‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · RÉCIT I)E SIMON · texte numérisé non relu

RÉCIT I)E SIMON

«"Vous m'en croirez ou ne m'en cioirez pas, madame Palurot, mais si, pour épargner à mon pays la honte de ce qui vient de se passer, il avait suffi de se laisser ouvrir les quatre veines, j'y eusse consenti de grand cœur. C'est à rougir d'être Français; il n'y a pas de peuple sauvage qui n'ait désormais le droit de se croire supérieur ù nous. Quand j'y songe, il me monte des rougeurs au front ; je voudrais fuir ime teri'e où les choses tournent ainsi. Le cœur y saigne par trop de blessures. L'œil n'aperçoit plus que des scènes faites pour le navrer ; l'oreille n'oulcnd que des cris de haiue et de meurtre! Est-ce vivre, cela?

(c Voici ce qui s'est passé :

« Nous étions réunis dans nos comités quand la nouvelle des premiers événements y parvint. Les uns en parlaient comme d'une chose grave, les autres comme d'une affaire insignifiante. On disait que des barricades s'élevaient sur divers points, et que les deux grands faubouigs étaient eu pleine insurrection. Ces bruits circulant avec rapidité, suffirent pour interrompre nos travaux habituels. Quand un malade a un transport au cerveau, on ne s'amuse pas à lui panser les engelures. A l'instant même les comités furent déserts. On se répandit dans les salles pour y être à l'affût des rcnseignenicnls. Tout représentant qui venait du dehors, était entouré, inlcirogé. On lui demandait ce qu'il avait vu et appris. La plupart du temps il renvoyait la question à ceux

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qui la lui adressaient. Les plus sincères en agissaient ainsi. Quant aux faiseurs d'embarras, ils n'étaient jamais au dépourvu, et tenaient cercle autour d'eux. 11 est des gens qui posent toujours.

« Tout à l'heure, madame Paturot, vous vous plaigniez de n'avoir point eu de nouvelles : à l'Assemblée nous en avions trop. Comme elles se combattaient, en fin de comple nous n'étions pas plus avancés que vous. Tout s'arrange, disait- on d'un côté, les insurgés ne tiennent pas derrière leurs barricades ; partout ils les abandonnent avec facilité. Les choses s'embrouillent, disait-on d'un autre côté, la troupe n'a pu enlever aucune position; elle a été repoussée avec des pertes considérables. Lequel croire de ces deux rapports ? Puis il survenait dos bruits alarmants : la banlieue se déclarait pour l'émeute et s'opposait à l'entrée des troupes ; des convois de munitions étaient tombés entre les mains des révoltés. Je ne vous cite que les traits principaux. Il faudrait des jours et des mois pour rendre compte de toutes les sottises qui se débitaient et detouteslesfablesdontonnouscornait les oreilles. Même en des moments si terribles, il y avait des mauvais plaisants.

« Dans nos salles, on pouvait voir déjà les vœux secrets se peindre sur les physionomies. Le, plus grand nombre exprimait la résignation et la douleur. On savait qu'au bout de cette affaire, il y avait la ruine du pays, la proscription ou La mort pour beaucoup d'entre nous. Celte populace n'aurait rien respecté si elle eût été victorieuse : c'était le sentiment qui dominait. Les uns le prenaient avec philosophie^ et j'étais de cenx-là ; d'autres ne pouvaient se défendre d'une secrète angoisse. 11 est beau de succomber pour la patrie ; mais tous les tempéraments ne s'y prêtent pas. Tout le monde n'est pas également disposé à faire bon marché de sa vie. Les uns ont encore un mot à dire à leurs femmes ; d'autres éprouvent ie besoin d'ajouter quelques lignes à leur testament. Puis on a des enfants, et on aimerait à savoir comment ils tourneront. Bref, pour mille causes, un départ trop brusque peut ébranler l'esprit. J'ajoute, madame Paturot, qui!

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n'en paraissait rien, et que la tenue était convenable. Nous étions au grand complet; il y avait peu de vide dans nos rangs. Le sentiment du devoir a aussi son héroïsme.

« Un groupe de l'Assemblée voyait les choses autrement. Ses émotions allaient à l'inverse. Ce qui était appréhension pour nous était espoir pour d'autres. Leurs sympathies traversaient les barricades; et avec quel élan! Allez, j'en sais long là-dessus. J'avais été des leurs ; ils ne se méfiaient pas de moi. D'ailleurs, un meunier, cela compte-t-il? On peut tout dire devant lui; encore ne disaient-ils pas tout, et gardaientils pour eux la meilleure partie de leur pensée. Mais comme on pouvait lire dans leurs yeux! comme leur maintien les trahissait! Il fallait les voir à l'arrivée desnouvelles. Quandle peuple avait le dessus, ils avaient peineà se contenir, et l'idée de mettre la main sur le pouvoir les jetait dans une sorte d'ivresse.

« C'est surtout le second jour que ce camp se dessina. Les choses s'aggravaient au dehors: sous peine de périr et d'entraîner le pays dans sa chute, l'Assemblée devait aviser; elle n'y manqua pas. Les pouvoirs réguliers ne suffisaient plus; les circonstances exigeaient des pouvoirs extraordinaires. L'autorité ne pouvait flotter entre plusieurs mains; il était urgent de la concentrer. Ces deux nécessités dominaient la situati'Dn. L'Assemblée y pourvut. Sou? le dernier règne, plusieurs généraux avaient exécuté contre les Bédouins des campagnes heureuses. Ils y avaient appris l'art de traquer les enfants de l'Atlas. Naturellement ces noms étaient désignés pour une autre guerre de Bédouins. La tactique était la même; l'art aussi. L'abri des pavés remplaçait Taijri des rochers, et au lieu de palmiers nains, on avait les embrasures des croisées, garnies de matelas. A Bédouins Bédouins et demi. On savait d'ailleurs à quels cœurs généreux, à quels courages éprouvés on avait affaire. L'état de siège fut décréié, et la conduite des opérations remises aux généraux africains. Celaient des hommes qui ne riaient qu'à leur jour; les insurgés léprouvèi ont bientôt.

« Ce vote de i éiai de siège lixa l'attitude des partis de-

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vantla révolte. L'Assemblée y voyait une mesure de salut; plusieurs de ses membres éprouvaient le besoin de n'êlic pas sauvés : ils le déclaraient et au dedans et au dehors. Ces protestalions étaient rares, mais n'en avaient que plus de prix. On en dressa la liste avec soin ; on la mit sous cloche. C'était un en cas, un gouvernement de rechange , il comprenait la fleur des pois. Au moment solennel, il était bon que ce dénombrement se fit, et qu'on séparât le froment de l'ivraie. Le peuple connaîtrait ses amis, et saurait les marquer d'un signe distinclif. Il aurait ses chefs, nous auiùons nos maîtres.

« Il faut le dire, madame Paturot, on crut un moment que cela finirait ainsi. Depuis février, la rue menait le gouvernement. Personne n'avait la volonté ni la force de lui résister. On craignait qu'il n'en fût encore de même. L'émeute marchait vers son but avec un formidable aplomb. Partagée en deux ailes, son armée occupait la moitié de Paris et menaçait l'autre moitié. L'audace et l'habilité de ce plan frappaient les esprits ; la durée de la lutte y ajoutait une chance de phis. Puis, à qui se fier ? Où placer le nerf et l'espoir de la défense? Point de bras ferme, point de nom sûr. Un à un les instruments s'étaient brisés dans l'exercice du pouvoir. Ce qu'il en restait n'oflFrait qu'une médiocre garantie. En temps de crise, le soupçon va vite, il remonte haut. Tout effarouche,tout paraît suspect. Cependant la partie était grave et l'enjeu sérieux. Il s'agissait de savoir si la France garderait son rang parmi les nations civilisées, ou si elle descendrait au niveau d'une tribu de nègres, avec l'écorce d'arbre pour vêtement et la chair humaine pour régal.

« La gravit^du péril inspira à l'Assemblée une bonne résolution. Elle décida qu'un certain nombre de ses membres se rendraient sur les divers points où la bataille était engagée. Leur présence, la vue de leurs insignes ne pouvaient manquer de produire de l'effet. On verrait ainsi que l'Assemblée renfermait dans son sein tous les genres de courage et de dévouement. A peine votée, la motion fut mise à exécution. Comme vous pensez bien, madame Paturot, je fus l'un des

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