‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · COMMENT LA PEUR EMBELLIT LES OBJETS · texte numérisé non relu

COMMENT LA PEUR EMBELLIT LES OBJETS

Ces paroles étaient accompagnées de gestes brusques qui en formaient le commentaire expressif. L'amphitryon sentait son aplomb l'abandonner, et les conviés ne savaient plus quelle contenance prendre. Le commissaire général les inspectait un à un.

Ces citoyens sont de vos amis ? dit-il en s'adressant à son inférieur.

— Oui, mon collègue, et je m'en flatte, répliqua celui-ci avec un accent pcnéiré ! La fleur des patriotes du lieu ! la terreur du bourgeois ! Des purs ! Des choisis !

— A la bonne heure ! Alors asseyons-nous, reprit le coiumissaire général. Aussi bien, j'aime mieux que les choses se passent devant témoins. A vos asperges, citoyens, ajouta-l-il en y mettant un air d'ironie souveraine.

11 prit un siège, et de nouveau foudroya de l'œil les végétaux intePiipeslifs. Les convives se groupèrent à l'écart, dans mi respect mêlé de crainte, comme si une statue de marbre fût venue prendre place à leui; banf^uet. C'était un juge et uii maître, tout l'annonçait. Il se fit un long silence, et ce fut le nouveau venu qui le rompit :

— Citoyens, Jit-il, j'irai droit au but ; je ne suis pas content de voire ville. Excusez ma franchise; la vérité avant tout.

— Mon collègue, voilà un jugement bien sévère, répondit le magistrat du département piqué au vif. Peut-on savuir ce qui nous le vaut?

— Tout, citoyen ; car tout est à faire ici. Uien ne s'y ébranle, rien n'y marche. D'un coup d'œil j'ai vu cela.

— Expliquez-vous, collègue. Quels sont vos griefs ? où sont vos preuves ? s'écria le prévenu de plus en plus blessé.

— Des preuves ? Elles n'abondent que trop, citoyen. Voici un quart d'heure que je suis au chef-lieu ; qu'ai-je vu ! Des rues tranquilles, des gens qui vont à leurs all'aires.

— Mais il me semble, collègue...

— Citoyen, citoyen, je ne demande qu'à m'éclairer. Si j'ai porté unarrèl injuste, je serai le premier à le reconnaître. Voyons, que s'esL-il passe ici ? qu'avez- vous fait? Le procès

IG JF.UOME PATUllOT.

sera bicnlct instruit. Avez-vous des clubs, à l'instar de Paris ?

— Ma foi, non, dirent les assistants ; nous n'avons pas de clubs.

— Avez-vous eu vos promenades en corps d'étals, à linslar de Paris?

— Pas davantage, dit l'assemblée.

— Point de pi'onicnades, point de clubs ; c'est bien grave. Je veux croire du moins que vous avez eu dos lampions, à l'instar de Paris.

Les convivfs se regardaient avec un désappointement muet ; le sentiment de leur faute les pénétrait de plus en plus. Ils semblaient reculer devant cet interrogatoire accablant. Enlin, un nouvel aveu s'exliala de leurs poitrines :

— Nous n'avons pas eu de lampions, diront-ils.

— Et vous appelez cela une République ! s'écria le juge indigné; une République sans lampions, sans promenades, sans clubs! Alors je m'attends à tout. Parionsqu'iln'y apoint eu d'arbre de la liberté, avec accompagnement de pétards et de faveurs tricolores !

Les consciences étaient atterrées, les bouches sans force :1e silence répondit seul à l'accusateur.

— Je m'en doutais, poursuivit-il. N'insistons plus. C'est une mise en scène manquée. Rien à l'instar de Paris, rien, mais rien. Pas une grande idée, pas un noble spectacle. 0 République ! est-ce ainsi que l'on l'inaugure ?

En achevant ces mots, le commissaire général se leva ; son regret était profond, sa plainte sincère. Il était de ceux qui ne séparaient pas le régime nouveau d'un cortège d'analogies et de réminiscences, et ne lui épargnaient ni les fleurs de renlhûusiasme ni les perles du sentiment. Il est vrai que le côté positif des choses ne le touchait pas moins; car, après , avoir exhalé sa mauvaise humeur dans trois ou quatre tours de salie, il revint s'asseoir près de l'amphitryon et lui dit :

— Achevons l'enquête, citoyen collègue ! Pourquoi n'avoir pas agité le pajs?

— Agiter ! dans quel but ? Il se prêtait à tout.

— En apparence, oui, mais au fond, il est réfractaire,.

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croyez-le bien. Et avez- vous fait main basse sur les fonctionnaires du régime déchu?

— A quoi bon ? Ils se sont ralliés,

— Comédie pure ! on vous a joué, collègue. Quoi ! pas une l'évocation, pas une destitution?

— Trois ou quatre à peine ! Si vous saviez combien le département est soumis.

— C'est cela ! ou dirait un mot d'ordre ! Soumis ! ils se prétendent tous soumis. Et en réalité ils conspirent ! Décidément, mon collègue, vous manquez de nerf: vous vous amollissez au contact des honneurs et dans les charmes de la résidence !

— Mais vraiment...

— Les ordres sont formels, citoyen collègue, formels, entendez-vous? il faut agiter le département.

Ces paroles étaient prononcées avec l'accent d'un supérieur qui ne souffre plus le débat.

— J'y ferai mes efforts, répondit humblement le magistrat subordonné.

— Vous avez à réparer le temps perdu ; mettez-vous vivement à l'œuvre ! Des proclamations, des bulletins! Et surtout soignez le style ! Des mots grands comme des maisons I

— C'est entendu.

— Puis vous aurez un club, deux, si c'est possible.

— J'en aurai trois.

— Vous planterez r.n arbre de la liberté, avec accomp.igiup. eut de faveurs tricolores et de pétards.

— J'en planterai cinq.

^ — Vous organiserez des promenades en corps d'états.

— Dès demain.

— Quant aux cérémonies publiques, je ne puis rien vous imposer; le progranmie en est libre. Qu'il soit grandiose, c'est le point essentiel. Au besoin, endettez la ville ; nul argent n'est mieux placé. Et de l'allégoiie, de l'allégorie à pleines mains.

— De l'allégorie, puisque vous le désirez.

— A la bonne heure, mon collègue,je vois avec plaisir que

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VOUS revenez aux vrais principes. Doux mots les résument: agitez et destituez, dcitilucz surtout. Point d'iiésitation, point de faiblesse. Ucstiluez, destituez, ou ne fonde ju'à ce prix.

— Je destituerai.

— Et souvenez-vous que Cuvius Donlatus déjeunait d'un plat de raves lorsque les Samniles lui envoyèrenl des ambassadeurs. Un peuple est bien près d'èlre asservi quand il est trop sur sa bouche. A bon entendeur, salut. J'ai dit.

Après avoir donné à son collègue ce dernier avis et cette dernière leçon, le commissaire général se leva majestueusement. 11 prit congé avec les airs d'un humnie qui a la Cunscience de son rôle et le sentiment de sa supériorité. On lui fil une conduite d'honneur comme à im prince du sang ; l'amphitryon et ses convives l'accompagnèrent jusqu'au p.rron de Ihôlel, et n'abandonnèrent la place que lorsque sa voiture se tutébranlée. Seulement, au moment où elle allait disparaître^ le commissaire humilié releva la tète, et le saluant d'un geste ironique :

— Bon voyage, dit-il.

Puis, se retournant vers ses compagnons en homme qui éprouve le besoin de prendre une revanche :

— ilesamis, s'écria-t-il, savez-vousqui vousvenezde voir?

— Non, répiiqua-t-on à la ronde.

— Le président de la République du pain sec ; si elle prévaut, j'abdique.

Des rires unanimes accueiUirentcetlesaillie,eiramphiUyon ajouta d'une voix de commandement :

— A table ! camarades, à table ! Ce n'est qu'un nuage dans un beau jour. Vile au déjeuncil Nous sommes maintenan ce que nous étions tout à l'heure. Continuons- Le repas se prolongea jusqu'au soir. C'est ainsi que notre

commissaire remettait en honneur les traditions deCurius Dentalus.

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UNE TEMPÊTE DANS UN VERRE d'eAU.

Bon gré mal gré, il fallut obéir aux instructions du commissaire général : sa voix n'était que l'ocho d'une voix plus puissante. Agiter le doparlemcnt, agiter la ville, ce fut le mot d'ordre désormais. Les parasites delà préfecture n'y suffirent plus ; une cfFervescence sérieuse réclamait d'autres éléments. Dans les grands foyers de population, ces mouvements naissent d'eux-mêmes; c'est leur Ibéàire naturel, et on les crée plus facilement qu'on ne les calme. Mais la vie agricole a des vertus sédatives qui éloignent de tels accès. Avant de s'émouvoir, l'homme des champs aime à se rendre compte de l'olijet de son émotion; il se demande ce qu'il y doit gagner ou perdre, et, pour peu que le profit ne soit pas clair, il préfère s'abstenir.

Tel était l'obstacle dont,nolre commissaire avait à triompher. 11 avait, en outre, à vaincre ses préférences sociétés. Échanger le calme contre le bruit, la paix contre la lutte, était une perspective qui lui souriait peu. Il eût si volontiers descendu le cours des révolutions, une coupe à la main et des roses sur la tête ! Malheureusement, le choix ne lui était pas permis: l'hésitation même eût parususpecte.il se mit donc à l'œuvre, en dépit de tous et malgré lui-même. 11 s'agissait de semer le trouble là où régnait la tranquillité, la désunion où régnait la concorde. Il s'agissait d'éveiller des passions qui n'avaient rien de noble ni de pur : l'esprit de turbulence, les haines de classe, l'envie qui s'attache aux supériorités, la cupidité qui s'acharne après les emplois comme la bêle de proia après les cadavres. Besogne odieuse, ingrate, et digne de l'ange du mal.

Notre commissaire i}.'y réussit qu'à demi : n'a pas qui vt>ut les instincts révolutionnaires. Au nombre des moyens qui lui avaient été prescrits, se trouvait en première ligne celui des proclamations et dC'^ bulletins. Il s'y prodigua, il cou-

vrilles murs de la préfecture d'énergiques exhortations et d'appels à l'enthousiasme. La forme en était vive, colorée ; on y reconnaissait le cachet de l'artiste. Cependant, la poptilation ne s'en émut point ; ce style à facettes eut peu d'écho. Rien ne scmijlait changé dans la cité : les marchés restaient calmes, les rues tranquilles; point d'attroupements ni décris. Celui-ci allait à ses semailles : celui-là à son moulin. Los choses suivaient leur cours ordinaire; la ville ne s'agitait pas.

11 fallait pourtant l'agiter à tout prix; les ordres étaient formels. L'enthousiasme n'ayant pas réussi, notre commissaire eut recours au sentiment. Des hymnes de Tyrtée il passa à la plainte de Jérémie. Le magistrat y fut beau. Il commença par faire au peuple le récit de ses propres misères. 11 iui dépeignit, avec un grand luxe de couleurs, la faim frappant à sa porte et la privation assise à son foyer. Rien ne manquait à ses tableaux : ni les plaintes des enfants, ni l'agonie des vieillards, ni les angoisses des mères, ni le déshonneur des filles. De là, des conclusions formidables et un long cri d'analhème contre la société qui tolère des spectacles pareils. Qui le croirait? cette philippique partie ducœur,cetappel aux déshérités, trouvèrent nos populations impassibles. Il ne s'ensuivit ni une prised'arnies ni une émotion publique. L'état de la ville n'empirait pas. Des groupes de curieux se succédaient devant les affiches de l'administration, sans paraître affectés en licn de ces peintures sombres. On échangeait quelques propos pour ou contre, après quoi le flot reprenait son courant. L'ouvrier s'éloignait en sifflant un air, et le bourgeois rentrait chez lui le front serein et l'esprit en repos.

Malgré ses efforts, notre magistrat avait donc échoué. Il avait beau faire, le pavé était libre, les vitres restaient en repos. C'était une défaite absolue, flagrante^ irrémédiable. L'union se maintenait, l'ordre aussi; deux torts sans excuse. Heureusement le hasard s'en mêla et vint procurer au fonctionnaire désappointé l'honneur et les avantages d'une situation moins tranquille. 11 attendait la tempête d'un point de l'horizon ; eile vint précisément du point opposé. Voici conmient ;

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Des élections se pvëparaient, et pour la première fois, le vote universel allait recevoir une application sans limites. Cette expérience mettait enjeu beaucoup d'ambitions, légitimes ou non. Aussi la France fut-elle couverte en un clin d'oeil de délégués des clubs et de commissaires voyageurs. Sur le même point, il en arrivait trois, quatre à la fois : c'était un véritable débordement. Ces personnages avaient tous un mandat, une mission. Les termes, il est vrai, n'en étaient guère précis et engendraient plusd'un embarras; on ne savait si les pouvoirs devaient se confondre ou s'exclure, ni quel était parmi eux l'ordre de primauté. De là, bien des conflits d'attributions, où l'amour-propre s'exaltait jusqu'à la violence. Plus d'un hôtel de préfecture devint le théâtre de luttes sourdes, de tournois mystérieux où les champions entraient en lice, le sabre au flanc et les pistolets à la ceinture. D'ordinaire les plus audacieux l'emportaient, et le lendemain la ville apprenait qu'elle avait changé de maître. Ou bien, quand les forces en venaient à se balancer, les populations avaient deux despotes au lieu d'un, et se trouvaient placées entre des proclamations contradictoires.

Comme les autres, notre ville fut visitée par ce fléau. Un jour, le bruit s'y répandit que trois commissaires venaient d'arr^'er à la fois, et qu'ils tenaient dans l'hôtel de la préfecture un conseil orageux. On ajoutait qu'au milieu d'une séance agitée, les nouveaux venus avaient poussé la politique jusqu'aux défis, et l'administration jusqu'au pugilat. On disait enlin que ce congrès présageait une disgrâce, et que notre commissaire, ce favoride la ville, était menacé dans sa position. Ces rumeurs, vagues d'abord, prirent peu à peu de la consistance. On en parla dans les cafés, on s'en entretint dans les halles. La cité s'en émut, puis la campagne. Plus la version faisait du chemin, plus elle devenait sombre. Les commissaires inconnus étaient pour la foule autant d'épouvantails. On les disait pourvus de figures sinistres et armés jusqu'aux dents. L'un deux avait juré, c'était le cri public, qu'il ne quitterait pas la province sans avoir conlisqué et partagé les propriétés. Un autre voulait mettre les femmes on com-

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mun. Le troisième ne se contentait ni des femmes ni des hiens : il demandait, en guise de distraction^ quelques têtes de bourgeois.

Ces récits, en se propageant^ cre'aient l'agitation longtemps poursuivie. Ils n'auraient pas suffi néanmoins comme éléments sérieux, si une circonstance singulière ne s'y fût venue joindre. L'un des nouveaux commissaires sortit de l'hôtel de la préfecture afin de s'assurer par ses yeux de l'état des esprits. C'était un jeune homme qui voyait dans la révolution un côté théâtral, et qui en avait fait une question de costume. Pour lui, la République se composait d'un chapeau à boucle d'acier, d'un gilet blanc à grand revers, d'un pantalon collant et de bottes molles. Aussi portait-il fièrement tout cela, en l'honneur des institutions nouvelles, et par sentiment historique. Il y plaçait sa chimère, son idi;al; il remontait le cours des temps et des toilettes révolutionnaires. Ailleurs ce culte du passé n'avait point eu de fâcheux résultats, il excitait seulement la curiosité et la surprise. Notre ville ne le prit pas ainsi; il est vrai qu'elle était mal disposée. A peine eut-on aperçu dans les rues cet étrange accoutrement qu'un murmure s'éleva du sein de la foule. Ces emblèmes n'étaient pas de son goût : elle y vit une insulte, un défi, et releva à l'instant même le gant qui lui était jeté. Le plagiaire de la Convention ne put rentrer chez lui qu'au milieu d'un concert de huées.

Le lendemain était jour de marché, et l.'i ville s'emplit de cainpagnards. Il ne fut question que de l'événement de la veille. Sur divers points se formèrent des groupes où l'on parlait, en termes peu respectueux, des hommes qui s'imposaient à tour de rôle au département et lui donnaient le spectacle de leurs travestissements et de leurs querelles. Le costume révolutionnaire révoltait surtout ; il semblait le présage d'une atteinte à la propriété. Là-dessus les villageois sont intraitables : les nôtres parlaient déjà de mettre en pièces celui qui se proposait de partager leurs biens. Pourtant beaucoup d'entre eux n'avaient, en fait de champ, qu'un espace égal à peine à l'ombre de leurs chaumières : mais la

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