‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · UNE TEMPÊTE DANS UN VEIIHE D EAU · texte numérisé non relu

UNE TEMPÊTE DANS UN VEIIHE D EAU

le bruit et, pour n'être pas suspects, se montraient inlraitables. Aucun n'avouait et ne s'avouait le mobile secret qui le poussait à son insu : celui-ci la crainte, celui-là une sourde ambition, un autre la honte d'une position équivoque. Qu'on en juge parun fait! Mon employé était devenule plus farouche républicain du lieu. Le club l'avait porté sur son pavois; il en était le président. Cotte simonie me navra : je m'éloignai avec dégoût.

La situation s'aggravait, et il y eut un moment où notre commissaire se repentit de son œuvre. H était trop tard ; le club était plus fort que lui. Chaque soir, en manière de délassement, on y demandait sa tclc. La préfecture était assaillie de menaces, d'injonctions qu'elle n'avait pas toujours la force de repousser. On réclamait l'abolition des impôts, l'éloignement de la gendarmerie et des destitutions en masse. Point d'exception, point de grâce ; il fallait frapper. Du sein de conciliabules secrets sortaient dos listes de suspects que le commissaire n'avait plus qu'à revêtir de sa signature. Une justice vehmique pesait ainsi sur les administrations, et les mettait en coupe réglée.

Un soir, après une promenade aux environs, je venais de rentrer chez moi ; c'était l'heure de noire dîner de famille. L'air des champs m'avait mis en bonne disposition, et j'examinais avec un certain plaisir le repas modeste étalé sous mes yeux. Ma femme n'avait pas sa pareille pour faire les choses convenablement et à peu de frais. J'allais jouir du fruit de ses soins, quand un importun demanda à me parler. On l'introduit, et il me remet une lettre. — De la part du commissaire, me dit-il, et il sort. J'ouvre le pli olilciel sans défiance ; qu'avais-je à craindre de ce gouvernement? n'étais-je pas défendu par la pureté et la date de mes opinions? Malvina paraissait moins rassurée :

— Lis donc, me dit-elle avec impatience, lis donc.

— Tu verras, répliquai-je, que l'on m'aura donné de l'avancement sans que je l'aie dciiiandé.

Fort de cette confiance, je commençais ma lecture à haute voix, lorsqu'aux premières lignes la surprise et l'effroi m'ar-

ÎG JÉRÔME PATUROT.

Fêlèrent. Un nuage passa devant mes yeux ; le son expira sur mes lèvres.

— Qu'est-ce, Jérôme ? me dit Malvina.

— Tiens, lui répondis-je en lui remettant le fatal papier. Elle eut plus que moi la force de se vaincre, et lut ce qui

suit :

« CiTOTEN,

« La République a pour mission d'épurer les cadres administratifs, et d'en écarter les noms compromis sons la monarchie déchue. Le vôtre est du nombre ; il appartient aux plus mauvais jours des chambres du privilège.

« J'ai donc prononcé votre révocation, et disposé de votre emploi en faveur du citoyen M..., dont les sentiments républicains ne sauraient être suspects.

« Salut et fraternité,

« Le Commissaire du départemeist. »

~M...! m'écriai-jo en entendant le nom de mon successeur. Lui? mon employé?

— Lui-même, Jérôme ! le voilà bien en toutes lettres, M...! il n'y en a pas trente- six.

— C'est à douter de la République, repris-je en levant au ciel des regards indignés,

— Le règne des intrigants, Jérôme ; que t'avais-je dit? Comment me défendre ? J'avais moi-même appelé sur ma

tête la foudre dont j'étais frappé. Je m'étais prononcé pour la république contre la monarchie, quand celle-ci était debout, et celle-là dans le domaine de l'avenir. Cependant, la monarchie m'avait donné du pain, et la république me l'ôtait. Quel douloureux et poignant mécompte ! J'en étais anéanti. Malvina ne frappait pas les gens à terre : elle vint à mon secours,

— Jérôme, dit-elle, rien ne sert de s'abandonner ; du courage, mon ami, du courage. Pour un pays d'ardoises, la tuile est forte ; mais on peut s'en relever. D'ailleurs, tu as deux

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enfants et je ne suis pas disposée à en faire hommage à la patrie ; elle les nourrirait trop mal. Ainsi^ il faut agir.

— Je suis prêt, Malvina ; tu verras si je ne lui dis pas son fait, à ce commissaire,

— Celui-là, je m'en charge ; j'irai le voir avec mon chapeau grenat. 11 faudra bien qu'il marche. Mais c'est un petit saint. Adressons-nous plus haut. Veux-tu que je te donne un bon conseil, Jérôme ?

— Dis, Malvina.

— Pars demain pour Paris, tu iras frapper à la porte de ces messieurs du gouvernement ; ça doit être des gens trèsbien. Dis-leur ce qui t'arrive, ce que tu as sur le coeur, là, sans tortiller. Us seront sensibles à ta démarche.

— Tu crois, ma femme ?

— Un Républicain comme toi ? Un ancien ! un pur ! C'est l'oiseau rare, vois-tu ; ils n'en ont pas par douzaines. Je te répète qu'ils seront enchantés de te voir. On a besoin d'hommes capabîas là-haut. Tu partiras donc demain, Jérôme.

— Puisque tu le veux !

— Et quant à ce pansu de commissaire, n'en aie pas de souci. J'irai lui montrer mou chapeau grenat ; il en a maté de plus méchants.

Toute olijeclion devenait inutile; Malvina avait prononcé. Elle avait d'ailleurs raison ;c"élait notre unique recours. Le dîner tut triste, et la soirée se passa en préparatifs de dé-part. Ma femme voulut m'accompagner jusqu'à la voiture, afin do me donner ses dernières instructions, et, en ra'embrassant, elle me dit:

— Ta place ou la guerre^ ne sors pas de là ; à moins pourtant qu'on ne t'offre un meilleur emploi.

— C'est entendu.

— Pas de faiblesse, surtout. Et signifie bien au gouvernement provisoire que je ne me ralliequ'à ce prix. C'est à prendre ou à laisser.

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J'avais beau m'en défendre^ j'étais frappé au cœur. Il est des blessures qui saignent éternellemenl, et celle-là en était une. Mettre toute son âme dans un principe et en tomber victime à l'heure de l'avènement, c'est périr comme l'Indien qu'écrasent les roues du char où triomphe sa divinité. Le Ciel m'est témoin qu'il y avait en moi assez de trésors de dévouement pour me rendre ce sacrifice facile. Je me serais toujours trouvé assez heureux, pourvu que la patrie fût glorieuse. Mais était-ce le cas, et n'avais-je rien à ralMtie de mes rêves? Avions-nous sous les yeux la véritable Répiîblique, celle qui serait h tous, comme tous seraient h elle. la grande et sainte République de l'avenir? J'en doutais, et ce doute pesait sur mon esprit bien plus lourdement que ma disgrâce.

Ce fut sous cette impression que je poursuivis mon voyage. Rien ne dispose à la méditation comme la vie des grands chemins. On dirait que la gêne et l'immobilité du corps laissent à l'esprit plus de liberté, plus d'activité. Au milieu de ces bruits confus d'essieux et de roues, le recueillement devient un charme et un besoin. L'émotion s'y mêle, le regret aussi : l'âme est à la fois remplie et touchée. Je venais de quitter Malvina, c'est-à-dire de me résigner à un sacrifice réel. Mon attachement pour elle ne s'était point affaibli avec les années. Elle était, d'ailleurs, dans tout l'éclat de sa beauté : à peine avait-elle dépassé la limite que les romanciers assignent à leurs héroïnes comme l'apogée de l'épanouissement. J'aimais ma femme ; pourquoi ne l'avouerais-je pas? Aussi ne cessai-je d'y songer. Je la suivais par la pensée dans ses occupations de ménage, je la voyais essayant sur notre infortuné commissaire la puissance de son chapeau grenat. Je vivais près d'elle et avec elle, taudis que chaque tour de roue m'en éloignait.

Cette préoccupation fut assez vive pour me rendre; longtemps étranger à ce qui se passait auprès de moi. Enfin je rappelai mes sens et jetai un coup d'oeil sur mes compagnons de voyage. La voilure était au complet et le personnel assez mêlé. Un vieillard et sa femme occnpaient avec moi les places du fond ; sur le devant siégeaient trois hommes pourvus de barbes caractéritiécs. Une odeur de tabac poussée jusqu'à l'infection aurait trahi leurs habitudes, quand ils n'eussent pas porté, en guise d'armes, leurs pipes en sautoir. Au demeurant, d'assez bons diables et moins noirs que leurs barbes. De son côté, le vieillard avait ces allures méthodiques où se reconnaît la vie des bureaux. Sa mise était simple et correcte, son ton poli et prévenant. Il avait le menton rasé de frais et une perruque rousse parfaitement ajustée sur les tempes. Je ne pouvais m'y tromper ; j'avais pour compagnons un employé et trois héros de tabagie.

Une diligence est un confessionnal : tout secret y transpire. 11 s'y forme, bon gré, mal gré, une intimité courte, mais complète. Celte vie en commun prête au babil, et chacun se livre avec d'autant plus d'abandon que les relations seront plus fugitives. Il en fut ainsi autour de moi : des confidences s'échangèrent. Les trois barbes devisaient entre elles; le vieillard ne causait que de loin en loin et avec sa femme exclusivement. Seul je n'avais pas d'mterlocutcur et en étais réduit à écouter, faute de mieux. L'eulrelien le plus vif régiîail parmi les places du devant.

— C'est connne je le l'assure; le ministre ne peut pa> me refuser, disait l'une des barbes d'un noir un peu grisonnant. J ai là dans mon portefeuille des pièces qui sont décisives. Oh ! je ne m'embarque pas sans biscuit, moi.

— Bon, me dis-je, voilà un solliciteur.

— Des pièces ! reprit la deuxième barbe avec un acceiit Icgcrement gascon, qui n'en a pas, sangdieu? C'est une monnaie banale. Mieux vaut des aboutissants. Pour réussir che? un ministre, il faut avoir un pied dans la maison. Moi, j'ai mon affaire : ma cousine est dans l'intimité de l'une des dames du gouvernement.

— Allons^ me dis- je, c'est encore un solliciteur.

— Pour moi, ajouta la troisième barhe, du noir le plus éclatant, je n'ai ni pièces ni recommandations. A quoi bon? n'ai-je pas fait mes preuves'? Je voudr;iis hion voir (ju'on me icfusàt quelque chose! Un homme de la veillecouime moi! Qu'ils barguignent seulement^ et nous verrons!

— Et de trois, me dis-je; il ne manque plus que mou voisin comme assortiment.

J'avais à pi ine eu celte pensée, que le vieillard dit à l'orcille de sa femme :

— As-tu mis en lieu sûr la lettre du commissaire général ?

— Sois tranquille : elle est dans la petite malle avec tes états de service.

— A la bonne heure ! C'est notre ancre de salut ! autrement je >uis révoqué.

— Brelan carré de solliciteurs, m*écriai-je, et je fais le cinquième'. Chargement complet !

En d'autres temps cette découverte m'eût paru plaisante ; elle me glaça d'effroi.

— Quoi ! me dis-je, cinq solliciteurs dans le môme compartimen\ ! El qui sait si le coupé n'en contient pas ; si le cataiolet, si la rotonde n'ont pas les leurs! Mettons cinq autres, en tout dix ! Après demain une seule diligence versera sur le pavé de Paris dix solliciteurs. Or il arrive par jour cinq cents diligences. Que chacune ait un contingent paieil, voilà cinq mille solliciteurs sans compter les chemins de fer. Cinq mille solliciteurs, c'est-à-dire cinq mille habits noirs poursuivant les ministres, placets en main ! Et on appelle cela une republique! La république des mendiants, alors!

J'arrivai ainsi à Paris, et descendis dans le plus modeste des nôtels. Seulement j'en choisis le quartier de manière à me placer au centre de mes opérations. De là je devais me porter plus vivement sur les points où ma présence serait nécessaire. L'art du solliciteur est surtout dans l'à-propos. Arriver à temps et ménager ses pas, voilà l'essentiel : j'y pourvus. A peine installé, je tirai de ma valise l'habit noir de rigueur, le pantalon et le gilet assortis, la cravate blanche et

les gants de couleur, les seuls que connût notre province. Il s'a.f'is""it d'assurer leffet du premier coup d'œil, plus décisif qu'on ne le suppose. Mon miroir me dit que je laissais peu à désirer sur ce détail. Un autre point non moins délicat, c'était de savoir à quelle porte je frapperais d'abord. Mon passage dans les lettres et dans le parlement m'avait valu de nombreuses relations par les hommes q\ie la révolution venait de mettre en évidence. Les un? étaient arrives au sommet, les autres en occupaient les abords. Avant de s'adresser aux membres mêmes du gouvernement, peut-être était-il sage de sonder ceux qui en avaient l'oreille et de se ménager leur concours. Je m'ariêfai à ce plan de conduite.

Au nombre des parvenus que l'ounigan avait poussés à. leur grande surprise, siu* les marches mêmes du pouvoir^ il en était un avec lequel j'avais autrefois vécu dans une étroite intimité. Nous avions abordé ensemble la vie littéraire et bu à la même coupe, celle du malheur. Quand, plus tard, le commerce des bonnets de coton m'eut vengé des torts de la Muse, il n'eu resta pas nioitis mon ami et devint l'un de mes commensaux les plus assidus. Depuis lors, il est vrai, les événements nous avaient séparés; mais je ne doutais pas qu'il ne (ût demeuré lidèle aux souvenirs de notre liaison. Ce fut dans cette confiance que je me rendis chez lui : appui ou conseil, j'avais tout à en attendre. 11 n'était d'ailleurs qu'un nom secondaire du calendrier nouveau. Ses titres consistaient eu trois tomes indigestes où il avait déployé le talent de ceux qui n'en ont pas, et fait de la compilation au profit du dogme républicain. Bref, je ne m'adressais ni trop haut ni trop Ijas, vît prenais le meilleur biais pour connaître le terrain sur lequel j'allais descendre.

Mon ancien confrère logeait sur l'un des sommets de la ville studieuse, près des Écoles et à la portée d'une bibliothèque où il allait puiser chaque jour les éléments de ses livres et de son dîner. Son appartement de garçon était des plus simples et des plus nus; mais il le remplissait désormais de sa majesté et le décorait de son importance. Vainement vou- (!rais-je rendre ce qu'il y eut de solfennel dans son accueil. Ce

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n'était plus le même homme ; les événements l'avaient transformé. 11 portait sa tête comme un saint-sacrement ef se drapait dans sa robe de chambre avec une telle supériorité, qu'il étaii impossible de ne pas distinguer dans ces airs et ces allures l'influence d'une révolution. Je m'en aperçus mieux encore à l'accueil qu'il me fit et aux discours merveilleux qu'il me tint. A l'entendre, les deslins de l'Europe reposaient désormais sur lui ; il suppléait ici-bas la Providence.

— Ne m'en parlez pas, mon cher, disait-il ; voici quinze jours que je n'en dors plus. Le pays compte sur moi pour l'organiser. Ils sont dix au pouvoir et n'ont pas d'idées pour un. Une pétaudière, Paturot, une vraie pétaudière. Pas de plan, pas de vues d'ensemble; rien de grand, rien de carré. Dieu sait ce que nous deviendrions si on ne les aidait.

Pendant une heure que dura noire entretien, rien ne put altérer chez cet homme la bonne opinion qu'il avait de luimême. 11 revenait sans cesse et sur ce qu'il lui restait à faire, et sur ce qu'il avait fait. Il avait pris les Tuileries, il avait envahi la Chambre des députés. Point de barricade où il n'eût appor'.é son pavé ; point de coup de fusil dont il n'eût au moins fourni l'amorce. Si la monarchie s'était dissoute comme la neige en avril, on le devait à ses travaux; si la République s'établissait sans obstacles, c'est qu'il en avait prouvé didactiquemcnl et philosophiquement la prééminence sur toutes les autres formes de civilisalicn. Qu'il manquât demain à la France, et tout lui eût manqué. Puis il fallait voir avec quel souverain détachement il traitait les hommes que les événements avaient investis de la puissance 1 Celui-ci n'était qu'une harpe éolienne résonnant au gré de toutes les brises; celui-là une tête de fantaisie, bonne pour décoier les devantures du gouvernement. Quant aux autres, à peine en parlait-il : cerveaux étroits, incapacités notoires, c'est tout ce qu'il y voyait. L'un avait trop médité sur les révolutions des cieux pour rien savoir de ce qui se passait sur notre globe; l'autre figurait dans la classe de ces vieillards qui se refusent aux sentences de l'âge, et que les peuples de Sumatra accommodent pieusement au sel, au poivre et au citrun. Dicf, il avait un mot

sur tous, et en quelques traits il excellait à les peindre.

En d'autres circonstances, ces tableaux d'après nature auraient pu m'interesser, et le spectacle de celte fatuité naïve y eût ajouté un nouveau prix. Mais j'étais venu à Paris sous l'empire de soins plus graves. J'essayai d'y ramener mon protecteur, et d'obtenir de lui qu'après avoir sauvé l'Europe, il daignât me sauver. A défaut de la mémoire du cœur, je comptais sur celle de l'estomac. J'avais tenu table ouverte libéralement, sans acception de partis ; c'était le cas de s'en souvenir. Mon commensal ne s'en souvint pas ; la fumée des grandeurs avait perverti ses organes. 11 alliait la sottise à l'ingratitude, deux torts fréquents chez les républicains invétérés. Il était, en outre, exclusif comme eux, et plus rempli de prétentions que de lumières. Sur un seul on pouvait tous les juger. — Ces hommes, me dis-je, passeront au pouvoir, mais n'y resteront pas. Us sont au-dessous de leur rôle, et n'ont que les vanités du commandement.

Il fallait renoncer à cette médiation et en revenir au moyen le plus simple, la requête directe. A tout prendre, je pouvais aborder les souverains du moment sans avocat et sans introducteur. Mon nom ne leur était point inconnu, et ma cause n'exigeait pas de grands efforts d'éloquence. De quoi s'agissait-il? D'une simple réparation en réponse à une souveraine iniquité. Quelques explications précises suffiraient; n'étionsnous pas sous un régime de vérité et de justice? Ce sentiment m'enhardit, et du même pas je me dirigeai vers l'hôtel du ministre dont je dépendais. Mon dessein était de m'ouvrir franchement à lui et de le rendre l'arbitre de mes destinées.

Dans le cours de ce trajet, l'aspect de Paris me frappa. La grande cité n'était pas remise du dernier ébranlement ; elle gardait son attitude révolutionnaire. A chaque angle des rues, le pied se posait sur des pavés vacillants et inégaux ; la ligne des boulevards ressemblait à un taillis qui vient d'être coupé à blanc. Toute croisée avait son drapeau, tout candélabre ses vitres brisées. La physionoujie de la population répondait à cet état des lieux. On ne pouvait faire vingt pas sans rencontrer des groupes peuplés d'orateurs, ou des processions d'ou^

vriers défilant avec tambour et bannières. Puis çà et là circulaient des hommes irrégulièrement armés, comme si la ville eût clé livrée à des corps de partisans. Ce spectacle ne m'étonna point; mais ce qui me parut singulier^ c'était l'air de sécurité qui régnait à côté de ce désordre. Aucune de ces scènes n'avait le don d'émouvoir ; elles n'excitaient ni enthousiasme ni crainte; elles n'éveillaient même pas la curiosité. On s'y était fait.

J'an ivai devant l'hôtel du ministre avec l'espoir, je l'avoue, d'y trouver quelques dédommagements. A mon ?ens, les hommes que le peuple avait investis de l'autorité devaient résumer en eux toutes les vertus, toutes les grandeurs de l'ère nouvelle. Les critiques dont ils étaient l'objet glissaient sur mon esprit; c'est la sanction obligée du mérite. On ne m'en imposait pas d'ailleurs; je savais à quoi m'en tenir sur le personnel du gouvernement. La science et la poésie s'y donnaient la main; le dévouement et l'intelligence n'y manquaient pas. Mon unique souci était de savoir comment ces souverains improvisés comprenaient leur rôle. Je l'imaginais simple et digne à la fois, modeste dans les formes et grand dans les ivCtes, nouveau surtout et séparé du passé par un abîme. Assez longtemps la politique avait souffert ce spectacle de la même pièce jouée par d'autres acteurs. Puisque le souffle révolutionnaire avait passé par l\-dessus, c'était bien le moins qu'on mît au rebut de vieux décors et qu'on fît les frais d'une mise en jcène.

J'y songeais en m'engageant sur l'escalier de l'hôtel, lorsqu'un carrosse entra avec impétuosité et s'arrêta devant le perron. Uien n'y manquait, ni les chevaux de prix, ni l'éclat des harnais, ni le choix de la livrée. Pour trouver quelque chose d'aussi purfailement assorti, il fallait remontei- aux li'aditions de la cour, et pas de la dernière. — Quel est cet ambassadeur étranger ? me dis-je en m'tflaçanl avec respect. Un homme vêtu de noir descendit du carrosse; c'était mon ministre^ je le reconnus. Son secrétaire reçut de ses mains un portefeuille en maroquin rouge, et le suivit comme l'eût fait un uiassier. Les laquais fermèrent la haie elle poste prit les

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armes. Cotait une rentrée coufoilne aux plus strictes lois du cérémonial !

Je franchis l'escalier à la suite d'un ministre si glorieux, et j'admirais à quel point il avait, en si peu de temps, su prendre les manières et les airs de l'emploi. Des flots de solliciteurs encombraient le salon d'attente; il les fendit avec une majesté rare et un sang-froid merveilleux. Son regard exprimait riinpaticnce et le dédain ; il semblait confus de voir autour de lui un tel cortège. C'était pourtant un accessoire obligé. Qui aie carrosse a les courtisans; toute grandeur s'expie. Le ministre, d'ailleurs, n'y mit pas tant de façons ; il fit congédier brutalement cette foule désappointée. L'audience était remise, il ne restait plus qu'à vider les lieux. Sous lus régimes déchus, ces accidents n'étaient pas rares; maison y apportait, du moins, quebpies procédés. Depuis la République, les huissiers avaient cru devoir élever leur organe à la hauteur des événements, et cacher sous une rudesse d'emprunt les torts de leur origine. Us donnaient ainsi des gages à la révolution.

Pendant tiois jours consécutifs, je me présentai à l'audience du ministre sans être plus houroux. J'avais beau me piquer d'exactitude, arriver sous le péristyle au cliant du coq, prendre dans l'antichambre des poses désespérées, rien ne touchait les gardiens qui défendaient les abords du cabinet. Sous un prétexte ou l'autre, je me voyais invariablement éconduit. Devant moi, pourtant, se succédaient des solliciteurs plus favorisés. Us entraient le chapeau sur la tête et forçaient les consignes avec un aplomb sans égal. Au besoin, des jurons triomphants couronnaient la manœuvre et en assuraient le succès. Nulle tenue, d'ailleurs, et pas le moindre respect. Us ne parlaient du ministre qu'en termes familiers, et, s'il se refusait à les recevoir, ils s'emportaient jusqu'à la menace. C'était à rougir de honte de se voir ncghgé pour de tels malotrus.

Av. nombre des infortunés voues à la même corvée que moi, j'avais remarqué un vieillard, vert et vif encore, dont la persévérance me frappa. U était là des le matin et ne

quittait la place qu'au dernier moment. Le malheur rapproche ; nous nous fûmes bientôt abouchés. Quelques entreliens à demi-voix nous aidèrent à tromper les heure?, e', mon interlocuteur les animait par ses saillies.

— La suite au prochain numéro, avait-il coutume de dire quand l'huissier venait nous signifier notre congé.

Nous prenions ainsi notre temps en patience, et cherchions une revanche dans des épigranuues sans fiel:

— Mon voisin, lui dis-je un ji>ur, la mesure est comblée. Trois échecs de suite, c'est trop. N'y a-t-il pas moyen de forcer cette porte ?

— J'en sais un, répliqua gravement mon interlocuteur.

— Bah ! Et que ne parliez-vous? nous serions hors d'embarras, vous et moi.

— C'est que le moyen est extrême.

— Kxirème ou non, nous n'avons plus le choix. Mes forces sont à bout.

— Les miennes aussi ; alors, écoutez. En sortant d'ici, vous allez vous arranger de manièi'e à vous procurer un tambour.

— Un tambour ?

— Oui. De mon côté, j'oMiendrai quelque part un étendard, une oriflamme, au besoin un guidon,

— Et puis?

— Vous arriverez ici avec votre tambour, moi avec ma bannière. Vous exécuterez un roulement; je crie: Vive la République ! et nous entrons. C'est ce qu'on appelle une démonstration. Un ministre révolutionnaire n'y résiste pas.

Le trait était juste et vif: nous avions été témoins de plus d'une audience au tambour. Un peu de tapage, et l'on était sûr d'être admis. L'héroïsme du moment se résumait en peu de mots : céder aux forts, écraser les faibles. En apparence; le pays n'avait que dix maîtres; en réalité, il en avait de» milliers.

Un bruit qui se fil vers le cabinet du ministre suspendit notre entretien. Je crus que mon tour allait venir, je me levai. Pendant cinq minutes, il s'échangea entre rht)mme d'État et ses appariteurs quelques mots à voix basse qui sans

doute nous concernaient. Un silence significatif rc'gtiait dans la salle ; chacun attendait avec anxiété l'arrêt solennel. 0 f'iéception ! c'était encore un ajournement.

— A vendredi, messieurs, nous dit l'huissier.

— A vendredi pour les autres, et pour moi tout de suite, s'écria un personnage qui venait d'arriver et traversait la salle en conquérant.

— Pour vous, comme pour les autres, à vendredi^ monsieur Oscar, répondit l'impassible employé. Le ministre vient de partir pour l'Hôtel de-Ville.

A ce nom d'Oscar, je me retournai vivement : il résonnait comme un écho dans mon existence antérieure. C'était lui; c'était mon peintre: l'âge l'avait à peine effleuré; quelques poils blancs se mêlaient seuls à sa barbe orange. Par un mouvement simultané et presque sympathique, il venait de jeter les yeux sur moi.

— Eh ! s'i'cria-t-il, c'est ce cher Palurot ! Toi ici, et je l'ignorais! Viens donc, ajoula-t-il en m'entraînant, que je sache au moins quel zéphir t'amène !

Je voulus en vain me dégager ue ses bras : bon gré, mal gré, il me fallut le suivre.

— Toi ici, toi ici ! répétait Oscar. Qui l'eût deviné ? Et le hasard seul me l'apprend ! C'est mal, Paturot. Pour un rien, je te chercherais querelle.

Au lieu de répondre à ces effusions, je gardais une contenance embarrassée. Nous nous étions mal quittés avec l'artiste, et les souvenirs qui me restaient de celte liaison n'étaient pas sans mélange. Oscar s'en aperçut, et alla au-devant de mes préventions pour les combattre et les désarmer. 11 fut le premier à me parler de Malvina, et en des termes tels qu'il était difficile de n'en pas être ému. On pouvait y reconnaître l'expression d'un profond respect uni à une affection

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sincère. Faut-il l'avouer? ce langage me fit du bien; il chassa de mon esprit les visions que le temps a\ ait uiraiblies sans les détruire. Plus de doute possible; c'était l'accent de la franchise et de la vérité. Puis, Oscar était demeuré notre anii plus que je ne le croyais ; il avait suivi mon Allred dans ses succès du pensionnat, et s'était montré, à son égard, plein de sollicitude. L'absence et le malheur, ces torts impardonnables, ne nous avaient donc pas fait déchoir à ses yeux, et il était juste de lui savoir gré d'une fidélité aussi rare.

A mesure qu'il s'ouvrait à moi et me racontait ces détails, je sentais la glace se fondre entre nous et la couliance se rétablir.

— Allons, me dis-je, j'aurai fait un mauvais rêve! Ce pauvre garçon n'est pas si noir que je l'avais imaginé.

Ce premier pas franchi, le reste alla de soi. Oscar était toujours le même : gai, plein de verve et d'un intarissable babil. Il prit la parole et ne la quitta plus. 11 voulait achever sa conquête ; il y réussit. En moins de vingt minutes nous redevînmes ce que nous avions été. Mille sujets étaient pris et repris, sans suite, au hasard, au gré des capiicos de la pensée :

— A pi'Opos, Jérôme, me dit-il entre deux quolibets, le bruit de nos exploits est-il arrivé en province ?

— Lesquels, Oscar?

— Mais il n'y a pas à s'y tromper, ce me sem])le 1 L'affaire a. eu assez d'éclat ! Avoue que nous avons fait là une belle et bonne révolution?

— Vraiment, tu en es aussi ?

— Etpourquoi pas, mon cher? Ce qui n'est à personne est à tout le monde. Voilà mou di'oit : il est clair cumuiele joui".

— Tu m'en diras tant !

Oscar était donc l'un des vainqueurs de février; à aucun prix, il n'en voulait démordre. Je lui fis cette cuucessiou, et il en abusa. A l'iuslaut uièuie, il éleva une préloutiou nour velle, celle d'avoir été républicain de temps innuémorial. L'hyperbole était trop forte j je résistai: il ne faut pas jouei?

d\ec les croyances. L'artiste ne se tint pas pour battu, il revint à la charge, le prit de haut, et remonta jusqu'à ses aïeux pour mettre hors d'atteinte l'origine de ses sentimenls. A mesure qu'il s'engageait dans ce plaidoyer, sa barbe s'tMevait au plus haut degré de l'exaltation, et devenait le siège d'un jeu de lumière à ravir les coloristes :

— Oui, j'étais républicain, s'écriait-il, avant, pendant, après, toujours ; républicain de tempérament, républicain de naissance, tout ce qu'il y a de plus républicain.

— Tu te cachais donc bien, alors !

— C'est le propre des convictions profondes, mon cher ; elles échappent à l'œil nu. Consulte Thistoire.

— Toi si gai, si insouciant, avais-tu seulement une opinion? Les fous en ont-ils?

— Folie de Brutus, Paturot. Stratagème des grandes passions de iàme ! Ou voit quetu n'as jamais conspiré.

— Tu conspirais ilonc ?

— Si je conspirais ! dit le peintre avec l'accent et la pose d'un tragique, lime demande si je conspirais! Mais, Jérôme, c'était là mon élément, ma fonction, mon honneur et mon titre ! Est-ce vivre que de ne pas conspirer un peu ? On couspire comme on respire, mon cher.

Mon homme s'échauffait et se trompait lui-même en s'échauffant. L'imagination en travail s'exerce au profit de la bonne fui : l'esprit finit par croire à ce qu'il crée. Qu'y faire? Qu'opposer à cela? Combattre l'illusiou, s'en prendre à des nuées ? A quoi bon? Toute controverse eût empiré les choses. Je me tus donc; mais Oscar ne se résignait pas ainsi ; l'impulsion était donnée, elle l'entraînait :

— Ah! tu doutais de moi ; tu en doutais! s'écria-t-il; voilà qui est grave, Jérôme.

— Mais non,

— Consulte l'histoire, te dis-je, et tu verras si tous les grands peintres n'ont pas été républicains. Nos maîtres, où sont-ils éclos? En Grèce! Uépubli(iue. A Rome! République. A Florence ! République. A Venise ! République. En

40 JEUOaiE PATUROT.

Hollande! RL'puI)lirjue. C'est concluant, j'esp^re. En tout temps, à toute ëpoiiue la Républi(iucaétélamère rayonnante de l'Art. El lu \ uudraisque j'eusse renié ma filiatinn naturelle ! Et tu voudrais que je ne fusse pas, que je n'eusse pas été éternellement, invariablement républicain !

— Allons, Oscar, je me rends : plus de grande gestes, surtout ; tu nous donnes en spectacle.

En effet, les mouvements désordonnés du pei.ire avaient attiré autour de nous quelques curieux, et nous allions devenir le centre d'un rassemblement. J'étais peu soucieux d'un tel honneur, et pressai le pas pour m'y dérober. Oscar se calma enfin ; une sérénité rassurante descendit sur ses traits. Un nouveau spectacle l'absorbait d'ailleurs. Nous tombions en pleine fête. Des corporations d'ouvriers couvraient les boulevards et s'avançaient vers nous, enseignes défOoyées. Le clairon résonnait, les chants remplissaient l'espace. Aussi loin que pouvait s'étendre leregard, on n'apercevait (in'une masse ondoyante au-dessus de laquelle flottaient mille drapeaux. Des cris s'en élevaient et ajoutaient à cette scène un commentaire significatif.

— C'est mon peuple, s'ccria Oscar, mon grand et noble peuple ; je le reconnais.

L'artiste éttiit rendu à son exaltation ; son œil lançait des éclairs, sa barbe s'animait des plus chauds rellets. Le répil n'avait pas été long :

— Tu vois mon peuple, Palurot, lu le vois.

— Ton peuple?

— Oui, le mien, Jérôme. Et à qui serait-il ? Ne l'ai-je pas porté dans mes entrailles d'artiste ? N'est-ce pas le peuple du génie et de lapassion ? le peuple de la couleur et de la lignel le peuple de l'ocre et du cobalt? Nous ne sommes que deux sur terreà le comprendre, et tu veux qu'il ne soit pas à moi? Et à qui serait-il alors, parle ?

— Je ne conteste rien. Oscar.

— Entendons-nous, Jérôme; d'autres y prétendent : tout le monde se prévaut du peuple, paile au nom du peuple. Il n'est pas de grimaud qui ne prétende l'avoir derrière ii/i.

Celui-ci le convoque à la Bastille, celui-là au Champ de Mars. On le met à tous les ingrédients, en promenades, en affiches, en bulletins. 11 est si bon, le peuple ! Mais, pour être à tous, comme on le pense, merci.

Le flot populaire s'écoulait, et quand l'artiste eut achevé sa période, le boulevard était libre. 11 adressa à la foule une dernière invocation et m'accompagna jusqu'à mon hôtel.

Désormais il ne me quitta plus ; nous devînmes presque inséparables. Vainement aurais-je voulu m'en délivrer, il s'imposait. Je dois ajouter que son concours m'était utile. 11 m'avait promis de voir le ministre, de préparer le terrain et de m'ouvrir l'accès du cabinet. Où trouver d'ailleurs un compagnon aussi dévoué ? Mes anciennes relations étaient rompues, etjen'avais pu encore en former de nouvelles. 0.scar seul me restait ; il fallait l'accepter avec ses qualités et ses défauts. Pdis, comme je lai dit, il s'imposait.

11 ne se passait pas de jour où nous n'assistions à quelques émotions extérieures. Tantôt c'était le peuple qui venait de surprendra le gouvernement par un programme inattendu ; tantôt c'était le gouvernement qui invitait le peuple à jouir, dans une fête publique, du spectacle de sa propre ivresse et de son propre bonheur. Ces cérémonies se renouvelaient à tout instant sans que la patience des ordonnateurs fût jamais lasse ni leur enthousiasme en défaut. Us s'admiraient dans leur oeuvre ets'y complaisaient. Quelle satisfaction quand, par un beau jour, ils pouvaient embrasser d'un regard ceiu mille blouses armées de baïonnettes, et admirer les reflets du soleil qui se brisait au loin sur ces masses d'acier ! C'était leur spectacle favori, et ils se le donnaient souvent; puis le lendemain ils versaient dans des manifestes publics leurs impressions pittoresques.

— Ce sont des artistes, ceux-là, médisait Oscar avec un sentiment d'orgueil ; ils nous comprennent du moins. Dieu sait ce qui nous aurons avec eux: je m'épanouis rien que d'j penser. N^us aurons les fêtes d'Éieusis et les Panathénées, les combais du cirque et lesj 'ux olympiques, toute la Grèce, toute Rome et l'Égyple par-dessus le marché. Oh! ils s'y con-

naissent, les profonds ! Je les ai appelés des artistes ! ce sont des politiques aussi, et quels politiques !

Calcul ou non, Paris était toujours en fête. Il avait cliangé son existence affairée pour une vie oisive. Des ateliers déserts sortait une foule avide de distractions. Elle en trouvait à choisir : tirs à l'arc, jeux de bague, loteries en plein air. C'était une foire perpétuelle. On eût dit un pays de Cocagne et une population aflranchie des soucis du lendemain. Heureux pasteurs ! Heureuses brebis ! Aux uns les divertissements mythologiques; aux autres le champ libre et une pâture assurée. Ainsi se distribuaient les rôles dans cette églogue digne deGessner. 11 y avait bien, par ci par là, quelques pétards de trop et des illuminations d'un caractère peu spontané, mais ce n'était qu'une ombre imperceptible dans un radieux tableau.

J'eus des doutes pourtant, je craignis que cette joie apparente ne cachât de mystérieuses douleurs. Dans ces cris, dans ces élans dominait je ne sais quoi d'âpre et d'artificiel qui éveillait mes soupçons. Au fond decette activité fiévreuse, je cherchais le travail, un travail sérieux, la santé de l'âme et le pain du corps ; je ne le trouvai pas. Ces hommes, si ardents à se réjouii', empruntaient chaque jour delà communauté une partie de sa substance, et en échange ne lui donnaient rien. Cela pouvait-il durer? Et n'en avaient-ils pas eux-mêmes la conscience? C'était une enquête à faire j je m'y appliquai. Dans les salons, dans les groupes, je trouvai des gens de loutesles conditions, de tous les rangs. Je les pris à part et les interrogeai. Le problème se posait de lui-même. Si la République faisait en bloc la joie et l'orgueil de la France, que d'heureuji elle devait faire en détail !

La première personne à qui je m'adressai était im financier, homme honnête et sincèrement républicain.

— Ali ! monsieur, me répondit-il, que me demandez-vous là? Mais vous ne voyez donc pas ce qui se passe! Vingt maisons de banque de premier ordre se refusent à leurs engagements ; d'autres succomberont encore. Ceux qui s'exécutent entrent en liquidation. Avant deux mois il n'y aura plus à

ParKune caisse pour le papier du commerce. Peut-être n'y aura-t-il pltis de papier. Que voulez-vous? Les millions se lonùent dau:? nos portefeuilles; c'est à faire pitié. Voilà les faits ;ils frappent assez les yeux. Ah ! monsieur, le gouvernement déchu est un bien grand coupable.

Cette plainte du financier me frappa ; elle était si amère que je m'en défiai. Un instant je crus cet homme vendu à la réaction. Pour Tabsoridre, il me fallut le concours d'autres témoignages. Mais ce me fut une leçon. Désormais, je ne m'adiessai qu'aux républicains purs, éprouvés^ à doubles chevrons. Tel était, par exemple, le manufacturier à qui j'exposai mes doutes :

— L'mduslrie, citoyen ! "Vous me demandez des nouvelle, de l'industrie! Autant s'enquérir de la santéd'im mort. J'employais deux mille omi-iers, je n'en ai plus que cent, et encore est-ce par humanité que je les garde. Rien ne va, rien ne s'écoule. La patrie a demandéquenouslui fissions hommage de deux heures de travail par jour. C'est fait ; je les ai déposées sur son autel et ne les regrette pas. Il faut savoir effacer son intérêt devant un principe. Mais deux heures de travail de moins, c'estdix pour cent sur la main-d'œuvre, et, comme en moyenne je n'en gagnais que cinq, vous comprenez que j'ai dû désarmer mes métiers. C'est pourtant le gouvernement déchu qui est cause de tout cela. Infâme gouvernement !

Cela ressemblait à un écho : financier et manufacturier se confondaient dans le même anathème. Viut le tour d'un rentier :

— Voulez-vous mes coupons? me dit-il ; je vous en ferai bon marché. J'ai pris du cinq à cent vingt-deux et du trois à quatre-vingt-qiialre : j'avais confiance, monsieur, ce mol explique tout. Voicile trois à trente-quatre et le cinq àcinquante. Comptez sur vos doigts. J'avais de tous les chemins : de l'Orléans, du Nord, du Rouen, du Marseille, du Nantes, du Strasbourg. Dieu sait le bel argent que cela m'a coûté ; autant de chiffon? de papier aujourd'hui : les voici, des bleus des verts, des roses. J'aimerais autant des actions du Missis-

44 JÉRÔME TATUROT.

sipi. J'avais des bons du Trésor, écus prêtés, dette exigible, j'y comptais. Ah! bien oui. Guichet fermé, porte close. Repassez, mon bonhomme, on verra plus tard. Je suis juste, d'ailleurs, ajouta le prudent rentier ; je mets la République hors de page. Dieu me garde de 1 accuser ! Toute la faute en est au gouvernement déchu.

— C'est fort heureux, pensai-je.

Jusque-là mon enquête ne m'avait guère donné de résultais satisfaisants. Partout la souflrance, partout la plainte. Les procureurs ne voyaient plus arriver les dossiers ; les officiers publics tremblaient pour leurs litres. 11 n'était pas jusqu'aux gardes du commerce qui ne jetassent de hauts cris : un décret supprimait la contrainte. Quant aux employés, ceux qu'on ne révoquait pas, on les mettait à la portion congrue. L'armée était frappée, la flotte aussi : la mise en disponibilité passait comme un fléau sur les cadres.

Cependant je n'avais touché qu'aux classes libérales : peutêtre existait-il ailleurs des compensations.

— Allons jusqu'au bout, me dis- je; il est impossible qu'une si glorieuse métamorphose n'ait pas laissé quelque part des avantages visibles. Je viens de consulter ceux qui avaient abusé de la fortune : ils sont punis. Ils expient en un jour les torts de vingt années. Ils s'étaient endormis dans le faste et la corruption ; ils se réveillent au milieu des mines. C'est justice, le doigt de Dieu est là. La roue de la fortune a subi un mouvement : elle en porte d'autres au sommet. Oublions les anciens favoris ; voyons les nouveaux. Pour ceux-là, du moins, la République aura été bonne mcre.

J'allai donc vers les classes que le nouveau régime avait conviées à l'empire : le petit commerce, le conlrc-niaître de fabrique, l'ouvrier. Dans la boutique et dans l'atelier, j€ cherchai les heureux de la révolution.

— Ah ! citoyen, ne m'en parlez pas, me dit le commerçant en détail ; le ciel m'est témoin que j'ai tout sairiilé pour la République. J'ai conspiré et je me suis battu pour elle. En juillet et en février, on m'a vu derrière les pavés, le fusil en main J'ai pris le Louvre une fois ; une autre fois, les Tuile-

ries. C'est donner des gages à son opinion, n'est-ce pas? Eh bien ! savez-vous ce que cela m'a rapporté ? Des étagères pleines et une caisse vide. Il y a un sort sur notre magasin depuis deux mois : personne n'y entre plus. Puis, ceux qui vous doivent ne vous payent pas, et il faut payer ceux à qui vous devez. De pauvres gens comme nous, citoyen, ça n'a que rhoniidur. Un billet à acquitter est une chose sacrée. Et quand l'argent ne rentre pas, et que le terme s'approche, il y a des nioments terribles pour le cœur. On se prive, on met écu sur écu afin d'arriver au compte rond, et quand il est fait, ou respire deux jours en attendant une autre échéance. Est-ce uno vie que celle-là ? Non pas que j'accuse la République ; Dieu m'en garde ! Il lui faut du temps pour s'asseoir, et je lui en donne. Les torts ne sont pas de son côté, entendez-vous ? elle fait ce qu'elle peut. Si les choses sont ce qu'elles sont, c'est au gouvernement déchu qu'il faut s'en prendre.

Ainsi me ^iarla le détaillant; voici maintenant comment s'exprima un ouvrier :

— Vous désirez connaître mon sentiment, citoyen ! Je vous le dirai claii'et net. La besogne est manquée; c'est à refaire. On nous a dit : Meitez la main à la révolution, et cette fois on comp.eia avec vous. C'est bien, parole donnée, marché tenu. En d.ux coups de balai, l'opération est faite. Voilà votre marchandise, où est la monnaie? Là ont commencé les difficultés. Organisons le travail, se sont-ils écriés au Luxembourg. Très-bien ; organisez, citoyens ; prenez vos aises. L'o>''iier a quelques avances, il attendra. Trois, quatre jours se passent. On fait des discours, on s'emin-asse, on se félicite mutuellement. Rien de mieux, l'ouvrier a délégué des camarades qui font joujou avec les banquettes des pairs; c'est toujours de l'honneur, si ça ne remplit pas le ventre. En attendant, les semaines s'écoulent, puis les mois, et l'ouvrier demeure plus sanglé que jamais. Peu k peu les avances s'épuisonl, la huche se dégarnit, le crédit même s'en va. Il veut retourner à son al.;lier, porte de bois ; il frappe à une autre, même accueil. Tuut se ferine devant lui. Pendant qu'on

46 JÏillOME PATUROT.

tachait de l'organiser, le travail avait disparu. Je me trompe, il en restait encore ; maiscelui-là n'avait qu'un nom usurpé; ce n'était pas du travail, c'était de l'aumône. Plutôt me Lrisor les bras que d'y recourir !

— C'est triste, en elïet, pensai-je.

— 11 s'agissait de vivre pourtant et de tirer du fond du sac. — Eu avant les e'nargnes! me dis-je. Et j'allai demander au gouvernement les écus que je lui avais confiés. Le croiriez-vous? on me les refusa. Ah çî, m'écriai-je, c'est une mauvaise plaisanterie. Le denier du pauvre, l'obole du malheureux ! ne pas les rendre tout de suite, et cela le lendemain d'une révolution ! Je vous le disais bien, citoyen, que c'était à refaire. Ce n'est pas que j'en veuille à nos gens; ils font tout ce qu'ils peuvent, je le sais; mais l'ancien gouvernement nous avait indignement pillés; il a emporté les caisses d'épargne à l'étranger. Ils étaient là, voyez-vous, trois mille aristocrates qui se gorgeaient depuis vingt ans des sueurs et de l'or du peuple. Voilà tout le mal. Quand j'y songe, cela m'exalte. Allez, citoyen, c'était une fameuse pourriture que le gouvernement déchu.

J'étais au bout de mon enquête ; elle me jeta dans un abattement profond : du haut en bas de l'échelle, tout le monde souffrait, tout le monde se plaignait. Les variations ne manquaient pas ; mais l'air était le même.

— Oui, me dis-je en répétant le refrain, le gouvernement déchu est un grand ciminel ; mais où sont donc les heureux que la République a faits ?

Oscar était là ; je lui exposai les doutes qui venaient m'as- «âillir et les scrupules dont j'étais la proie :

— Est-ce bien là notre rêve, lui dis-je ? chacun gémit, chacun se lamente.

— Un genre! mon cher ! voilà tout ! Les rapins et les gens de lettres ne s'avisent-ils pas d'en faire autant ? Les uns parlent de se désaltérer avec leur encre ; les autres d'avaler leurs couleurs ! c'est une manière de se rendre intéressants, rien de plus. Nous sommes en plein paradis terrestre, Jérôme, crois en un homme qui s'y connaît.

J'avais enfin trouve l'homme heureux dé la Republique. C'était Oscar;

Je n'habitais Piiris que depni? quelques jours, et j'avnis pu déjà mo faire Tineidée des souffrances qu'il endurait. L'essaim des oisifs et des opulents s'enfuyait à tire d'aile pour aller chercher au loin un ciel moins soml)re et des pavés plus réguliers. La grande ville perdait ses bons clients et voyait s'accroître le nombre des mauvais. Ce qui s'en allait du côté de la fortune se retrouvait du côté de la turbulence, et cette loi d'é(iuilil)re n'était pas de nature à remettre dans leur assiette le travail et le crédit effarouches.

Paris ne souffrait pas seul ; la richesse du pays était profondément atteinte. Sur presque tous les points, l'aclivilé manufacturière s'arrêtait, comme si un souffle mortel eût passé sur elle. Les seules industries à l'abri du fléau étaient celles qui défrayent les besoins les plus stricts; encore y avait-il là ralontissemeut et décadence. Mais les industries de luxe, celles surtout qui portent au loin la réputation de nos arts, semblaient avoir disparu de la surface du sol. Cela s'explique. Les raffinements de l'existence ne s'allient guère qu'avec la vie oisive et la tranquillité d'esprit. Les heureux trompent ainsi leurs ennuis, et jettent leur or sans y regarder, jusqu'à l'imprévoyance. Plusieurs s'y ruinent, tous y cèdent à i'envi. En des temps orageux, ces coutumes et ces devoirs du monde se modifient à l'instant même. Au lieu de paraître, on cherche à s'effacer. Hier, c'était à qui ferait le plus; aujourd'hui, ■c'est à qui fera le moins. Ceux-ci boudent; ceux-là thésaurisent; tous s'abstiennent. La manie s'en mêle ; il est de bon goût d'être ruiné.

Cette fois, la ruine n'était pas une fiction: elle atteignait tout le monde. Depuis le millionnaire jusqu'au simple ouvrier, il n'était pas un homme en France qui n'eût à es-

suyer quelque perle, à supporter quelque charge. C'était un bilan terrible, devant lequel l'àme la plus ferme se sentait prise d'effroi. Une longue paix, l'aisance des classes moyennes, l'abus du crédit, le règne des gens d'affaires, avaient inondé le pays d'une masse de valeurs de convention, qui ne pouvaient se liquider sans dommage qu'à l'aide du calme général des esprits et d'une paix perpétuelle. Or, cette liquidation allait se faire au milieu d'un ouragan ; on devine ce qu'elle dut être. Les titres de la rente, les actions des chemins de fer, les bons du Trésor, les coupons des caisses d'épargne, toutes les émissions des entreprises publiques ou privées, les banques, les canaux, les commandites de l'industrie, les obligations des compagnies et des villes, tout cela était du même coup frappé, meurtri, presque terrassé. La proportion du dommage variait ; elle allait, parfois, jusqu'à la valeur intégrale; en aucun casj elle n'était moindre de la moitié.

Quel vide, juste ciel ! et qu'il fallait avoir, pour l'envisager sans faiblir, une vive et profonde confiance dans les institutions nouvelles ! Ce n'est pas que je me payasse^ comme les organes du gouvernement, de stratagèmes et d'illusions. Non, j'étais équitable pour tout le monde et de bonne foi. Je ne faisais pas peser en entier sur le régime déchu la responsabilité de cette débâcle Onancière. J'en restituais une part, et la plus forte, aux événements, à l'étal des esprits, au désordre des rues, même à quelques décrets récents, d'une opportunité douteuse. Mais, celle justice failj, je prenais la chose de plus haut. Au delà de celte catastrophe, je voyais une leçon. L'Europe avait abusé du crédit; elle expiait ce tort. Le crédit, en tant qu'il s'appuie sur des travaux sérieux, sur des gages réels, peut prendre impunément un essor sans limites. 11 acquiert des forces en marchant et défie l'œil le plus prévenu. Les revers l'éprouvent sans l'ébranler, et en y résistant il constate mieux sa puissance. Appliqué à des gages suspects ou à des travaux imaginaires, le crédit change, pour ainsi dire, de caractère et d'effet. Au degré le plus abject, il n'est guère qu'une arme entre les mains des fripons. Sur une

échelle moins équivoque, il signifie une confiance de passage que personne ne songe à vérifier. On accepte d'une main ce qu'on rendra presque à l'instant de l'autre. Ce jeu se prolonge sans trop de périls jusqu'à l'heure où le monde s'ébranle sous la main de Dieu. Alors disparaissent ces gages fictifs comme une vision s'évanouit au réveil. On croyait tenir un objet réel ; ce n'est qu'une ombre.

Tel est le crédit suspect, dangereux, sujet aux abus; el dans cette catégorie je range le crédit que l'on accorde aux États. Nul argent n'est mieux placé, assure-t-on, que celui dont ils sont dépositaires. Sur quoi s'appuie ce sentiment ? Est-ce sur l'emploi des fonds qui leur sont confiés ? non. Estce sur une grande habileté financière? pas davantage. 11 y a gaspillage, on le dit ; il y a dilapidation, on le sait ; el pourtant, au premier appel, toutes les bourses s'ouvrent. Peut-être a-l-on une toi entière et légitime dans la fidélité aux engagements? Vingt fois ces engagements ont été violés; l'histoire est pleine de ces sinistres. Alors d'où vient celle confiince souvent trompée et toujours prête ? de mauvaises habitudes, rien de plus. On ne discute pas le crédit, on le subit. On le traverse plus qu'on ne le suit; on s'en sert plus qu'on ne s'y intéresse. C'est nn titre dont on se défera le mieux et le plus tôt possible. Rien au delà.

Il était temps qu'un exemple se fît, et il venait de se faire. L'instrument dont TEurope avait abusé se brisait entre ses mains. Voilà l'cxpialion ; et si elle était rude, j'en envisageais d'avance les bons effets. Plus de valeurs vérensi'S, on savait à quel point elles briilent les doigts. Quant à 1 État, le châtiment était sévère ; la faculté de l'emprunt se desséchait entre ses mains. N'importe, c'était une autre ère qui s'ouvrait au crédit. Moins facile à contracter, la dette publique deviendrait plus sérieuse et aboutirait à un remboursemen: réel.etnon à des fictions de remboursement. L'emprunt serait un acte réfléchi, et non une aventure. On y traiterait l'État comme un débiteur ordinaire, et il relèverait du contrôle public. Quoi de plus sensé ! N'est-ce pas pour tous la même règle et le même devoir, de n'engager l'avenir qu'avec prudence

et de re'gler les dépenses sur le revenu? Système de bonnetier, dira-t-on; soit, mais il a cet avantage, au moins, de ne par conduire à la banqueroute.

Toujours est-il que le mal e'tait grand et que les docteurs ne manquaient pas. Los gardiens du Tre'sor poussaient euxmêmes des cris d'alarme. Ils ne quittaient pas le chevet du patient, et imploraient sur tous les tons, dans tous les modes, le concours des gens de l'art. Que de grands moyens! Quelle médication héroïque! Le malade n'en allait pas mieux. Le pouls baissait, les extrémités se refroidissaient ; c'est le commencement de l'agonie.

— Si je lui administrais un décret? se dit alors le ministre plus particulièrement responsable de l'événement.

Et sur-le-champ on imagina en conseil im remède qui devait ramener le Trésor des portes du tombeau. Rien de mieux imaginé ; un seul détail faisait ombre, c'est que le public devait faire les frais du traitement. En effet, il s'agissait d'un emprunt national à souscrire au pair. On trouva la cure trop chère à ce prix, et, faute de fonds, le remède resta à l'état de projet. Comme on pense, le malade ne s'en porta pas mieux, et la crise devint plus intense.

— Je ne le tirerai pas de là sans un second décret, se dit à nouveau le ministre responsable; il faut que je le lui administre sans retard et vigoureusement.

Sur ces mots, le conseil se réunit, et cette fois il composa une formule avec des éléments qu'il avait sous la main, et dont l'efficacité était notoire. Comment le malade n'eùt-il pas repris? à vue d'œil? on allait appliquer sur ses organes affaiblis une portion des forêts de la couronne, des milliards de frênes et d« bouleaux,des ormes séculaires et des tilleuls historiques,toute$ les richesses végétales du pays. Quel trésor n'eût été sauvé à ce prix? Eh bien! le ciel jaloux trahit cette combinaison. Le malheur voulut que les forêts ne pussent être employéesennature au soulagement du patient. Les frênes se refusaient à entrer dans les coffres publics; les bouleaux aussi, les tilleuls également. 11 fallait les convertir en métal, et c'était la difficulté. Avec le temps, peut-être, cette transmutation eût été

possible; maisqu'importeàun agonisant un secourslointain C'était sur rheine qu'il faillait agir, car de fâcheux accidentï se déclaraient. Il y avait épuisement de forces et syncopeî continuelles.

— Dccidément, se dit le ministre responsable, je suis trop avare de décrets. C'est le seul moyen de dompter le mal. 11 faut que j'en administre un encore. Quelque chose de léger, mais de décisif.

Pour la troisième fois le conseil se ras^emMaet rendit une ordonnance. Rien de compliqué, rien d'héroïque; un moyen Lien simple, bien innocent. 11 s'agissait d'appliquer au patient le produit des diamants de la couronne, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus portatif en fait de remède. Impossible de réunir plus d'énergie en moins de volume et d'imaginer une substance qui concentrât plus de vertu. Hélas ! comme tout trompe iii-l»as! Ce moyen si simple éclioua comme les autres. Les diamants ne furent pas plus heureux que les chênes; le traitement minéral trahit l'espoir de la science comme l'avait fait le traitement végétal. L'état du Trésor ne s'amendait pas :

— Voilà un grave malade, se dit le médecin ordinaire. Trois décrets, administrés coup sur coup, n'ont pu le sauver. Passons à un quatrième, puis à un cinquième, et ainsi de suite indéfiniment. S'il périt, cène sera pas faute de décrets.

Ce régime devint l'état normal du Trésor. Un décret le malin, un décret le soir ; des décrets sur tous les horizons de la finance. Beaucoup s'égarèrent comme desfoudresimpuissants; quelques-uns atteignirent leur but aux dépens des capitalistes et des contril)uables. Le Trésor en tira des ressources précaires, mais lafortunedu pays s'y épuisait. L'argent semblait fuir devant ces décrets destinés à l'atteindre; il y eut un moment où il ne figura plus qu'à l'état de souvenir ou d cchanlillon d'une race perdue. On le cachait, on l'enfouissait; encore quelques semaines de panique, et il fallait en revenir à la planche des assignats.

(l'était au plus fort de la crise. Les maisons de banque s'écroulaient avec des portefeuilles chargés de valeurs; des

rues entières fermaient leurs magasins et leurs caisses. On citait des industries qui déclinaient en masse leurs engagements, d'autres qui expiraient en détail, faute de pouvoir réaliser leurs ressources. Des noms qui s'étaient transmis de génération en génération intacts et honorés furent obligés d'avouer leur défaite dans cette lutle contre les événements. 11 en est qui soutinrent noblement le choc, d'autres qui poussèrent la douleur jusqu'au suicide. Jamais on n'avait vu tant de ruines s'amasser en si peu de temps ; et si l'ange du mal y eût présidé en personne, il n'aurait pu niveler les fortunes ni si vite ni si complètement.

Comment conjuier le fléau? Fallait-il attendre que les fortunes vinssent toutes se briser sur ces écueils, ou fallait-il essayer de sauver quelques épaves de ce naufiage universel? Les hommes importaient peu; complcnt-ils en temps de révolution ? Mais c'était l'activité même du pays qui se trouvait en péril, sa richesse, ses ressources, les biens présents et les biens à venir. Préserver tout cela était un devoir, un devoir étroit, impérieux. Or, par quels moyens? par quelles voies? A qui s'adresser? A-u gouvernement? il suffisait à peine à sa propre tâche et à sa propre responsabilité. A l'esprit public? il semblait éteint sous le poids de tant de troubles et de tant de misères.

Ce n'est pas qu'on manquât de sauveurs : ils pullulaient ; de plans miraculeux : les murs de la ville en étaient couverts. Chaque jour cent individus ollraient de prendre le bonheur de la société à l'entreprise. A leurs yeux, tant de soulTrances n'étaient qu'un malentendu; il avaient, pour les guérir, un baume sûr et des mots magiques.

La révolution accomplissait toutes ses phases : l'émeute des rues gagnait les cerveaux; nous en étions à l'empirisme.

Il est des gens prédestines ; la nature en les créant les voua à l'invention, et vainement essayeraient-ils de se dérober aux lois de leur origine. Ce sonl les honn)ies de cette trempe qui, au moyen âge, poursuivirent dans le mystère de leurs alambics des procédés infaillibles pour changer le plomb en or, et qui de nos jours soumettent le charbon à des traitements ingénieux pour en faire sortir des pierreries. Natures tout d'une pièce, inflexibles, indomptables, que n'arrête aucun obstacle, que ne décourage aucun échec, et qui savent faire à leur vocation le sacrifice de leur bien-être et de leur fortune. Ils vivent avec leur chimère ; elle leur suffit ; ils ne voient rien en dehors ni au delà.

L'esprit et l'intelligence ont aussi de ces martyrs qui ne montrent ni un moindre dévouement à une idée, ni un moindre dédain pour tout ce qui ne s'y rattache pas. Ces poursuivants de l'impossible et de l'inconnu ne se ressemblent pas tous ; on en compte plusieurs variétés. 11 en est dont le cerveau est toujours en ébullilion ; les idées s'en échappent comme les laves sortent du cratère. H en coule à flots au milieu de la fumée et du bruit. En vain voudrail-on s'y soustraire ; c'est un spectacle plein d'éblouissemenl; il lasse, mais il attire. Tel est le rôle des inventeurs à jet continu; ils se plaisent aux exercices fatigants; le rocher et le tonneau de la fable semblent imaginés pour eux.

A côté de ces protées cl sur un piédestal plus ambitieux se rangent d'autres inventeurs qui n'ont qu'une idée, mais une idée immen.-c, universelle, aies embrasser toutes. 11 ne s'agit de rien moins que d'une révélation. Le monde est à reconstruire ; ils en ont un tout confectionné, et ils ne cessent de proposer aux liumains de profiter de l'occasion et d'en faire remplellc. C'est, d'ailleurs, en tout désintéressement : ils ne vendent pas le procédé, ils le donnent. Plus tard, si l'on est

ti JEROME PATUROT.

satisfait, on les payera en gloire, on répulation, môme en statues. Ce sera de leur vivant ou après leur mort, au clioii. On les soldera en argent ou en nature^ n'importe. Ce qu'ils eir font, c'est pour l'honneur de l'espèce et pour leur satisfac tion d'artiste. Ainsi parlent les inventeurs à idée lixe, ceux qui reproduisent le plus fidèlement l'obstination et la patience des alchimistes des âges écoulés. La croyance, chez eux, est entière, profonde ; elle ne transige pas avec le succès, elle ne reciile pas devant la persécution. Au hesoin, ils seraient les martyrs de leur idée; nos mœurs leur refusent seules cet honneur.

En destemps réguliers, ces existences singulières s'écoulent loin de la notoriété et du hruit. A peine, autour des inventeurs, se groupe-t-il quelques adoptes qui aspirent à ime importance de reflet, et se chargent de leur créer une gloire mysérieuse. On s'admire en famille, et les choses en restent là. S'il en transpire quelque aperçu dans le pulilic, ce n'est guère pris autrement qu'en mauvaise part. Une société tranquille se prête mal à ces écarts de rorgueil ; elle dédaigne ces prétentions solitaires. Il règne alors, sur les points essentiels, des opinions faites et des sentiments arrêtés. Le courant est établi, on y cède. Si lacontroverse s'exerce, c'est sur des sujets limités, définis. Dès lors aucune place n'est laissée aux coureurs d'aventures, si ce n'est celle que s'attribue leur imagination.

Ainsi se passent les choses en temps réguliers; il n'en est pas de même dans une période agitée. Les consciences s'y troublent, les intelligences y dévient. L'individu reçoit alors le même ébranlement que le corps social. Hier encore, il avait des dieux auxquels renchaînaicnt des habitudes de respect; aujourd'hui ces dieux ont disparu, et il ne sait où rattacher ses croyances. Hier il existait un pacte qui assvu'ait son repos ; ce pacte n'est plus, et il se demande où il trouvera des garanties nouvelles. Le voilà chargé d'un double souci : souci privé,souci public. 11 faut qu'il songe à ses affaires et à celles de tout le monde. C'est pour lui im état d'exception où plus d'une embûche l'attend. L'un exploitera ses terreurs, l'autre ses co-

Icres : il sera à la merci du moindre aventurier. Pour peu que la crise dure, elle aura pour accompagnement l'oisiveté et la misère, deux conseillers dangereux. Comment s'en préserverait-il? La souffrance est crédule et défend mal roreille contre les surprises de l'erreur.

Ébranlée à ce point, une société est ouverte à l'empirisme, dont c'est l'heure et le moment. Le règne sera court, mais absolu. Ceux qui s'en défendent le mieux lui abandonnent encore quelque chose. Toutes les idées monstrueuses ou folles qui s'agitaient dans les catacombes du dédain et de l'oubli se produisent à la fois sur la place publique. Quoi de plus naturel? Ne s'agit-il pas de théories propres à guérir toutes les infirn'.ités? 11 y a donc foule ; peu de clients, beaucoup de curieux ; si on ne se livre pas, on écoute. C'est un pas de fait. Ce succès serait plus grand encore sans la lutte qui s'établit d'orchestre à orchestre, de tréteau à tréteau. Le bruit de l'un couvre la voix de l'autre : il y a conflit d'élixirs, c'est-à-dire de systèmes. Le public n'échappe au tribut qu'à la faveur de cette rivalité.

Je connaissais tous ces masques, et aucun d'eux ne m'en imposait. Dans l'âge des illusions, je m'étais mêlé à leurs exercices. Je savais à quoi m'en tenir sur l'efficacité de leurs recettes et la vertu de leurs onguents. On ne tombe pas deux fois dans un piège pareil. J'avais, d'ailleurs, un préservatif. Des profondeurs de ma pensée, je m'étais élevé, par des degrés lents et sûrs, vers une conception qui, pour être incomplète, n'en renfermait pas moins un idéal très-satisfaisant. Quand l'esprit en est là, il offre peu de prise à l'invasion d'idées étrangères. Il ne s'inspire que de lui-même et se refuse à l'imitation. Ainsi, nul danger sur ce point, nul entraînement à craindre ; je pouvais défier, en toute assurance, ces débits publics du vulnéraire social.

Cependant la curiosité me poussait vers eux; tout Paitis s'en occupait. Cinq ou six noms remplissaient les bouches. On en parlait dans les salons et les ateliers pour les maudire ou les exalter. Les uns en faisaient des anges, d'autres des guppôls de l'enfer. C'était trop d'honneur des deux parts.

Bref, ils régnaient par le bruit et maîtrisaient l'attention. Berlin et Vienne en révolte, Venise libre, Milan riffranchi, leur avalent à peine enlevé quelques heures de vogue. Chaque matin, les pupulations, en s'éveillant, se demandaient ce qu'ils allaient faire de la France et à quel régime ils la mettraient. Un détail préoccupait surtout, c'était de savoir s'ils videraient les poches des uns pour remplir celles des autres. L'instinct public va droit au dernier mot des systèmes.

Un tel éclat et une si grande notojiété agissaient donc comme un aiguillon; on suit volontiers la foule :

— Si nous allions voir ces gens-là? dis-je à Oscar; on assure que c'est un spectacle curieux.

— Et gratuit ! mais pas amusant tous les jouis, mon cher.

— Au petit bonheur! Que risquons-nous?

— Une poussée ou deux ! On n'est pas tenu d'y porter des (Jonlelles. D'ailleurs on peut choisir.

Le même soir, nous nous acheminions, le peintre et moi, vers l'un des clubs les plus accrédités de Paris, un club original, un club à caractère. 11 n'y était question ni des formes de la constitution ni des erreurs du gouvernement. La politique n'y figurait que sur un plan fort accessoire. Rien de plus simple et de plus clair que le problème dont on s'y préoccupait. 11 s'agissait de couper la société par tronçons et ^ la rajeunir dans une chaudière magique. Tête, bras, buste, pieds, tout y passait et fournissait des éléments à Tamalgame. Point de distinction entre les organes, point de variété dans les fonctions, mais l'égalité lapins absolue devant le feu civilisateur, et un monde à l'éial de bouillie.

Cette aimable doctrine s'appelait la doctrine de la communauté, et, si elle n'était pas neuve, elle était encore moins consolante. Le club où nous nous rendions avait pour but d'en démontrer les bienfaits. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que le débat y fût permis; le club ne soufflait pas de tels écarts. Il avait un pontife et des fidèles : l'institution n'admettait rien de plus. Le pontife parlait; les fidèles écoutaient; tout se passait en famille. Autour de l'estiade d'où tombaient ces épauchements se groupaient des athlètes sourcilleux et

immobiles comme des prétoriens. Le pontife avait le soin de les choisir parmi les hommes accoutumés h de rudes travaux et dont les muscles offraient quelques garanties. A la vue de celte légion martiale, les curieux se sentaient contenus, et à peine laissaient-ils échapper à la dérobée quelques so irires railleurs.

Je viens de parler du pontife de la communauté : ion nom a fait queli(uo bruit. Avant de le voir, je m'en formais ime idée terrible ; j'imaginais un héros sombre, un orateur véhément, l'œil farouche d'un Muncer, la pose emphatique d'un Babeuf. De mes lectures et de mes souvenirs je composais un personnage en harmonie avec le rôle, une figure vengeresse dans un principe violent. Le premier coup d'oeil jeté dans la salle sufiit pour me détromper. Le pontife était à la tribune, versant les flots de sa parole sur un auditoire ému et attentif. Je crus voir un bénédictin et entendre une homélie. Rien de dur dans ses traits, rien d'acerbe dans son discours. 11 en était à décrire son âge d'or. Plus de séparations factices, plus de distinctions arbitraires; la fraternité gouverne le monde. On ne reconnaît plus <iu'un titre, la vertu ; on n'a qu'un soucia le bonheur commun. C'est à qui s'oubliera pour mieux songer aux autres. On ne tue plus, on ne punit plus ; le crime ayant cessé, la loi n'a plus besoin de glaive. Les armées se dissolvent, faute d'emploi ; on ne lutte que contre la nature. La science la désarme et l'assujettit. Los poisons disparaissent, les bêtes malfaisantes sont relranchées de la création, les animaux les plus farouches réclament les honneurs de la domesticité.

Cet hymne communiste dura assez longtemps pour troubler l'économie d'Oscar, et apporter dans ses nerfs une perturbation profonde. Nous étions debout et entourés de coudes qui nous labouraient les flancs. Aux élans de l'orateur s'associaient, du côté de la foule, des gestes d'adhésion (jui compromettaient l'inlégrit','. de nos personnes. Se plaindre eût offert des dangers ; Tenthousiasme est peu endurant. D'ailleurs, les prétoriens étaient là, et à leur œil humide on pouvait reconnaître une émotion voisine de l'inlolérauce. Je le

58 JEROME PATDROT.

compris, et en vrai Spartiate je dévorai mes douleurs. Le peintre eut moins de résignation :

— C'est ennuyeux comme les mouches, me dit il avec un bâillement accentué.

A l'instant une rumeur s'éleva^ et un cercle d'yeux indignes nous étreignit de toutes parts.

— Silence ! s'écria un organe imposant situé près de l'estrade.

— Tais-toi, dis-je à Oscar de manière à n'être entendu que de lui; ils vont nous faire un mauvais parti.

— Silence donc ! reprit l'organe.

— A la porte! ajoutèrent d'autres voix.

11 fallait se taire; mais ce ne fut pas sans une dernière protestation de la part de l'artiste :

— Des crampes dans les jambes ! dit-il ; une courbature dans les reins ! Des spasmes affreux ! Une migr-aine atroce ! Et ils appellent cela un régime favorable à l''humanité! Si nous sortions, Jérôme?

J'allais prendre ce parti, quand la séance s'anima. Le pontife suivait le fil de son sermon, et du dithyrambe il passait à la dialectique :

— Que voit-on ici-bas ? dit-il. Des riches et des pauvres ; des hommes qui regorgent de tout, auprès d'hommes qui maîiquent du nécessaire. Moi, qui n'ai qu'un estomac, que deux bras, qu'une tête, j'aurai de quoi en nourrir mille ! Pourquoi plus de ressources qu'on n'a de besoins? Est-ce juste?

— Oui, dit une voix dans Tauditoire.

C'est décidément le jour des révoltes et des incidents. L'assemblée n'était pas accoutumée à les soufl'rir; aussi tit-elle entendre un long murmure. Déjà la cohorte des prétoriens s'ébranlait, et manœuvrait de manière à supprimer du môme coup l'interruption et l'interrupteur, lorsqu'un regard compatissant, descendu de l'estrade, s'arrêta sur lui :

— C'est un ouvrier, dit le pontife; qu'on me l'amène ; j'accepte le débat.

Sur ces mots, la foule s'écarta, comme la mer Rouge de<

vant les Hébreux, et le dissident put arriver devant le prétoire. Une garde de sûreté se forma près de lui, et sur ses épaules se posèrent deux mains, rouges et grosses comme des éclanches. Cependant l'ouvrier ne paraissait pas intimidé ; quoiqu'il fût d'une apparence grêle, on reconnaissait, à l'éclat du regard, qu'il y avait chez lui de l'énergie et du ressort. L'attention de l'assemblée élait éveillée, la mienne aussi : Oscar consentait à oublier l'état de ses nerfs.

— C'est vous, frère, qui m'avez interrompu? dit le pontife avec les airs d'un supérieur qui s'admire dans sa propre générosité.

— Moi-même, citoyen, répliqua résolument l'ouvrier.

— Vous ne voulez donc pas de l'égalité?

— J'en veux partout où elle est possible.

— L'égalité dans les conditions, dans les fortunes, vous ne l'admcltez pas?

— Pas plus que dans les tailles, citoyen ! La nature est là pour l'indiquer ; l'homme ne peut pas s'y prendre autrement qu'elle. Il y a des pauvres et des riches, comme il y a dos grands et des petits.

Un langage si peu orthodoxe blessait les convictions et les habitudes de l'assemblée ; il y souleva quelques murmures. Oscar seul osa exprimer un sentiment d'approbation :

— Voilà un gaillard qui a bec et ongles, me dit-il. Le bonne carré n'a qu'à bien se tenir. Nous allons rire.

Eu effet, l'assurance de l'ouvrier avait enlevé à son interlocuteur une partie de sa majesté et de son aplomb. 11 ne posait plus aussi bien. 11 avait peur que le schisme ne se glissât dans les rangs des ûdèles : c'était un essai dangereux : il se pi omit de l'abréger :

— Quoi, frère! s'écria-t-il avec onction, vous vous refusez à comprendre tout le charme que renferme notre régime de la communauté? Un si beau, un si glorieux régime! Uu ordre plein d'harmonie, au lieu de cet ordre défectueux qut l'intérêt et l'ambition vouent à des déchirements éternels. C'est pourtant un bien touchant spectacle '. Voyez-vous ce

peuple de frères, n'ayant qu'un cœur et qu'une table, buvant à la même coupe et puisant au même grenier?

Le pontife reprenait ses avantages ; les notes du sentiment étaient plus persuasives chez lui que celles de la discussion. Un électrique frisson parcourut l'assemblée ; les prétoriens se sentaient profondément émus. Us n'attendaient qu'un ordre pour dépecer le contradicteur. Celui-ci ne s'en troubla point, et, insensible à la pression qui s'exerçait sur ses épaules :

— C'est joli, citoyen, dit-il avec une ironie évidente; c'est joli; mais voilà tout.

Les gardes firent un mouvement significatif; le pontife les contint de l'œil.

— Expliquez-vous, frère, reprit-il avec une douceur où se mêlait un peu de calcul.

— M'expliquer, citoyen? comment le pourrai-je? Vous nie faites un monde en l'air, et vous voulez que je vous y suive ! je suis un ouvrier, rien de plus ; je vois les choses en ouvrier, et point en docteur. Avez-vous des ouvriers dans votre machine?

— Si nous avons des ouvriers I Oui, certes^ nous eu avons.

— Et du travail?

— Belle demande !

— Et y a-t-il une paye, au moins?

— Ah ! pour cet article-là, il est entièrement supprimé.

— Supprimé ! La paye supprimée ! Et vous voulez avoir des ouvriers?

— Un instant, frère, un instant; vous touchez au fond du système. Le travail est gratuit chez nous ; mais tout est gra- .uit. Vous donnez le vôtre, vos camarades donnent le leur; c'est un échange. Ne comprenez-vous pas que les biens de la teiTe sont désormais en commun?...

— La même gamelle, je le sais, répondit l'ouvrier ; ça n'est guère propre et encore moins rassurant. Aujourdhui, quand je travaille, je sais ce que je fais. Si je gagne six francs, bon; c'est tant pour les vivres, tant pour le reste, je cherche à tomber juste. Si le travail donne, je me permets quelques douceurs; s'il se ralentit, je me prive un peu. J'arrive ainsi

au bout de l'an, souvent sans épargnes, mais sans dettes. Supposez-moi fainéont comme je suis laborieux, il faut que je travaille pourtant, le besoin est là. Sans travail, point de pain ; c'est la loi qui mène le monde. Dès que vous aurez assuré le pain à l'ouvrier, adieu le travail. C'est un genre de succès que je vous garantis, l'ancien.

— Cependant, frère, le dévouement

— Ron pour les cliaires et les livres, citoyen. 11 faut voir le monde conime il est. Est-ce que vous pensez qu'il soit agréable de se rôlir le visage tout le long du Jour devant un feu de forge, et de se déhancher en frappant sur une enclume? Non, il n'y a pas là d'agrément bien vif; on s'en priverait volontiers. Que la communauté pourvoie aux besoins des forgerons, et elle n'en aura plus. Elle n'aura plus de mineurs, elle n'aura plus de verriers, elle n'aura plus de couvreurs, elle n'aura plus de fabricants de céruse. Nous serons tous égaux, tous bourgeois, et nous nous promènerons en masse, la canne à la main. Voilà l'histoire de votre mécanique, citoyen.

— Comme vous le prenez, frère ! dit le pontile, qui se sentait désarçonné.

— Ça me part, voyez-vous: excusez le babil. Vous voulez l'égalité? L'aurez- vous jamais? Le travail pourra-t-il êlre égal? l'intelligence égale? Celui-ci piochera, celui-là flânera, et ils seront traités siu* le même pied ! Ce serait à révojj^r un agneau. Il n'y aura d'égalité que dans la paresse, et tous s'y livreront à l'envi. Et l'égalité dans les conditions, comment l'établirez-vous?

-— Par la liberté du choix.

— Merci ! Tout le monde voudra être empereur, alors ! S'i. n'y a plus d'empereur, on s'inscrira pour être roi, ou général, ou juge, ou représentant du peuple. Qui consentira à porter la hotte et à travailler dans la vidange, dites?

— Détails, purs détails !

— Et dans les distributions, où sera l'égalité? La ration sera-t-elle la môme pour tous les estomacs? Pour les uns ce serait l'inanilion, et l'indigestion pour les autres. Celui-ci en

aura de trop, celui-là pas assez. Pour les vêtements, même embarras; l'usure varie, la dimension aussi. Et les petites jouissances, comment les mettre de niveau? La pipe, le café,, le petit verre, le pot de bière le soir, les décréterez-vous pourtous ou pour quelques-uns? Quant aux logements, il est évident qu'il faut tout rebâtir. Si je monte cent marches pour gagner ma chambre, et que vous n'en montiez que douze, il n'y a pas d'égalité ; si votre plafond a quinze pieds de hauteur et que le mien n'en ait que six, il n'y a pas d'égalité ; si votre lit est en acajou et que le mien ne soit qu'en noyer^ il n'y a pas d'égalité. Vous avez beau dire, l'ancien, ce n'est pas un écheveau facile à dévider que le vôtre.

— Décidément cet homme devient embarrassant, me dit Oscar.

Ce fut la pensée du pontife; il fit un signe à ses prétoriens. L'ouvrier raisonneur leur était abandonné ; deux étaux de fer pesaient sur ses épaules. Et avant qu'il eût pu protester, le dissident sombrait au milieu de celte foule et y causait une sorte de remous. Qu'était-il devenu? On n'aurait pu le dire j seulement il avait disparu.

— Peste ! comme ils expédient les gens ! s'écria Oscar ; c'est du travail proprement fait.

Il paraît que le pontife avait l'âme aguerrie à ces exécutions, car il n'y perdit rien de sa sérénité, et, plus libre désormais, il put donner carrière aux élans de son âme.

— L'Icarie, s'écria-t-il ; parlons del'lcarie : c'est là, frères, notre Chanaan ! 0 Icarie ! ô terre promise ! que de trésors tu réserves à tes fils ! Bords fortunés de Taïr, que l'avenir vous garde de merveilles ! Oui, frères, jurons d'y aller tous ! la France est une ingrate, elle fait peu d'efforts pour nous retenir. Punissons-la par l'abandon. Notre avant-garde est làbas ; elle nous prépare des logements, et quels logements ! Hier encore j'en ai reçu des nouvelles. C'est plein d'intérêt et de charme ; vous allez voir.

Devant l'assemblée émue et attentive, le pontife cira de sa poche un paquet volumineux;

— Daté des bords du Taïr, dit-il en ajustant ses lanellos.

Fleuve sacré ! que tes ondes soient bénies ! Puis il lut, en entrecoupant le texte de reflexions :

« Père,

« Tout va bien ; la fraternité nons enivre. On ne peut dor- « mir la nuit à cause des maringonins; mais il en est de ces « insectes comme de tout le reste, ils sont en commun ; « cette pensée nous soulage. r>

— Pauvres chers enfants !

« De fortes sécheresses ont régné ; elles nous étaient com- « munes. L'herbe a manqué aux troupeaux, et le bétail aux a hommes. Avec la fraternité tout est loger, même lanour- « riture. Hier matin nous sommes allés chercher de l'eau « dans le Taïr. 11 était à sec ; nous n'y avons puisé que des « sauterelles. »

— Divin ! pastoral ! on dirait une page de la Bible.

« Aujourd'hui une tribu de Sioux est venue nous rendre « une visite de voisins. Nous les avons invites à partagernotre K vie commune. Ils ont scalpé deux de nos frères. Père, c'est i( pour nous un souci. Deux de scalpes, et les autres ne le « sont pas. Où est l'égalité ? Ils auraient dû nous scalper « tous. »

— Touchant scrupule !

« Vous êtes attendus ici avec une vive impatience, et vous « y serez reçus les bras ouverts. Nous sommes sur le point de « manquer de chemises ; hâtez-vous d'en envoyer ; autre- « ment nous passerions à l'état de peuple primitif. Père, bé- « nissez vos enfants.

« L\ COLONIE DU Taïr. »

— Mortels heureux ! s'écria le pontife après cette lecture. Oui, l'on songera à vous, qui êtes nos frères et nos pionniers. Mes amis, une quête ! vite, une quête pour les Icariens ! J'ai là, ajouta-t-il en compulsant son dossier, de nombreux témoignages de symj>athie. Le riche porte ses trésors, le pau-

6 k JEROME PATUROT.

vre son ohole. La communauté est fondée^ mes frères ; elle Tit, elle règne. Un effort encore, et l'univers la proclamera. Tenez, dcoutez.

Il reprit sa lecture:

« La sœur Mal acliard fait don à la colonie icarienne d'un « sommier en paille ; elle désire qu'il soit mis au service de « ses frères sur le sol ingrat de l'étranger. »

— Noble femme ! oui, ton vœu sera entendu ; ton oflrande recevra la deslinalion demandée.

« Le frère Roubiot fait hommage d'un briquet phosphorique « à la communauté icarienne. 11 entend que l'instrumenl « serve à faire jaillir la lumière qui doit éclairer l'huraa- «nité. »

— Souhait d'une belle âme ! On s'y conformera.

« La sœur Bentabole se dessaisit en faveur de la commu- « nauté icarienne de ses huit enfants, quatre filles et quatre « garçons ; elle demande en revanche qu'on la débarrasse de « son mari. »

— Voilà des trésors, j'espère ! Ne soyez pas en reste, mes amis ; vile une souscription pour le ïaïr ! Et ne vous montrez pas regardants.

J'avais pu remarquer qu'au premier appel fait à la générosité du public, un vide considérable s'était opéré dans l'assemblée. Les rangs se dégarnissaient ; les curieux s'en allaient d'abord, puis les fidèles; les prétoriens eux-mêmes en étaient ébranlés, et il arriva un moment où le pontife se trouva presque seul en face d'un bassin vide. Que d'enthousiasmes meurent ainsi en chemin et ne vont pas jusqu'au gousset !

— Tout cela est bien médiocre, me dit Oscar en sortant. Nous n'avons pas fait nos frais, Jérôme.

— A qui le dis-tu?

— Pas le moindre art! pas même le modèle vivant ! Un mannequin, voilà tout.

— Et quand on pense, Oscar, ^ue ce pauvre peuple eu est réduit à de tels pasteurs !

LES QUEUES PROMISES A l'iIL'MANITÉ.

Je venais de voir l'un des échantillons delà grande famille des empiriques ; il me restait à en connaître les autres variétés. Les cludier toutes eût été impossible ; beaucoup se refusaient à l'examen; il fallait choisir celles qui avaient un peu de vogue et une certaine originalité.

Dans le nombre était la secte qui prétendait enrichir le corps humain d'une queue et d'un œil supplémentaires. Voici l'origine de cet événement. Vers la fin du siècle dernier, naquit à Lyon un de ces illustj'cs prédestinés qui meurent di faim de leur vivant, et reçoivent après leur mort les honneurs de l'apothéose. On ne dit pas quels signes écrits dan; les cieux précédèrent son apparition, ni quels niiiiicles entourèrent son berceau. Tout ce que l'on a pu recueillir de ses débuts, c'est que, bien jeune encore, il put se faire une idée delà scélératesse des hommes. Des acca[)areursde grains ci\ jetèrent dans la mer un chargement entier, tandis qu'il avait le dos touiné. De là une révélation subite:

— Si j'avais eu une queue et un œil au bout, s'écria-il, j'aurais pu en cette occasion m'en servir avec avantage. C'est un sens qui manque à l'homme. L'homme est incomplet.

Ce n'était là qu'un éclair, une lueur ; mais une lueur et un éclair de génie. \ travers l'iuimnie incomplet, le grand Lyonnais découvrit une création à refaire. H commença par un trait hardi. Les amants et les poêles avaient su ménager à la lune une certaine réputation ; rien de plus délicat que d'y toucher. Il l'osa pourtant, dénonça cet astre comme plein d'imperfections, et en institua cinq autres qui lui sont infiniment supérieurs. Ce n'est pas tout : Saturne possède un anneau, et il était humiliant de penser que la terre ne présente rien de semblable. Notre cosmographe y pourvut; il sut venger ce nouvel affront. Grâce à lui, notre globe a repris ses

Jroits et son rang dans la hiérarchie sphériquc ; il aura son éclairage complet ; il aura ses lunes, il aura son anneau.

Ceserviceétait rendu sans que l'auteur en fût plus illustre: le génie est si facilement dédaigné ! Il siégeait humblement dans un comptoir, lui qui eût mérité des couronnes. Ses doigts alignaient des chilh es pendant que son cerveau enfantait des mondes. Entre une facture et un compte courant, il examinait l'élat des pôles et en dégageait un acide qui changeait l'eau des mers en une boisson rafraîchissante. Chaque jouramcnait un bienfait nouveau. 11 organisait pour la remorque des bâtiments des légions de haleines, dressait des phoques à la pêche du poisson, et mélaraorphosait les léopards en cslafettes. Au^un détail ne le prenait au dépourvu; il ne soufTrait pas d'oubli dans le matériel nouveau dont il décorait la planète. Il passait du grave au doux, du sévère au plaisant, et, dans cet ensemble plein d'harmonie, il étendait jusqu'aux moutons les bienfaits de l'éducation musicale.

Tout cela avait eu pour point de dénart un oeil et une queue. Les découvertes s'enchaînent. Le globe était refait, restauré ; il faillait songer à l'homme. A quoi bon renouveler le logement si le locataire restait le môme ? Ce fut une grave élude et un problème épineux ; le philosophe y employa bien des soins et des lettres moulées. Il envisagea l'homme dans ses divers états, dans ses fonctions multipliées; il le suivit aux champs, dans son négoce, dans son atelier ; il interrogea la vie publique et s'assit au foyer de la famille. Sa conclusion fut qu'il était difficile d'imaginer un monstre plus achevé dans un cadre plus abominable. L'arrêt était sévère ; il fallait le justifier. INotre illustre n'y manqua pas, et traita de haut une civilisation qui avait pu se contenter d'une lune. Il se railla de nos misères et de nos tribulations, flétrit notre hypocrisie et dénonça nos bassesses. Jusque-là c'était bien ; mais rien ne sert de détruire si l'on ne rebâtit pas. Il rebâtit, et au lieu d'un monde de proxénètes et de banqueroutiers, il composa un monde de gloutons et de prostituées. Cu était le profit ?

La destin 'e de l'homme est impérieuse, disait-il, il ne peut

s'y dérober. Il importe donc qu'il y prépare ses organes. Six repas par jour et vingt-cinq livres de nourriture, tel est le Lut évident du Créateur, Approprions à cet avenir les estomacs et les cultures. Que les uns soient solides et les autres plantureuses; consommons et récoltons ! Le pot-au-feu ne suffit plus; une autre civilisation entraîne une autre batterie de cuisine. L'unité sociale changée, c'était l'alvéole autrefois, c'est la ruche aujourd'hui. La commxme (1) a remplacé le ménage. Une commune à nourrir, c'est une œuvre d'artiste, une tâche aux grandes proportions, et dont on ne retrouve ranaloguc que dans les âges antiques. Festins de héros ou de goauis ! Homère est plein de tels récits. Des bœufs entiers suspendus aux broches fumantes, des chapelets de volailles et de pièces de venaison; le sanglier aux robustes défenses près du lièvre aux mœurs timides ; le mouton engraissé à point; les faisans aux ailes dorées : le chevreuil de la montagne non loin du veau, fils des vallons ; puis ces hôtes que nourrissent les mers dans leurs réservoirs inépuisables : le saumon, la bonite, la sole, la dorade, le turbot, voilà le menu offert aux générations, la carte promise désormais à l'appareil digestif des enfants des hommes. La nature leur paie ce tribut, l'induslrii'. y ajoute ses raffinements, et la vapeur s'empare du tout pour le soumettre, avec une précision mécanique, aux caresses ardentts du foyer.

Ainsi est résolu le problème de la nourriture ; aux yeux de notre illustre, c'est le plus essentiel, le plus redoutable de tous. Il y revient avec un soin qui trahit ses sollicitudes. Conçoit-il des doutes sur un détail, sur le moindre, les petits pûtes, par exemple? il ne craint pas d'engager une guerre entre soixante empires, et fait arriver sur l'Euphrale une armée de six cent mille combattants. 11 veut en avoir le cœur net, dût-il joncher le sol de victimes. Où est la meilleure recette pour les petits pâtés? tel est le nœud de l'affaire, et puisque la diplomatie n'a pu en venir à bout, la guerre le tranchera. Aux armes, donc! L'aile gauche, com-

(1) Ln lani;3!îe moins français : Phalanstère.

posée de vol-au-vent, est la première à s'ébranler j elle fond à l'improvisle sur les mirlitons du centre. Ceux-ci cedent au choc, puis se reforment. Les fournées se suivent, les sauces aussi. Mille duels s'engagent sur le front de bataille . La muse de l'épopée n'aurait pas assez de trompettes pour les célébrer tous. Enfin il sort de tout cela un héros et une recette victorieuse. On couronne l'homme et les petits pâtés. Il y a concours public et banquet à Babylone. Trois cent mille bouchons y sautent en l'air à la fois, et les armées se remettent, la coupe en main, des fatigues d-; la pâtisserie.

Le but est donc atteint; voilà un régime qui donne aux estomacs des garanties sans limites. Pour en assurer le service, il ira jusqu'à la guerre, s'il le faut. Maintenant que fera-t-il pour le travail ? C'est l'autre terme du problème! Le travail ! Que de préjugés régnent sur ce point ! Que d'erreurs nées d'un malentendu et maintenues par l'habitude! Écoutez les pédants. Les uns vous diront que le travail est un frein ; les autres qu'il est une peine. Beaucoup y voient un châtiment que Dieu infligea à l'homme en le chassant de son paradis. Tous pensent qu'il a le caractère elle poids d'un devoir pour les membres de la comnumaulé. Notre illustre n'eut pour ces définitions, vieilles comme le monde, qu'un sourire de pitié. Le travail, un devoir? une peine? Fi donc ! Il admettait qu'on en fît tout, excepté cela ; un rigodon ou une chaconne, une cavalcade ou un dîner sur l'herbe, à volonté. Mais une peine, un frein, surtout un devoir ! il n'avait contre de tels propos ni assez de dédains ni assez de colères.

Sans doute il existe sur ce globe un travail ingrat, objet de légitimes répugnances ; notre illustre le disait plus haut que qui que ce fût. Le laboureur qui ouvre un sillon laborieux n'exécute pas un rigodon; il ne rignorait pas. La tâche de l'artisan au sein de l'atelier n'a rien de commun avec une chaconne; il en convenait. Comme un autre, mieux qu'un autic, il connaissait les misères qui accompagnent le travail des bras et le désordre qui règne dans les œuvres

de l'esprit. Il en avait dressé le tableau et y avait prodigué la couleur. Personne ne pouvait se flatter d'avoir poussé plus loin cet inventaire lamentable. Mais était-ce là le véritable travail, celui que Dieu a dû bénir avant de Timposer à l'homme? Était-ce le travail vraiment saint, vraiment fécond ? N'y avait-il en germe, dans le jeu des muscles, que ces souffrances et ces tourments? Était-ce le dernier mot des articulations humaines ? A ces questions, il répondait par une négative énergique. Non, ce n'était pas ce travail ingrat, décousu, odieux, que la Providence avait promis à la terre? L'homme, en s'y résignant, avait dérogea sa grandeur, il était temps qu'il se remît dan? la voie de ses destinées.

L'attrait dans le travail, le charme dans le travail, ce fut le second chapitre d'un monde nouveau. Heureux du côté des vivres, l'homme devait l'être aussi du côté des fonctions. Ce qu'il consomme avec plaisir, il faut qu'il le produise avec joie et avec enthousiasme. Ce sillon, naguères arrosé de sueurs, va s'ouvrir sans efforts au son du cistre et des tambourins. On ira au travail, comme on va à une fête, avec une ardeur contenue et une secrète volupté, les bras ornés de rubans et le front paré de guirlandes. Uu sein de la ruche s'échappe chaque matin un essaim d'agriculteurs. Voyez, c'est à la fois une armée moderne et une théorie à l'instar de celles de l'antiquité, il y a des grades et des insignes; chaque culture, chaque détail de culture a ses prêtres et ses officiers. Les asperges ont des lieutenants, les bigarreaux des capitaines. On a un major pour les épinards et un général pour les carottes. Les cadres sont complets, et les clairons ne manquent pas. On conduit un troupeau en la mineur, on bine la vigne en /"a dièse. Ajoulez-y des ambigus pour les gourmands et des coupes pour les buveurs. C'est une kermesse flamande qui ne finit le soir que pour recommencer le lendemain. Quand le soleil éteint ses feux, l'essaim folâtre rentre dans un palais bâti par la main des fées , Les enfants y reposent déjà, répandus sur des claies comme des vers à soie. Il n'y a de devoirs de mère que pour celles qui en ont

ÎO JÉRÔME PATUROT.

le goût. Peu de cloisons et encore moins de préjugés. L'ombre arrive et enveloppe ces gens heureux d'un manteau discret qui les dérobe aux regards profanes. La loi est trouvée, c'est l'attraction; il convient de glisser sur les commentaires.

lelle est l'idylle; quelques mots la résument. Forte alimentation et fête perpétuelle f amours libres et travail enchanteur. C'est court, mais complet. On aura beau y résister, s'en défendre, l'idée de Dieu prévaudra. Elle est inscrite dans le mouvement des astres, dans les instincts du cœur. L'humanité n'a pas, ne saurait avoir d'autre programme ; tôt ou tard il se réalisera. Nous n'échapperons ni aux cinq lunes, pourvues d'un cristallin radieux, ni à l'appendice que réclame le corps humain avec un œil au bout. Tout cela fait partie de nos destinées, et qui sait y lire n'en doute plus. Nous aurons de petites ménageries agricoles, où le râtelier sera toujours plein et la litière toujours fraîche. Nous aurons des ménageries moyennes ouvertes aux hommes fatigués de la rie des champs, de grandes ménageries pour remplacernos douloureuses capitales, enfln, la ménagerie universelle, assise sur le Bosphore, à la limite de deux continents et de deux mers, site prédestiné, dont la Providence n'eût pas enrichi le monde si elle n'avait prévu cet avènement de moutons musicaux, d'océans potables, de léopards d'altelage et de cultures au galoubet.

Quel luxe de découvertes ! et elles sortaient toutes du même cerveau ! Quelle profusion d'idées ! et un seul homme en enrichissait le monde ! Cet homme était un fou ou un Dieu : il fallait choisir. On en fit un Dieu, quoique un peu tard. Pendant soixante ans il en avait attendu le brevet ; il en jouissait à peine quand la mcrt l'enleva. H disparut, mais comme Elle, dans un char lumineux, et en laissant tomber son manteau sur les épaules de son lieutenant. Peutêtre y eut-il dans cette éclipse profit poiu' sa mémoire. Sous un jour vaporeux, ses idées acquirent plus de crédit, prirent plus d'empire. L'éloignement efface la rudesse des contours et adoucit les aspérités. 11 se survivait dans des apôtres zélés, mais prudents; plus d'un renia le maître au premier chant

du coq. C'est l'histoire de toutes les révélations ; elles s'atténuent dans les gloses.

N'importe, l'élan était donné, la coléhrité acquise; une doctrine pouvait vivre sur ce fonds et s'y développer, lîllle avait un nom, elle avait un drapeau. Le premier essai eut lieu sur une échelle modeste^ puis, avec le temps, l'ambition s'accrut. En revanche, la foi diminuait. Plus d'une transaction eut lieu aux dépens du mort; ce qu'on ne répudiait pas de lui, on coubcntait à l'oublier. Ce travail de départ atteignit d'abord les extravagances notoires; il s'étendit ensuite à des points moins suspects. C'était une liquidation sous bénéfice d'inventaire. Le maître avait bâti des châteaux en Espagne; les disciples en eurent en Beauce et en Bourgogne de tout aussi espagnols. Ces échecs conduisirent à un nouvel abandon d'accessoires embarrassants. On conservait encore le fétiche; on n'y croyait plus. Enfin, dans un jour de gène, on le mit en commandite; tout finit ainsi de notre temps.

Sous cette forme^ régie par le code de commerce, le dieu déchu prit un rang distingué dans le monde de la spéculation. 11 eut des actions, des coupons; peu s'en fallut qu'on ne le cotât à la Bourse. L'argent vint, puis la vogue, puis les honneurs. L'église prospérait; mais, hélas! au détriment du dieu. On le reléguait sur un plan toujours plus éloigné, dans les sphères nuageuses de l'hypothèse. On le frappait surtout par l'oubli, par le délaissement. Glorieux mort, ombre Iransmondaine, si, connue tu l'as dit, le plaisir des âmes disparues consiste dans un balancement au sein de l'éternité, la tienne a dû être détournée de cet exercice par le spectacle d'un tel abandon, et peut-être as-tu regretté d'avoir, en un jour de largesse, prodigué tant de lunes à des disciples ingrats î

Voilà où en était, au moment de la révolution, l'une des écoles qui avaient le plus vivement agité les problèmes, objets (les préoccupations du moment. Cette école en avait fait son étude, son titre spécial. Aucune n'avait parlé avec plus de confiance d'un piocédé infaillible et universel contre les dif-il. nui lés sociales. Elle avait beaucoup annoncé, beaucoup promis; celait le moment de s'exécuter. Des expériences qu'en

d'autres circonstances on n'eût pas soufFertes, aujourd'hui on y était résigné. La société jetait un cri de détresse; elle appelait des sauveurs. De qucl(iue part qu'ils vinssent, ils eussent-été bien accueillis; personne n'eût discuté ni sur les termes du concours, ni sur le prix des services. L'alûme était là; on le mesurait de l'œil; pour y échapper, tout appui était bon, toute main secourable.

J'avais, en d'autres temps, suivi les travaux de cette école et connu plusieurs de ses chefs. Il m'eii était resté un souvenir favorable. Volontiers je me serais rapproché d'eux, si je n'avais eu dans l'aliment habituel de ma pensée de quoi me défendre contre l'imitation. Cependant je voulais savoir où elle en était de ses études et de ses travaux. L'école avait ouvert un club dans le quartier du Temple, et chaque soir elle y envoyait quelques-uns de ses orateurs. Je m'y rendis à l'iiisu d'Oscar. L'artiste leur gardait une sorte de rancune; dans la feuille qui leur servait d'organe, on avait traité ses toiles avec un peu de légèreté.

— Ces gens-là, disait-il, fendent en quatre qui leur déplaît; je ne vais pas dans leurs eaux.

J'y allai donc seul. Lorsque j'entrai dans la salle, nn orateur en habit noir occupait la tribune. 11 s'y exaltait sur le principe de l'association, citait les fruitières du Jura, et prouvait que le régime en commun, bon pour les fromages, pouvait avec succès s'appliquer à toute chose. Quoique ancien, l'exemple avait du prix.

— Associons les hommes en capital, travail et trJent, ajonlait-il avec emphase. C'est le salut des intérêts, c'est leur réconciliation.

Je n'ai en aucun temps aimé ces aphorismes sententieux qui ressemblent à de pompeuses enseignes devant des magasins vides. Je les aimais moins encore en raison de l'abus prodigieux que l'on en faisait.

— Qu'entcndcz-vous par ces mots? dis-je à l'orateur.

— Ce que j'entends, répli(iua celui-ci avec un sang-froid inaltérable? C'est assez claii. Je dis qu'il faut associer les hommes en capital, travail et talent. La société est sur le

LA DÉSORGANISATION DU TRAVAIL. 7f

point de sombrer ; j'apporte le rameau d'olivier qui annonce l'approche de la terre.

J'eus beau faire, je ne pus le tirer de ces lieux communs et de ces pompes du discours. Une controverse s'engagea, et je cherchai à l'amener sur le terrain de la couronne boréale et des arômes cardinaux. Il se refusa à m'y suivre, et se voyant serré de trop près, il me lit l'ouverture d'un ministère An progrès. C'était à se sauver par la fenêtre à défaut de JA porte.

L'expérience était courte, mais décisive. De déviation en déviation, cette école avait perdu son plus curieux caractère, l'originalité. Privée de ses attributs propres, elle était destinée à s'éteindre dans l'impuissance et l'imitation. J'y songeais en rentrant au logis et faisais aussi un retour sur moi-même.

-« Ce que c'est que de nous! me disais-je; comme l'âge et l'ambition changent les hommes! Comme on s'y émousse! comme on s'y calme! Où sont les impétueuses croyances de la jeunesse? Hélas! les aventureux se sont rangés; ils ont pris du ventre, ils sont devenus possibles : ce sont des gens Unis.

La sagesse antique nous dit : Méfiez-vous d'un homme accoutumé à ne lire que dans un livre. Le conseil est sensé et opportun : seulement il réclame un corollaire. Oui, il convient de se méfier de ceux qui ne jurent que par nn livre, surtout si ce livre est l'enfant de leur esprit. A l'obstination de la croyance se joignent alors les faiblesses de la paternité, et il n'est point d'égarement où ces deux passions ne puissent conduire.

A peine achevée, la révolution eut ce malheur, de tomber entre les mains d'hommes qui avaient faitleur livre. Personne ne songeait à euxj mais ils vinrent, volume en main, et dirent : — Voici la vraie loi; c'est celle que veut le peuple.

Place à ses amis! En des moments plus calmes, on aurait pu discuter et vérifier leurs pouvoirs ; au fort de l'ouragan, on n'en avait ni la volonté ni la force. Tout fut accepté, œuvres et auteurs. Ils entrèrent dans le gouvernement l'un portant l'autre. Puis un ari'angement eut lieu. L'un d'eux réclama les noirs et leur accorda par avance les droits les plus étendus; il en fit des électeurs et des gardes nationaux. Joies innocentes d'une belle âme! 11 avait écrit deux tomes là-dessus. Mais un autre fut plus ambitieux : il étendit ses prétentions jusqu'aux blancs, et voulut qu'on les lui livrât, afin qu'il pût les soumettre aux servitudes de son livre. A l'entendre, c'était sa propriété, sa tribu, sa famille; il avait écrit trois cents pages là-dessus. Le gouvernement essaya de résister; mais l'auteur fut intraitable. On lui livra de guerre lasse les blancs qu'il exigeait, en se demandant avec épouvante ce qu'il prétendait en faire. Son premier acte fut d'emmener la victime sur les hauteurs du Luxembourg, afin qu'isolée du monde, elle fût moins rebelle au traitement qu'il allait lui infliger.

C'était l'organisation du travail, en d'autres termes l'organisation de l'insouciance et de la paresse. Cela ne manquait pas de vernis, encore moins de couleur : on y reconnaissait une touche exercée. L'imagination, cette flamme du ciel, y répandait quelques reflets. Un seul défaut déparait ce bel ensemble : l'auteur avait inventé un homme qui n'existe pas, et oublié celui qui existe. Appliqué à un monde tout autre, à une planète d'un ordre perfectionné, son système n'aurait eu que de bons cflets; il eût régné sur des populations heureuses. Mars ou Saturne s'en seraient peut-être accommodes; mais, en l'état de son éducation, notre globe n'en pouvait goûter ni les mérites ni les vertus.

L'homme du livre, celui sur lequel l'auteur fondait ses calculs, est un de ces êtres à part qui défrayent de temps immémorial les créations des poètes. Comme les héros obscurs de nos champs de bataille, il sait souffrir et se taire, et cela ians murmurer. Le sacrifice est son élément ; hors de là, il ne saurait vivre . Penser à soi, lui semble une indigne faiblesse; penser aux autres, est le seul souci digne du cœur.

S'il est riche, il se mettra à la merci du pauvre; savant, à la merci de l'ignorant; laborieux, à la merci du paresseux. Donner beaucoup et peu recevoir, c'est sa devise ; il place sa haute paye dans les joies du dévouement ; il n'en veut pas d'autre. Il a écrit sur son chapeau : Le devoir en raison des aptitudes, et le droit en raison du besoin. 11 n'y dérogera pas, dût-il succomber à la peine. Que Tégoïsmc et la mollesse spéculent sur ses vertus, peu importe ; il se prêtera à cette exploitation. Sa ligne est tracée, il la suivra sans se rebuter ni s'émouvoir; il est amplement dédommagé par un assentiment secret et les joies intérieures de la conscience. Tel est l'homme du livre. Si Saturne en a beaucoup de pareils, je lui en adresse mes félicitations; quant à la terre, elle en est avare et il est à craindre qu'elle ne le soit encore longtemps.

L'homme, tel qu'il nous est donné de le connaître, est loin de cette perfection. Les nécessités de la vie l'enchaînent à des préoccupations personnelles. 11 ne s'abandonne pas, il ne s'oublie pas. 11 ne délaisse pas son ménage pour aller faire celui du voisin. Du détachement, du dévouement, il en aura, mais point au delà d'une certaine mesure. Le voudrait- il d'ailleurs, qu'il ne le i)ourrait pas. L'instinct est là ; l'instinct est le plus fort. La nature a déposé au sein des cœurs un germe d'égoïsrae qui n'est autre chose que la garantie de notre conservation et l'aiguillon de notre activité. Poussé jusqu'à l'abus, cet égo'isme conduit à de tristes déviations; mais réglé, contenu, il est la force virtuelle de Ihomme. A ce sentiment se lie la recherche du bonheur, c'est-à-dire l'un des aliments et l'une des flammes de la vie. Que cette flamme s'éteigne, et les ténèbres se feront, et les populations s'énerveront dans la nuit d'une existence végétative.

Voilà quel était l'homme du livre et l'homme de la réalité : entre eux point de rapprochement, point de conciliation possibles. L'un ne pouvait vivre; l'autre vivait. Pour animer le premier, l'auteur essaya d'étouffer le second. Quand j'arrivai à Paris, l'essai était en voie d'exécution ; il s'y attachait un certain bruit, un certain éclat. A tout prix, l'auteur vou-

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lait mellrc en aclion l'homme de son livre, l'inspirer^ le faire mouvoir. Pour cela, il s'était retiré au Luxembourg, résidence favorable au recueillement, et chaque jour il s'y livrait à l'étude des phénomènes sociaux, entouré d'ouvriers choisis et de collaborateurs d'une science accommodante. C'était son mont Aventin. 11 y passa deux mois, les mois des fleurs et des premiers sourires du printemps.

L'ancien référendaire de la chambre des pairs n'avait eu, dc.ns le cours d'un long exercice, qu'un souci vraiment sérieux, celui de tenir l'ancien palais des Médicis au niveau des plus grands souvenirs. 11 y avait créé des salons de réception dignes de la reine mère, et ménagé des boudoirs que n'eussent point désavoués Barras ni les filles du régent. Le lampa-. le brocart y déployaient leurs splendeurs moirées; les tentures dos Gobelins y couvraient les murs. Partout des tapis, beaux à lœil comme un tableau, et doux au pied comme la mousse. Les accessoires étaient du même luxe et du même goût; rien n'y jurait. A moins d'être né sous les courtines d'une princesse, il était impossible de ne pas éprouver devant ce faste un peu de trouble mêlé d'orgueil. Quelques scrupules pouvaient même s'y mêler. Ces lambris, legs de la monarchie, n'étaient-ils pas trop fastueux pour des républicains? D'autres auraient reculé devant ce sentiment : ils auraient craint la contagion de l'exemple. L'hôte du Luxembourg ne s'arrêta point à de si petites considérations. Il envisagea la question par les contrastes. 11 n'était pas glorieux pour lui-même, mais pour le travail, dont il devenait l'expression. Or, ce travail n'avait jasque-là connu que des ateliers obscurs et infects : n'élait-il pas juste qu'au jour de la 'evanche, ii habitât un palais? Ainsi pensa-t-il, et, se tournant du côté de la livrée :

— Qu'on fasse avancer mon carrosse, dit-il.

Pour l'honneur et la dignité du travail, il fit plus encore; il garda le personnel du Luxembourg, celui de l'office et celui de la bouclie. Du moins le disait-on dans le public. A quoi bon vaincre, si la victoire n'amène pas quelques petits profits? Quand môme la carte à payer de la révolution porterait quel-

ques bouteilles de Champagne de plus, du gibier en temps interdit, des primeurs en toute nouveauté, et un pende casse pour les jours orageux, voyez le grand dommage! et la pairie serait-elle bien venue à se montrer regardante à ce point vis-à-vis de gens qui ne s'épargnent pas pour elle? Non, rien n'était assez beau pour les représentants du travail, pour les hommes chargés de l'organiser. Tels furent la consigne du palais et le programme du couvert.

Ce point réglé, le grand problème reparut, plus sombre, plus redoutable que jamais- Le peuple écoulait aux portes, il fallait agir. On l'avait convié aux plus vastes espérances, il était temps de s'exécuter. Organiser le travail ! organiser le travail! 11 est facile de l'épéter ces mots sur mille tons, et d'y ajouter, en guise d'accompagnement, des périodes sonores! Il est facile d'irriter le peuple par le récit de ses propres douleurs et d'amasser dans les cœurs des trésors de colère et de fiel! 11 est facile de trouver dans les inégalités des conditions humaines un texte à d'incessantes déclamations et les éléments d'une révolte formidable contre les privilégiés de la richesse et de la grandeur. Tout cela est facile, surtout aux plumes vigoureuses et passionnées; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'apaiser les flots après les avoir soulevés, de guérir les plaies après en avoir mesuré la profondeur, de soulager les infortunes après eu avoir fait peser la responsabilité et le châtiment siir les hommes et les institutions disparus dans un jour d'orage.

Sans doute, le livre sacramentel était là; il pourvoyait à tout; mais les commentaires variaient au gré des interprétalions. Enfin, on s'en tira comme autrefois les prêtres de Delphes dans des cas embarrassants. Sur un oracle obscur on ajouta un autre oracle plus obscur encore. De l'organisation du travail on fit dériver le droit au travail, c'esl-a-dire un jeu de mots qui n'était neuf pour personne. Un décret plein de pompe consacra ce quolibet puéril. Vu de sang-froid, ce droit au travail ne soutenait pas l'examen. C'était ou une folie ou un mensonge. Si le travail que le gouvernement prétendait garantir n'était pas sérieux, il ne portait qu'un nom

usurpé; mieux eût valu lui restituer le sien; c'était une aumône. Les ateliers nationaux en furent l'expression. Si, au contraire, dans la pensée des auteurs du décret, ce travail devait être réel, suivi, proportionné au salaire, alors il fallait plaindre le gouvernement frappé d'un tel vertige, et plus encore le pays livré à un semblable gouvernement. Dire et garantir à tout citoyen que l'État sera constamment prêt à lui fournir du travail, c'est accepter la tâche et le souci d'entretenir des ateliers en tout genre, non-seulement pour chaque détail d'industrie, non-seulement dans la sphère des professions manuelles, mais dans celle des œuvres de l'art et de l'esprit; c'est dire que l'État sera maçon, forgeron, raffineur, charron, selliei", voiturier, entrepreneur de messageries, bottier, tailleur, boulanger, menuisier, sculpteur, peintre, libraire, imprimeur, filateur, fabricant d'étoffes; c'est dire qu'il aura des terres pour occuper les journaliers oisifs^ des vignes pour les vignerons, des mines pour les mineurs, des transports pour les bateliers ; c'est déclarer en un mot que l'État prétend résumer en lui toute l'activité, tout le mouvement, toute la force, toute la richesse de la nation. Ce régime n'a qu'une enseigne, il faut l'arborer : c'est la communauté, c'est le communisme. Je ne crois pas qu'aucun gouvernement ait pu avoir ou ait ce dessein^ que, de gaieté de cœur^ il veuille ruiner le pays, changer la France en une steppe, éteindre toute activité au contact de la sienne; non, il est des actes sacrilèges où la main se dessécherait au moment de les accomplir. Mais alors pourquoi ces abus de mots? pourquoi ces malentendus? pourquoi ces équivoques?

Après tout, il n'y avait là qu'un acte de condescendance dépourvu de sanction; le dommage n'était que dans une hypothèse. Le gouvernement se déconsidérait seul; il promettait ce qu'il ne pouvait tenir. Mais, à quelques jours de là, jaillit des hauteurs du Luxembourg un foudre plus éclatant et moins inoffensif. C'était un décret qui réduisait de deux heures la durée du travail quotidien pour les ouvriers des manufactures. La puissance publique intervenait dans un contrat privé, librement consenli; elle se déclarait pour une classe de ci-

toyens contre l'autre, ou plutôt, dans son initiative aveugle, elle les frappait toutes deux. Jusqu'alors cette tutelle de l'État n'avait été écrite dans nos codes qu'au profit des incapables et des mineurs; pour la première fois la loi épousait la querelle d'hommes investis de la plénitude de leurs droits civils. On parlait ainsi d'une insulle pour arriver à un dommage. Insulte, car la tutelle suppose l'incapacité; dommage, car la mesure était à deux tranchants, et devait blesser l'ouvrieî plus encore que l'entrepreneur.

De toutes parts les plaintes éclataient, c'était un concei-t formidable. Un pareil décret, même en des jours florissants, eût apporté dans les ateliers un trouble profond ; qu'on juge de sesefietsau milieu d'unecrise financière et d'un ébranlement politique ! Les doléances allaient jusqu'à l'imprécation ; la voie publique en était remplie ; elles arrivaient jusqu'au Luxembourg sous une forme plus suppliante:

— Citoyen, disaient les industriels foudroyés, ayez pitié de nous. Avec de telles conditions, le travail est impossible ; nous allons fermer nos portes et jeter nos ouvriers sur le pavé. Qu'y feront-ils ?

— Ils liront mon livre, répondait gravement le Napoléon du travail; je l'ai composé pour cela.

Les malheureux insistaient ; on ne se résout pas aisément à l'inaction et à la ruine. Ils faisaient valoir l'intérêt des classes laborieuses et la nécessité de leur ménager de l'occupation :

— Vos bienfaits, ajoutaient-ils, les bons ouvriers les repoussent ; les fainéants et les incapables en profiteront seuls. Si vous connaissiez ce monde- là comme nous !

— Si je le connais, citoyens ! Je vois que vous n'avez pas lu mon livre. Vous verriez si je connais les ouvriers.

— Nous nous garderions bien d'en doutei-, citoyen.

— Lisez mon livre ; j'y établis nettement les rapports que vous devez avoir avec eux. En premier lieu, il convient de les associer à vos profits.

— Nous n'avons plus que des pertes.

— N'importe, associez-les ; c'est une heureuse combinaison. Lnsuite, instituez pour eux, à vos frais, des tontines et

des caisses de retraite. C'est indiqué dans mon livre ; vous en aurez de bons cfTels. Il faut assurer l'avenir de l'ouvrier.

— Mais comment, dans 1 état où sont nos industries ?

— Faites toujours ; cela ne peut que bien tourner. J'ai un chapitre là- dessus. Il y a aussi un détail sur lequel je me permettrai d'insister.

— . Dites, citoyen.

— L'existence de l'ouvrier est un compte en partie double. Il y a d'un côté la recette, de l'autre la dépense : la recette, c'est le salaire; je ne puis trop vous recommander de l'aiigmenter indéliniment. C'est le pain du pauvre; lisez mon livre.

— Nous faisons au delà du possible, citoyen.

— Très-bien, allez plus loin encore ; vous n'aurez qu'à vous en féliciter. Mais brisons là et passons à i'arlicle de la dépense. Cette dépense se fait mal ; mal pour le prix, mal pour les qualités. L'ouvrier achète les objets qu'il consomme de troisième main au lieu de les tirer des grands entrepôts de France. Il ne fait pas venir son sucre de la Guadeloupe, ni son beurie d'Isigny. C'est ce qui le maintient dans un état de gêne. Mon livre explique mieux pourquoi; vous le lirez.

— Volontiers, citoyen.

— En l'état de ces faits, procurons deux choses à l'ouvrier, une caserne et une gamelle. Voyez les Invalides ! Que coûtent-ils ? cinquante centimes par tête et par jour. On admire pourtant leurs bouillons. Je vous le répète ; une caserne et une gamelle, c'est l'avenir de l'ouvrier. Lisez mon livre.

Dépareilles scènes se renouvelaient souvent ; le Luxembourg essuyait vingt assauts dansle cours d'une journée. Aux chefs d'industrie succédaient les ouvriers, qui apportaient des ultimatums menaçants, et en référaient au pouvoir pour les moindres détails de leur organisation intérieure. Ces conférences n'élaient pas exemptes d'orage ni de bruit ; les déliais d'intérêts avaient surtout ce caractère. 11 fallait alors intervenir et employer lesressources oratoires à l'apaisement des esprits. La mullilude n'y résistait pas ; elle éteignait ses querelles dans les séductions d'un discours; mais ce succès avait un

autre écueil. Grâce aux libertés de l'interprétation, l'enthousiasme dépassait les bornes permises. La foule oubliait volontiers le respect qui s'attache au commandement, et abusait de son favori jusqu'à se le transmettre à la ronde à la force du poignet. C'était im triomphe renouvelé des rois chevelus : peut-être ces robustes ouvriers puisaient-ils leur excuse dans ce souvenir.

Ces réceptions, ces visites en corps d'état, ces discours, ces exercices de voltige, formaient autant de chapitres de l'organisation du travail. Organiser le travail, c'était le cri du vieux palais des Médicis. Les huissiers avaient appris à le répéter; on y employait jusqu'aux garçons de salle. Plus d'une fois, dans celte poursuite acharnée, il y eut dos momen'î ie doute, des heures de découragement. Ce travail, si pat'.cmment organisé, semblait disparaître sous la main qui venait de lui imposer des règles. L'organisation était toujours debout, savante, irréprochable ; mais le travail n'existait plus. On avait le temple sans le dieu. C'était à jeter un homme dans les abîmes du désespoir. Ni les soupers fins ni les fleurs du parterre ne pouvaient effacer de lame un si cruel désappointement.

En ces jours sombres, l'hôte du Luxembourg n'-rprouvait de soulagement qu'auprès de ses amis. U ressentait le besoin de s'épancher et de leur faire des confidences, suivies de tous les honneurs de l'insertion. Il trompait ainsi ses emmis, et jetait des défis terribles au fantôme du travail. Des délégués des ouvriers, dignes cœurs, jouaient leiu" partie dans cette exhil)ition avec un dévouement et une bonté rares. Ils connaissaient son livre, par conséquent son discours, et néanmoins ils avaient, à point nommé, des applaudissements pour les mêmes images, et des larmes pour les mômes effusions. Le programme ne variait guère non plus. Il s'agissait de prendre place sur les banquettes des anciens pairs, et d'écouler une harangue peu nouvelle, sur un air fort connu. Tous s'y pi étaient, tant il est vrai que la patience est l'une des vertus du peuple.

C'était par de semblables diveisions, souvent reproduites.

que l'hôle du Luxembourg cherchait à chasser les fantômes dont il était poursuivi. 11 avait beau voir les choses à travers le prisme des illusions, il ne pouvait se dissimuler que les faits ne répondaient pas à ses espérances. Il lui restait la ressource de mettre ses échecs sur le compte du gouvernement déchu ; il n'y manquait pas. 11 ajoutait qu'on lui avait donné la tâche sans lui fournir les outils, et que l'argent était le nerf du travail aussi bien que celui de la guerre. De là cette conséquence qu'il ne pouvait en aucune manière être responsabled'uneexpérience accomplie dans d'aussi imparfaites conditions. Soit ; mais pourquoi s'engager alors dans une aventure si redoutable sans avoir en main les moyens d'y réussir ?

Cependant il n'échappait pas, autant qu'il affectait de le dire, aux atteintes du remords et au cri delà conscience. Dans les salles de ce vaste Luxembourg, il voyait parfois voltiger devant lui des ombres vêtues de linceuls. Quand il pressait le pas, elles s'enfuyaient en ricanant. C'étaient autant d'industries en souffrance, d'ateliers déserts, de manufactures inactives. Souvent, la nuit, un spectre s'assit à côté de son chevet; c'était celui du travail.

— Que ne me laissais-tu tranquille? répétait-il obstinément à l'organisateur.

Une nuit, cette vision prit un caractère pénible et alarmant. Il lui semblait qu'un poids énorme accablait sa poitrine et ne laissait plus de jeuà sa respiration. Réveillé en sursaut, 1 y porta la main.

C'était son livre.

l'atelier national.

Étant donné le problème suivant : « Réaliser le moins de * besogne possible avec le plus de bras possible, » L'inconnue à dégager serait nécessairement :

LATELIER NATIONAL. 83

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