‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 4 sur 37 · COMMENT LA PEUR EMBELLIT LES ODJETS · texte numérisé non relu

COMMENT LA PEUR EMBELLIT LES ODJETS

lions tic son origine. Los choses marcliaicnl toutes seules ; il se crut dispensé d'y rien ajouter de son fait. La localité, d'ailleurs, s'y prêtait mal. il avait affaire à une province qui offrait peu de prise à l'agitation. Point de manufactures, point de centres industriels; partout des populations agricoles qu'isole la vie des champs, et qui puisent l'instinct de l'ordre dans le sentiment jaloux de la propriété. Où trouver en cela les éléments d'une effervescence soutenue? Vainement l'eùlil essayé : iî ne le fil même pas. Il laissa à ses amis le soin d'entre tenir, à l'aide de tapages innocents, une petite terreur bourgeoise, et les paya de ce service par des banquets dignes d'un monarque assyrien. Rien nVtnit changé dans le départemonl; il n'y avait qu'un préfet de moins cl un commissaire de plus.

Les choses se mainlinront sur ce pied jusqu'au jour d'une apparition inattendue. C'était un matin. Le magistral de la République venait de se mettre à table avec quelques conviés. Il s'agissait d'un déjeuner de connaisseurs, accompagné de vins fins et de primeurs délicates. On allait faire, entre deux service-^, de la haute administration ot de la politiijue d'avenir. En attendant, on s'en prenait à un pâté de venaison et à un pommard du meilleur caractère. Les cœuis étaient à la joie, les esto-niacs en liesse. Nul mauvais signe dans lescieux; point de lettres fatales sm* les murs. Jamais repas ne promit plus de s.ilisfaction et moins de jcgrels. On se proposait en secrel de le prolonger jusqu'à la limite des facultés humaines. Hélas ! c'était compter sans le destin et retrancher du programme le chapitre de l'imprévu. Le premier service allait finir, quand la porto céda sous une pression impérieuse, et livra passage à un homme dont la physionomie exprimait le mécontentemenl et l'irritation. A ce bruit, à celle vue, le premier mouvement du commissaire fut de se retourner vers les gens de service.

-- Qu'est-ce donc? s'écria-t-il, et d'où vient que l'on ne fait aucun cas de mes ordres? N'ai-je pas signifié que je n'y étais pour personne?

Au lieu d'obéir à ce congé indirect, l'inconnu marcha froi

dempntvers l'anipliitryon, el proniQuanl surluietsur ses convives un regard empreint de sévérité :

— Excepté pour moi, répondit-il, citoyen collègue. C'était le cominibsaire maigre, changé en commissaire

général ; par conséquent, un supérieur. La révolte n'était oas permise. Aussi le magistrat du département s'inclina-t-il devant des pouvoirs plus étendus que les siens :

— Soyez le bienvenu, citoyen, dit-il en se levant et en faisant signe à ses convives de l'imiter ; soyez le bienvenu dans DOS domaines. Cela s'appelle arriver à point. Voici ma place; vous allez nous présider. 11 y a là un hoche-pot, apprêté à la manière du pays, qui justifiera certainement votre confiance ; et, pour l'arroser, nous avons un Bourgogne qui date de l'ancienne administration. 11 faut en convenir, tout n'était pas mauvais chez elle.

Loin de s'associer à cette saillie et de céder à celte invitation, le commissaire général en prit motif pour rembrunir son visage et promener à la ronde un œil inquisiteur. Cette table, ce couvert, le choquaient ; tant de luxe lui semblait suspect. 11 appartenait à la classe des républicains austères qui veulent mettre la société au régime du brouet noir. Luimême prêchait d'exemple et vivait avec une frugalité de Spartiate. 11 aimait à se priver comme d'autres aiment à jouir; question de tempérament. Une fois entré dans cette voie, la pente l'avait entraîné : une mauvaise alimentation engendre les mauvais estomacs, et les mauvais estomacs font les mauvais caractères. Dans cette situation d'esprit, on devine (piel effet dut produire sur notre commissaire général cette table chargée de mets succulents. Il y vit la honte des institutions nouvelles. Un plat d'asperges le scandalisait surtout ; il le poursuivait de regards, indignés. Des asperges dans les picmiers jours de mars ! En toute primeur! Quel exem[)le à donner aux populations! Aussi se contenait-il mal, et ce fu d'un ton rude qu'il répondit à son interlocuteur :

— Mille grâces, citoyen... le matin une lasse de lait me suffit... D'ailleurs mes instants sont comptés... On m'attend dans le département voisin, je ne vous donne qu'une heure.

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