‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 28 sur 37 · LES DOULEURS D UN REPRESENTANT · texte numérisé non relu

LES DOULEURS D UN REPRESENTANT

pas ma recelte ! s'écrie l'un. Je ne réponds de rien, si mon idée ne passe pas, répond l'autre. Tous s'obstinent à secourir l'ouvrier à leur manière, excluant celle du voisin. 11 faut cependant choisir un membre pour la commission. Lequel prendre? J'en ai l'esprit troublé. — Nommez monsieur un tel, me dit à l'oreille un de mes collègues du bureau. — Monsieur un tel ? — Oui. — Et pourquoi ? — Parce que. — Mais encore? — Parce que c'est convenu; il se porte et on le porte. — Ah ! — Et n'omettez pas le prénom : ils sont deux dans l'Assemblée. — Le prénom ? — C'est de rigueur ; mais tenez, voici qui vous épargnera toute peine. Prenez. — Quoi donc ? — Un bulletin tout lait. Mon interlocuteur me glisse l'objet dans la main, sans que je songe à m'en défendre. Que faire ? Le temps presse ; autour de moi chacun s'est exécuté. Je dépose mon bulletin machinalement et sans même savoir quel nom il porte. Voilà comment je me prononce en faveur de l'ouvrier. Total sept discours et un vote, sans compter ma migraine, qui empire à chaque instant,

— Pauvre garçon !

— Attendez, madame Paturot. A une heure séance publique : me voici à mon banc comme un martyr. 11 s'agit d'une loi de finances ; les grands orateurs doivent s'en mêler. Je reliens mon souffle afin de ne pas perdre un mot. La discussion s'ouvre, et pendant six heures il n'est question que d'amortissement et de bons du Trésor, de dette fondée et de dette flottante, de centimes additionnels et d'impôt mobilier. A vous ouvrir mon âme, tout cela glisse sur moi comme l'eau sur la toile cirée. Mon attention se lasse, et peu à peu je n'éprouve qu'un besoin, celui de prendre ma revanche d'une suite d'insomnies. Cependant il faut voter, et le ciel m'esf témoin que je sais à peine sur quoi. Je prends un parti décisif. Dans les mouvements du voisin règne une précision qui témoigne d'une conviction arrêtée : je me décide à l'imiler en tout point. Debout avec lui, assis avec lui, on dirait que le môme ressort nous fait mouvoir. Désormais j'ai l'esprit eu repos; ma responsabilité s'efface. C'est ainsi que la séance s'écoule entre vingt votes et onze discours. Ou ne guérit pas

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une migraine à ce jeu : aussi la mionue osl-elle au comble quand on nous donne congé.

— Enfin, je respire ! vous voilà quitte, Simon.

— Pas encore, madame. Il y a rendez-vous pris ponr le soii'. Une question importante, celle des clubs, est à Tordre du jour; il s'agit de s'entendre, de se concerter avant le scrutin. Un local a été désigné; une tribune libre s'y élève. C'est l'Assemblée au petit pied. A huit heures je suis là; les affiliés arrivent, le bureau se garnit. 11 y a le président, il y a la sonnette, il y a les verres d'eau. Rien n*y manque, pas même les discours. J'en essuie encore cinq ; mais c'est mon coup de grâce. A onze heures je quitte la place, rendu, exténué, mourant. C'est à peine s'il me reste la force de gagner mon lit.

— ■ Je comprends cela. La journée est rude.

— Et, pour comble d'ironie, il me semble, au réveil, entendie le taquet de mon moulin et les chants des faiivettes qnii nichent dans mes peupliers. L'illusion, hélas! n'est pas longue. Le moulin est loin, et les fauvettes aussi. Le jour qui se lève sera semblable au jour écoulé et à celui qui suivra. Comité, bureau, séance publique, réunion du soir, voilà ma perspective. Trente discours^ voilà ma ration. Trente par jour, c'est-à-dire huit cents par- mois. Quel tempérament y résisterait? N'est-ce pas qu'il vaudrait mieux n'avoir jamais perdu de vue les gazons de mon pré et les cimes de nos montagnes?

— Je ne vous accorde pas cela, Simon, répliqua vivement rna femme ; non, je ne vous l'accorde pas. Vous cédez trop vite au découragement. Quel métier n'a pas ses peines? Trouvez-en \m où l'on n'éprouve pas quelques ennuis! 11 faut voir le chapitre des compensations. Et la position ! Et les grandeurs! Et la gloire d'être représentant da peuple! comptezvous cela pour rien ?

— J'en suis bien revenu, madame Paturot. Ne souriez pas ainsi, j'en suis revenu. Au premier moment, je ne dis pas. Être souverain, il y a de quoi s'enorgueillir. Cette idée chatouille doucement le cœur. La tenue s'en ressent. On éprouve le besoin de porter la tête autrement que d'habitude, d'avan-

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