‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · L'ERUPTION · texte numérisé non relu

L'ERUPTION

premiers à m'inscrire. C'était ma place, c'était mon lot. Un enfant du peuple comme moi ! Ici d'ailleurs je me sentais utile, je comptais pour un. Je mis mon ccharpe, bien résolu à la garder jusqu'au bout. C'est vingt-cinq francs qu'elle m'a coulé, je no la donnerais pas aujourd'hui pour mille. Elle a vu le feu ! »

— Quoi, mon garçon, vous avez été héroïque à ce point ! dit ma femme en interrompant le récit, A ce point?

— Quand on y est, madame Paturot ! 11 est vrai que je n'en ai pas tiré parti. D'autres se sont tenus à distance et occupent pourtant une place avantageuse sur les bulletins. Que voulez- vous ? Il y a des procédés pour cela. N'en use pas qui veut. Mais suivons.

Et il reprit:

« Les représentants, détachés en volontaires, s'étaient distribué les quartiers où se prolongeait le combat. Cinq d'entre eux devaient suivre la rive gauche delà Seine et s'aboucher avec les chefs militaires qui commandaient de ce côté. J'en étais; ils partirent, je marchai. Tous beaux hommes, ma foi, belle carrure et gens déterminés. 11 y a des moments, madame Paturot, où il ne suffit pas d'avoir de l'esprit comme un singe et des connaissances à battre un curé. Quand on vit dans des jours de calme, je ne dis pas; ces petits talents servent à quelque chose. On en a l'emploi; ils ne méritent pas le dédain. Mais quand les cartes sont brouillées, il faut en venir à la nature et aux avantages qu'elle nous a dévolus ; alors vient le tour des épaules carrées et des poignets vigoureux. Croyez-le, c'est au fond ce qu'il y a de plus vrai et ce qui trompe le moins. L'esprit esl journalier, la mémoire se fourvoie ; mais des membres solides, voilà qui est d'un usage sûr, infaillible et portatif. J'allais au combat avec ce genre de moyens ; je les mettais au service du pays et de l'Asseniblée.

« Quand nous sortîmes du palais, une ceinture de baïonnettes l'environnnait, et on voyait au loin sur les places et les quais étincelcr des cuirasses. C'était un effet du plan adopté. Les troupes avaient ainsi \\n point de rassemblement d'où on

les dirigeait sur les quartiers compromis. Jenesuis pas un homme de guerre; mais il me semble que celte idée n'était pas sans valeur. 11 y en a peul-être de meilleures; il y eu a aussi de plus mauvaises. L'essentiel était d'en avoir une et de s'y tenir. On ne réussit qu'à ce prix. En toute chose, la victoire -îst au plus têtu.

« On nous avait donné une petite escorte; elle s'ébranla. Vous dire en quels lieux nous allâmes et par quelles rues, c'est ce qui me serait impossible, madame Palurot. Je suis brouillé avec les noms. Paris en a tant. D'ailleurs On sait une chose un jour, on l'oublie le lendemain. La tête n'est pas assez grande pour renfermer ce qu'il conviendrait de savoir, il faut en faire son deuil. Je marchais devant moi, c'est tout ce que je puis dire, et d'un pas ferme, j'ose l'assurer. Mes collègues n'avaient pas l'air moins imposant; nous devions faire une très-bonne figure. Les corps armés nous saluaient de leurs acclamations; nous leur apportions une force. L'Assemblée se mêlait à eux ; ils étaient fiers de ce concours. On nous pressait les mains, on nous félicitait à l'envi. Nous aurions pu trancher du généralissime, A vue d'oeil, le moral de la population se relevait et la troupe reprenait delà vigueur. Quelques allocutions lancées à propos complétaient l'effet de notre présence. J'y concourais eu appuyant l'orateur de toute la puissance de mes moyens. En plein air j'ai toujours du succès.

« C'est ainsi que nous arrivâmes sui* le théâtre de l'action. Elle était engagée au milieu de rues étroites et tortueuses, où la troupe ne pouvait se déployer, et où elle combattait à découvert contre des ennemis invisibles. Ch ique coup parti des barricades était un véritable assassinat. L'homme ajustait l'homme et le tuait comme une pièce de gibier. L'épaulelte surtout servait de cible. On comprend la guerre^ madame Paturot, la grande guerre. C'est reçu qu'à un jour donné on se rencontre dans une plaine pour s'administrer des coups de canon. Des deux côtés les hommes tombent comme des quilles, et tout est dit. Cela se pratique ainsi depuis le commencement des siècles, et je ne crois pas qu'avec la meilleure

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volonté du monde, le nôtre soit destiné à en voir la fin. Dès qu'il y a des armées, il faut qu'il y ait des guerres. J'admets le fait. Mais ce que je n'admets pas, c'est que les hommes se construisent un affût et s'y embusquent pour tirer sur des êtres de leur espèce comme ils tireraient sur un lapin. Voilà une atrocité qui me passe. On les a pourtant appelés des héros! Jolis héros! de leur abri, ils se demandent qui ils tueront, si c'est le blond ou le brun, le grand ou le petit, le jeune ou le vieux. C'est à leur choix. Quand ce choix est fait, ils abaissent le canon de leur fusil, visent à plaisir et abattent : le tout sans risque. Si c'est de l'héroïsme, il ressemble beaucoup à celui des braconniers.

« A notre arrivée, une trêve semblait régner entre les combattants : on n'entendait que des décharges rares et perdues. Mes collègues voulurent en profiter pour faire des ouvertures de conciliation, et obtenir de la révolte un désarmement volontaire. A cela il n'y avait qu'un obstacle, c'est que, de l'autre côté des barricades, on ne voulût pas s'y prêter. Les officiers de la ligne étaient d'avis qu'on s'abstînt. Ils connaissaient leurs gens et assuraient que toute démarche serait inutile. Ils ajoutaient qu'à diverses fois ils y avaient eu recours^ et que l'essai n'avait pas été heureux.

« Ce conseil me semblait sage; un des nôtres persista néanmoins. 11 croyait aux vertus, à la générosité du peuple; cette illusion devait lui coûter cher. Il quitta l'abri où nous étions, et, armé d'un drapeau parlementaire, il s'avança seul vers la barricade, occupée par les insurgés. Il prononçait déjà des paroles de paix. La réponse ne se fit pas attendre : une balle échappée des créneaux supérieurs retendit à nos pieds. Je courus vers lui et l'emportai dans mes bras. Il était temps : une décharge générale balayait la rue dans toute sa longueur.

« Notre collègue était gravement atteint; le sang s'échappait à grands flots de la blessure. Un chirurgien accourut et plaça le premier appareil. Le patient ne semblait pas alarmé de son état; ime seule chose le préoccupait, c'est la justification de ses meurtriers

— 11 y a méprise, disait-il, il y a méprise ; ils ne m'auront pas reconnu. Le peuple ne lire pas sur ses amis.

« On rétendit sur une civière et on le transporta chez lui.

« Faut-il vous Tavouer, madame Paturot, ce début m'ébranla. C'est la première fois que je voyais le l'eu, et j'avais été mis à une rude épreuve. Mes habits, mes mains étaient souillés de sang, et pour relever le blessé, j'avais dû mettre le pied sur deux cadavres. Pour supporter d'un œil sec un tableau pareil, il faut être de la trempe des vieilles moustaches qui firent, avec l'Empereur, le tour de l'Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez ou un orteil. Un conscrit comme moi ne pouvait pas avoir de ces prétentions. Je le répète donc, cette scène m'ébranla un moment. Mais bientôt la colère reprit le dessus. Sans l'honneur de mon écharpe, j'aurais saisi un mousquet et tiré vengeance du meurtre qui venait de s'accomplir sous mes yeux. Latroupe était animée du même sentiment ; elle brûlait d'en venir aux mains. Ses vœux furent satisfaits. On amena une pièce de canon qui ouvrit la brèche et la barricade fut enlevée à la baïonnette. On n'y trouva que cinq misérables engourdis et hébétés par le vin. I^es autres avaient cherché un refuge dans les rues voisines, hérissées d'obstacles et de montagnes de paA'és.

« Cette guorre n'avait pas de fin. Les barricades se suivaient; on ne faisait que passer de l'une à l'autre. Chaque maison était une forteresse qui dirigeait sur la troupe des feux croisés. Il fallait en iaire le siège et les enlever successivement. Au moment où on s'y attendait le moins, une décharge partait d'une embrasure et jonchait le pavé de morts. Quelque soin que l'on prît de nous mettre hors d'atteinte, nous n'étions pas à l'abri de ces surprises et de ces guet-apens. L'échârpcj d'ailleurs, nous désignait aux coups des insurgés. J'incline à .:roire que beaucoup des nôtres ont usé d'une prudence exemplaire sur le terrain, et réservé, pour les récits des journaux, leur héroïsme le plus irréfléchi. Il plaît toujours à la province d'apprendre que ses élus se sont prodigués, même au péril de leurs jours, et il importait de conci-

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lier ce sentiment avec le soin de la sûreté personnelle. On avait ainsi la gloire sans le péril, et les honneurs du combat sans en courir les chances. L'idée était- heureuse; elle devait sortir d'un esprit ingénieux.

« Je passai sur les lieux une portion de la journée ; la résistance mollissait et j'y pronais goût. Les mouvements militaires s'exécutaient avec une précision qui faisait plaisir à voir, et un dévouement digne d'admiralinn. 11 y avait des enfants du peuple d'un côté et de l'autre des barricades. Mais d'un côté se trouvait cette classe d'ivrognes et de hâbleurs que la vie de Paris déprave, de l'autre cette race des campagnes élevée dans le sentiment de la règle et du devoir. J'étais fier de mes villageois^ madame Paturot : ils sauvaient la société, ils sauvaient la civilisaîion. El ces braves gens n'en paraissaient pas fort émus; ils rendaient ce service sans jactance, sans bruit, sans faire d'embarras. Ce n'est pas vos Parisiens qui eussent traité les choses de cette façon : on les a gâtés en les portant aux nues. A les entendre, il n'y a qu'eux qui aient le sens commun. La province se compose d'une collection de crétins. Eh bien ! crétins ou non, nos campagnards leur donnaient encore sur les oreilles. Il était temps.

Les opérations étaient conduites avec vigueur ; peu à peu l'émeute se resserrait dans un moindre espace. Pendant que nous la prenions en tète, d'autres corps l'attaquaient par les flancs et l'entouraient de manière à lui couper les issues. On pouvait calculer l'heure où elle expirerait faute d'aliment. Il est vrai que, sur d'autres points, on était moins heureux. La rive droite du fleuve appartenait, dans une partie de son étendue, aux insurgés ; ils tenaient presque toutes les barrières et menaçaient l'Hôtel de ville, dont ils occupaient les abords ; ensuite, d'aflicux récits nous parvenaient; on parlait d'un officier général tombé dans im piège odieux, puis fusillé à bout portant, après avoir subi mille insultes. On ajoutait que des soldats avaient été abominablement mutilés et d'autres décapités sur un billot. Ces détails, répandus dans la troupe, l'exaspéraient, et il fallait son admirable discipline

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pour qu'elle se défendît des représailles et ne se livrât pas aux mêmes excès.

« Quand je quittai mon poste de combat pour reprendre le chemin de l'Assemblée, on pouvait regarder les opérations de la rive gauche comme terminées. Le même peuple qui avait élevé des barricades travaillait à les détruire et à remettre le pavé de niveau. Le calme régnait dans les rues si bruyantes il y a un moment, et dont toutes les maisons portaient le» traces des balles. Il est vrai que le canon grondait encore dans le lointain, et jetait dans l'air une sorte de terreur. Madame Paturot, n'est-ce pas que ce son déchire l'âme ?

— A qui le dites-vous, Simon? répondit ma femme. Je ne vis pas depuis trois jours. A chaque coup que j'entends, je me tâte, il me semble que c'est moi qui suis blessée.

— C'est un bruit odieux, le bruit de la guerre civile ! Que la honte en retombe sur ceux qui l'ont allumée ! Je poursuis.

« Au moment où j'arrivai à l'Assemblée^ les esprits y étaient dans une grande effervescence; le président secouait sa sonnette à tour de bras, et, ne pouvant dominer le tumulte, il jetait à la ronde un regard désespéré. Sa voix essayait en vain de se faire jour : l'agitation la couvrait. J'interrogeai mes voisins sur le motif qui causait cette alerte ; il était peu sérieux. Voici de quoi il s'agissait : il y a, dans une assemblée parlementaire, des gens qui tirent parti de tout : là où d'autres ne voient qu'un devoir à accomplir, ils découvrent un effet à produire. Tout leur est bon, même les révoltes où la société est en péril ; leur vanité jouerait avec les vases de l'autel. Pour ces hommes tourmentés de la manie de paraître, les missions extérieures étaient une précieuse occasion. S'ils avaient ceint l'écharpe, c'était afin de la produire à la tribune, souillée de la poudre des camps. Us entendaient bien que l'effet n'en fût pas perdu pour leur localité.

« C'est à propos de l'un de ces orateurs que l'Assemblée venait de passer à l'état d'insurrection. 11 était arrivé dans \es salles, la cravache à la main et les éperons aux talons, le

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front ruis.-elant et les cheveux en désordre. Sans daigner répondre aux questions qu'on lui adressait, il avait traversé toutes les pièces d'attente, gagné l'enceirile et gravi l'estrade d'un air solennel. Cette maiche, cetle pose, ces yeux sombres, ce geste imposant, avaient attiré tous les membres épars dans le palais ; les bancs s'élaient garnis en un clin d'oeil. L'orateur commença : il laconla toule une Odyssée ; il parla avec une noble simplicité des dangers sans nombre qu'il venait de courir, fit le détail des barricades qu'il avait enlevées et des morts qu'il avait perdus dans le combat. U ajouta qu'il était Irès-conlent des troupes et qu'elles avaient fait leur devoir. Le début avait été un peu mou, mais, à un n)oment donné, il les avait enlevées. Tous ces détails étaient donnés en termes du métier et avec une rondeur toute militaire. On aurai! pu croire que l'orateur appartenait à la race de nos braves, et qu'il avait vieilli, lui ou les siens, dans la poudre des camps : c'était un avocat, fils d un maître de foiges ; au moins quelque chose d'approchant. Les avocats ont un grand avantage sur le commun des mortels ; ils parlent de tout indislinctcment. La nature leur a donné une serinette ; ils sont toujours tentés d'en jouer.

« Jusque-là, les choses s'étaient passées sans trop d'encombre ni de Lruit. L'Assemblée n'opposait à ces récits de bataille qu'un sentiment d'incrédulité. Il lui semblait difficile qu'un seul homme eût livré tant d'assauts, tourné tant de positions et brûlé tant de cartouches. Avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait se faire une idée de ça. C'était vraiment trop d'exploits. Les éperons aux bottes ne suffisaient pas comme preuves, et la cravache n'était pas d'un poids décisif. On trouve à l'Opéra-Comique des premiers sujets qui se servent de ces instruments avec un plus grand aplomb et des airs bien autrement capables. L'Assemblée n'en était point intimidée ; elle comprenait parfaitement qu'elle n'avait pas sous les yeux un foudre de guerre. Cependant elle mit à l'écouter une tolérance de bon gcùt; elle lui laissa achever le détail de ses campagnes. A peine se vengeait-eile l'ar un sourire, quand le héros poussait les choses à l'excès.

ÎO.

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Les événements influaient sur son humenr ; ils la rendaient débonnaire.

« Cependant ces dispositions ne tinrent pas de^anl un dernier écai t. A|très nous avoir parlé de lui, l'orateur voulut parler des autres, et à l'instant l'affaire se gâta : c'était abuser de ses éperons. En guerrier consommé, il se prit à juger l'ensemble des mouvements militaires qu'il avait vu s'exécuter sous ses yeux et les condanma par un blâme formel. D'après lui, on nauiait pas dû laisser tel point dégarni, et il eût fallu diriger plus de forces sur tel autre. En fait de plan général, il eût préféré beaucoup d'attaques simultanées. Puis rien ne marchait à son gré; il réclamait des pièces de canon, il demandait l'emploi de la sape. Son idée fixe était d'envoyer des corps de pompiers sur les toits des maisons et de faire tomber sur les insurgés une pluie per[)étuelle de grenades. En un mot, il exigeait qu'on eût recours à de grands moyens de destruction : autrement, il ne répondait plus du salut de la patrie. Évidemment, un tel langage ne pouvait être soulTert; il n'était pas de cravache au monde qui pût l'excuser. L'orateur y ajouta même des récriminations à l'adresse de celui ou de ceux qui dirigeaient les mouvements. Ce fut alors que l'Assemblée éclata ; il s'ensuivit une véritable tempête. Le héros essaya de lutter j il i»rit la pose du dieu des batailles. L'ouragan n'en prit que pliis de force, et il fut obligé de quitter la tribune beaucoup moins militairement qu'il n'y était monté.

tt Les incidents de ce genre se renouveidient à chaque instant. Il n'était pas de membre qui ne vînt rendre compte à son tour de ses impressions et de ses victoires. A peine quelques-uns, et je fus du nombre, eurent-ils le bon esprit de s'en abstenir. Ces confidences ne servaient à rien et pouvaient être nuisibles. L'émeute avait des espions dans l'enceinte du palais, et rien de ce qui s'y disait n'était perdu pour elle. Des agents secrets la tenaient au courant. 11 était dune imprudent tout au moins de venir déclarer au public que tel corps avait hésité, que tel autre cédait du terrain, qu'à droite et à gauche vu se plaignait de ne pas voir arriver du renfort. Aux rodo-

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montades on ajoutait ainsi des fautes. Le chapitre des mentions honorahles couronnait tout cela. Chaque représentant accouru du dehors avait une Uste destinée à tenir en éveil la reconnaissance de la patrie et l'admiration de rAsscmblcc. Ceux qui consentaient à oublier leurs exploits prenaient leur revanche en se portant les trompettes des exploits dos autres. Grâce à eux, on apprit que le tambour Niquet avait pris un drapeau, et le fourrier Mâchefer enlevé un entre-sol à la baïonnette. La carrière une fois ouverte, on ne s'arrêta plus. Les bulletins se succodaient. L'Assemblée sut que la conduite du sergent Bar.basson ne laissait rien à désirer, et que le caporal PoilrouY s'était couvert de gloire. Ainsi du reste. La litanie menaçait de se prolonger indéfiniment : chacun avait ses saints. Pour y couper court, il fallut se fAchcr.

« Les faiseurs d'embarras prirent leur revanche ailleurs. Dans l'une des pièces du palais se tenait le chef militaire sur qui reposaient désormais tous les pouvoirs. Des personnages en vue, il était resté seul; les autres avaient disparu dans la tempête. Il concentrait dans ses mains l'action et la force, il dirigeait l'ensemble des opérations : aussi était-il entouré d'estafettes et d'officiers d'ordonnaiice qui allaient et venaient. Vaincus dans l'Assemblée, les importants firent irruption sur ce point. Ils entendaient placer leur mot et donner leur conseil. Les intérêts de la patrie l'exigeaient : la sauver sans eux était chose impossible ; ils n'avaient garde de s'y épargner. Jamais je n'oublierai ce que je vis, ce que j'entendis là. Que de vanités en jeu! Que de bruit! Que de paroles perdues! Un essaim ne bouidonne pas mieux. Le chef militaire en était assailli. — Il faudrait faire ceci, disait l'un. — Cette mesure est nécessaire, ajoutait l'autre. — On demamie des renforts aux barrières. — L'Assemblée est mal gardée ; ou peut la surprendre. — La troupe mollit à l'entrée du faubourg. — Ces propos se croisaient dans la salle au milieu d'entrées et de sorties sans fin. J'en étais à me demander comment un homme aussi obsédé pouvait trouver un instant pour donner ses ordres. Dieu s'en est mêle, il faut le croire, madame Paturot.

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« Tous les représentants ne s'agitaient pas ainsi ; tous n'échangeaient pas leurs fonctions contre celles des donneurs d'avis ou d'aides de camp volontaires. Le plus grand nombre tenait son rang avec dignité. Des décrets furent rendus, des proclamations adressées au peuple. Le chef du pouvoir exécutif y ajouta des arrestations de journalistes et des suppressions de journaux; il usa du droit discrétionnaire que l'Assemblée lui avait conféré. La partie était grave, il la jouait à sa manière. Le choix des moyens lui apparlenait exclusivement. On l'avait laissé libre d'agir au dehors comme il le voudrait, comme ill'enlendrait. On ne lui demandait qu'une chose, c'était de sauver le pays. A ce prix, il pouvait frapper à droite et à gauche et même à côté : les erreurs lui étaient permises.

« Depuis deux jours nous en sommes là, madame Paturot. La patrie est saignée aux quatre membres. On s'égorge au nom de la fraternité. Vous ne reconnaîtriez plus la ville ; c'est un véritable tombeau ; on n'y entend qu'un bruit, celui du canon et de la fusillade. La révolte tient encore sur beaucoup de points, et Dieu sait que de sang il reste encore à verser! Vous m'en voyez triste jusqu'au désespoir. Sur mon chemin, j'ai rencontré vingt civières. Sur l'une d'elles était un général: c'est le douzième mis hors de combat. On parle aussi de la mort de notre saint archevêque. On n'a point d'idée d'un carnage pareil. Décidément nous sommes maudits, une nation ne descend pas si bas sans être abandonnée du ciel. La fleur de notre armée va y rester. Les officiers tombent comme des mouches. Avais-je tort de dire qu'il vaudrait mieux être ailleurs et n'avoir pas le cœur déchiré par cet odieux spectacle ? Notre honneur, notre force, tout s'y abîme à la fois; nous devenons un sujet de risée pour l'Europe; nous sommes livrés et déshonorés. Oh ! les infâmes ! Avoir ainsi déchaîné sur Paris les brutes du cabaret et les bêtes féroces du bagne ! Pour des systèmes ! Mais, insensés que vous êtes, ne voyez-vous pas qu'aux yeux de ces misérables, ivres de sang et de Loisson, il n'y a qu'un système, le butin; qu'une idée, celle de se partager les dépouilles qu'ils ont sous

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les yeux ! Un jour de pillage ! ils le crient assez haut. Et ils s'appellent le peuple ! Et ils se disent le peuple! Oui, comir.e la lie est le vin, comme la gangrène est la chair. »

— Bien, Simon ! s'ccria ma femme avec entraînement. Bien, très-bien! J'aime à vous voir ainsi ! J'aime celle colère! Vous le voyez ; c'est là que conduisent les chapeaux en cône et les gilets élilnuissants. La pente est rapide. Quels temps et quels hommes!

— Ne m'en parlez pas, madame Paturot, répondit le meunier en se levant pour prendre congé j j'expie cruellement mon erreur.

— Oui, Simon, aJQuta ma femme, et Napoléon les connaissait bien. Un peu de fumée et une main de fer, voilà sa méthode : c'est la bonne. Le peuple français a besoin d'être mené.

Il ét3it tard; le représentant nous quitta; son devoir le rappelait à 1 Assemblée. Nous restâmes seuls et sur ces impressions douloureuses.

L AJIBULA^CE.

Le lendemain, au point du jour, le canon grondait encore; la révolte ne désarmait pas. Appuyée aux barrières et aux faubourgs, elle tenait en échec la force armée. Ce n'était qu'à grands efforts et avec des pertes cruelles que l'on parvenait à la déloger de ses positions. Dans le rayon qu'elle occupait, il fallait prendre pai ti pour elle ; le rôle de neutre n'était point exempt de périls. De là plus d'un recrutement forcé, surtout dans les rangs du peuple. Commencé sur le comptoir du cabaret, le pacte se scellait derrière la barricade; on n'armait le bias qu'après avoir troublé la raison.

C'est ainsi que les foyers d'insurrection se formèroot. Au début on eût dit un jeu d'enfants. Une poignée de furieux en-

vahissaient la rue, \e mousquet en main et l'imprécation mix lèvres. Quelques pavés^ un chariot renverse, des madriers recueillis çà et là leur servaient de premier abri. Ils s'y te- Daient sur la défensive. A ce spectacle, la population paisible n'éprouvait qu'un sentiment, celui de la stupeur; elle se renfermait dans un blâme passif et luie neutralité prudente. En revanche, tout ce qu'un quartier contient de va-i gabonds accourait au premier bruit et fournissait à la révolte des auxiliaires naturels. Ce concours de bras imprimait aux pavés un ébranlement soudain. Ils s'élevaient en pyramides, au sommet desquelles flottait le drapeau de l'insurreclion. Toute minute, toute seconde, ajoutaient une force à ces remparts improvisés et créaient un obstacle aux corps chargés dé les réduire. D'une rue à Faulre l'exemple s'en propageait, et en moins d'une heure, vingt iles de maisons se trouvaient comprises dans un système général d'isolement et de séquestre.

Dès lors c'était un monde à part où régnaient la violence et la terreur. La révolte avait un théâtre, un siège, un foyer. Rien n'y limitait son action. Elle y disposait des biens et des personnes. Elle pouvait y poursuivre un désarmement à son profit et la recherche des munitions de guerre, révoquer les pouvoirs réguliers pour s'arroger une puissance sans bornes. Son caprice devenait sa seule loi. Dans ce rayon maudit, point d'âme qui ne fût dans l'anxiété, ni d'opinion sous la contrainte. Des figures sinistres sortaient des carrefours; des chefs étranges commandaient à la foule et en étaient obéis. Toute usurpation était permise. Des taxes en nature frappaient les bourgeois; uue garde en jjlouse surveillait les domiciles suspects. En même temps des bruits incroyables se répandaient de mille côtés. On répétait à l'envi que l'insurreclion ne trouvait nulle part d'empêchement sérieux. L'Hôlel de ville lui appartenait, et elle venait de se mettre en marche sur l'Assemblée. Nul doute qu'avant un petit nombre d'heures, le gouvernement ne demandât à capituler, et, vaincu par le nombre, ne se rendit à discrétion. Telles étaient les versions qui trouvaient ciédil dans l'enceinle des barricades, et qui

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