'hymne, l'autre jour de l'élégie. Rarement une identilication plus complète passa sous les yeux de l'observateur. C'était du plus bel effet comme détail et comme ensemble.

Je passe à un troisième tribun, un vrai bouquet d'artifice. Tout ce que la langue fournit de mots pétillants, de gerbes lumineuses, de verres de couleur, de fusées éblouissantes,

326 JÉUOME PATIROT;

il l'avait à son ?i'ivice et le mcUait aux pieds de l'Assemblée. On s'étonnait à bon droit qu'un orateur si admirablement nourri eût à sa disposition un pareil sac aux gentillesses. Cela élait pourtant. Après le juron, la tribune eut le style chevelu, c'est-à-dire une richesse de plus. Rien n'y manquait, ni l'antilhèse à grand orchestre, ni l'cpithèle à tous crins, ni l'image par-dessus les maisons. Quant aux paillettes, c'est à pleines mains que l'orateur les jetait ; il n'y ^e^ardait pas. Le vocabulaire politique s'enrichissait d'expressions foit étonnées de s'y trouver et d'accouplements de mots qui s'effrayaient de faire ménage enfoniI)le. Tiès-bicn; je savais par cœur ces ciselures de prix, et, comme à de vieilles connaissauces, je pouvais leur tirer un coup de chapeau. Il me plaisait seulement de les voir aniver à la tribune et de jouir de l'accueil qu'on leur faisait. Il me plaisait surtout de les entemlre de la bouche d'un orateur si florissant. Il ne s'y épargnait en rien et piodiguait tout le répertoire. Grâce à lui, l'ait chevelu eut un dernier beau jour; il dégagea bien des hypocondres chargés par le souci, et força les portes du journal officiel de la République.

Tel était le troisième tribun qui sacrifiait au pittoresque. Bien d'autres encore pourraient prendre place à ses côtés. Par exemple, les orateurs à escabeau, invention récente et "^■'^ne du respect des hommes. Pour éviter d'être confondu avec un premier sujet des théâtres enfantins, on prend un escabeau et l'on récite sa petite fable à la compagnie. Rien de plus ingénieux. Vingt orateurs encore portaient à la tribunede légers travers. Celui-ci se tapotait le ventre en manière d'encouragement : celui-là tenait les yeux fixés vers le rinlre,comme s'il eût attendu ses inspirations d'en haut. Mais ces misères de détail s'effiaçaient devant des ca',?mités plus générales, Ainsi on avait en matière de fléaux :

Les obstinés, qui ne voulaient plus lâcher la tribune après y avoir mordu. Un dogue a la dent moins tenace. Aucun bruit n'eût été assez fort pour les fiire renoncer à leur dessein. Le ch.c des couteaux ne les intimidait pas; ils essuyaient, sans broncher, toutes les apostrophes. Renoncer à un discours la-

borieiisement préparé ! Jamais, plutôt mourir sur Tappui de la tribune ! Ils persistaient donc, s'y reprenaient à vingt fois, et arrivaient, comme ils se I étaient proposé, à leur dernière phrase, Dieu sait au prix de quel enrouement !

Le furieux, dont le regard était plein de menaces et dont le geste ressemblait à un perpétuel dcQ. Furieux de deus sortes; furieux par nature, furieux par occasion. Rien ne résistait aux mains de ces hommes quand ils entraient en crise. La tribune en éprouvait de notables détériorations. Us semblaient prendre à tâche d'en ébranler l'économie, tantôt en la ramenant vers eux avec une vigueur peu commune, tantôt en la repoussant vers l'enceinte par un mouvement alternatif. C'était là un déplorable excès contre lequel la questure n'aurait pas dû rester désarmée.

Les plaisants, qui tenaient en réserve, pour les jom-s décisifs, des ëpigrammcs à toutes fins et des ripostes aiguisées à loisir. Guet-apens négligé par la loi et qui aurait dû être assimilé au port d'armes prohibées.

Enfin les gesticulaleurs, race innombrable et superbe ! La tribune leur appartenait, et ils y déployaient leurs grâces. Geste horizontal, geste circulaire^ TAs^emblée n'avait guère que l'embarras du choix. Que de variétés! L'im usait de la main droite comme d'une hache avec laquelle il fendait l'air; l'autre exécutait dans le vide un temps de natation, répété à l'infini. Celui-ci décrivait une ellipse, celui-Li une parabole. 11 en était qui frappaient la tribune de coups redoublés, comme s'ils eussent voulu y faire pénétrer leurs arguments de vive force. D'autres encore aimaient à parcourir' l'estrade dans un mouvement régulier, semblable à celui de l'animal qui s'agite derri'iie ses barreaux. Chacun prenait la pose qui lui était le plus favorable, ou le front renversé en arrière, ou le buste profilé des trois quarts, ou enfin les phalanges engagées dyr-s l'habit. Toutes ces alluces demandaient une élude et relcTaicnt des règles de la perspective. 11 fallait s'y essayer longtemps, les préparer chez soi, les mûrir avant d'arriver à un effet complet et à une exécution irréprochable. Lesgiandg orateur» eux-mêmes ne négligeaient pas ce moyen. C'était

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celui de Napoléon prenant des conseils de Talnia. Toute mise en scène a besoin de repétitions.

Ainsi se passaient les choses dans celte assemblée qu'une révolution venait d'investir d'un pouvoir presque discrétionnaiie. Elle était, comme toutes les choses humaines, un mélange de bien et de mal, une expression vraie et sincère ,de la société dont elle émanait. Elle était turbulente : et comment ne l'eût elle pas été en \m tel temps et avec un tel nombre? Elle était passionnée, et en cela elle demeurait fidèle aux circonstances de son origine. Elle était inexpérimentée, et pouvait-elle ne pas l'être avec tani de membres nouveaux ? Mais c'était au fond une assemblée honnête, laborieuse, courageuse, aimant le pays; et c'est une justice que lui rendifent hautement tous ceux qui l'auront bien connue. On pourra l'accuser d'avoir manqué de lumières; on ne l'accusera pas d'avoir manqué de droiture.

L'état de nos finances nous avait forcés à quitter l'hôtel ; la vie y était trop dispendieuse. Nous arrivions à nos dernières pièces d'or, et l'art de ma femme consistait à en ménager l'emploi et à en prolonger le service. Vers l'une des rues qui touchent aux barrières, j'avais découvert un logement qui, à d'autres avantages, joignait celui du bon marché. Nous y portâmes nos dieux lares, lise composait de trois pièces ; elles nous suffisaient. Depuis longtemps j'avais dit adieu aux raffinements de la vie; le souvenir des jours opulents ne répandait plus d'ombre sur mon chemin. La prospérité avait fait de moi un ambitieux ; le malheur en faisait un philosophe. C'est la dernière ressource des cœurs déçus.

Nous vivions désormais à l'écart et dans l'attente de meilleurs jours. Une telle crise ne pouvait se prolonger indéfiniment. Tous les ressorts de la vie s'y seraient brisés. Le

spectacle que nous avions sous les yeux rappelait ces sociétés confuses où les droits n'étaient pas fixés et où la force jouait le principal rôle. Aucun des pouvoirs réguliers ne trouvait grâce devant la souveraineté des carrefours. On les contestait d'autant plus vivement qu'ils semblaient moins résolus à se défendre. Un semblable désordre ne s'était jamais vu. Aux temps les plusagilés, le peuple avait reconnu des maîtres et accepté un frein. Nos grands révolutionnaires pesaient sur lui avec une main de fer. Ici, rien de pareil , aucun nom ne commandait le respect ni l'obéissance. Les plus humbles et les plus glorieux étaient couverts des mêmes invectives et frappés du même dédain. L'autorité morale était nulle; l'autorité matérielle s'en allait à l'abandon.

En attendant, la foule s'enivrait de plus en plus d'ellemême. L'échec récent, loin de la décourager, avait ajouté à ses colères un ferment nouveau. L'idée d'une revanche était dans les esprits. Les plans de campagne se succédaient, les cris de guerre couvraient les murs. Un jour on parlait de marcher sur le siège du gouvernement afin d'y saisir des otages; un autre jour, de se porter sur Vincennes et de mettre ses canons au défi. Les femmes et les enfants auraient formé l'avant-garde et se seraient offerts des premiers aux ravages des boulets. Qui eût pu résister aune démonstration si éclatante? Les remparts devaient tomber d'eux-mêmes, les herses s'abaisser et livrer passage aux martyrs du donjon. Puis à des moyens directs, on substituait des expédients détournés. Ainsi, il fut question longtemps d'un banquet populaire, exécuté dans les plus vastes proportions.. Tout avait été calculé pour qu'il réunit le double caractère de la simplicité et de la grandeur. L'écot était fixé au plus bas, vingt-cinq centimes : encore obtenait-on des tempéraments. Le couvert devait être mis dans la plaine des Vertus^ et sous celte tente d'azur que Dieu a élevée à l'usage de l'homme. Le menu ne comportait pas de grands détails et éloignait l'idée de tout excès. Rien en apparence de plus inoiïensif. 11 restait à savoir si les ordonnateurs n'avaient pas une carte secrète et quel en eût été le supplément.

Sous CCS mille formes se cachait un dessein arrêté, celui d'une prise d'armes. Le sol s'agitait sous les pieds, l'air était plein de bruissements. Des signes précurseurs no manquaient pas; on n'entendait qu'imprécations et menaces. En aucun moment les clubs ne s'étaient montrés plus audacieux j ils ne se contentaient plus d'être les foyers de l'insurrection : ils en étaient aussi les arsenaux. Chaque soir on y donnait le mot d'ordre; on y distribuait des munitions de guerre. Le dénombrement, la distribution des forces y était l'objet d'un travail assidu. Aux escarmouches de partisans allaient succéder des opérations régulières, conçues par des hommes du métier. Sur un signal convenu, Paris devait se trouver partagé en deux tronçons, hostiles l'un à l'autre. La révolte n'agirait plus à l'étourdie et chevaleresqucment : elle entendait mettre les avantages de son côté. Des ouvragesde défense avaient été combinés et liés entre eux : c'étaient des remparts dépavés, pourvus d'embrasures et de meurtrières: système redoutable et ccmplet, où les lignes succédaient aux lignes, les retranchements aux retranchements ! Ainsi, cette fois, la révolte aurait tout pour elle : les héuéfices du nombre et le choix du terrain.

Quant à son armée, rien n'en pouvait contenir l'ardeur. Ses rangs se formaient à vue d'œil; sa tenue était celle de troupes à qui la victoire a toujours souri. De vingt mille ouvriers déclassés, l'atelier national était arrivé, par la force des choses, au chiffre énorme de cent vingt mille. Légion du Lesoin et de la misère ! C'était une charge qu'aucun trésor n'aurait pu supporter. On y eût ruiné le crédit public sans proûtpourpersonne.Chaquejour desnoms nouveaux entraient dans les cadi-es, et aucun n'en sortait. La spéculation et la fraude s'en mêlaient aussi. Même dans ce budget de l'infortune, le cumul s'était introduit: des mains suspectes ou parasites détournaient à leur profit une part des subsides destinés aux malheureux. Point d'examen de titres ni de contrôle régulier. Jamais secours ne fui distribué avec moins de discernement. On eût dit une prime accordée à l'indolence. Un double dommage en résultait; dommage pour nos

finances et dommage pour nos mœurs. Sous peine d'aller à l'abîme, il fallait sarrêter dans celte voie. L'Assemblée comprit qu'il y avait là pour le pays un péril, pour elle une responsabilité. Elle ordonna que l'atelier national fût dissous.

L'acte était décisif; il provoqua une explosion de colères. Celte armée avait pris pour règle de ne reconnaître aucun pouvoir supérieur au sien. Elle traitait avec le gouvernement comme les janissaires traitaient avec leur Grand Seigneur : sur le moindre prétexte, elle renversait ses marmites et assiégeait les portes secrètes du palais. Placé entre une faiblesse et le cordon, le gouvernement optait pour la faiblesse. Ce régime durait depuis quatre mois. Pour la première fois, on osait lutter de front; c'était une nouveauté : aussi n'y eut-il qu'une longue clameur sur toute la ligne de l'atelier national. De Saint-Mandé à Neuilly, de Boulogne à Villejuif, ou brandit les pioclies en guise d'é[)ées. Dissoudre une institution à peine dans sa fleur, quelle audace digne de châtiment! Une besogne si douce, un travail si récréatif! Tant de jeux de bouchon et de verres vides sur le comptoir! Quoi! du jour au lendemain, il fallait renoncer à tout cela ? Plutôt la mort. Ainsi le gant était jeté, et il ne restait qu'à offrir la bataille.

Les pensionnaires de l'atelier national ne s'y engageaient pas à titre égal. Une minorité turbulente donnait l'impulsion; les autres y cédaient seulement. Beaucoup s'abstinrent^ et, dans le nombre, les plus honnêtes, les plus dignes d'intdi'êl. C'est dans l'ordre; en temps de crise, les bons instincts sont comprimes, les mauvais éclatent. Aussi les héros, les chefs de l'entreprise, avaient-ils presque tous à leur charge un passe onéreux. Ceux que la chiourme ne réclamait pas élaient des habitués du cabaret; il.* appoitaient à la guerre civile son élément le plus actif, rabrulissement du crime ou celui du vin. Ces natures perverties ou violentes dominaient les chantiers; elles y régnaient par la terreur. Les esprits faibles s'en défendaient mal, et se jetaient dans un danger plutôt que de s'exposer à une querelle. L'exemple achevait ce que

la crainte avait commencé, et c'est ainsi que cette armée formait ses cadres et voyait s'accroître le nombre de sea comballanls.

Il est vrai de dire qu'au-dessus ou à côté de ce gros du parti figuraient quelques hommes d'une condition et d'une orthographe plus relevées. C'étaient les ambitieux au petit pied, les hommes d'État en expectative. Famille nombreuse, et riche en variété ! Par exemple, le rédacteur en chef du journal à un son, qui, entre onze heures et minuit, dispose du sort des empires, ou bien l'oracle de l'estaminet, qui puise dans un bischoff continu des procédés de régénération à l'usage du genre humain. Près de ces mortels d'avenir, voici les blessés des lettres et des arts, qui ont demandé à la gloire et à la fortune plus qu'elles ne pouvaient leur donner, et qui, déçus dans cet espoir, veulent faire porter à la société les torts secrets de leur orgueil. Chaque profession, chaque carrière fournit ainsi une somme de rancunes et de griefs qui dégénèrent volontiers en un sentiment de révolte. Être mécontent de soi conduit à être mécontent des autres, et il est difficile de trouver parfait un monde où l'on ne réussit pas. De là l'émeute en gants frais et en bottes vernies. On ne la voit pas au feu, mais elle prépare la bataille et y assiste en intention, toute disposée à s'en adjuger intégralement les profits.

^insi se combinaient^ à divers degrés, les éléments d'une action prochaine. En haut, les esprits inquiets, les existences déclassées, les vanités sans frein, l'envie surtout, plus implacable que le besoin. En t)as, la dégradation légale, les vices abjects^ les appétits grossiers, et l'espoir avoué de mettre la société à sac. Des deux parts, les passions les plus noires, les mobiles les plus hideux. La guerre civile allait sortir de ces ferments. On ne s'en cachait plus; la sédition marchait tête haute. Elle bravait l'Assemblée, elle balançait le gouvernement. On eût dit que Paris lui appaitenait. Le langage des clubs résonnait comme un tocsin, et jetait sur le pavé une population frémissante. Plusieurs fois résolue, la prise d'armes avait subi des ajournements successifs. Il s'agissait do

mieux assurer le terrain, et d'envelopperla ville dansun réseau d'attaques simultanées. Le plan définitif ne laissait plus de doutes sur le résultat. Pour un jour encore, la France relevait de pouvoirs indignes de leur mission, mais elle allait se réveiller le lendemain avec un gouvernementde terrassierset d'hommes de lettres, la fleur du cabaret et de l'estaminet.

Le moment prédit arriva : le volcan brisa son enveloppe. Ce souvenir ne s'effacera jamais de mon esprit. Depuis le matin, je me livrais à mon travail préféré. Les heures s'écoulaient avec la rapidilc de l'éclair. De loin en loin, il est vrai, des rumeurs vagues arrivaient jusqu'à moi; mais j'en étais promptement distrait par le charme de la composition. Il y a des exemples de cette force d'isolement : ArchimJde en fournit un très-mémorable. Comme lui, j'étais absorbé dans uii problème, quand déjà le meurtre parcourait la cité, et je n'aurais point abandonné cette poursuite, si Malvinane fût entrée brus;;uement dans la pièce où je ti'availlais, et ne se fût précipitée vers moi avec des airs olVarés:

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, qu'allons-nous devenir ? Qu'allons-nous devenir, mon ami ?

Dix fois elle répéta sa phrase sans obtenir de réponse; ma pensée était ailleurs.

— Qii'allons-nons devenir? disait-elle toujours,

— Qu'est-ce donc ? répondis-je enfin machinalement, et sous l'empire de ma préoccupation ; qu'y a-t-il ?

— Ce qu'il y a? dit-elle avec vivacité. Tu te promènes donc dans les nuages"? Il y a que l'on s'égorge dans Paris.

— Bah! répliquai-jeen homme qui se réveille en sursaut.

— C'est comme cela. Tout e^t à feu et à sang depuis onze heures du matin. Doux cent mille hommes descendent des faubourgs et marchent sur l'Assemblée nationale. Vincennes vient de se rendre à discrétion.

— Qui l'a conté cela ?

— C'est public. Tout le quartier le sait. Il n'y a que toi i uur n'être au courant de rien. Aussi est-il permis de secogner le nez contre du papier quand on est à deux doigts de la mort ! De la mort, enleuds-tu ? Les faubourgs l'ont déclaré

formellement; ils veulent couper les riches par morceaux. Ils massacreront jusqu'aux femmes.

— Allons donc!

— C'est comme je te le dis ! Des hoiTcnrs ! Mais ils peuvent venir; je les attends. Ils n'auront pas bon marché de moi. Ah ! ils en veulent aux femmes; ch bien ! nous verrons. J'ai mis de l'imile à l)ouillir; il suffit. J'en c'chauderai vingtdeux avant qu'ils aient monte rescalicr.

— Propos de portier !

— De portier ou d'autres, j'aime mieux en avoir le cœur net. C'est là; ils en tàteront oun'en tâteront pas, à leur choix. Mais, (lis donc, Jérôme, il me semble que ça chauffe. Entendstu ces coups? Comme ils se suivent ! comme ils sont nourris !

— En eflet ! on dirait que le son se rapproche.

— Ils gagnent du terrain ; c'est clair. Où ont- ils donc trouvé des armes ? On nous vend, mon ami ; on nous vend. On ne m'ôterait pas de la lête (}u'il y a là-dessous un coup monté. La mobile doit en être. 11 se peut que le gouverueuient y trempe aussi les doigts. Tu sais que je n'y ai jamais eu confiance. Mais quel bruit ! quel bruit ! Et penser que tout coup peut tuer un homme! Les ruisseaux doivent couler du sang.

Ma femme s était approchée de la croisée et prêiait l'oreille aux décharges qu4 se succédaient. Tout à coup un nuage se répandit sur sa physionomie^ et d'une voix troublée elle me dit;

— Jérôme, de quel côté ça peut-il se passer ? Tu ne devines pas à peuples?

— C'est assez difficile, répliquai-je.

— Essayé toujours ; là, à ton idée, ajouta-elle avec un sentiment d'inquiétude de plus en plus vif. Où ça peut-il être ?

— Mais aux environs de Hiôtel de ville, je pense.

Ces mots suffirent pour amener la crise dont je suivais les symptômes. Ma femme joignit convulsivement les mains et les tendit ensuite de moncôlé avec une expression désespérée :

— Dieu du ciel! s'écria-t-elle, et moi qui l'oubliais! moi

qui oubliais mon enfant! Où avais-je donc la lête ? Mon enfimt! mon Alfred! Malheureuse queje suis !

— ïu as raison, Malvina ! j'y cours.

— Son pensionnat qui est juste de ce côté ! Oh ! mon liel enfant! Peut-être mei'ont-ils déjà assassiné! Viens, Jérôme, viens !

J'avais pris mon chapeau et me disposais à partir quand elle m'arrêla:

— Attends, me dit-elle. Tu n'iras pas seul.

— C'est s'exposer iimlilement, lui répoiidis-je. Sois tranquille, je te le ramènerai.

— Et moi donc, que l'erais-je ici? Jérôme, tu ne sais pas ce que c'est qu'une mère. Mais je mourrais de mille morts à vous attendre tous deux. Et s'il vous arrivait un malheur! Non, je veux voir ça de près, je veux y être. C'est bien assez de n'y avoir pas songe plus tôt. Viens, viens.

En parlant ainsi elle avait achevé sa toilette et se trouvait déjà sur l'escalier. Nous sortîmes. Le quartier était tranquille; seulement, çà et là, il s'y formait des groupes, et quelques pavés déchaussés attestaient lo passage des mécontents. De rue en rue, de maison en maison, les nouvelles circulaient avec une rapidité merveilleuse. Il y en avait de fausses; il y en avait de vraies. Los plus absurdes étaient celles qui trouvaient le plus de crédit. On mettait les insurgés à la tête d'une artillerie formidable et de machines douées d'une grande puissance de destruction. On assurait qu'ils avaient garni tous les égouts de barils de poudre, et qu'à un momentdonnéils feraient sauter les beaux quartiers de Paris. Ces récits passaient d'une bouche à l'autre et acquéraient plus de gravité dans le trajet. Pour les piopagcr, ils trouvaient au besoin des émissaires détachés par l'émeute, et chargés de répandre l'alatme à son profit et en son nom.

Nous atteignîmes la ligne des boulevards. Malvina m'entraînait; elle avait des ailes. On eût dit que toute minute de relard était autant d'enlevé au salut de son enfant. A peine jetait-elle, adroite et à gauche, un regard distrait; rieuuc la louchait si ce n'est sa préoccupation maternelle :

3 3G JKIIOME PATUROT.

— Pourvu que nous arrivions assez loi! disait-elle avec anxiété.

Les boulevards étaient garnis de soldats. Pendant quelques heiues, l'émeute avait pu s'y niaintenir à la hauteur des portos Saint-Denis et Saint-Martin ; une attaque vigoureuse avait suffi pour l'en déloger. Los traces du combat étaient encore visibles. Sur les murs l'empreinte des balles, sur le pavé des traînées de sang témoignaient à quel point il avait été sérieux. La guerre civile y éclatait dans toute son horreur. Des citoyens étaient tombés sur ce cham[) de bataille pour l'honneur du drapeau et la défense des lois; ils étaient tombés sous des mains impies. Le cœur, à ce spectacle, éprouvait un serrement douloureux. Les enfants d'une même patrie se déchirer ainsi, et déchirer le sein de leur mère ! Triste guerre où le triomphe étaitun deuil et où il fallaitmcltre un crêpe autour du laurier !

De telles scènes n'étaient guère propres à rassurer Malvina ; elle y voyait un danger de plus pour son fils. Aussi hâtaitelle le pas, et à ce point, que j'avais quelque peine à la suivre. Nous n'avions pas quitté les boulevards. Les régiments se succédaient ; l'infanterie, avec Parme au pied; la cavalerie, avec la biide en main. Les lanciers agitaient leurs banderoles au vent, les cuirassiers déployaient leurs lignes étincelantes. Cet appareil militaire avait un caractère de force et de grandeur. Naguère proscrite, l'année rentrait dans ses droits, et allait prendre sa revanche contre les pavés. Non pas qu'il n'y eût dans son sein un peu d'émotion à la pensée de celte guerre terrible; mais elle obéissait à un mobile supérieur : l'accomplissement d'un devoir et le dévouement à la patrie.

Au delà du Château-d'Eau, notre marche fut arrêtée brusquement, nous étions en plein champ de bataille. Les balles sifflaient de toutes parts, les obusiers allaient se mettre en ligne. Logés .dans les maisons, les insurgés tiraient delà i)resqucà coup sûr. Les soldais tombaient dans les rangs, l'jsartilleurs sur leurs pièces. Malvina ne sourcilla point; elle essuya bravement le feu. C'était de l'héroïsme maternel. J'abrégeai l'épreuve et l'entraînai dans une rue latérale où la

circulation n'était pas interceptée. Dans le danger qu'elle venait tle courir, c'est encore à son fils qu'elle songea.

— Pauvre Alfred ! dit-elle en se remettant au pas accéléré, qui sait ce qu'il sera devenu au milieu de cette bagarre ! Pourvu que nous le retrouvions vivant!

— Il est àl'aljri !

— A l'abri? reprit-elle d'une voix mélancolique ; qui y est aujourd'hui ? Les temps sont si mauvais! Dieu! qu'il me tarde de le tenir ! et que je vais donc l'étouffer de baisers!

Nous touchions au pensionnat; encore cinq minutes de marche et nous arrivions devant la porte cochcre. Malvina no se possédait plus; son Alfred était là. Elle rasait le sol, elle détalait comme une biche. 0 mécompte ! A l'angle d'une rue et au moment où nous nous démasquions, une voix brusque se fit entendre :

— Au large! dit-elle.

Je levai les yeux. A quinze pns de nous se dressait un forteresse de pavés, clul'-d'œuvre de cet art qui a d<'jà de professeurs. Rien n'y manquait, ni les créneaux, ni les ang le. rentrants, ni le principal, ni les accessoires. Par ses proportions et ses formes, cet ouvrage de défense rappelait les monuments cyclopéens. Une garniture de fusils en couronnait les crêtes, et au sommet, enveleppé d'un drapeau rouge, un enfant de Paris figurait une statue sur un socle de grès. C'était à la fois une vedette et un emblème. F.n cas d'attaque, c'eût été une victime aussi. Mais l'enfant de Paiis se plaît à des jeux pareils. Il lui fiiut du mouvement et des spectacles. L'émeute à ses yeux n'a que cet attrait ; il n'y voit rien de plus. Peu lui importe au nom de qui, ;m nom de quoi elle usurpe le pavé. 11 suit l'émeute comme il suit le tambour, par goût. Il y joue fièrement son rôle et s'y fait tuer au besoin. C'est le plus net de ses profils.

Nous nous trouvions donc en face d'un obstacle nouveau. Braver cet appareil ïi'était pas sans périls. Vingt tubes meurtriers rnon'ii aient leurs gueules menaçantes, et du haut de ^on belvédère, le gardien de la barricade nous invitait, par un geste impérieux, à en dégager les abords. Des voix rudes se

mêlaient à celle de l'enfant, et répétaient sur raille Um'

— Au large donc ! au large !

— Au large! ajouta un insurgé plus impatient que l^.sau très, au large ! (et il appuyait l'avis d'un juron) ou je fais feu

La partie se gâtait; nous avions affaire à des gens de mauvaise humeur. Cependant notre chemin était d'aller droit à eux; il n'y en avait point d'autre. J'hésitais; Malvina avait pris son parti. De l'autre côlé de la barricade, son fils l'attendait :

— Au petit bonheur, dit-elle, je n'en suis pas à un coup de fusil près. Il en a fallu vingt pour tuer le maréchal Ney.

Et avant que j'eusse pu m'y opposer, elle marchait d'un pas délibéré vers la redoutable forteresse. Bon gré ,mal gré, il fallait la suivre. Les crisse succédaient.

— Au large, citoyenne ! disait la vedetle.

— Au lai ge ! répétait la garnison.

Malvina n'en tenait compte; elle gagnait du terrain. Les jurons voltigeaient toujours.

Jérôme, me disait-elle, tant qu'ils sacrent, il n'y a rien à craindre. Les sournois seuls font de mauvais coups.

Une explosion répondit à sa pensée; c'était sans doute le trait d'un mauvais plaisant. Une amorce, une capsule, peutêtre. Mais ma femme prit la chose au sérieux:

— Vous êtes bien des soldats du pape ! dil-elle à haute voix. Est-ce que par hasard un jupon vous fait peur?

Cette saillie termina tout ; elle fut accueillie par de longs éclats de rire. Un parlementaire descendit du haut de ces remparts de grès. On transigea. Je ne pouvais pénétrer dans l'intérieur de la place ; les consignes s'y opposaient ; seulement on les (it fléchir en faveur de Malvina. L'cni'ant de Paris quitta son poste aérien, et avec l'aisance d'un troubadour:

— Madame la marquise, dit-il, veut-elle accepter ma main pour franchir la barricade?

Malvina accepta gravement, et le jeune drôle continua à se donner les airs d'un chevalier:

— Bien, madame la manjuise, attention au parquet, ii vient d'clre ciré. Doucement, là, doucement, ménageons les brode-

quins. Parfait; nous voici hors du mauvais pas. Mes révérences à madame la marquise.

Cependant ma position n'était pas dos plus sûres. En cas d'attaque, je me trouvais pris entre deux feux. Je cliercliai l'abri d'une porte et m'efTaçai du mieux que je pus. Hien de plus équivoque que ma présence en cet endruit. Je pouvais être fusillé par les insurgés comme un ami de l'ordre et par les amis de l'ordre comme un insurgé. Heureusement ma femme comprit mon embarras et sut l'abréger. Je la vis bientùt reparaître au sommet de la barricade^ tenant son enfant par la main, puis reconduite avec luute sorte degards jusiju'au niveau du pavé. Elle me rejoigi'.it, et peu de minutes après nous étions hors de vue.

— Le voici, Jérôme, le voici! me dit-elle en me montrant Alfred qui bondissait à ses côtés. 11 est vivant! il est intact' Qui sait s'il en eût été de môme plus tard ? Je les ai vus de près, sais-tu ! Quelles figures^ bon Dieu, quelles figures! Sur huit, il^en a sept de louches. Et dire que notre enfant était sous leurs mains, qu'ils auraient pu en faiie une bouchée ! lu en penseras ce que tu voudras, mon chéri, mais je veux brûler un cierge à Saint-Roch. C'est miracle qu'ii en ait réchappé.

Nous retournâmes au logis par le chemin que nous avions suivi en allant. La circulation était déjà moins libre. L'aspect de Paris avait quelque chose de sinistre et de glacial, il y régnait un doute universel, une consternation muette. On ne savait ni sur qui ni sur quoi compter. L'air était plein de trahisons^ et le sol de pièges. On était en guerre, en pleine guerre; il n'y avait pas à s'y tromper. Les boulevards étaient un vaste camp, gardé par des consignes sévères. Hommes et chevaux n'en Jjougeaient plus. L'asphalte servait de lit et le pavé de litière. Des aides de camp parcouraient cette ligne s^.rïïLt('gique en recueillant des rapports et laissant des ordres sur le chemin. Le régime militaire sortait tout armé des écarts de la multitude. 11 en était la conséquence et l'expiation.

Malvina continuait à placer ailleurs ses soucis; elle était toute à son lils. Elle ne pouvait se lasser de l'entendre, de le faire causer. M, Alfred lui racontait comment entre les di-

ver.- lyccos on n'avait pu s'entonclic sur le compte de la République. Dcscarles(l) la comprenait d'une façon, Mougcd'une autre; Rollin hésitait entre les deux. Tous, d'ailleurs, s'acharnaient à leurs opinions et y apportaient uu-e grande vivacité. Monge avait envoyé un cartel à Descaries; celui-ci n'y avait point encore répondu. Probablement la question se viderait à la première rencontre et avec des pierres dans les mouchoirs ; autrement Descartes serait déconsidéré aux yeux de tous les lycées de Paris. On ne le saluerait plus et on lui cracherait au visage. C'était une affaire décidée irrévocablement. Dans ce cas, Rollin se battrait contre Monge à défaut de Descartes. Un cartel ne peut pas tomber ainsi dans l'eau; il y a toujours une satisfaction au bout.

M. Alfred trouvait ce jour-là dans sa mèie un auditeur indulgent; elle était trop heureuse de l'avoir sous sa main, de le sentir près d'elle. A peine rentrés, elle le piit sur ses genoux et le couvrit de caresses.

— Viens donc ici, dit elle; viens, mon minet, que je me remette un peu le cœur. Embrassez voti-e mère, mon^^ieur, el plusfort que cela. Encore, encore, toujours. Vrai, mon minet, je t'ai cru perdu. Et maintenant, ajoula-t-elle en me prenant la main, puisque nous voici réunis, les choses seront ce qu'elles pourront. Ensemble^ on est bien fort. Et pour le reste, i la garde de Dieu!

L KnUPTION,

Les jours qui suivirent furent des jours de deuil. L'histoire n'a point de page plus funèbre. Certes, Paris s'at;ila sous d'autres hommes et en d'autres temps : il eut, avec laLigue, d'ardents combats, et des guerres galantes avec la Fronde. La révolte n'y est pas un fruit nouveau, la turbulence encore

fj) Les noms qui suivent sont ceux que l'on donnait alors aux lycée».

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